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Une illustration d'un dossier transformé en tente sous laquelle s'abrite une famille.
Radio-Canada / Sophie Leclerc

Le jour du Souvenir est chaque année l’occasion de souligner le terrible sacrifice de militaires canadiens lors de conflits à l’étranger. Mais si l’on parle souvent des 158 soldats morts en Afghanistan, on parle rarement des six interprètes afghans décédés à leurs côtés. Et ceux qui ont survécu ont pris les mêmes risques que les militaires, mais se sentent aujourd'hui oubliés et abandonnés par le Canada. Leur vie, souvent en danger, est à la merci d’une bureaucratie jugée opaque, insensible.

Texte : Jean-François Bélanger et Yanik Dumont Baron Illustrations : Sophie Leclerc

Jawed Haqmal est aujourd’hui un homme amer et taciturne. Et pour cause. Il vit enfermé depuis deux mois avec ses enfants et les proches membres de sa famille dans un hôtel de Kiev, en Ukraine. Cet ancien interprète de l’Armée canadienne a fui l’Afghanistan en août au moment où les talibans ont pris le pouvoir. En quittant Kaboul, il pensait arriver rapidement au Canada, mais son chemin s’est brusquement interrompu à Kiev. Sans qu’il sache vraiment pourquoi.

Embauché en 2009 comme interprète et conseiller culturel, Jawed a travaillé pendant deux ans avec les Forces canadiennes dans les environs de Kandahar. Il tire une grande fierté de l'uniforme qu’il a porté et garde un souvenir impérissable des moments passés avec les soldats francophones du Royal 22e Régiment.

Nous étions comme des amis, comme une famille, dit-il. C’était du travail, mais ils étaient tous très gentils avec moi.

« Les soldats canadiens étaient des gens bien qui prenaient vraiment soin de moi. Ils me disaient toujours : "Jawed, si un jour tu veux quitter le pays, nous ferons tout pour t’aider." »

— Une citation de  Jawed

Il a gardé contact avec certains de ses compagnons d’armes qui l’aident encore aujourd’hui, entre autres financièrement, alors qu’il se trouve face à un mur administratif.

Son expérience avec le Canada est ainsi faite de contrastes. L'amabilité et les gestes de bonté pure des uns tranchent avec la froideur et le côté impersonnel de la machine bureaucratique qui doit décider de son avenir.

Sans le sou, forcé de quémander de l’aide pour survivre dans ce froid pays d’Europe de l’Est où il se sent naufragé, l’homme est blessé dans sa fierté. Je suis vraiment déprimé; j’ai perdu tout espoir, dit-il.

« Je ne comprends pas pourquoi le Canada me traite comme cela. Le Canada n’a rien à foutre de ses interprètes qui ont risqué leur vie pour aider ses soldats. »

— Une citation de  Jawed

Une déception partagée par Navid, un autre Afghan, ancien fournisseur des forces spéciales canadiennes à Kandahar et ancien contractant pour l’ACDI. Pendant toutes ces années de collaboration avec le gouvernement du Canada, je me sentais en sécurité, explique-t-il. Je me disais qu’ils allaient rester sur place et prendre soin de nous. Actuellement, tout le monde est sous le choc.

Convaincu qu’il ne peut compter que sur lui-même, Navid a fait le choix de rester à Kandahar, une ville qu’il connaît bien, où il a ses réseaux de contacts, ce qui lui permet plus facilement de se cacher. Une clandestinité qu’il sait ne pas être en mesure de prolonger éternellement, mais il se trouve en mode survie, incapable de voir plus loin.

« Je vis dans la peur constante. Il n’y a personne pour nous aider. »

— Une citation de  Navid

Son compatriote Azamat (nom d’emprunt) a plus de chance. Il n’habite pas une chambre d’hôtel, mais un petit appartement près d’Istanbul, en Turquie, avec sa femme et leurs deux enfants. Sauf qu’eux sont coincés là depuis quatre ans.

En 2017 déjà, les talibans menaçaient leur vie. Les extrémistes n’appréciaient pas leur engagement auprès d'ONG internationales travaillant à faire avancer les droits des Afghanes et de leurs enfants. La famille a reçu des menaces. Une lettre, d’abord, adressée à sa femme.

Quittez votre emploi, cessez vos activités, sinon nous vous tuerons, vous, votre mari et vos enfants, disait la lettre.

C’est assez choquant de lire ça, explique Azamat. Puis, un feu a été allumé à leur domicile. La famille a compris l’avertissement et a trouvé refuge en Turquie. De là, elle a cherché un chemin vers le Canada, où habitent déjà un frère et une sœur.

Un couple de Québécois a offert de parrainer la famille d’Azamat. Les démarches semblaient sur le point d’aboutir… et puis, tout s’est arrêté avec l’arrivée des talibans au pouvoir.

Sans explication, les délais pour réaliser l’évaluation de leur demande sont passés de 10 à 24 mois. Résultat : leur vie est en pause. Leur séjour en Turquie s’est transformé en halte sans fin.

« Nous n’avons pas d’avenir ici. [...] Oui, nous sommes en sûreté, mais nous ne faisons que survivre et attendre un autre avenir. »

— Une citation de  Azamat

Ali (un pseudonyme), lui, a la chance d’être déjà au Canada. Lorsqu’il y a mis les pieds à l’automne 2019, il était sur un nuage. C’est comme si j’avais des ailes, je pouvais voler. J’étais libre.

L’homme de 38 ans s’est réfugié dans la région de Toronto. Membre d’une des minorités ethniques qui composent le peuple afghan, il se savait visé par les intégristes, surtout qu’il occupait un poste important dans la distribution de l’électricité.

Son cœur est toujours à Kaboul. Dans l’urgence de fuir, il a dû laisser derrière lui sa femme et ses quatre enfants, âgés de 6 à 14 ans.

Le plan était simple : obtenir l’asile au Canada et y faire venir ses proches grâce au programme de réunification familiale.

« Je vis une situation très tendue et difficile. Je suis libre, mais je reste préoccupé pour mes enfants, ma femme et mes parents. »

— Une citation de  Ali

Une angoisse quotidienne vite gonflée par l’arrivée des talibans au pouvoir et le chaos des évacuations vues en direct à la télévision.

Des risques quotidiens

De l’endroit où il se trouve, la sécurité apparaît comme un luxe inaccessible pour Ahmad (nom d’emprunt). Arrivé à Kaboul en juillet après avoir fui Kandahar, il se trouve aujourd’hui à changer de domicile tous les deux jours pour éviter d’éveiller les soupçons.

Sa famille est logée dans cinq hôtels différents. Un véritable cauchemar logistique, sécuritaire et financier. Une relocalisation forcée, parce que l’ONG canadienne qui hébergeait sa famille et des centaines d’autres dans des logements sécurisés n’a plus de fonds pour les cacher.

Le danger, Ahmad le ressent au quotidien. Entre les appels de talibans qui menacent de l’exécuter s’ils le trouvent et les hommes armés qui frappent à la porte pour demander à sa fille où se trouve son père, il ne se fait guère d’illusion sur son sort s’il vient à tomber entre leurs mains. Et pour cause : cet ancien interprète de l’Armée canadienne est vu comme un traître par les talibans, qui ont déjà détruit sa maison à Kandahar.

Chaque jour, il tressaille en regardant les talibans marcher dans la rue en contrebas de sa chambre d’hôtel. Chaque jour, il s’imagine le pire en visionnant les vidéos d’exécutions sommaires largement partagées sur les réseaux sociaux.

Comme des milliers d’autres Afghans vulnérables, il a passé deux jours et deux nuits avec sa femme et ses jeunes enfants aux abords de l’aéroport de Kaboul au mois d’août, espérant être évacué par les soldats canadiens. En vain. C’était horrible, dit-il, en décrivant les conditions sur place. Il décrit la foule qui s’agglutine et se bouscule, les soldats qui lui tournent le dos et le terrible spectacle des avions qui décollent sans lui.

Il est aujourd’hui habité par un irrépressible sentiment de désespoir et d’impuissance face aux fonctionnaires d’Immigration Canada qui ont sa vie entre leurs mains.

« Lorsqu’on leur envoie un courriel, ils ne répondent pas avant deux semaines. C’est très long. Avec tous les risques que nous courons, chaque seconde compte. »

— Une citation de  Ahmad

Dans cette capitale à haut risque se cache aussi Abdul, ancien gardien de sécurité pour la base des forces spéciales canadiennes à Kandahar. Il a travaillé une dizaine d’années avec plusieurs contingents de la coalition. Un engagement qui lui a même valu d’être deux fois victime d’une bombe artisanale.

C’est pourtant sa situation actuelle qu’il décrit comme un enfer. Sa femme qui a fait une fausse couche lors des bousculades en tentant de fuir à l’aéroport de Kaboul; sa vie de clandestinité qui le force à se cacher dans une ville qu’il ne connaît pas en attendant une hypothétique réponse favorable des autorités canadiennes.

« Le danger est constant. J’ai peur de sortir. Et si je dois sortir, je me couvre le visage pour ne pas être reconnu, car c’est très dangereux pour moi. »

— Une citation de  Abdul

Cela dit, il ne suffit pas de fuir l'Afghanistan pour s’affranchir de la peur et du danger. Matiullah, un ancien technicien médical employé par les Forces canadiennes à l’hôpital militaire de Kandahar, en a fait le dur constat. Il fait partie des rares chanceux à avoir pu quitter le pays après le mois d’août; après la fermeture de l’aéroport et des frontières terrestres.

Un coup de la providence : un appel reçu un matin pour lui dire que des places sont libres pour lui et sa famille sur un vol humanitaire en partance pour Doha, au Qatar.

La crainte constante et le souci pour les proches restés derrière l’empêchent de profiter de la liberté et de la sécurité de sa situation actuelle au Qatar, en transit, espère-t-il, vers le Canada.

« Nous avons dû quitter l’Afghanistan à cause de notre situation, mais ce n’est pas bien pour notre famille non plus. »

— Une citation de  Matiullah

Et tant que tous ne seront pas en sécurité, il sera abonné à l’inquiétude.

L’angoisse prend une autre forme pour Ali, en sécurité en Ontario. Je n’arrive pas à me concentrer, lance-t-il, dépité. Il suit des cours d’informatique, mais il n’arrive jamais à étudier bien longtemps. Il s’inquiète pour sa femme et ses enfants. Ils ont reçu une visite des talibans à la mi-octobre. Ils ont fouillé la maison. C’est moi qu’ils cherchaient.

Les hommes armés ont promis de revenir. Sans nommer personne, ils ont dit qu’ils repartiraient avec quelqu’un si je ne me rendais pas, explique Ali.

Sa femme et ses quatre enfants ont rapidement quitté la demeure. Les enfants d’Ali ne vont plus à l’école. La famille se cache, dépend de la bonté de proches pour recevoir des vivres et un peu de réconfort. Sa fillette de quatre ans a peur des talibans, ne veut pas aller jouer dehors. Lorsqu’elle aperçoit un avion dans le ciel, elle croit qu’il a été envoyé par son père pour l'emmener au Canada.

Quant au père, il angoisse, seul et impuissant, à plus de 10 000 km de là.

« Je ne pourrai jamais me pardonner s’il leur arrive quelque chose. C’est horrible. J’ai parfois de la difficulté à respirer. »

— Une citation de  Ali

Ils sont 180 à vivre des déchirements semblables. Des Afghans réfugiés au Canada, toujours séparés de leurs familles; 180 familles oubliées, selon le nom que se donne le groupe. Ce groupe, c’est aussi 550 femmes et enfants terrés en Afghanistan qui attendent l’aide du gouvernement canadien.

Un véritable trou noir bureaucratique

Pour ces Afghans en transit vers le Canada, le retour des talibans a signalé le début d’une autre période angoissante. Les dossiers ne semblent plus évoluer depuis la fin d'août.

Et les explications officielles sont rares.

Muhammed (nom d’emprunt) assure avoir frappé à toutes les portes, envoyé bien des courriels, des lettres pour communiquer le danger qui guette sa famille et s’informer de l’état de leur dossier. Sans succès.

Les fonctionnaires contactés au moyen d'un numéro spécial consacré aux Afghans nous disent que notre dossier est en cours, que nous sommes prioritaires, mais qu’ils n’ont pas plus d’informations à nous donner. Même les formulaires qui semblent complets seraient paralysés. Il ne manque plus qu’un visa pour que la femme et les enfants de Muhammed puissent le rejoindre en Ontario.

Il ne s’est rien passé depuis trois mois. Les communications ne se font que dans un sens, des réfugiés vers les bureaucrates. Rarement vers ceux qui ont besoin d’aide.

« Laissez-nous savoir s’il manque des pièces au dossier. Dites-nous quels seront les nouveaux délais. Les réfugiés ont vraiment besoin d’une bonne nouvelle. »

— Une citation de  Azamat

Coincé dans une Turquie intolérante envers les réfugiés, il a l’impression d’avoir perdu la maîtrise de sa destinée. Sa femme est vraiment attristée, blessée. Elle se demande pourquoi ils ne nous donnent pas d'informations. Pourquoi?

Le processus d’immigration est très compliqué, confie Navid, terré à Kandahar. Il ne faut pas oublier qu’il y a des gens qui ne parlent pas anglais, qui n’ont pas de téléphone intelligent ou accès à un ordinateur pour remplir et envoyer tous les formulaires.

Selon lui, le principal défaut d’Immigration Canada, c’est la rigidité et la lourdeur bureaucratique : Ils se contentent de suivre leurs règles sans flexibilité aucune, sans tenir compte des difficultés auxquelles font face les Afghans ni du degré d’urgence de la situation actuelle.

Coincé en Ukraine depuis deux mois, Jawed Haqmal, lui, ne sait plus où donner de la tête. L’ambassade du Canada à Kiev le renvoie systématiquement vers Immigration Canada. Tout ce qu’ils me disent, c’est que l’étude de mon dossier est en cours, déplore-t-il.

Une attente interminable dans une chambre d’hôtel minuscule avec sa famille, sans autre revenus que la charité de ses anciens frères d’armes. Je recueille 70 ou 80 $ et j'achète des œufs et des pommes de terre, explique-t-il.

Je ne comprends pas pourquoi cela traîne autant, dit-il. Le Canada est un grand pays très puissant. J’ai vu son armée.

« Le Canada a des moyens. Si les dirigeants voulaient régler ce problème, ils pourraient le faire.  »

— Une citation de  Jawed Haqmal

Navid assure avoir rempli toutes les conditions et fourni tous les justificatifs requis par le programme spécial d’immigration pour les Afghans vulnérables. Depuis, plus rien. J’attends toujours un retour. Immigration Canada est comme un trou noir. Quand l’information y entre, rien n’en sort, dit-il. J’ai appelé des tonnes de fois pour m’enquérir de ma situation, savoir ce qui se passe, mais il semble qu’il n’y ait pas de trace de ma demande dans leurs dossiers.

L’homme est éduqué, articulé et jouit de nombreuses connexions avec des anciens des forces armées et de l’Agence canadienne de développement international (ACDI). Il n’y a pas d’avenir pour nous. On se sent abandonnés. Tout le monde ici se sent abandonné, laissé derrière.

Espoirs perdus

Faute de réponse officielle, la famille d’Azamat tourne en rond dans son petit appartement turc. Le père s’inquiète pour son fils de huit ans, sans ami avec qui rire et jouer. Il n’a personne d’autre que nous ici. Il n’a pas reçu d’amour de nos familles, de nos parents, de nos oncles. Nous ne sommes que quatre dans un appartement. Il lui manque quelque chose.

Son épouse, elle, perçoit tout de manière plus sombre. Selon Azamat, elle s’inquiète tout le temps pour l’avenir. C’était une femme très active; maintenant, sa vie est sur pause… sa vie s’est arrêtée.

Certains de ses proches ont traversé la Méditerranée dans l’espoir d’une vie meilleure en Europe, mais Azamat ne peut se résoudre à abandonner son rêve canadien. Il implore les fonctionnaires de travailler un peu plus vite. Ça aidera des gens. Les réfugiés attendent.

Muhammed, lui, ne s’explique pas pourquoi le Canada n’est pas en mesure de noliser un ou deux avions pour évacuer rapidement les familles toujours coincées en Afghanistan.

« Les Américains l’ont fait. »

— Une citation de  Muhammed

Ces évacuations ont brisé le cœur de la femme d’Ali. Elle qui s’attendait à ce que le Canada fasse sortir ces Afghans vulnérables qui comptent sur lui. Les autres ont évacué les leurs, avait-elle dit à son mari. Le Canada nous a oubliés.

Une critique qui touche directement Ali, qui est déjà à l’abri au Canada. Sa fillette de quatre ans le lui a rappelé de manière bien douloureuse récemment. Elle lui a dit : Papa, tu ne nous emmènes pas avec toi. Tu ne reviens pas pour nous. Tu n’es pas un bon papa.

Des mots qui arrachent des larmes au père impuissant. Des larmes qui coulent en silence dans un petit appartement torontois, à des milliers de kilomètres d’une fillette apeurée.

À Kandahar, Navid hésite entre la tristesse, le désespoir et l’exaspération : Je suis en colère devant l’indifférence du gouvernement canadien. Il y a des centaines de personnes qui sont dans la même situation que moi. Des gens qui ont travaillé pour l’Armée canadienne, qui ont l’appui d’anciens combattants témoignant de leurs états de service. Mais il n’y a personne au gouvernement pour les aider.

Un blocage décourageant dans le traitement des demandes :

« Je ne crois plus aujourd’hui que je pourrai immigrer au Canada. J’ai longtemps essayé; j’ai frappé à toutes les portes, sans succès. J’ai perdu tout espoir. »

— Une citation de  Navid

Le nouveau ministre de l’Immigration n’a pas souhaité répondre à nos questions en entrevue. Par écrit, son porte-parole assure pourtant que nous restons en contact étroit avec les demandeurs, toujours en Afghanistan.

Le long courriel affirme que les fonctionnaires canadiens travaillent individuellement avec chaque personne et chaque groupe pour les aider à rejoindre le Canada, que du personnel supplémentaire a été dépêché aux endroits stratégiques et que nous continuerons à ajouter des ressources au besoin.

Jean-François Bélanger et Yanik Dumont Baron

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