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Image : Un homme tient une tablette devant un drapeau chinois stylisé.

Grande entrevue avec Guy Saint-Jacques, expert de la Chine et des politiques climatiques chinoises, ancien négociateur en chef du Canada pour le climat, ancien ambassadeur canadien aux Changements climatiques et ancien ambassadeur du Canada en Chine entre 2012 et 2016.

Texte : Étienne Leblanc Illustrations : Marie-Pier Mercier

En route vers la COP26, le journaliste spécialisé en environnement Étienne Leblanc présente une série de quatre entrevues avec des sommités dans le domaine du climat. Voici le dernier entretien de quatre.

La Chine, une civilisation écologique?

C’est la vision promue par l’ex-président chinois Hu Jintao en 2007, au 17e congrès national du Parti communiste chinois. Déjà préoccupé par les problèmes environnementaux de son pays à l’époque, il voulait brasser la cage.

Son successeur, Xi Jinping, a d’ailleurs fait inscrire ce concept dans la Constitution chinoise.

Après son arrivée au pouvoir en 2013, Xi en rajoute : Le développement de la civilisation écologique chinoise est sur une voie rapide. Le peuple vivra dans un meilleur environnement avec un ciel bleu, des montagnes vertes et une eau claire.

De ciel bleu, Guy Saint-Jacques n’en a pas vu souvent lors de son séjour à Pékin en tant qu’ambassadeur canadien en Chine, entre 2012 et 2016. Il y avait des matins sans soleil où on mangeait la pollution pour déjeuner!, dit l’ancien diplomate. On pouvait la goûter dans notre bouche!

La source de cette pollution est bien connue : pour l’essentiel, les particules fines qui flottent dans l’air et qui perturbent les voies respiratoires des citadins proviennent de la combustion du charbon dans les centaines de centrales thermiques autour des villes chinoises.

Sans ce combustible fossile devenu la source énergétique la plus utilisée de la planète, le grand bond économique entamé en Chine à la fin des années 70 n’aurait jamais eu lieu.

Les chiffres à cet égard sont impressionnants et parlent d’eux-mêmes, dit Guy Saint-Jacques.

Portrait de Guy Saint-Jacques.
Guy Saint-Jacques a été ambassadeur du Canada aux Changements climatiques et ambassadeur du Canada en Chine.Photo : La Presse canadienne / Jason Franson

Les chiffres

En 1973, les Chinois étaient responsables de 6 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). Ils sont aujourd’hui les plus grands émetteurs de la planète, avec 27 % des émissions en 2019 (statistiques les plus récentes). Un chiffre qui va fort probablement augmenter en 2021 après le rebond économique qui s’opère avec la fin du confinement mondial.

En 2019, la Chine a émis plus de GES que tous les pays de l’OCDE combinés (Nouvelle fenêtre), ce qui comprend les 27 pays de l’Union européenne.

Depuis 1990, les émissions chinoises ont augmenté de 373 %.

Ça s’est accéléré depuis l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce en 2001, rappelle Guy Saint-Jacques.

Résultat : les centrales au charbon chinoises sont aujourd’hui responsables à elles seules d’un sixième de toutes les émissions mondiales. Dans le monde, 15 % de tous les GES proviennent de l’utilisation de ce combustible fossile en Chine.

Le charbon fournit plus des deux tiers de l’énergie en Chine. Et la tendance ne s’essouffle pas : de tous les projets de centrales au charbon en développement dans le monde en 2020, les trois quarts (76 %) se trouvent en Chine.

À l’heure actuelle, les Chinois ont dans le collimateur 247 gigawatts de centrales au charbon en construction ou en voie de l’être, soit l’équivalent d’environ sept fois la capacité énergétique hydroélectrique de tout le Québec.

Une croissance qui va dans le sens contraire de ce que prescrit la très conservatrice Agence internationale de l’énergie (AIE). Dans un récent rapport (Nouvelle fenêtre), l’organisation appelle tous les pays à renoncer à tout nouveau projet d’énergie fossile, afin de limiter le réchauffement à 1,5 degré Celsius.

On aura compris que, pour l’instant, la Chine ne suivra pas ces recommandations.

Le président chinois Xi Jinping  s'adresse à l'Assemblée générale de l'ONU par visioconférence.
Image : Le président chinois Xi Jinping s'adresse à l'Assemblée générale de l'ONU par visioconférence.
Photo: Le président chinois Xi Jinping s'adresse à l'Assemblée générale de l'ONU par visioconférence.  Crédit: via reuters / UNITED NATIONS

Les promesses et les engagements

La Chine a fait plusieurs promesses depuis quelque temps pour renverser la vapeur climatique, et pour honorer ce qui est devenu un précepte écologique du président Xi : Les eaux limpides et les montagnes luxuriantes sont aussi précieuses que l’or et l’argent.

Il y a un an, sur la tribune de l’Assemblée générale des Nations unies, le président chinois surprend le monde entier en prenant l’engagement que son pays sera carboneutre d’ici 2060.

Quelques mois plus tard, en mars de cette année, le gouvernement chinois rend public son 14e plan quinquennal pour la période 2021-2025. La question climatique y occupe une place de choix.

En septembre dernier, encore sur la tribune des Nations unies, Xi Jinping en rajoute une couche. Il promet que la Chine va cesser de construire et de financer des centrales au charbon à l’étranger.

Une nouvelle importante, dit Guy Saint-Jacques. Car la fin du financement chinois faciliterait l’annulation de plus de 40 gigawatts de projets liés au charbon dans 20 pays, l’équivalent de la capacité énergétique en charbon de l’Allemagne au complet.

Puis le 28 octobre dernier, quelques jours avant l’ouverture de la COP26, Pékin a présenté ses cibles améliorées aux Nations unies, comme l’exige l’Accord de Paris. Une plateforme climatique qui doit mener la Chine sur le chemin de la neutralité carbone. Toutes les promesses y sont réunies :

  • Neutralité carbone d’ici 2060;

  • Plafonner les émissions de GES « avant » 2030 et non plus « autour » de 2030, comme il avait été promis auparavant;

  • Plafonner la consommation de charbon d’ici 2025;

  • Fin de la construction et du financement des centrales au charbon à l’étranger;

  • La part des énergies renouvelables dans l’assiette énergétique chinoise atteindra 20 % en 2025, 25 % en 2030 (elle était de 15,8 % en 2020);

  • Construire 40 gigawatts de nouveaux projets hydroélectriques d’ici 2030 (l’équivalent ou presque de la capacité hydroélectrique totale du Québec);

Toutes ces récentes annonces climatiques de la part de la Chine ont suscité un certain enthousiasme international sur l’action climatique. Si le premier pollueur de la planète s’engage réellement en faveur du climat, tout est possible.

Mais la réalité est évidemment plus complexe. Car les autorités chinoises ne précisent pas comment elles vont parvenir à atteindre ces cibles.

Avec les dizaines de centrales thermiques en cours de développement, c’est un peu difficile de voir comment ils vont y parvenir, pense Guy Saint-Jacques. Il ne faut pas sous-estimer l’effort qui est requis.

L’Américain John Kerry, l’émissaire spécial de Joe Biden sur le climat, a exprimé son inquiétude face à cette situation il y a quelques semaines, lors d’une visite en Chine : Il est évident que de nouvelles centrales au charbon représentent un défi majeur pour les efforts du monde à faire face au défi climatique, a dit M. Kerry.

On le comprend, les embûches sur le chemin de la carboneutralité sont nombreuses et de taille.

Vue aérienne d'une usine de charbon chinoise
Image : Vue aérienne d'une usine de charbon chinoise
Photo: Vue aérienne d'une usine de charbon chinoise, en périphérie de Zhengzhou  Crédit: Reuters / Donald Chan

Les embûches

Première : de graves pénuries d’énergie

La Chine subit actuellement les pires pénuries d’électricité de son histoire récente.

Comme partout ailleurs sur la planète, la fin du confinement mondial provoque un effet de rebond pour la demande en énergie.

À cela s’ajoute un ralentissement du développement de nouvelles centrales au charbon depuis quelques mois. Une mesure imposée par les autorités centrales, au nom, justement, du plan climatique chinois.

Combinés ensemble, ces deux facteurs causent des problèmes sans précédent en Chine.

Des coupures de courant prolongées plongent des quartiers entiers dans le noir, forcent des centaines d’usines à la fermeture et perturbent les chaînes d’approvisionnement. Dans l’est et le sud du pays, les véritables locomotives économiques de la Chine, le rationnement est imposé.

Pour l’heure, l’obstacle le plus grand pour que la Chine s’engage dans une réelle décarbonisation de son économie, c’est la demande sans cesse croissante pour l’énergie au pays, dit Guy Saint-Jacques.

De nombreux experts craignent en effet que l’appétit grandissant des Chinois pour l’énergie rende impossible l’atteinte d’un équilibre climatique sur la planète. Et cette pénurie récente fait craindre le pire.

À court terme, cela met une pression sur le gouvernement pour construire toujours plus de centrales thermiques, dit Guy Saint-Jacques.

Deuxième : la résistance interne

Pour bien comprendre ce qui se passe en Chine, il faut voir le problème sous l’angle de la sécurité nationale, dit-il. Si les Chinois utilisent tout ce charbon, même une partie de leur charbon de très mauvaise qualité, c’est surtout parce qu’ils ne veulent pas être dépendants des autres pays pour l’énergie. Ils ont une hantise profonde de cela.

Malgré tout, le président Xi Jinping a déployé beaucoup d’efforts au cours des derniers mois pour imposer un ralentissement du rythme du développement du charbon au pays.

Le gouvernement central oblige par exemple les agences d’électricité de l’État à inclure des sources d’énergie renouvelable dans le mixte de la distribution.

Il exige aussi des provinces qu’elles réduisent le nombre de permis qu’elles autorisent pour la construction de nouvelles centrales thermiques.

Ces mesures sont reçues avec une grande réticence par les compagnies d’État chargées de la transmission d’électricité, affirme l’ex-ambassadeur Saint-Jacques. Elles n’aiment pas trop l’énergie du vent ou du soleil, elles trouvent que c’est une énergie qui fluctue trop. Elles sont habituées à une bonne vieille centrale thermique qui va produire de l’énergie de façon stable. Et ça, ça contribue au problème.

Mais Pékin persiste et signe. À la fin de l’été, le gouvernement a publié un document qui en a froissé quelques-uns. Dans un tableau, chacune des 31 provinces est classée rouge, orange ou verte selon différents critères énergétiques, dont la consommation totale d’énergie.

Certaines sont au vert, comme la Mongolie-Intérieure, mais d’autres sont au rouge, comme les provinces du Jiangsu et du Guangdong. Résultat : pour améliorer leur note, et de peur de voir leur carrière plombée, certains dirigeants locaux n’ont pas hésité à imposer des coupures de courant aux industriels.

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Photo:   Crédit: Reuters / Rentsendorj Bazarsukh

Les forces de l’industrie

Le lobby du charbon est très puissant, dit Guy Saint-Jacques. Surtout dans les provinces, où le développement de ce combustible est perçu par l’élite locale comme une bonne façon de montrer qu’on crée de vrais emplois.

Guy Saint-Jacques pense aussi que malgré les règles plus strictes imposées par le gouvernement central, la cupidité personnelle de certains dirigeants locaux prend parfois le dessus.

Il y a beaucoup de corruption dans les provinces, dit-il. Xi Jinping essaie de faire le ménage dans tout ça, mais c’est très difficile.

À cela se rajoute le fait que l’appétit des citoyens pour l’énergie ne se dément pas. Chaque Chinois émet aujourd’hui trois fois plus de GES qu’il y a vingt ans.

Avec des émissions de 10,1 tonnes de CO2 par habitant, la Chine rejoint la moyenne des pays de l’OCDE, dont les émissions par habitant sont de 10,5 tonnes.

La grande promesse du régime chinois, ça a été de dire que le gouvernement allait permettre une amélioration du niveau de vie des citoyens en échange de restrictions des libertés sur le plan politique, dit Guy Saint-Jacques. Les rêves des Chinois ne sont pas différents des nôtres : avoir une maison, une auto, pouvoir voyager!

Une rue de Pékin sous le smog et un soleil obscurci.
Image : Une rue de Pékin sous le smog et un soleil obscurci.
Photo: Le smog obscurcit le jour à Pékin le 17 mars 2016.  Crédit: Getty Images

Prise de conscience

Même si la Chine semble parfois réticente à se prononcer en environnement, la crise climatique n’épargne pas le pays.

Depuis environ une décennie, il y a une prise de conscience, autant de la part du gouvernement que de la part du grand public, dit Guy Saint-Jacques.

Les Chinois constatent que les effets des bouleversements du climat se manifestent de façon claire.

Il y a la désertification qui s’opère dans le nord du pays, il y a de l’ensablement dans les villes, on parlait même d’une tempête de sable à Pékin l’an passé, dit Guy Saint-Jacques. Il y a aussi de nombreux cas de sécheresses qui affectent plusieurs zones agricoles du pays ainsi que des inondations catastrophiques. Et comme une bonne partie de la population chinoise vit le long des côtes, on s’inquiète énormément de l’érosion côtière et de la hausse du niveau des mers.

Mais outre la question du climat, ce sont d’abord les graves problèmes de pollution qui ont provoqué les plus grands problèmes.

23 % des terres agricoles sont contaminées par les eaux lourdes et 70 % des rivières sont polluées, rappelle Guy Saint-Jacques. Dans le contexte des changements climatiques où l’eau devient une denrée rare dans certaines parties du pays, le gouvernement a dû se réveiller.

Et outre l’environnement terrestre, c’est aussi la qualité de l’air qui s'est considérablement détériorée, un problème bien connu. Les images de Pékin sous un ciel voilé par l’épais smog provoqué par les centrales thermiques environnantes ont fait le tour du monde.

C’est d’ailleurs pour rendre compte de ce problème qu’au début de la décennie 2010, à peu près à l’époque où Guy Saint-Jacques est arrivé en poste en Chine, l’ambassade américaine à Pékin s’est mise à publier des rapports horaires sur les taux de microparticules dans l’air de la capitale chinoise. L’état de la pollution en direct, toutes les heures.

Les citoyens chinois se sont mis à consulter avidement ces chiffres, raconte l’ancien ambassadeur.

En disant cela, Guy Saint-Jacques tend la main vers son téléphone cellulaire et clique sur l’application qui indique en direct l’état de la pollution des villes chinoises. Un index chiffré qui va de 0 à 500, et qui donne une idée du niveau de concentration des microparticules dans l’air, allant de Bon (0 à 50) à Dangereux (300 à 500).

Ça dit 82 pour Pékin actuellement, constate-t-il. Donc c’est une qualité dite "modérée", juste sur le bord de la catégorie "malsain" pour la santé des personnes sensibles. Ça a changé, parce que dans mon temps, 82, c’était une belle journée!

Si les choses ont changé, c’est d’abord parce que les citoyens l'ont fait savoir au gouvernement.

Les parents étaient très inquiets que cette pollution affecte la santé de leurs enfants, dit Guy Saint-Jacques. Les problèmes d’asthme et de maladies respiratoires en général étaient très répandus.

À l’époque, il y avait la politique de l’enfant unique, et les parents étaient très angoissés à l’idée de perdre leur seul enfant, celui qui allait prendre soin d’eux dans leurs vieux jours, dit l’ancien diplomate. Les mères et pères ont commencé à exprimer leurs inquiétudes publiquement.

Une prise de parole au niveau national qui a été en partie rendue possible grâce aux médias sociaux chinois, comme Weibo et WeChat. Les commentaires sur l’état de la pollution sur ces réseaux sociaux étaient tellement négatifs, le gouvernement a dû réagir, dit Guy Saint-Jacques.

La prise de conscience du gouvernement chinois s’est traduite par un certain resserrement de l’expansion des énergies fossiles dans les régions, et, surtout, par des investissements massifs dans le secteur des énergies renouvelables.

Des panneaux solaires dans un marais et des éoliennes en arrière-plan.
Image : Des panneaux solaires dans un marais et des éoliennes en arrière-plan.
Photo: Des travailleurs inspectent des panneaux d'une station d'énergie solaire à Haian, en Chine, le 19 juillet 2021.  Crédit: Getty Images / STR

Chine : le problème et la solution

À l’heure actuelle, aucun pays dans le monde n’investit autant d’argent dans les énergies renouvelables et les énergies propres que la Chine.

Les trois principales sources d’émissions de GES dans le pays actuellement sont la production d’électricité (48 %), les industries (36 %) et le transport (8 %). Ce sont donc essentiellement ces trois secteurs qui sont visés par ces nouveaux investissements massifs.

En 2020 seulement, plus de 175 milliards de dollars ont été investis dans les énergies renouvelables en Chine, six fois plus que les investissements dans les combustibles fossiles.

La moitié des installations énergétiques renouvelables mises en service dans le monde en 2020 sont situées en Chine.

C’est ainsi qu’au cours de la dernière décennie, les Chinois sont devenus les premiers producteurs au monde d’hydroélectricité (30,1 % du total mondial en 2019), d’éolien (29,3 % de la production mondiale), de solaire photovoltaïque (32,9 % du total mondial) et d’électricité à partir de biomasse (17,5 % du total mondial).

La Chine est le pays des paradoxes, dit Guy Saint-Jacques. Ils sont en même temps le plus gros problème, mais ils détiennent aussi la clé et les ressources financières pour mettre en branle les grandes solutions à la crise climatique.

Ce sont les Chinois qui ont permis de réduire les prix des panneaux solaires, au point d’en faire une énergie très abordable, disponible partout dans le monde, même dans les villages les plus reculés de la planète qui ne sont pas reliés par les réseaux d’électricité, dit-il.

Outre ces investissements importants dans les énergies renouvelables, la Chine ne cache pas ses intentions de faire croître ses capacités de production d’énergie nucléaire, qu’elle voit comme une solution incontournable pour réduire plus tôt que tard la part des énergies fossiles dans l’assiette énergétique.

Bouchées doubles pour la recherche scientifique

La Chine est en voie de devenir le leader mondial de l’innovation dans les énergies vertes.

S’il y a une chose qui caractérise les autorités chinoises, c’est leur foi inébranlable dans la recherche scientifique, dit Guy Saint-Jacques.

Depuis 2015, les investissements dans la recherche et le développement dans les énergies faibles en carbone en Chine ont augmenté de 70 %. Des centres de recherche et d’innovation poussent un peu partout au pays.

De tous les brevets en développement actuellement sur les énergies renouvelables et les véhicules électriques, 10 % sont en Chine. Et les jeunes entreprises chinoises attirent environ un tiers du total des capitaux de risque investis dans les énergies vertes en émergence dans le monde.

Conséquence de cette stratégie : la Chine domine le marché mondial des voitures électriques. Aujourd’hui, le marché chinois abrite les deux tiers de la capacité de production internationale des piles.

Le plan climatique chinois prévoit ainsi que, d’ici 2030, 70 % des déplacements dans les grandes villes (un million de personnes et plus) se feront avec des moyens de transport propres.

C’est sûr que des voitures électriques qu’on recharge avec de l’électricité qui est produite avec des combustibles fossiles, c’est loin d’être idéal, dit Guy Saint-Jacques. Mais dans ce grand jeu énergétique qui se dessine, la Chine a une particularité très importante : c’est un régime autoritaire, ce qui fait en sorte qu’il est plus facile pour le gouvernement d’imposer ses décisions et d’accélérer la cadence des changements.

Mais l’ex-diplomate avoue que ce mode de décision à la verticale comporte des risques : Au-delà de la question de la démocratie et des droits, qui est très importante, l’imposition de mesures par autoritarisme peut créer l’effet contraire de celui désiré, dit-il.

Des outils économiques

À cette approche focalisée sur des investissements titanesques dans les énergies propres et sur la recherche scientifique de pointe s’ajoutent des outils économiques.

D’abord, depuis juillet dernier, la Chine a mis en marche le plus grand marché du carbone au monde. Un mécanisme qui fonctionne selon le modèle des autres marchés du carbone dans le monde, comme celui entre le Québec et la Californie, au moyen d’un système d’échange et de plafonnement de droits d’émissions.

Pékin mise ensuite sur la finance pour accélérer sa transition énergétique. Les montants sont extraordinaires. Le gouvernement a prêté 2000 milliards de dollars en crédits verts et il a émis 200 milliards de dollars en bons d’épargne verts, pour permettre de créer des fonds d’investissement dans des secteurs qui permettront de réduire les émissions, explique Guy Saint-Jacques.

Enfin, la Chine exige désormais de ses banques qu’elles cessent de financer les projets de construction de centrales thermiques au charbon à l’étranger. Elles sont plutôt invitées à mettre leurs billes dans des projets d’énergies vertes, comme elles l’ont fait récemment au Kazakhstan, en finançant la construction de 40 éoliennes, ou au Pakistan, avec la mise en place d’un projet d’énergie solaire de 20 km2.

Des travailleurs regardent un cargo s'approcher d'un terminal au port de Qingdao dans le Shandong.
Image : Des travailleurs regardent un cargo s'approcher d'un terminal au port de Qingdao dans le Shandong.
Photo: L'idée de supprimer tout ou une partie des tarifs douaniers imposés ces derniers mois sur plus de 250 milliards de dollars de biens importés de Chine a été avancée par le secrétaire au Trésor Steven Mnuchin.  Crédit: Reuters / China Stringer Network

Et si les émissions chinoises devenaient les nôtres?

Un grand débat fait rage actuellement dans la communauté climatique internationale, qui vise à rééquilibrer le poids des émissions mondiales dans le monde.

L’idée est la suivante : puisque la production de biens manufacturés génère des gaz à effet de serre, ne serait-il pas plus logique que le fardeau des émissions de GES qui en résultent soit porté non pas dans le pays qui produit, mais plutôt par le pays qui consomme le bien?

Ainsi, un lave-vaisselle produit en Chine est responsable du rejet d’une certaine quantité de carbone dans l’atmosphère. Si ce lave-vaisselle est exporté au Canada, le consommateur canadien peut jouir de son électroménager, mais c’est la Chine qui doit inscrire dans son bilan carbone les émissions de GES qui en découlent, d’où un certain déséquilibre.

Le changement proposé vise à imputer les émissions là où le bien est consommé et non pas là où il est produit, pour éviter que des pays ne deviennent que de grandes usines où les émissions de GES sont délocalisées.

C’est pas mal ça qu’est devenue la Chine, déplore Guy Saint-Jacques. C’est pour ça que je suis un très grand partisan d’une taxe sur le contenu en carbone des importations.

Selon le principe de cette taxe, chaque bien se verrait attribuer un contenu en carbone pour la production et le transport. Une taxe, payée par le pays importateur, serait ainsi déboursée au pays producteur.

C’est une des meilleures façons de mettre fin à la délocalisation des émissions de gaz à effet de serre, dit Guy Saint-Jacques. Comme le bien importé coûterait plus cher, ça nous inciterait à produire plus proche. Un bon exemple, c’est l’acier chinois, qui est deux fois plus polluant que l’acier américain, mais beaucoup moins cher. Ou l’aluminium canadien, beaucoup moins polluant que l’aluminium produit en Chine, mais plus cher.

L’idée est évidemment controversée, mais elle fait son chemin dans les plus hautes instances. L’Union européenne et les États-Unis discutent de l’imposition d’une telle taxe à la frontière.

Plus il y aura de pays qui imposeront une taxe carbone chez eux, plus cette idée deviendra possible, dit Guy Saint-Jacques.

Car selon les principes de l’OMS, on ne peut pas imposer une taxe aux autres si on n’impose pas le même genre de taxe à la maison.

Une telle taxe enverrait un signal économique extrêmement puissant pour décarboner la planète, dit-il.

Lueurs d’espoir

La Chine, c’est l’Alberta de la planète, dit Guy Saint-Jacques.

Il craint que la transition énergétique en Chine, promise pour 2060, prenne trop de temps au regard de la réalité climatique.

Mais il y voit des lueurs d’espoir.

La bonne nouvelle, c’est que les Chinois ont commencé à comprendre qu’ils peuvent faire partie de la solution et qu’ils peuvent s’enrichir en exportant leurs technologies vertes, dit-il.

Il pense que la pression populaire va jouer un rôle primordial.

C’est un bel exemple d’un pays qui accepte de changer d’attitude. Mais il ne faut pas sous-estimer l’ampleur du défi auquel la Chine fait face, c’est gigantesque.

Photos : Reuters/Donald Chan/Nations unies/Rentsendorj Bazarsukh/Getty

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