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Image : Il marche avec les loups

Un texte de Pierre Verrière

Daniel Dupont est l'un des rares spécialistes des loups au Canada. La forêt boréale du Manitoba lui sert de bureau. Ses trajets quotidiens, il les effectue en marchant et en pagayant sur des kilomètres dans une nature vierge et sauvage.

Pour observer au plus près ce prédateur qui trône au sommet de la chaîne alimentaire, le biologiste s'enfonce dans les bois, été comme hiver, pendant plusieurs jours en autarcie complète.

Quand il n'est pas en train de marcher dans des marécages infestés de moustiques, il parcourt des kilomètres en raquette le long de rivières gelées.

À travers ces expéditions, qu'il mène souvent seul, Daniel Dupont tente de comprendre, chaque fois un peu plus, un animal qui garde jalousement son mystère.

Nous l'avons suivi dans l'est du Manitoba, sur le territoire d'une meute de loups.

Avec lui, nous avons marché sur leurs traces.

Image : L’appel de la forêt
Photo: L’appel de la forêt   Crédit: Radio-Canada

L’appel de la forêt

Dans une autre vie, Daniel Dupont s’imaginait médecin. C’était avant qu’il n’entende l’appel de la forêt, pendant qu’il préparait un baccalauréat en science à l’université.

L’idée de naviguer dans les méandres de la nature manitobaine, chaussures de randonnée aux pieds, l’emporte sur celle d’arpenter des couloirs d’hôpitaux en blouse blanche.

Image : Un coucher de soleil
Photo: Un coucher de soleil  Crédit: Radio-Canada

Plus je m’enfonçais dans mes études, plus je prenais conscience que j’avais besoin d’avoir cette connexion avec mon environnement naturel, qu’il s’agisse des animaux ou tout simplement d’être en forêt.

Daniel Dupont, biologiste

Ce désir était enfoui en lui, depuis son enfance passée dans une ferme à Saint-Georges, petite communauté francophone sur les bords de la rivière Winnipeg, au nord-est de la capitale manitobaine.

« Ce n’était pas hors du commun d’avoir un ours, un loup ou un orignal qui traversait la cour », se souvient Daniel qui a grandi au sein d'une famille métisse.

Ses parents lui ont appris très jeune à respecter les animaux et la nature, ainsi qu’à mesurer les empreintes qu’il laisserait sur son environnement.

Il passe une enfance à chasser, à pêcher, à cueillir et à parcourir les bois. « Ça m’a donné une perspective différente », résume-t-il.

« Pour moi, c’était normal. C’était le monde que je connaissais. Plus tard, j’ai réalisé que mon expérience ne reflétait pas la norme et que tout le monde n’avait pas vécu la même chose. »

Daniel Dupont en forêt
Lorsqu’il part sur le terrain, Daniel Dupont ne se sépare jamais de son GPS. C’est grâce à cet appareil qu’il peut se repérer dans la forêt et retrouver les endroits où sont passés les loups.Photo : Radio-Canada / Pierre Verrière

Le biologiste utilise au quotidien ces enseignements lorsqu’il part seul dans la forêt, pour plusieurs jours, quelle que soit la météo. Il a acquis une connaissance encyclopédique de son environnement. Outre les loups qu’il traque et les autres animaux qui peuplent les forêts manitobaines, il connaît chaque plante et chaque arbre.

Cette capacité à apprivoiser son environnement et de « lire » la forêt, il dit la tenir de son identité métisse et de l’enseignement reçu dans son enfance.

« Il peut m’arriver d’observer une plante pliée d’une certaine façon alors que je sais que cette plante-là ne plie pas comme ça normalement. Ce genre d’indice peut vous signaler le passage d’un animal », explique Daniel.

Daniel Dupont qui marche sur un barrage de castor
Daniel Dupont remonte la piste d’une meute de loups près de la rivière Maskwa, dans l’est du Manitoba.Photo : Daniel Dupont

Ces connaissances sont utiles pour remonter la piste des meutes de loups, qu’il étudie depuis six ans dans le cadre de ses études de doctorat à l’Université Memorial de Terre-Neuve.

« Cela m’aide énormément. Quand j’emmène des gens dans le bois, je réalise à quel point ce sont des connaissances que la majorité des gens n’ont pas », souligne Daniel.

« C’est une source de fierté, mais cela s’accompagne d’un certain sens des responsabilités. Étant donné qu’il y a peu d’Autochtones dans mon domaine, je sens une responsabilité de représenter cette perspective. »

À Visionner, l’expédition de Daniel Dupont dans la forêt manitobaine avec le journaliste Pierre Verrière

Image : Loup, y es-tu ?
Photo: Loup, y es-tu ?  Crédit: Daniel Dupont

Loup, y es-tu ?

Il est très difficile d’obtenir un nombre exact quand on recense ces animaux sauvages, mais, selon l’International Wolf Center, il y a entre 4000 et 6000 loups au Manitoba.

En comparaison, la population de loups recensée sur le territoire américain, à l’exception de l’Alaska et d’Hawaï, est estimée à 5500 individus.

Selon les experts, la population de loups dans une région dépend de divers facteurs tels que le nombre et le type de proies. Le Manitoba a une population de loups stable et proportionnelle au nombre et au type de proies, mais rares sont les travaux menés dans la province sur cet animal qui continue d’alimenter les fantasmes, les croyances et les peurs.

Un loup en forêt
Environ 4000 loups vivent dans la province du Manitoba, selon l’International Wof Center.Photo : Caméra de piste

Daniel Dupont se concentre sur les meutes qui évoluent dans le parc national du Mont-Riding, à l’ouest de Winnipeg, et dans le parc provincial Nopiming, près de la frontière ontarienne. Ce sont les deux zones d’études au Manitoba.

Pour les chercheurs, le fait d’étudier les meutes de loups dans deux zones géographiques permet de comparer les différences et les similarités entre ces zones et de comprendre comment elles influent sur le comportement du loup. Ils peuvent ainsi faire des observations plus rigoureuses.

Zones d'étude des loups au Manitoba
Zones d'étude des loups au ManitobaPhoto : Radio-Canada

Les années passées à observer les loups ont permis aux chercheurs d’établir leurs habitudes alimentaires.

« On observe différents comportements suivant les meutes, mais aussi suivant les saisons. Une meute va peut-être se concentrer sur du castor au printemps, à l’été ou à l’automne, mais va chasser l’orignal en hiver. Pour d’autres meutes, ce sera de l’ours ou du lièvre », explique Daniel. Les loups se déplacent en fonction des proies recherchées, et il n’est pas rare qu’une meute parcourt jusqu’à 20 kilomètres par jour.

Parce qu’elle est au sommet de la chaîne alimentaire, l’espèce est capable de modifier l’équilibre de l’écosystème dans lequel elle évolue, qu’il s’agisse des autres animaux ou de la végétation, dit Daniel.

« Ça nous rappelle que chaque espèce a son rôle et sa raison d'être dans l'écosystème. C’est scientifique et, en même temps, cela fait écho à la spiritualité autochtone, qui veut que tout soit connecté. Si tu enlèves une espèce, tout l'écosystème s’en ressent. »

Image : Un loup
Photo: Un loup  Crédit: iStock / Andyworks

Dans la gueule du loup

Les chercheurs comptent sur des colliers émetteurs et des caméras de piste pour étudier les déplacements et les comportements des meutes de loups. Les images et les données GPS récupérées permettent de dresser des cartes et de déterminer des territoires.

Les scientifiques ont ajouté une troisième dimension à leur arsenal, en enregistrant le son.

Pour la première fois, les colliers émetteurs installés sur des loups par Daniel Dupont sont équipés d’un appareil qui permet d’entendre les moindres faits et gestes de l’animal, et ce, pendant plusieurs semaines.

À écouter : un collier émetteur a capté les sons de loups qui hurlent.

À écouter : un collier émetteur a capté les sons de loups qui mangent leur proie.

C’est une collègue de Daniel, Katrien Kingdon, qui a eu l’idée d’installer ces mouchards, qu’elle s’est procurés auprès d’une entreprise en Russie.

La chercheuse Katrien Kingdon dans une forêt.
La chercheuse Katrien Kingdon étudie les loups au Manitoba dans le cadre de ses études de doctorat à l’Université Memorial de Terre-Neuve.Photo : Daniel Dupont

« Il s’agit d’un micro-espion que l’on attache à un collier et qui enregistre tout ce que fait le loup », explique la scientifique. Sur la dizaine de colliers envoyés dans la nature, deux seulement ont été retrouvés jusqu’à maintenant, dit-elle. Cela représente des centaines d’heures de données à analyser.

Ces enregistrements nous plongent dans la nature à hauteur de loup.

On peut y entendre nettement des hurlements, des grognements, on entend les loups gratter le sol, se battre ou se nourrir. On peut entendre aussi d’autres animaux qui évoluent dans le même écosystème.

Katrien Kingdon, biologiste

Le recours à ce type de matériel espion sur le loup est une première au pays, selon la jeune scientifique, qui en a eu l’idée après avoir vu une chercheuse l’utiliser sur des lynx au Yukon.

« Elle a été capable de différencier lorsque le lynx tue un lièvre d'Amérique et lorsqu’il tue un écureuil », explique Katrien Kingdon.

Image : Un collier émetteur qui flotte dans un lac
Photo: Daniel Dupont a parfois dû traverser un lac à la nage pour récupérer un collier émetteur installé sur un loup.  Crédit: Daniel Dupont

En écoutant les enregistrements, elle espère pouvoir repérer les attaques et les moments où les loups se repaissent d’un animal, afin de confirmer l’emplacement des lieux de prise où les chercheurs n’ont pu se rendre.

« Si, par exemple, nous n’avons pas pu nous rendre dans un lieu où nous pensons qu’un orignal a été tué, nous espérons qu’en écoutant le son nous serons en mesure de déterminer que les loups ont bien tué un original ou, qu’à l’inverse, ce n’est pas ce qui s’est passé », indique Katrien Kingdon.

En se basant sur les sons, elle espère avoir une meilleure vision globale de la façon dont les loups chassent.

Image : Un hélicoptère dans un marécage
Photo: Un hélicoptère dans un marécage.  Crédit: Radio-Canada

À pas de loup

« Pour étudier les loups, il faut aller là où ils vivent, mangent et dorment, il faut marcher sur leurs pas et, en général, ils n’empruntent pas les sentiers balisés. »

Lancée avec humour, cette boutade de Daniel Dupont résume sa philosophie et décrit une partie importante de son travail.

Daniel Dupont nous a invités à le suivre lors d’une expédition scientifique dans le parc Nopiming, en juin. Nous avons marché dans les bois, pagayé, campé avec lui pour mieux comprendre son travail sur le terrain. Voyez les coulisses de notre reportage en photos.

D’aussi loin qu’il se souvienne, Daniel a toujours été passionné par les loups.

« J’étudie les loups pour voir les différentes interactions entre les espèces comme l’orignal et le castor, et pour voir comment la densité et la distribution d’une espèce peuvent en influencer une autre », explique-t-il.

Il ne compte plus les kilomètres parcourus à pied et en kayak pour étudier les loups.

En été, il peut lui arriver de marcher des journées entières, de l’eau jusqu’aux genoux dans des marécages infestés de moustiques. Il doit parfois remonter des rivières à la force des bras. En hiver, il chausse des raquettes et utilise des véhicules tout terrain. Il mange quand il peut et dort où il peut.

« Trouver une meute demande de la chance et une certaine habileté à traquer des loups », affirme Daniel Dupont.

Cette traque commence l’hiver lorsque, depuis un hélicoptère, le peu de végétation et la neige permettent de repérer les traces des animaux plus facilement.

« Pendant l’hiver, les loups vont souvent voyager sur les rivières et sur les bords des lacs. C’est ce qu’on va survoler en priorité jusqu’à ce qu’on trouve leurs traces », explique Daniel.

Son équipe et lui font appel à des traqueurs professionnels pour ce travail bien particulier. À l’aide d’un canon lance-filets, ils capturent en général deux loups par meute, sur lesquels ils installent les colliers GPS que les loups porteront pendant environ deux ans avant de les relâcher. Le travail d’étude peut alors commencer.

Image : Un loup dans la neige
Photo: Un loup photographié en février 2014 à proximité de la communauté de Bissett, située dans l’est du Manitoba, à l’endroit où une meute avait tué un orignal. Les nombreuses traces dans la neige témoignent de l’activité intense des loups que l’on observe habituellement sur un lieu de chasse.  Crédit: Direction de la faune et de la pêche, Gouvernement du Manitoba

Depuis son ordinateur, le biologiste est en mesure de suivre les déplacements des loups en temps réel. Une fois qu’il a repéré les lieux fréquentés par les animaux, il peut préparer son expédition sur le terrain pour étudier au plus près le comportement des meutes.

Dans son sac, Daniel transporte en permanence de quoi prélever des échantillons qu’il trouve aux points de passage des loups repérés grâce au signal GPS. Cela peut être des déjections ou des fragments de carcasses, qui seront ensuite analysés en laboratoire.

Ces observations sur le terrain permettent à Daniel de mieux comprendre comment les loups interagissent avec leurs proies dans un environnement donné, et comment les changements dus à l’environnement ou à l’activité humaine ont un effet sur leurs comportements.

Image : Un louveteau
Photo: Un louveteau  Crédit: Radio-Canada

Plus tu suis une meute, plus tu entretiens une relation personnelle avec ces animaux malgré le fait que tu ne les vois pratiquement jamais.

Daniel Dupont, biologiste

Tel un détective, le scientifique remonte la piste de l’animal avec une longueur de retard, en étant sans cesse sur les traces qu’il passe son temps à chercher.

Depuis qu’il les étudie, Daniel ne peut s’empêcher de dresser des parallèles entre les loups et les humains, évoquant même la compétition qui peut s’installer entre ces deux espèces qui se partagent le sommet de la chaîne alimentaire sur le même territoire.

Les loups s’organisent en meutes, les humains, en famille, explique-t-il.

« Au sein de chaque meute, ils ont des tâches bien précises, ils contribuent tous au groupe. Comme l’humain, le loup est une espèce qui peut s’adapter à tout type d'environnement », observe le biologiste.

Il espère que l’information collectée à travers l’étude qu’il mène permettra de mieux informer le public et les décideurs.
Il déplore que les loups fassent encore l’objet de préjugés et d’idées toutes faites.
« Je voudrais que le loup soit mieux compris et qu’on prenne des décisions basées sur la science et des faits, et non sur des opinions et des émotions », conclut Daniel.

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