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Image : Spritesheet pour l'en-tête.

Par Ariane Labrèche Illustrations par Marie-Pier Mercier

On se les arrache sur les sites de revente, ils pullulent sur les réseaux sociaux et sortent des sous-sols de bungalows pour reprendre leur place dans nos salons : les meubles de style Mid-Century Modern ont vu leur popularité exploser ces dernières années.

Mais connaît-on vraiment l’histoire cachée dans les tiroirs des commodes en teck? Depuis les forêts du Myanmar jusqu’à Instagram, en passant par Expo 67 et les ateliers des designers importants, mais méconnus du Québec, ce mobilier rétro a bouleversé notre façon de consommer. Soixante-dix ans plus tard, la tendance du siècle passé pourra peut-être ouvrir la voie à un futur plus vert.

Par un après-midi chaud de l’automne 2020, je fais défiler les annonces sur Marketplace en suivant mon cours de création littéraire d’une oreille distraite. Soudain, entre une annonce pour un grille-pain et celle pour un masque africain qualifié de rare, je les vois.

Deux lampes en verre soufflé de Murano pour 40 $. Mon rythme cardiaque s’accélère. J’écris tout de suite à la vendeuse, une dame âgée nommée Diane.

Pouvez-vous venir les chercher tout de suite? Il y a beaucoup de gens qui m’écrivent.

15 h 41. Mon cours ne finit qu’à 17 h. Je clique sur le profil de mon ami Alexandre Lepage, en lui vantant ma trouvaille. Une seconde plus tard, il me répond.

J’arrive.

Et c’est ainsi que nous décollons vers Laval pour aller mettre chacun la main sur une lampe des années 1970.

Est-ce que je viens vraiment de manquer mon cours pour aller acheter une lampe, moi? , dis-je en me tournant vers Alexandre qui conduit, un sourire satisfait éclairant son visage.

Bienvenue dans le club.

La lampe déposée sur ma commode en teck, je prends un pas de recul. L’éclairage chaud émanant du verre en forme de champignon met en lumière une évidence : avec mon lit en teck, mon coffre en teck et mes porte-vêtements en noyer, ma chambre tient plus de la boutique d’antiquaire que du catalogue IKEA.

Comment en suis-je arrivée là?

Pour comprendre les racines de mon obsession, je suis partie à la rencontre de dizaines de personnes : des antiquaires, des sociologues, des experts en foresterie, des détaillants, des revendeurs et revendeuses, des collectionneurs du dimanche et une conservatrice de musée.

J’ai découvert que je ne suis pas la seule à être attirée par ce genre de déco. Et que les raisons de notre amour pour les meubles rétro dépassent largement notre désir de recréer les photos vues sur Instagram.

Image : Une petite table en teck est mise sur le caisson d'une commode en bois de rose. Plus loin, d'autres commodes et des miroirs complètent le décor.
Photo: Des meubles scandinaves sont empilés dans la salle de montre de la boutique Antiquités curiosités.  Crédit: Ariane Labrèche

Retour vers le teck

En entrant dans la barre de recherche de Marketplace le terme Mid-Century Modern, on tombe sur un fouillis. D’une photo à l’autre se mêlent modernisme, fonctionnalisme et ère spatiale.

À force de recherches en ligne, je découvre que l’expression a vu le jour lors de la parution du best-seller Mid-Century Modern: Furniture of the 1950s, de l’autrice Cara Greenberg, publié en 1984. Si son ouvrage englobe des styles de mobilier aussi variés que ceux répertoriés sur Marketplace, c’est un mouvement en particulier qui m’intéresse : celui du fonctionnalisme scandinave, duquel découlent les meubles épurés en bois datant des années 1950 à 1970 qui peuplent mon appartement.

La définition en poche, il me reste à savoir s’il s’agit d’une tendance. Pour voir si l’engouement existe à l’extérieur des quatre murs de ma chambre et de l’algorithme personnalisé de ma page Pinterest, je choisis d’aller consulter les véritables experts du marché : les antiquaires.

Le soleil d’août plombe dans le petit local d’Antiquités Curiosités, sur la rue Atateken, lors de ma visite. Des buffets, des tables, des bureaux, des commodes et des chaises remplissent la pièce saturée par l’odeur d’huile de teck.

Mais ici, l’abondance est illusion. Honnêtement, je ne sais pas si la business va durer encore 20 ans, dit Dominique Dunn, sans amertume.

Grand et costaud, les cheveux poivre et sel, l’antiquaire est adossé sur la porte au fond de sa petite boutique consacrée à la revente de meubles scandinaves restaurés. Ouverte il y a 40 ans par son père, Denis Dunn, Antiquités Curiosités était au départ une boutique d’antiquités classique. Avec le nouveau millénaire, le commerce a gardé son nom, mais changé de vocation. Exit les chaises Louis XVI : Antiquités Curiosités s’est concentrée sur le mobilier d’inspiration scandinave.

Au fil du temps, la boutique est elle aussi devenue une sorte d’artefact. Si l’ancienne rue Amherst vivait à l’époque au rythme de la brocante, presque tous les antiquaires ont aujourd’hui plié bagage. La « business », tout comme cette artère mythique pour les chineurs et chineuses de profession, a radicalement changé de visage dans les 20 dernières années.

Mon père passait, et passe encore, toutes ses journées à chasser. Mais maintenant, on a plus de misère à trouver du stock. La compétition est féroce, explique Dominique Dunn.

Dans les décennies 1990 et 2000, les revendeurs de meubles scandinaves avaient des méthodes plus… anciennes, disons, pour dénicher la perle rare. En plus d’avoir toujours un œil sur les petites annonces diffusées à Télé Achats, les antiquaires épluchaient les journaux afin de trouver les ventes de succession prometteuses.

Outre les petites annonces, il existait tout un réseau de pickers, des gens dont l’objectif était de trouver des objets d’intérêt à revendre aux antiquaires et d’empocher une commission.

Un employé de Montréal moderne est au travail dans l'atelier. La photo offre une vue d'ensemble de la table de travail, sur laquelle est posée une commode.
Montréal moderne vend des meubles scandinaves seconde main depuis 2007.Photo : Ariane Labrèche

Le monde partait dans le West Island en camion, faisait le tour des ventes de garage et revenaient le coffre plein de meubles en teck. On voyait même des meubles dans ce genre-là sur le bord du chemin, avec des pancartes "À donner". Les gens n’en voulaient plus, raconte Martin Lafrance.

Ce collectionneur compulsif est propriétaire de la boutique Montréal moderne, spécialisée dans la revente de meubles scandinaves restaurés. Auparavant, le commerce avait pignon sur la rue Atateken, mais occupe aujourd’hui une large vitrine sur la rue Sainte-Catherine Est.

À son ouverture en 2007, le magasin recevait surtout une clientèle d’adeptes. Jusqu’à cette époque, il existait un marché de revente bien vivant pour le mobilier scandinave, mais il demeurait somme toute de niche.

Martin Lafrance, Dominique Dunn et tous les autres ne le savaient pas encore, mais cette année-là serait celle du premier grand bouleversement.

L’année où Mad Men a débarqué dans nos téléviseurs.

Dès la sortie de cette série télé américaine se déroulant dans une agence de publicité new-yorkaise dans les années 1960, l’esthétique de l’époque déferle dans les médias américains. Du jour au lendemain, les complets de laine gris font la une des magazines  (Nouvelle fenêtre)et les meubles Mid-Century Modern inondent les pages des catalogues.

Si Mad Men a été la pierre d’assise de la renaissance des courants déco d’après-guerre, le deuxième grand bouleversement a été la montée en popularité d’Instagram et de Pinterest.

On a souvent l’impression que ce qu’on aime provient complètement de nous, mais il y a toute une société et un monde médiatique qui nous influencent , souligne Guillaume Sirois. Ce dernier est professeur au Département de sociologie de l’Université de Montréal et s’intéresse au rôle des experts et des institutions artistiques dans la définition des goûts et des pratiques visuelles contemporaines.

À son avis, notre époque est marquée par un fort désir d’authenticité, peut-être même causé par une réaction épidermique à une certaine uniformisation découlant de la mondialisation.

Ce que je remarque, c’est un grand désir de distinction. L’effet de rareté joue un rôle immense. C’est drôle, parce que c’étaient à la base des meubles produits en série, donc pas du tout uniques, explique Guillaume Sirois. C’est assez représentatif de la société individualiste dans laquelle on vit : c’est dire que moi j’ai du goût, moi j’ai trouvé l’objet parfait.

Des commodes en teck sont disposées une en arrière de l'autre, montrant les lignes du bois.
Les commodes seconde main vendues chez Montréal moderne s'envolent comme de petits pains chauds.Photo : Ariane Labrèche

Je me sens piquée au vif, mais il a raison. Dès qu’un objet rare à bas prix fait son apparition sur Kijiji, je suis prise d’une fébrilité incontrôlable. Et j’ai pris soin d’envoyer une photographie de ma lampe Murano à tout mon entourage dès la seconde où je l’ai déposée sur ma commode en teck.

Ça ne nie pas l’amour véritable qu’on peut porter à ces meubles-là! Mais il faut se rendre compte que la raison pour laquelle tu t’es retrouvée avec un mobilier comme ça découle probablement du contexte dans lequel tu es, ajoute du même souffle le professeur.

Cet engouement mille fois amplifié par ces applications de partage de photos a été accompagné par la naissance de Kijiji et de Marketplace, la plateforme de revente de Facebook.

Avec Internet, plus besoin de chercher dans de vieux catalogues danois pour identifier le meuble qui traînait dans le sous-sol de ses grands-parents. Pour certains pickers, il est devenu beaucoup plus attrayant de vendre des meubles soi-même sur Kijiji plutôt que d’attendre la commission des antiquaires. Même chose du côté des particuliers : pourquoi vendre à bas prix à un antiquaire lorsqu’on connaît la valeur de son meuble?

La popularité de ces meubles fabriqués il y a plus de 50 ans ne se dément pas et est amplifiée par l’effet de rêve qu’offrent Instagram et Pinterest. Sauf qu’avec le temps, leur nombre diminue naturellement sur le marché.

Résultat : dans les dernières années, les prix ont augmenté à une vitesse folle. Martin Lafrance évalue que le prix de vente des meubles est deux fois et demie plus élevé qu’il y a 10 ans.

La huche en teck dans mon salon en est le parfait exemple. Payée 170 $ il y a trois ans, je pourrais aujourd’hui la revendre pour environ 400 $, si je me fie aux annonces sur Marketplace.

« Parfois, des gens qui ne sont pas venus depuis quelques années font le saut en rentrant ici. Des commodes qu’on vendait 500 $, on les vend maintenant 1100 $. Les prix montent tellement vite qu’on atteindra peut-être un niveau où les gens n’en voudront plus, ou ne pourront plus se les payer. »

— Une citation de  Dominique Dunn

Les grands perdants de cette folie, bien plus que les boutiquiers, sont donc les consommateurs, pour qui dénicher un beau meuble d’occasion prend l’allure d’un chemin de croix. Dès qu’il y a un meuble sur Kijiji, la planète entière se lance dessus , dit Martin Lafrance.

Cet engouement, il est là depuis trois ou quatre ans, selon les détaillants. Mais ce n’est rien à côté du troisième grand bouleversement qui a transformé le marché du meuble scandinave de seconde main : la pandémie.

Une commode en noyer est entourée d'un arbre tropical en pot et surplombée par des vases.
Avec la pandémie, les gens ont dépensé plus que jamais pour se meubler.Photo : Olivia Laperrière-Roy

Je redécore, donc je suis

Pendant la pandémie, une grande partie de la population a été confinée entre quatre murs. En passant autant de temps à la maison, beaucoup ont réalisé que leur divan n’était pas si beau que ça, finalement.

On a vendu en malade, on a vendu plus que jamais , dit Dominique Dunn. Son impression est appuyée par les données de Statistique Canada : en date de novembre 2020, les ventes chez les détaillants de mobilier avaient augmenté de 23,7 % par rapport à l’année précédente. (Nouvelle fenêtre)

Et à mesure que l’engouement pour le mobilier et les meubles d’occasion a pris de l’ampleur, la possibilité de se faire flouer a elle aussi grimpé.

J’ai souvent fait le test avec mon ami Alexandre qui, en plus d’être mon partenaire de chasse au trésor, est lui-même diplômé en design et grand amateur de meubles scandinaves. Une annonce pour une table basse Mid-Century en teck, pour laquelle on demande 250 $, montre en fait une table en merisier laqué. Je ne paierais pas plus que 75 $ pour ça , me répond-il par messagerie instantanée. D’autres meubles sont affichés au même prix que ceux vendus en boutique sans avoir fait l’objet d’une quelconque restauration.

Une autre fiche vante un bureau en teck massif. Premièrement, c’est du noyer, et non du teck. Deuxièmement, la vaste majorité des meubles sont faits en contreplaqué. Si tu vois une annonce qui dit que c’est en bois massif, c’est presque toujours faux , explique-t-il.

Les personnes qui affichent des annonces ne sont pas de mauvaise foi : cette grande méconnaissance de ce qu’on achète, et de comment sont faits les meubles, est très présente sur les sites de revente.

C’est un peu pour cette raison que Marie-Hélène Chagnon St-Jean et Charles-Antoine Beaulieu ont décidé de fonder leur propre entreprise de revente en 2020, Séjour furniture (Nouvelle fenêtre). En plus de vendre des meubles d’occasion, le duo, qui vient de terminer un baccalauréat en Design de l’environnement à l’Université du Québec à Montréal, s’est mis en tête d’offrir un volet éducatif à sa clientèle. L’objet, le meuble, c’est la marche dans l’échelle du design qui est la plus accessible. En mettant en valeur le mobilier, en expliquant ses dimensions, c’est une forme de sensibilisation qu’on souhaite faire , explique Charles-Antoine Beaulieu.

Les deux comparent leur vision à celle d’un commissaire d’exposition : ce ne sont pas tous les courants de l’époque d’après-guerre qui sont demeurés pertinents et intéressants. Peu de gens souhaiteraient, par exemple, assister au retour en force de la carpetterie .

Comment expliquer alors que les meubles scandinaves sont restés, alors que la mélamine est venue et repartie? L’époque a été marquée par l’arrivée de nouvelles proportions, de nouvelles notions de design. Il y avait une certaine folie, une liberté d’aller dans des zones inexplorées , souligne Marie-Hélène Chagnon St-Jean.

Le secret de la longévité du mobilier des Trente Glorieuses résiderait donc dans le contexte même de leur création. Pour comprendre le succès actuel de ces meubles, il me faudrait voyager dans le temps.

Image : Une lampe en céramique est déposée sur une commode en noyer.
Photo: Une lampe rétro trouvée sur Marketplace orne la commode d"Emie Lambert.  Crédit: Olivia Laperrière-Roy

Des meubles jusqu’à l’Expo

Quand est venu le moment de trouver des meubles pour son appartement, Emie Lambert n’est pas allée chez un détaillant. Elle n’a pas non plus magasiné en ligne ou visité Kijiji.

Elle est plutôt descendue dans le sous-sol de ses parents.

Quand mon arrière-grand-mère est partie dans une résidence pour personnes âgées, mes parents ont pris ses meubles et les ont laissés dans leur sous-sol sans vraiment les mettre en valeur. Moi, je les trouvais vraiment beaux!, affirme la pharmacienne de 27 ans depuis son condo de Québec.

Emie Lambert sourit en tenant son petit chien, assise sur sa chaise orange.
Emie Lambert et son chien Gus reçoivent beaucoup de compliments sur la chaise en velours orange rétro qu'Emie a trouvée sur Marketplace.Photo : Olivia Laperrière-Roy

Extirpé du passé en même temps que de la cave, l’ensemble de chambre à coucher porte le sceau de la marque Vic Art. Tu me diras si tu trouves quelque chose sur la compagnie, je pense que c’est Québécois , me dit Emie en me montrant la commode en noyer.

Quand je pensais au mobilier Mid-Century Modern, je m’imaginais des ateliers d’artisans dans un bâtiment de Copenhague ou dans la campagne suédoise. Ce que j’ai appris, c’est que ces meubles étaient pour la plupart produits en usine et qu’un savoir-faire équivalent à celui qu’on trouvait dans les manufactures scandinaves existait bel et bien ici. Mais on l’a largement oublié.

C’est une histoire qui commence avec une chaise. Ou plutôt deux : la chaise Contour, de Julien Hébert, et la Chaise Nylon, de Jacques Guillon.

Après la Deuxième Guerre mondiale, le Canada s’est retrouvé avec des usines neuves, de la main-d'œuvre qualifiée et une tonne de nouvelles technologies héritées du conflit. Le hic, c’est que la guerre étant terminée, du jour au lendemain, ces centres manufacturiers n’avaient plus rien à produire.

Pour pallier le problème et bâtir une économie d’après-guerre, les gouvernements occidentaux ont décidé de trouver une manière de mettre à profit des matériaux comme le contreplaqué et les tubes d’aluminium. On organise des concours de design, inspirés de ceux popularisés par le Museum of Modern Art de New York. En 1951, la chaise Contour de Julien Hébert finit parmi les six meilleurs designs du pays et sera ensuite vendue à des milliers d’exemplaires, explique Martin Racine, professeur titulaire au Département de design et d’arts numériques de l’Université Concordia.

Après des années à chercher sa place, le sculpteur de formation est devenu un des premiers à pratiquer un métier jusque-là inconnu dans la province, celui de designer industriel, indissociable de l’émergence d’une société de consommation de masse.

Au Québec, une telle façon de concevoir le mobilier n’existait pas encore à cette époque. Les gens possédaient en général de gros meubles de style colonial faits main, le genre d’armoire qui restait dans le même coin de la salle à manger pendant des décennies.

La vision du meuble dans la province découlait surtout de l’influence de Jean-Marie Gauvreau, directeur de l’École du meuble de 1935 à 1958. Formé à Paris, il voulait fonder une tradition proprement québécoise, en valorisant l’artisanat et les essences de bois locales.

Sur cet aspect, Hébert et Gauvreau s’entendaient. Mais il y avait un grand point de friction : le directeur a toujours tourné le dos à la production en série et au design industriel.

Julien Hébert était un artiste profondément malheureux. Pour lui, ça n’avait pas de sens de construire des gros meubles à la main pour des gens riches d’Outremont. À ses yeux, le design industriel, c’était l’artisanat moderne, une manière de donner accès à du mobilier de qualité pour tous , souligne Martin Racine.

Les héros de Julien Hébert, ce sont les designers scandinaves comme le Finlandais Alvar Aalto, guidés par le mantra du bon design. Revendiquant rapidement l’étiquette fonctionnaliste, cette nouvelle cohorte d’artistes affirme que l’objet doit être pensé selon son usage, plaçant la personne qui l’utilise au cœur de sa conception, et être accessible au plus grand nombre. Créer du mobilier qui donnerait une identité vernaculaire au Québec : tel était le rêve de Julien Hébert.

Au moment où ce dernier commence à brasser la cabane, un jeune immigrant d’origine française nommé Jacques Guillon conçoit une chaise révolutionnaire, entre deux cours d’architecture à l’Université McGill. En 1952, il présente son produit final, la Chaise Nylon, qui remporte tout de suite un succès monumental. Fabriquée par la compagnie Modernart, elle s’écoulera elle aussi à des dizaines de milliers d’exemplaires.

Julien Hébert et Jacques Guillon sont en quelque sorte les représentants de la vague créative qui habite Montréal à l’aube de la Révolution tranquille. Des dizaines d’artistes originaires d’Europe, comme Jacques Guillon et la Suédoise Sigrun Bulow-Hube, fuient les ravages de la Deuxième Guerre mondiale et contribuent à l’essor du design dans leur terre d’accueil. Parallèlement, des designers d’ici veulent émuler ce qui se fait de mieux à l’étranger et donner au Québec ses lettres de noblesse.

Malgré le succès remporté par les chaises de Guillon et d’Hébert en Amérique du Nord, et les prix qu’ils remportent à la Triennale de Milan en 1954, ce vent de changement ne semble encore pas vouloir souffler sur le Québec et reste marginal à l’échelle du pays. Le gouvernement provincial de Duplessis a peu d’intérêt envers le design.

L’éveil du public aux meubles novateurs ne passe donc pas par l’émergence d’un véritable design d’ici, mais plutôt par les créations américaines fabriquées au pays et par le mobilier scandinave importé par des magasins à grande surface comme Valiquette, et plus tard, La Maison Danoise.

Dans la foulée, de nouvelles entreprises de mobilier québécoises se mettent tout de même à voir le jour. C’est le cas de Vic Art, la compagnie qui a fabriqué les meubles que possède aujourd’hui Emie Lambert, qui ouvre ses portes à Victoriaville en 1958.

La marque montréalaise R.S. Associates est officiellement créée en 1957, et Meubles Colibri, qui deviendra plus tard la compagnie Mobican, naît à Saint-Jean-sur-Richelieu en 1960. Ces entreprises locales dont on trouve encore les meubles de l’époque dans les boutiques de revente proposent quelques créations originales, ou copient carrément le mobilier scandinave qui gagne en popularité grâce aux grands importateurs.

C’est la raison pour laquelle il y a aujourd’hui autant de meubles de ce genre au Québec : avec des conteneurs qui inondaient le port de Montréal de mobilier danois ou suédois chaque semaine et des compagnies d’ici qui proposaient des meubles en bois de rose et en teck, la métropole est devenue une plaque tournante du marché.

Les raisons de la popularité fulgurante du mobilier fonctionnaliste sont les mêmes qui expliquent leur retour en force : conçus pour les petites maisons d’après-guerre, les meubles scandinaves sont légers, hauts sur pattes et faciles à déplacer. La volonté des designers de mettre de côté l’ornementation, afin de mettre de l’avant des meubles aux lignes simples, s’est aussi soldée en une beauté intemporelle.

Les designers favorisaient le bois et des courbes organiques inspirées de la nature. Ça donne un effet tellement chaleureux, humain, et les gens ont eu une réaction viscérale, qu’on éprouve encore aujourd’hui, je crois, m’a dit Jennifer Laurent, conservatrice de la collection de design du Musée des beaux-arts de Montréal, lorsque je suis allée voir certains meubles en personne en juillet dernier.

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Une esquisse réalisée par la firme GSM Project du pavillon L'homme et la vie, pour l'Exposition universelle de 1967.Photo : Gracieuseté : GSM Project

Le tremplin vers la modernité

En 1958, Jacques Guillon fonde sa firme de design, Jacques S. Guillon et Associés (JSGA). Les bureaux de l’entreprise, qui porte aujourd’hui le nom de GSM Project, sont situés au deuxième étage d’un bâtiment situé sur la rue Sherbrooke, tandis que le premier étage est occupé par Pego’s, la boutique d’importation de mobilier scandinave de Peggy McNaughton, la femme de Jacques Guillon.

Presque au même moment, Julien Hébert lance sa firme de consultants, Julien Hébert et Associés, qui installe ses pénates dans un bureau situé juste en face de JSGA.

Il ne leur manque plus qu’une occasion de prouver leurs talents. Et c’est exactement ce qui s’apprête à leur être servi sur un plateau d’argent.

En sept ans, les quatre plus grands projets de design et d’architecture de l’histoire du Québec vont voir le jour. L’aéroport de Dorval, la Place Ville Marie, le métro de Montréal et Expo 67 arrivent presque tous en même temps. Je pense qu’on oublie parfois à quel point ça s’est fait vite!, m’a dit Jennifer Laurent alors que nous prenions place dans le grand escalier de béton du pavillon Stewart.

JSGA se voit confier le mandat de concevoir l’entièreté des espaces intérieurs du nouvel aéroport de Dorval ainsi que les bureaux d’Alcan à la Place Ville Marie. La firme se fait ensuite offrir le projet de créer les wagons et la signalétique du métro de Montréal.

De son côté, Julien Hébert participe à une foule de projets , dont une sculpture se trouvant toujours dans le foyer de la salle Wilfrid-Pelletier, mais c’est en 1963 qu’il dessine ce qui demeure sa création la plus connue : le logo de Terre des Hommes, le thème de la future Exposition universelle de 1967.

Expo 67, c’est un peu comme un rêve éveillé pour les designers du Québec. Jacques Guillon fait tout pour que le plus grand nombre possible de mandats soit décerné à des créateurs et créatrices d’ici. Sa firme conçoit le pavillon thématique L’Homme et la vie et le pavillon de la Belgique, en plus d’aménager quelques résidences d’Habitat 67, de Moshe Safdie. C’est un jeune employé de Guillon, Michel Dallaire, qui signera une bonne partie du mobilier.

C’est là qu’il existe un lien caché entre la Chaise Nylon et Expo 67. Une chaise, c’est pas mal plus facile à fabriquer qu’un bâtiment. C’est pour ça que le mobilier a joué un rôle si important dans l’émergence du Québec moderne, en donnant aux artistes un lieu d’expérimentation, m’explique Peter Sealy, professeur associé à la Faculté d’architecture, d’aménagement et de design de l’Université de Toronto.

Les années suivant Expo 67 seront le tremplin pour une deuxième vague de designers. Julien Hébert initie des centaines de jeunes aux rouages du métier à l'Institut des arts appliqués. Des gens comme Jacques Roy, Douglas Ball, Roger Rougier, Giovanni Maur et Michel Dallaire offrent d’autres innovations en architecture et en design. En 1972, Ginette Gadoury fonde Décormag, le seul magazine québécois destiné au design d’intérieur.

Sauf que le grand éveil populaire de 1967 finit par s’étioler.

Au tournant des années 1990, beaucoup de fabricants de mobilier québécois ferment leurs portes. Vic Art cesse ses activités en 1986, et R.S. Associates fait faillite en 1991. Plusieurs autres fleurons de l’âge d’or du mobilier Mid-Century Modern disparaissent sans qu’on s’en rende trop compte.

Quand Jacques Guillon décède à l’été 2020, aucun article n’est consacré dans la presse francophone à celui qui, avec son équipe, a façonné les plus grands projets de design québécois de la Révolution tranquille.

« Si on veut un héritage, il faut connaître son passé. À mon avis, Michel Dallaire devrait être aussi connu que Gilles Vigneault! Quand on ne s’intéresse pas à son histoire, c’est toute une culture qui ne se développe pas.  »

— Une citation de  Martin Racine

Si on a oublié l’importance du mobilier et du design dans l’évolution des mentalités au Québec, j'allais bientôt découvrir que les côtés sombres de l’industrie ont aussi été balayés sous le tapis.

Image : Un homme est accroupi sur une pile de billots et regarde vers le ciel nuageux.
Photo: Un ouvrier marche sur le sommet d'une pile de billots de teck, dans un camp de bûcherons près de la rivière Ayerarwady, le 15 juin 2003.   Crédit: Getty Images / Paula Bronstein

Jungles birmanes et meubles ikea

En tirant sur le fil de son obsession pour la saveur des aliments, le chef américain Dan Barber s’est rendu à l’évidence : pour comprendre comment se développe le goût d’une carotte, il faut s’intéresser au sol dans lequel elle enfonce ses racines

Je l’écoute parler dans la télévision perchée sur la huche en teck de mon salon. Les mots du chef tournent en boucle dans ma tête, mes yeux se détournant de la série télévisée pour se fixer sur mon meuble. Même si j’en sais plus sur l’histoire du mobilier Mid-Century Modern, je dois moi aussi passer de la carotte à la terre; de la commode au billot.

Et ce que je découvre, c’est l’histoire d’une catastrophe environnementale.

En achetant du teck, nous avons financé des régimes dictatoriaux, voire génocidaires. L’a-t-on fait sciemment? Non, mais tout le monde était conscient de ce qui se passait dans le monde. C’est un principe qui n’a pas vraiment changé : beaucoup de pays continuent de faire des affaires avec l’Arabie saoudite, et nous savons tous de quelle sorte de régime il s’agit, mentionne le Dr Oliver Springate-Baginski.

Son visage pixelisé se teinte d’un sourire triste. Nous nous parlons par visioconférence alors qu’il est assis devant un mur rempli de livres, dans son bureau de l’Université d’East Anglia située à Norwich, en Angleterre.

Professeur associé à l’École de développement international, il a consacré sa carrière à la réforme des systèmes de foresterie hérités de la colonisation. Plus spécifiquement, il s’est intéressé aux conséquences de l’exploitation du teck sur les forêts et les populations du Myanmar.

De tous les designers, c’est Finn Juhl qui a eu l’influence la plus considérable sur la montée en popularité du teck dès les années 1940. Il est aisé de comprendre ce qui a capté son attention : le teck se plie facilement sans fendre, possède un grain magnifique et est antifongique. En somme, c’est une des meilleures essences de bois au monde. Mis en valeur par les créations iconiques de Finn Juhl, comme la chaise Chieftain, le teck s’est propagé comme une traînée de poudre dans l’industrie du mobilier.

Quand on a accès à du bois de qualité exceptionnelle, pourquoi s’en priver? Ça représente bien la modernité des années 1960 : on veut ce qui se fait de mieux et on ne se pose pas trop de questions, dit le Dr Springate-Baginski.

À l’époque, les principales sources d’approvisionnement de teck de qualité étaient situées au Myanmar, en Indonésie et aux Philippines. Au moment où des compagnies québécoises se sont mises à imiter les meubles scandinaves en teck, des régimes despotiques s’installaient dans ces trois pays d’Asie du Sud-Est.

Au Myanmar, cette négligence a eu pour effet de soutenir des systèmes de foresterie hérités de la East India Company, la compagnie emblématique de l’époque coloniale britannique aux pratiques extractivistes. Aujourd’hui, une vaste partie des jungles birmanes ont été remplacées par des plantations, et des milliers de personnes ont été chassées de force de leur territoire.

Évidemment, le mobilier n’est pas la seule industrie responsable de l’exploitation du teck en Asie du Sud-Est. Tout de même, la fétichisation sans nuance des meubles de l’époque dont je faisais preuve me paraît désormais un peu naïve.

« On revisite les années 1960 et au fond, on est sélectifs. Il y a plein de valeurs de l’époque avec lesquelles on ne serait plus d’accord : les rapports hommes-femmes et les rapports raciaux sont mis de côté, et on se concentre sur cette esthétique qui nous charme.  »

— Une citation de  Guillaume Sirois

Cette mentalité du progrès bulldozer a aussi existé au Québec. On n’a qu’à penser à la disparition du Faubourg à m’lasse (Nouvelle fenêtre), le quartier montréalais rasé pour faire place à la tour de Radio-Canada, ou aux écosystèmes bouleversés par les grands projets hydroélectriques de la Révolution tranquille.

De plus en plus, les meubles de mon appartement me causent un certain malaise. Les contradictions sont nombreuses : du mobilier à visée universaliste, mais conçu en vaste majorité par des hommes occidentaux, des objets accessibles, mais fabriqués en s’appuyant sur un modèle de consommation de masse qui a mené l’humanité vers la catastrophe environnementale actuelle, et des meubles rétro qui n’arrivent dans nos salons que parce qu’on a fini par s’en débarrasser au tournant du millénaire.

Moi qui ne jure que par les friperies, l’achat local et les aliments saisonniers, j’avais conservé l’immense angle mort qui guidait mes choix de mobilier, celui de privilégier les tendances sans vraiment penser aux conséquences environnementales.

Avant de me passionner pour le teck, j’étais une grande adepte des meubles IKEA. Je ne suis pas la seule : depuis les années 1990, une grande partie de la population s’est tournée vers les compagnies offrant des meubles préfabriqués, comme les géants IKEA et Wayfair. Cet engouement a eu un effet insoupçonné : depuis 20 ans, le prix du mobilier a baissé (Nouvelle fenêtre). L’explication est simple. Nous achetons beaucoup de meubles fabriqués en Asie, par une main-d'œuvre moins chère, en utilisant des matériaux moins durables.

Le résultat est sans équivoque. Si en 1960, la population des États-Unis jetait annuellement 2 millions de tonnes de déchets reliés au mobilier, ce chiffre est passé aujourd’hui à 12 millions de tonnes (Nouvelle fenêtre). Même en pondérant la population, ce sont quatre fois plus de matériaux liés à l’industrie du meuble qui finissent dans les sites d’enfouissement.

« Honnêtement, je ne sais pas combien de nos étagères IKEA seront encore là dans 50 ans pour se faire découvrir.  »

— Une citation de  Peter Sealy

Face à ces statistiques, il est tentant de montrer du doigt les méfaits du mobilier prêt à assembler. Mais mettre le feu aux succursales d’IKEA ne résoudra pas un autre aspect criant du problème : avec l’accroissement des inégalités sociales et la hausse du coût de la vie, acquérir un meuble de qualité tient désormais de l’utopie pour une grande partie de la population.

Beaucoup de jeunes n’ont plus les moyens de s’acheter des meubles haut de gamme, ou à tout le moindre, qui auront une grande durée de vie. Ce qu’offre IKEA, par exemple, c’est la possibilité d’avoir de beaux meubles, qu’on pourra accessoiriser et qui cadreront bien dans n’importe quel décor. C’est aussi une des seules options lorsqu’on veut se meubler rapidement, explique la Dre Eva Haviarova, professeure au Département de foresterie et de ressources naturelles de l’Université Purdue, aux États-Unis.

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Lors de sa mise en marché en 1953 par la compagnie Modernart, la Chaise nylon se vendait au prix de 35$. Jacques S. Guillon (1922–2020), Chaise « Nylon », 1952, noyer, bouleau lamellé, nylon, éditée par Modernart of Canada, Montréal. MBAM, collection Liliane et David M. Stewart, don de Jacques Guillon.Photo : Photo MBAM, Christine Guest

Pour comprendre le phénomène, un des meilleurs exemples demeure la Chaise Nylon de Jacques Guillon. Lors de sa commercialisation en 1953, il fallait débourser 35 $ pour en acquérir une, soit l'équivalent d'environ 353 $ en 2021 (Nouvelle fenêtre). Aujourd’hui, la compagnie Avenue Road, qui détient les droits de production du concept de Guillon, vend chaque chaise pour 1585 $ US, soit environ 2000 $ CA.

Le mobilier d’occasion n’est pas non plus la panacée. On parlait plus tôt des possibilités de se faire flouer : les connaissances qui permettent de différencier le teck du noyer ne sont pas accessibles à tous et à toutes. Et comme les prix ne cessent d’augmenter, ce n’est plus l’option économique d’autrefois.

Mais entre les deux, il existe tout de même des pistes de solution.

La première, c’est de commencer à s’intéresser aux meubles québécois et à nos designers. Au Danemark, par exemple, il est coutume de mettre de l’avant le ou la designer qui a dessiné un meuble, au même titre que la compagnie qui le fabrique. Là-bas, certains fabricants produisent encore les mêmes modèles de chaises ou de tables imaginés par des designers de l’époque. C’est le cas des meubles d’Hans Wegner, fabriqués par Carl Hansen, ou des lampes de Poul Henningsen, toujours vendues par Louis Poulsen.

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Un ensemble de mobilier pour chambre à coucher de la collection Moment, signée Joël Dupras et fabriquée par Huppé.Photo : Avec la permission de Huppé

Au Québec, peu de compagnies mettent aussi bien en lumière ce lien entre designer et fabricant que l’entreprise Huppé, de Victoriaville.

En Amérique du Nord, le design ne fait pas vraiment partie de notre culture. On connaît beaucoup les détaillants, comme Maison Corbeil, mais on ne sait rien sur les personnes qui conçoivent le mobilier en tant que tel, souligne Joël Dupras, le designer en résidence à Huppé depuis 12 ans.

J’ai fait un petit test sans prétention scientifique. Quand on visite les salles d’exposition de grands détaillants comme MUST, il est la plupart du temps impossible de savoir quels meubles sont fabriqués ici. Si on pose la question, on nous dirige rapidement vers ce qu’on cherche, mais aucune affiche ni aucun élément distinctif ne permet de les reconnaître comme étant des produits québécois.

Malgré tout, la situation commence à changer. Chez JC Perreault, des salles d’exposition mettent de l’avant le mobilier conçu par Huppé et Mobican, deux des seules compagnies fondées pendant l’âge d’or du mobilier Mid-Century Modern qui sont toujours en activité aujourd’hui, et celui d’autres entreprises d’ici comme Verbois.

Les gens entrent ici avec la volonté d’acheter du meuble québécois, mais ne connaissent aucune marque. Il y a un niveau de connaissances à développer, mais je sens quand même une volonté qui prend de l’ampleur, souligne Michel Lefebvre, directeur de la succursale Laval de JC Perreault.

Les avantages de l’achat local sont nombreux. On a une meilleure idée des chaînes d’approvisionnement, qui sont très opaques en ce qui concerne le mobilier asiatique. Selon Eva Haviarova, il est quasi impossible de savoir de quoi sont faits les meubles qu’on achète d’une plateforme comme Wayfair et où ils ont transité.

Le point fort de l’achat local, c’est aussi le service après-vente. Parfois, il y a des gens qui nous reviennent avec une table de 1992 et on la répare pour eux , souligne Mathieu Selmay, vice-président de Mobican. Acheter local, c’est aussi permettre la préservation d’un savoir-faire unique au Québec : certains employés de la boîte y œuvrent depuis 45 ans, et l’entreprise est l’une des seules en Amérique du Nord à faire le placage des meubles à l’interne.

Et il y en a pour tous les goûts, des tables haut de gamme jusqu’au mobilier préfabriqué. On doit toujours lutter contre deux préjugés paradoxaux : que le meuble québécois est trop cher et qu’il n’est pas de bonne qualité. Mais c’est tout à fait faux, dit Marie-Ève Boucher, de l’Association des fabricants de meubles du Québec.

L’autre solution, c’est de faire l’effort de donner les meubles dont on ne veut plus plutôt que de les jeter aux ordures. Mais selon Eva Haviarova, il faudrait aller plus loin. Le problème, ce ne sont pas les meubles neufs qui ont une courte durée de vie, mais le fait qu’on ne pense pas aux manières de les recycler. Il faudrait, dès le départ, concevoir le meuble en fonction de sa fin de vie, dit-elle.

Le cœur de la question réside donc moins dans la dualité entre le neuf et l’usagé, mais plutôt dans la manière dont on meuble les espaces qu’on habite. Et surtout, dans nos réflexes de consommation, que certaines personnes s'affairent déjà à déconstruire.

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Samuel Ostrout aime prendre le temps de trouver des objets uniques, afin de créer un décor qui le représente.Photo : Ariane Labrèche

L'éloge de la lenteur

Samuel Ostrout est patient. Ce grand collectionneur de mobilier rétro, vendeur de pièces industrielles à temps plein et mannequin dans ses temps libres, n’a aucun problème à attendre des semaines pour trouver la perle rare.

Pour moi, c’est une passion. Ça me prend beaucoup de temps, mais une fois que je trouve le meuble parfait, je l’aime encore plus. Je suis prêt à payer plus cher pour quelque chose de durable, affirme-t-il dans le salon de son appartement de Lachine.

En plus de la quête d’authenticité qui anime les adeptes de mobilier Mid-Century Modern, le discours qui revient le plus souvent chez les gens à qui j’ai parlé est toujours le même : une volonté d’acheter moins, et d’acheter pour le long terme.

L’aspect environnemental, c’est le plus important pour moi. Ça fait longtemps que je fais ça avec mes vêtements : je veux trouver des objets que j’aime et que je vais garder longtemps, me dit Alexandre Jutras, titulaire d’une maîtrise en création littéraire de l’Université McGill et amoureux des meubles Mid-Century Modern depuis qu’il a hérité d’une bibliothèque allemande appartenant à son grand-père.

C’est souvent quasiment impossible de déterminer de véritables tendances générationnelles, mais la valorisation du seconde main, c’est vraiment une nouveauté dans les habitudes de consommation , me dit au téléphone Maurice Cloutier, professeur au Département de design de l’Université du Québec à Montréal.

À l’époque du fonctionnalisme, acheter neuf était en effet une valeur cardinale. Les exemples concrets de cette mentalité ont abondé tout au long de ma quête. L’arrière-grand-mère d’Emie Lambert, par exemple, s’est débarrassée de son ensemble Vic Art quand elle s’est mariée, car il lui fallait des meubles neufs.

J’ai un ami qui est meublé entièrement avec des pièces de collection scandinaves et quand sa sœur est venue chez lui il y a quelques années, elle lui a dit que c’était mignon, les meubles usagés qu’il avait trouvés en attendant de pouvoir se payer du neuf. Il avait une lampe Rispal, qui peut valoir de 3000 à 6000 $, dans le coin du salon, m’a raconté en riant Martin Lafrance. C’est redevenu prestigieux, valorisé.

Mais qu’est-ce qui prime ici? Une volonté véritable de changer nos manières de consommer ou la montée en popularité d’un style qui s’adonne à cadrer avec ces meubles usagés?

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Le 1er juillet, synonyme de déménagements au Québec, révèle notre propension à jeter nos meubles.Photo : Radio-Canada / Jean-François Fortier

J’aime tellement croire que les jeunes sont plus sensibles à la réutilisation. Je suis un militant du design écologique. Sauf qu’en faisant le tour de quelques rues du Plateau-Mont-Royal le 1er juillet, j’aurais pu meubler 10 appartements avec tous les meubles qui ont été jetés, nuance Martin Racine.

En fin de compte, c’est la question à se poser : sera-t-on capable de résister aux catalogues de tendances qui nous invitent à réinventer nos salons au rythme des saisons qui passent?

La réponse réside peut-être dans un facteur qui échappe à tout discours rationnel.

Il y a un sentiment qui se développe pour moi dans la durée. Avec le temps, j’éprouve encore plus d’attachement aux meubles que j’ai pris le temps de choisir. Ça m’enlève l’envie de les remplacer, me dit Alexandre Jutras alors que nous nous tenons devant l’élégante bibliothèque de son grand-père.

Ma lampe Murano éclaire d’une lumière chaude ma commode en teck. En l’époussetant, je me remémore cet après-midi-là où mon cours de littérature s’est transformé en chasse au trésor. La rêverie amusée fait place à une sorte de fierté quand je m’attarde ensuite au caisson de ma commode, sur laquelle les lignes régulières du bois tropical tracent des vagues brunes et orangées.

Ce qui ressort de ma plongée au cœur des meubles Mid-Century Modern, c’est la force des histoires. Celles que recèle un passé qu’on connaît trop peu, mais aussi celles qui viennent insuffler une âme aux meubles qu’on prend le temps de choisir.

Mes meubles ne sont plus que de simples meubles : ils sont des témoins du génie des designers, du talent des fabricants, mais aussi les traces tangibles des erreurs du passé. Mon but n’est plus de connaître le nom de tous les designers ou d’avoir l’objet le plus rare.

C’est de me questionner sur ce qui fait que l’espace entre quatre murs puisse se transformer en lieu habitable. Sur ce qui, comme le dirait Marie Kondo, me procure un bonheur véritable.

Et au passage, de cultiver cette patience qui fera du prochain meuble non pas une simple commodité, mais un compagnon attendu qui me suivra toute une vie.

En effleurant du bout des doigts le bois lisse de mon bureau en teck, l’image des jungles du Myanmar me revient en tête, tout comme ces paroles lancées par le Dr Springate-Baginski à la fin de notre entretien : Ce qui est fait est fait. On ne peut pas changer le passé. Maintenant, ce qu’on peut faire, c’est traiter ces meubles avec le respect qu’ils méritent.

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