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Image : Illustration d'une ville inondée.

Grande entrevue avec François Gemenne, expert des migrations climatiques, directeur de l’Observatoire Hugo dédié aux migrations environnementales à l’Université de Liège, professeur à Sciences Po et à la Sorbonne et membre du GIEC.

Texte : Étienne Leblanc Illustrations : Marie-Pier Mercier

En route vers la COP26, le journaliste spécialisé en environnement Étienne Leblanc présente une série de quatre entrevues avec des sommités dans le domaine du climat. Voici le troisième entretien de quatre.

C’est loin des terres inondées ou des champs asséchés que François Gemenne a pris conscience du sort des réfugiés climatiques sur la planète.

Alors stagiaire dans la diplomatie belge, c’est plutôt dans un ascenseur de Manhattan qu’il prend contact avec une réalité qui lui échappait jusqu’alors, au début des années 2000.

Je suis resté coincé dans un ascenseur de New York avec Enele Sopoaga, qui était à l’époque l’ambassadeur de Tuvalu aux Nations unies, raconte le chercheur, qui ne connaissait à peu près rien de ce petit archipel du Pacifique Sud.

Pendant que nous attendions le réparateur, il m’a expliqué à quel point son petit pays insulaire était menacé par la hausse du niveau des mers. Et que les risques possibles de submersion posaient des questions sur le devenir de Tuvalu en tant qu’État, alors que le territoire était en train de disparaître, et sur le devenir de la population tuvaluane. Où allaient partir les gens?

Depuis, Enele Sopoaga est devenu premier ministre de Tuvalu, jusqu’en 2019, et a poursuivi son combat pour alerter la planète sur le sort des petits États insulaires.

De son côté, François Gemenne est devenu une sommité mondiale de la question des réfugiés climatiques. Il a effectué de nombreux séjours d’études sur le terrain, de La Nouvelle-Orléans à Tuvalu, en passant par Fidji, les Maldives, la Chine, le Kirghizistan, l’île Maurice et le Japon après Fukushima.

Je ne suis pas vraiment un amant de la nature, je ne suis pas du type à aller faire de longues balades en forêt, avoue François Gemenne. Si j’en suis venu à m’intéresser aux questions environnementales, c’est pour le côté humaniste. Ce qui me tracasse d’abord et avant tout, c’est l’impact des changements environnementaux sur le sort des populations les plus vulnérables.

François Gemenne à table.
François Gemenne, expert de la géopolitique du climat, directeur de l’Observatoire Hugo dédié aux migrations environnementales à l’Université de Liège, professeur à Sciences Po et à la Sorbonne et membre du GIEC.Photo : Éric Coquelin/Reporterre

Une tragédie mondiale en devenir

Le migrant climatique est la personne qui est forcée de se déplacer pour des raisons liées au climat.

Combien y en a-t-il sur la planète?

La notion de réfugiés climatiques, même si elle est de plus en plus étudiée par des experts comme François Gemenne, n’est pas si simple que ça à définir.

C’est un peu difficile à quantifier, parce qu’aujourd’hui, les motifs de migration s’entremêlent les uns aux autres et s’influencent mutuellement, dit l’expert. Séparer les motifs environnementaux des motifs économiques ou politiques n’est pas si évident, parce qu’ils ont tous une influence les uns sur les autres, et donc ce n’est pas si facile de quantifier.

Il y a néanmoins quelques chiffres fiables qui donnent une idée de l’ampleur du phénomène.

Selon le plus récent rapport de l’Observatoire des situations de déplacement interne [Internal Displacement Monitoring Center - IDMC], un organisme de référence lié au Conseil norvégien pour les réfugiés, 30,7 millions de personnes ont été déplacées par des catastrophes d’origine climatique en 2020, ce qu’on appelle dans le jargon les aléas hydrométéorologiques (ouragans, inondations, sécheresses, incendies de forêt, etc.).

C’est à peu près trois fois plus que le nombre de citoyens déplacés par les guerres et les violences pour la même année, que l'IDMC évalue à 9,8 millions de personnes.

Les régions les plus touchées par les migrations climatiques forcées sont l’Asie de l’Est, l’Asie du Sud et le Pacifique.

Mais ce chiffre de 30 millions ne dit pas tout , affirme François Gemenne. À cela, il faut ajouter toutes les personnes qui sont forcées de se déplacer à cause d’impacts climatiques qui s’opèrent plus lentement, comme la lente dégradation des sols, la hausse du niveau des mers, la disparition progressive des forêts, etc.

Dans un rapport exhaustif tout récent (Nouvelle fenêtre) publié à la mi-septembre, la Banque mondiale donne un portrait plus précis de cette situation.

C’est un rapport important, parce qu’il repose sur une méthodologie plus robuste que ce qui a été fait dans le passé, affirme François Gemenne.

Ainsi, l’organisme prévoit que les bouleversements climatiques pourraient pousser jusqu’à 216 millions de personnes à quitter leur foyer au cours des trois prochaines décennies.

Et ce, à moins que des mesures urgentes ne soient prises pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) et pour s’adapter aux effets des changements climatiques.

De fait, le rapport de la Banque mondiale porte uniquement sur les déplacements internes, c’est-à-dire les personnes qui sont forcées de migrer à l’intérieur des frontières de leur propre pays.

Un point de vue qui se défend, car la vaste majorité des migrations climatiques se déroulent à l’intérieur même des frontières des pays.

Pour quatre migrants dans le monde, trois sont des migrants internes et un seulement est un migrant international, dit le chercheur.

François Gemenne s’inquiète du fait que les pays riches ne semblent pas trop se préoccuper de la situation documentée depuis plusieurs années par la Banque mondiale, selon laquelle près d’un quart de milliard de personnes seront forcées à la migration dans leur propre pays à cause des effets du climat sur leur vie quotidienne.

On ne se tracasse jamais de cette question des migrations internes, dit-il. Dans le débat que nous avons en Europe sur les migrations, et certainement au Canada, nous sommes focalisés sur les migrations internationales. On ne se préoccupe des migrants que s’ils franchissent une frontière.

Mais si on ne comprend pas également les migrations internes, si on ne comprend pas les motifs qui génèrent le déclenchement de la migration, alors on ne peut pas comprendre non plus les migrations internationales, parce que les secondes sont souvent la continuation des premières.

François Gemenne donne l’exemple de l’Afrique subsaharienne, où une bonne partie de la population dépend de l’agriculture de subsistance au quotidien, de son petit lopin de terre qui nourrit et fait vivre toute la famille élargie.

L’agriculture de subsistance est extrêmement vulnérable à toute variation de température ou de pluviométrie, explique François Gemenne. Les aléas du climat peuvent faire perdre à un village toutes ses ressources économiques.

C’est à partir de là que la chaîne de migration climatique s’enclenche.

On enverra le fils faire des sous dans la pêche au bout du pays, mais comme il y a un exode rural à cause du climat, il y a surpêche le long des côtes, il ne reste pas assez de poissons, raconte François Gemenne.

Alors, l’homme se laissera convaincre de partir pour l’Europe ou les îles Canaries, dans l’espoir de trouver un travail là-bas et subvenir aux besoins de sa famille. Et ainsi vont les réfugiés du climat. Mais quand il va arriver en Europe, c’est en tant que réfugié économique, pas comme migrant climatique, ce qu’il est pourtant.

C’est pour qu’ils comprennent mieux cette chaîne que François Gemenne incite les pays développés à s’intéresser davantage aux déplacements internes des populations.

Ce qui est certain, dit-il, c’est que le changement climatique est aujourd’hui un des premiers facteurs de migration et de déplacement des populations dans le monde.

L'enfant joue dans le sable près de sa maison, qui est construite à côté de l'eau et entourée d'un muret de pierre.
Image : L'enfant joue dans le sable près de sa maison, qui est construite à côté de l'eau et entourée d'un muret de pierre.
Photo: Un enfant joue sur la plage près de sa maison dans le village de Taborio, à Kiribati, dans l'océan Pacifique. Avec la hausse du niveau des océans, on craint que le pays soit inhabitable d'ici 60 ans.   Crédit: Reuters / David Gray

Quel statut pour les réfugiés climatiques?

Quand il s’agit du concept de réfugié climatique, le droit international a peine à suivre le rythme de l’évolution de la réalité environnementale de la planète.

Quand on parle de réfugié climatique, c’est un abus de langage, parce que le statut de réfugié est défini par la Convention de Genève de 1951, qui ne prévoit pas du tout que des motifs environnementaux puissent donner lieu à l’attribution d’un statut de réfugié, dit François Gemenne.

Au sens du droit international, la définition d’un réfugié est la suivante : Une personne qui se trouve hors du pays dont elle a la nationalité ou dans lequel elle a sa résidence habituelle; qui craint avec raison d’être persécutée du fait de son appartenance communautaire, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques; et qui ne peut ou ne veut se réclamer de la protection de ce pays ou y retourner en raison de ladite crainte.

Le réfugié climatique ne provient peut-être pas d’une dictature, mais il se voit tout de même forcé de fuir son pays parce qu’il craint que sa vie soit menacée par les bouleversements du climat.

C’était le cas de Ioane Teitiota, un ressortissant de Kiribati, petit archipel regroupant une trentaine de petites îles, dont la plupart dépassent à peine le niveau de l’eau, grignotées par l’océan.

En 2015, le pêcheur-agriculteur n’en peut plus et demande à la Nouvelle-Zélande le statut de réfugié, au motif que lui, sa femme et leurs trois enfants, tous nés en Nouvelle-Zélande, couraient un péril mortel à Kiribati. Leur vie à cet endroit est menacée, disait-il, parce que l’océan appauvrit les récoltes, en raison de la pénétration de l’eau salée dans les champs et de son infiltration dans les sources d’eau douce.

La Cour suprême du pays a statué que le requérant ne répondait pas aux critères d’octroi des Nations unies pour statut de réfugié. Selon les juges, Kiribati était incontestablement confronté à des défis climatiques, mais ils ont conclu que M. Teitiota ne courait pas de grave danger dans son pays natal.

Pugnace, le père de 38 ans s’est tourné vers le Comité des droits de l’homme des Nations unies en 2016 pour obtenir gain de cause, arguant que la Nouvelle-Zélande avait violé son droit à la vie.

Ce n’est que quatre ans plus tard, en janvier 2020, que l’organe onusien a rendu un avis sur le sujet. Il a d’abord rejeté la demande de protection de Ioane Teitiota et a confirmé que l’expulsion n’était pas illégale, au motif que lui et les siens n’étaient pas exposés à un danger de mort immédiat.

Mais le comité a néanmoins ouvert une brèche : il a estimé que le fait de renvoyer dans leur pays d'origine des personnes qui fuient les effets du changement climatique peut représenter une grave menace pour le droit à la vie.

C’est un avis important, mais ce n’est évidemment pas contraignant, dit François Gemenne.

Est-ce que cet avis pourrait ouvrir la voie à la naissance en bonne et due forme d’un statut de réfugié climatique dans un proche avenir?

Certainement pas, poursuit le chercheur. Un des problèmes, c’est ce critère de menace immédiate. On sait que les changements climatiques sont irréversibles, mais ils sont progressifs, ils s’opèrent souvent très lentement. Le hic avec cet avis, c’est que comme les dangers climatiques ne sont jamais vraiment immédiats, les gouvernements pourraient l’invoquer pour ne pas avoir à recevoir les personnes forcées à l’exil à cause du climat.

Mais pour François Gemenne, le plus grand obstacle à cette idée reste les gouvernements eux-mêmes.

On sait quelle est la discussion politique aujourd’hui autour des questions d’asile et d’immigration, dit-il. Les gouvernements des pays industrialisés ne sont pas du tout prêts à élargir la protection internationale aux personnes déplacées à d’autres motifs que ceux définis dans la Convention de Genève.

Contrairement à ce qu’on pourrait penser, l’appétit des pays en développement pour ces changements dans le droit international n’est pas beaucoup plus grand.

Les pays du sud accueillent déjà à hauteur de 85 % les réfugiés politiques, dit François Gemenne. S’il y avait la création d’un statut de réfugié climatique, ces pays savent très bien que ce serait surtout à eux de le mettre en œuvre.

Des femmes et des enfants assis sur des blocs de béton.
Image : Des femmes et des enfants assis sur des blocs de béton.
Photo: Des femmes et des enfants déplacés devant leur tente dans le camp de Kafr Dariyan, à proximité de la frontière avec la Turquie, le 26 octobre 2018.  Crédit: Getty Images / AFP/Omar Haj Kadour

Climat de peur aux frontières

La crise climatique menace-t-elle pour autant les gouvernements des pays riches de l’arrivée massive de réfugiés à venir?

Ce raisonnement, qui est tenu autant à gauche qu'à droite maintenant, exaspère le chercheur.

C’est un argument qui est de plus en plus mobilisé, déplore François Gemenne. C’est une manière de convaincre les gouvernements et les populations des pays industrialisés, même s’ils seront moins profondément touchés que les pays du sud, qu’il est malgré tout dans leur intérêt de réduire drastiquement leurs émissions de gaz à effet de serre, parce que s’ils ne le font pas, ils devront faire face dans le futur à des millions de réfugiés et de demandeurs d’asile qui viendront frapper à leur porte.

Le chercheur craint grandement les effets de cette rhétorique.

C’est un argument extraordinairement dangereux, parce qu’il repose sur des ressorts narratifs profondément xénophobes, dit François Gemenne. Sur une peur de l’étranger, sur une peur du réfugié, et à quelque part on va mobiliser cette peur comme une manière de convaincre les États de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre.

Les risques d’aggraver un climat de tension raciale sont réels, pense l’expert des migrations environnementales.

Ce n’est pas du tout fondé, parce que la vaste majorité des déplacements ont lieu à l’intérieur des frontières ou sont des mouvements de voisinage dans les pays du sud et déclenchent peu de migrations intercontinentales, dit François Gemenne.

On sait à quel point les opinions publiques sont tendues sur cette idée de crise migratoire, si vous faites flotter devant elles la perspective d’une nouvelle crise migratoire ingérable, la réaction que vous allez sans doute engendrer, c’est une réaction de fermeture des frontières, bien davantage qu’une réaction de réduction des émissions de gaz à effet de serre, dit-il.

Une ferme d'élevage de pangasius au Vietnam.
Image : Une ferme d'élevage de pangasius au Vietnam.
Photo: Une ferme d'élevage de pangasius au Vietnam.  Crédit: Radio-Canada

Un climat sans frontière

Avec les effets des bouleversements du climat qui s’accumulent, c’est l’idée même de la frontière qui est perturbée. Car les changements climatiques ne respectent pas les limites politiques imposées par les êtres humains.

J’irais même jusqu’à dire que les contours des cartes de géographie que nous connaissons vont être redessinés par les impacts des changements climatiques, dit François Gemenne. Ils font vaciller toute une série de concepts fondamentaux sur lesquels reposait l’ordre international tel que nous le connaissons aujourd’hui.

Le concept de frontière, d’abord, mais aussi le concept de souveraineté nationale, poursuit le chercheur. Quelle est la souveraineté que vous avez encore sur votre territoire lorsque ce territoire se dérobe littéralement sous vos pieds, non pas à cause d’actions que vous avez posées, mais d’actions qui ont été posées par d’autres, à l’autre bout du monde et sur lesquelles vous n’avez quasiment pas de prise!

François Gemenne donne pour exemple le Vietnam, qui risque de perdre 24 000 kilomètres carrés – 10 % de son territoire – en raison de la montée du niveau de la mer, prévue à un mètre d’ici la fin du siècle.

Qu’est-ce que ça veut dire la souveraineté quand tu perds presque toutes tes côtes? demande-t-il. Ou dans le cas de Tuvalu ou de Kiribati ou des Maldives, c’est-à-dire des pays qui risquent purement et simplement de disparaître!

Un long barrage au milieu d'un immense marécage en Louisiane.
Image : Un long barrage au milieu d'un immense marécage en Louisiane.
Photo: La barrière anti-inondation sur le lac Borgne, à l'est de La Nouvelle-Orléans, mesure près de 3 km et fait 8 m de hauteur. Elle a été construite au coût de 1,7 milliards de dollars en 2008 afin de protéger la ville des inondations.  Crédit: Getty Images / Drew Angerer

Déplacements préventifs

Un des éléments qui caractérisent les migrations environnementales, c’est le fait qu’elles semblent toujours prendre par surprise les autorités politiques qui les subissent. Une fois que les déplacements sont enclenchés, il est déjà trop tard pour agir.

Un phénomène qui n’épargne pas les pays riches.

François Gemenne cite l’exemple de La Nouvelle-Orléans, où il a habité et un cas qu’il a étudié, où près de 100 000 personnes ont quitté la ville dans les mois qui ont suivi le passage de l’ouragan Katrina en 2005, en majorité des Afro-Américains et des Latinos.

Nous étions complètement impréparés à ce type d’événement extrême, dit-il. Et si Katrina a fait près de 2000 morts, c’est aussi parce nous n’avons pas évacué les populations correctement et que nous avons omis de prendre les initiatives nécessaires quand il le fallait.

La migration est inévitable, car elle est structurelle, et nous refusons de reconnaître cela, pense François Gemenne. Pour cette raison, nous sommes toujours dans une logique réactive et la seule action de fermer les frontières est vouée à l’échec dès le départ, les gens vont s’exiler de toute façon s’ils se sentent menacés.

Il en appelle aux décideurs politiques à devancer les problèmes.

C’est pour ça que je plaide pour qu’on organise les migrations en amont plutôt que d’y résister ou de vouloir les empêcher, dit l’expert. Cela va produire d’innombrables drames humains et d’innombrables crises politiques, c’est pour cette raison qu’il faut organiser les migrations du mieux qu’on peut, c’est pour ça qu’il faut planifier d’avance.

Cette idée de gestion planifiée des déplacements fait son chemin dans le monde : comment peut-on organiser des déplacements avant que les effets des changements climatiques ne soient trop sévères et qu’il ne soit trop tard?

François Gemenne cite le cas de l’Indonésie, qui suscite un intérêt mondial actuellement. En août 2019, le président du pays, Joko Widodo, a annoncé le déménagement de Jakarta, située sur l’île de Java, vers l’île de Bornéo.

La capitale politique indonésienne est construite sur un immense marécage et s’enfonce chaque année un peu plus dans le sol. La montée du niveau des océans et les précipitations plus imprévisibles ne vont qu’aggraver la situation dans un avenir assez rapproché.

Si le gouvernement indonésien a pris cette décision, très lourde symboliquement et économiquement, c’est parce qu’il a réalisé que Jakarta risquait d’être inondée en permanence d’ici quelques décennies, dit François Gemenne.

Jakarta compte plus de 10 millions d’habitants en son centre et plus de 30 millions dans sa région métropolitaine. Un projet pharaonique évalué à 40 milliards de dollars. La pandémie avait forcé la mise en veilleuse du projet, mais il est reparti de plus belle depuis quelques mois. On espère que les premiers habitants pionniers s'installeront dans cette ville en 2024.

Les experts s’attendent à ce que les cas de déplacements planifiés se multiplient sur la planète, sans pour autant être des projets aussi gigantesques que celui qui touche la capitale indonésienne. La région Pacifique, et de nombreuses zones côtières partout sur la planète pourraient être touchées.

Anticiper et mieux planifier, une façon de s’adapter aux changements climatiques pour éviter que les populations se retrouvent à risque à long terme. Mais même si elles sont réalisées avec la meilleure intention du monde, ces programmes de relocalisation risquent néanmoins d’alimenter les tensions.

Il faut planifier et anticiper, c’est très important, mais il faudra faire bien attention pour ne pas que les déplacements organisés de population instaurent de nouvelles discriminations, dit François Gemenne. Il faudra choisir quelles zones on protège ou qu’on sacrifie. En d’autres termes, choisir entre les populations qui restent et celles qui se déplacent.

Je n’ai pas besoin de vous faire un dessin pour vous dire que, généralement, les populations les plus précarisées et les plus vulnérables sont rarement prioritaires, dit l’expert en géopolitique de l’environnement.

Selon lui, la pauvreté, les inégalités et la précarité sont les vrais moteurs qui amplifient les effets des changements climatiques.

C’est très important de le souligner, dit François Gemenne. Non seulement les changements climatiques touchent davantage les populations les plus vulnérables, mais les réponses pour lutter contre les changements climatiques aussi!

Qu’il s’agisse des politiques de réduction des émissions ou des politiques d’adaptation, tous ces types d’action risquent d’aggraver les inégalités dans la population et peuvent créer de la précarité et des inégalités, dit le chercheur. Or, il est très bien documenté qu’une société plus inégalitaire est aussi une société qui est plus vulnérable aux impacts des changements climatiques.

François Gemenne recommande donc aux gouvernements d’élargir leur perspective et d’approfondir leurs politiques pour protéger le climat : Il est essentiel d’articuler les politiques climatiques avec des mesures de justice sociale.

Que faire en tant que pays riches?

Une des grandes difficultés qui se posent dans la lutte contre les changements climatiques, c’est le fait que les pays les plus responsables du problème ne sont pas ceux qui en subissent le plus durement les effets. Un obstacle qui est au cœur de l’enjeu des réfugiés climatiques, pense François Gemenne.

Ça implique d’agir au-delà de ses frontières, dit-il. D’agir pour des gens que nous ne connaissons pas, soit parce qu’ils habitent dans les pays lointains, soit parce qu’ils ne sont pas encore nés. Et donc nous devons déployer notre action au-delà de nos frontières.

Un vœu qu’il sait difficile, car le climat planétaire à l’égard des réfugiés est tendu.

Mais malheureusement, on a tendance à se recroqueviller sur nos frontières. Or, si on ne se tracasse que des gens qui vivent à l’intérieur de nos frontières nationales, on ne pourra jamais agir efficacement contre le changement climatique.

Parce que l’action contre le changement climatique requiert une forme d’altruisme, requiert que nous considérions l’autre, celui qui se trouve au-delà de nos frontières, comme une partie de nous-mêmes.

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