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Image : Des pêcheurs assis dans une chaloupe.

Depuis 50 ans, la communauté autochtone de Grassy Narrows se bat contre l’empoisonnement au mercure. La scientifique Donna Mergler lui prête main-forte.

Signé par Dominique Forget

Il aura fallu attendre 50 ans.

Pour la toute première fois, une équipe scientifique évalue de façon approfondie l’impact du mercure sur la santé des habitants de Grassy Narrows. Sous la supervision de la chercheuse Donna Mergler, des membres de la communauté se soumettent à des examens neurologiques, à des tests de dextérité ou à des prises de sang.

C’est quelque chose qui aurait dû être réalisé il y a des décennies, mais malheureusement c'est seulement aujourd’hui qu'on le fait, déplore Donna Mergler.

Grassy Narrows est une communauté anichinabée de 1200 habitants, située dans le nord-ouest de l’Ontario. Ses habitants ont subi l’une des pires catastrophes environnementales de l’histoire du Canada.

Une femme aux longs cheveux noirs regarde au loin.
La militante Judy Da Silva se bat depuis des décennies pour obtenir justice.Photo : Radio-Canada

On voit nos familles et nos amis dépérir ou succomber au poison, raconte Judy Da Silva, une militante qui relate son histoire en tenant fermement un caillou, pour se donner du courage. Âgée de 59 ans, elle se bat depuis des décennies pour documenter les répercussions du mercure sur sa communauté et obtenir justice. Les gens ne nous croient pas quand on dit qu’on a été empoisonnés, s’insurge-t-elle.

La fin du paradis

De 1962 à 1975, dix tonnes de mercure ont été déversées dans les rivières Wabigoon et English par une usine de pâtes et papiers située à Dryden, en Ontario.

Le polluant, connu pour ses effets neurotoxiques, s’est propagé sur plus de 100 kilomètres en aval. Deux communautés autochtones ont été touchées : Grassy Narrows (aussi connue sous le nom de Première Nation Asubpeeschoseewagong) et Whitedog (ou Nations indépendantes Wabaseemoong).

Un homme âgé, avec une casquette, regarde au loin.
Bill Fobister, un ancien chef de la communauté, a vécu la transformation de Grassy Narrows.Photo : Radio-Canada

Il a fallu fermer les pourvoiries et la pêche commerciale, se souvient Bill Fobister, ex-chef de la communauté, âgé de 75 ans. Avant la catastrophe, des Américains fortunés faisaient le voyage pour pêcher dans la région où s’enchaînent les lacs et les rivières. Je travaillais comme aide de camp, poursuit Bill Fobister. C’était le paradis.

Les habitants des communautés autochtones ont perdu non seulement leur santé, mais leur gagne-pain et leurs traditions.

Du mercure dans l’assiette

Le mercure est un métal lourd. Dans les lacs et les rivières, il se dépose tout au fond, dans les sédiments. Au contact de certaines bactéries, il se change dans sa forme la plus toxique : le méthylmercure.

Ce méthylmercure est absorbé par les insectes, par les vers et tôt ou tard par les poissons qui les consomment. Il s’accumule dans la chair des poissons qui se trouvent au sommet de la chaîne alimentaire.

Un poisson mort est couché sur une table.
Cinquante ans après le déversement de mercure, les poissons sont toujours contaminés.Photo : Radio-Canada

L’usine de Dryden a cessé de déverser du mercure dans les rivières Wabigoon et English en 1975. La concentration de méthylmercure dans les poissons a baissé progressivement, jusqu’en 1985. Depuis, elle stagne. Car encore aujourd’hui, du mercure se trouve dans les sédiments, au fond des lacs et des rivières.

Pour réduire leur exposition au mercure, les habitants de Grassy Narrows et de Whitedog ont beaucoup diminué leur consommation de poisson. Mais les jours de fête, le doré jaune est encore au menu. Il s’agit d’un poisson très prisé par la communauté, mais particulièrement contaminé.

Le doré jaune est intimement lié à notre culture anichinabée, explique Judy Da Silva. C’est pour ça qu’on continue de le manger. C’est comme vous, à Noël. Vous mangez de la dinde, même si vous savez qu’elle est bourrée d’hormones et d’antibiotiques.

Des preuves irréfutables

En 2017, la communauté de Grassy Narrows a fait appel à la neurophysiologiste Donna Mergler afin de l’épauler dans sa lutte pour obtenir justice. Professeure émérite à l’Université du Québec à Montréal, elle a passé sa carrière à étudier les effets des polluants sur la santé humaine. Elle est connue mondialement pour son expertise sur l’empoisonnement au mercure.

Une femme est assise sur un rocher au bord d'un lac.
La scientifique Donna Mergler étudie les répercussions du mercure sur la communauté de Grassy Narrows.Photo : Radio-Canada

C'est une maladie qui implique des changements au niveau de la coordination motrice, des tremblements, la perte de vision, résume la chercheuse.

En 2020, Donna Mergler a montré une fois pour toutes, avec ses collaboratrices Aline Philibert et Myriam Fillion, que le mercure avait un impact significatif sur l’espérance de vie des habitants de Grassy Narrows.

On a prouvé d'une manière mathématique, quantitative, que tout ce qu'ils racontent depuis cinquante ans est vrai, affirme Aline Philibert, épidémiologiste, affiliée à l’Université du Québec à Montréal.

Pour tirer ces conclusions, Aline Philibert a décortiqué des données recueillies auprès d’habitants de Grassy Narrows, entre 1970 et 1997. Durant cette période, le gouvernement fédéral a prélevé des échantillons de sang, de cheveux et de cordons ombilicaux pour mesurer l’exposition des Autochtones au mercure.

Une femme est assise devant une école.
L'épidémiologiste Aline Philibert a prouvé que le mercure réduisait l'espérance de vie des habitants de Grassy Narrows.Photo : Radio-Canada

Le gouvernement a longtemps refusé de partager les données avec les membres de la communauté. Après des années d'efforts, ils ont réussi à les récupérer en 2019, résume Aline Philibert.

Les analyses d’Aline Philibert ont montré que la longévité des habitants de Grassy Narrows diminuait d’un an pour chaque augmentation de 6,5 microgrammes de mercure par gramme de cheveux. Les résultats ont été publiés dans la très prestigieuse revue scientifique The Lancet Planetary Health. Ils ont fait le tour du monde.

Une clinique à l’école

L’équipe pousse maintenant ses recherches plus loin. L’été dernier, Donna Mergler avait réuni des neurologues, des omnipraticiens, des optométristes, des infirmières et des assistants de recherche à Grassy Narrows. L’école a été convertie en centre d’examen, le temps des vacances.

Dans une salle de classe aménagée en clinique d’optométrie, Annie Chatillon examinait la rétine des participants. Le méthylmercure a tendance à s’y accumuler. L’une des premières répercussions, c’est la perte de la vision périphérique. C'est assez évident qu’il y a un impact, constate l’optométriste. Il y a des patients dans la quarantaine ou la cinquantaine qui ont des champs de vision très restreints. C’est quelque chose qu'on ne voit pas à l'extérieur d'ici.

Un homme appuie son oeil contre un appareil qui photographie la rétine.
Une salle de classe a été transformée en clinique d'optométrie.Photo : Radio-Canada

L’équipe espère faire le lien entre l’exposition au mercure et les symptômes, même les plus subtils. Les examens doivent se poursuivre l’été prochain.

On veut que nos résultats débouchent sur de meilleurs soins pour les malades qui souffrent d’empoisonnement au mercure, explique Donna Mergler.

Petites victoires

L’été dernier, la communauté de Grassy Narrows a obtenu le financement du gouvernement fédéral pour mettre sur pied un centre de soins spécialisés sur son territoire. Il doit ouvrir ses portes en 2023.

On connaît tous des gens qui ont eu des accidents ou des AVC et qui récupèrent en partie leurs fonctions, mais ils le font avec une équipe de soins, dit Donna Mergler. Cette récupération ne se fait pas ici. Le centre va offrir le même traitement auquel les gens auraient droit s'ils étaient dans une ville.

D’autres petites victoires se profilent à l’horizon. Le gouvernement de l’Ontario a octroyé 85 millions de dollars pour tenter de décontaminer les sédiments.

Ça ne veut pas dire qu’ils vont réussir à retirer dix tonnes de mercure, explique la militante Judy Da Silva. Mais si on ne fait rien, il faudra attendre 100 ans pour manger du poisson sans risquer de se contaminer. En nettoyant les sédiments, on pourra retrouver un environnement sain plus rapidement.

Deux personnes près d'un cours d'eau tirent une chaloupe.
Les habitants de Grassy Narrows veulent pêcher librement dans leurs lacs et leurs rivières.Photo : Radio-Canada

Tant qu’ils ne pourront pas pêcher librement dans leurs lacs et leurs rivières, tant qu’ils n’auront pas renoué avec leurs traditions, les habitants de Grassy Narrows ne comptent pas baisser les bras.

Je sais que mon état va s'aggraver avec le temps, affirme Judy Da Silva. Mon remède, c’est de me battre pour protéger mon peuple. Je vais me battre aussi longtemps que j’en suis capable. Je ne veux pas me morfondre ou être une victime.

Le reportage Empoisonnés au mercure de Dominique Forget et Vincent Laurin est diffusé à Découverte le dimanche à 18 h 30 à ICI Télé.

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