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Image : Un personnage en impression 3D se tient au milieu d'une maquette de décor confectionnée pour le film.

Signé par Angie Landry

Adapter Dune au cinéma, œuvre sacrée de science-fiction littéraire, était un défi incommensurable, pour Denis Villeneuve, qui n’aurait pu être relevé sans l’apport du concepteur visuel Patrice Vermette, considéré comme un maître par le réalisateur. C’est sur lui que reposent les fondations de la fresque cinématographique immensément attendue. Rencontre avec un créateur d’univers.

Je ne sais pas si je devrais dire ça, mais honnêtement, je pense que ça a été un des films les plus faciles [sur lesquels j’ai travaillé], avoue Patrice Vermette, souriant et assumant pleinement ses propos. Parce que c’était naturel, tout fonctionnait.

Patrice Vermette et Denis Villeneuve ont beau avoir travaillé ensemble sur de grosses productions américaines comme L’arrivée (Arrival) ou Sicario, les attentes liées au « Dune de Villeneuve » étaient titanesques. Le concepteur visuel en est pleinement conscient. C’était génial, le processus avec Denis. C’est notre cinquième film ensemble, et on se connaît , résume-t-il. 

En effet, avant même que l’idée folle du réalisateur ne soit connue du grand public, soit celle d’adapter l’inadaptable roman de Frank Herbert, les irréductibles de Dune citaient déjà à outrance l’échec du projet d’Alejandro Jodorowsky – un film qui n’a jamais vu le jour –, ou le flop de David Lynch – un film qui n’aurait peut-être pas dû voir le jour, selon plusieurs (et selon David Lynch lui-même).

Dans un petit café grouillant, rue Saint-Charles à Longueuil, Patrice Vermette affiche une sérénité désarmante devant les attentes élevées qui se sont créées envers le film, devenu un véritable phénomène cinématographique. Si, pour lui, la production de Dune était naturelle et que tout fonctionnait , c’est (beaucoup) grâce à sa complicité avec Denis Villeneuve, tricotée à la sortie des écoles de cinéma puis renforcée au fil des succès hollywoodiens.

« On a grandi ensemble. Il y a une amitié. Et quand on travaille ensemble, on s'entend, il n'y a pas beaucoup de discussions. Ça se fait tout seul. »

— Une citation de  Patrice Vermette

Le concepteur visuel est toutefois clair : il ne nie pas que la transposition du roman culte au cinéma représentait un défi colossal. Patrice Vermette croit que c’est une chose d’adapter un livre en scénario, mais c’en est une autre de  créer des mondes

Réécrire le visible

Même s’il s’est pleinement imprégné de l’ouvrage d’Herbert pour construire l’environnement du dernier film de Denis Villeneuve, l’artiste sait que l’univers du romancier a été interprété, puis réinterprété, et imaginé de diverses façons par tous ceux et celles qui l’ont lu. 

Pour Patrice Vermette, le défi était multidimensionnel. Il fallait, d’une part, revisiter Dune, écrit en 1965, sans le dénaturer, puis y saupoudrer un peu de sa couleur personnelle tout en gardant l’ingrédient primaire : une vision qui s’est tranquillement construite dans la tête de Denis Villeneuve depuis cette première lecture qui l’a à jamais bouleversé. « Il y a toujours la vision que Denis a eue, quand il a lu le livre, dit Vermette. C’était son livre. »

Considérant cela, quel est donc, alors, le rôle du concepteur visuel sur Dune?

Partir de zéro , dit-il le plus simplement du monde. Dans son métier, que ce soit pour Dune ou tout autre projet de cinéma, il s’agit de « revenir à la base », de « retrouver la poésie » d’une première lecture de scénario ou d’un livre adapté pour l’écran.

« Ça a un peu été la même chose sur Arrival. On avait un scénario qui faisait très américain, alors que le short story était très aérien. Il faut souvent revenir à l’esprit de départ. »

— Une citation de  Patrice Vermette

C’est sûr que ça dépend des films , ajoute-t-il. Dans le cas de L’arrivée, par exemple, il explique que plusieurs éléments tirés du scénario étaient déjà très imagés, même à l’écrit. « [Comme] le vaisseau, le langage, etc. Mais on se rend compte que, parfois, un scénario comporte des pièges. Dans Dune, il y avait plein de pièges! Quand tu le lis, tout marche, mais après ça, tu te dis : “Attends, minute. En vrai, ça marche moins.” »

C’est là que réside, selon lui, toute la nécessité d’avoir un concepteur visuel – une traduction française de « production designer », que Vermette considère d’ailleurs comme incomplète et trop souvent associée à la direction artistique, qui ne constitue qu’un seul côté de l’éventail de ses tâches. Pour lui, le concepteur visuel bonifie la qualité désirée du produit cinématographique.

Essentiellement, pour Patrice Vermette, être concepteur visuel, c’est un peu comme orchestrer une grande réécriture collective pour arriver à un résultat qui dépendra, de toute façon, d’une multitude de corps de métiers. « Il y a une première écriture au scénario. Après, l’autre écriture, c’est celle qui se fait quand on développe le projet en soft prep ou en préparation avec le réalisateur et le directeur de la photographie. Puis, il y a finalement une troisième réécriture au montage, parce qu’il y a des décisions à prendre, notamment par rapport au rythme, par rapport à [l’ordre des scènes] ou selon les montées dramatiques. »

Patrice Vermette, avec un appareil sur le dos, se trouve dans un décor de cinéma qui représente une pièce avec des fenêtres au plafond et qui est recouverte de sable au sol.
Patrice Vermette dans un décor de Dune, en tournage à Budapest en 2019Photo : Gracieuseté : Patrice Vermette

Les contours de l’univers de Dune ont pris huit mois à se matérialiser. Huit mois de discussions avec Denis Villeneuve pour définir une vision d’ensemble et esquisser des croquis selon les lieux, les personnages, les ambiances, pour les mettre précieusement entre les mains d’illustrateurs et d’illustratrices qui rendaient le tout digeste, concret, presque réel. 

Dans ce qu’il appelle « la bible de Dune », Patrice Vermette précise qu'au-delà de 500 illustrations ont été travaillées en guise de maquettes pour élaborer le visuel potentiel. Et pour en arriver à ces 500, il y en a eu des milliers d’autres , souligne-t-il, les yeux grands.

Des mois d’efforts pour qu’une fois à Budapest, où le tournage s’est (entre autres) tenu, le monde de Dune tel qu’il l’avait conçu soit en place pour ceux et celles qui s'articulent autour, devant, et derrière la caméra. « Ça n’informe pas juste l’équipe, mais aussi les gens de la postproduction, ça informe le DOP [directeur de la photographie], les gens à l’éclairage, etc. Ce n’est pas juste une question de décors. »

« Être concepteur visuel, c’est [faire] des choix esthétiques, mais pas seulement. C’est [faire] des choix qui racontent une histoire aussi. On crée un univers, on le suggère. On a l’œil pour faire en sorte que tout le monde soit dans la même lignée. On travaille tous sur le même film. En synergie. »

— Une citation de  Patrice Vermette

Au début de septembre, au moment où Dune était (enfin) présenté sur grand écran à la Mostra de Venise, Scott Feinberg, du magazine spécialisé The Hollywood Reporter, écrivait que le « Dune de Villeneuve [allait] certainement – et devrait – être nommé aux Oscars pour la conception visuelle de Patrice Vermette ». Si cette possibilité se concrétisait, ce serait la troisième fois que l’artisan québécois apparaîtrait dans la première sélection de la plus célèbre remise de prix au monde, après avoir connu cette fébrilité pour Victoria : les jeunes années d'une reine (The Young Victoria) – une collaboration avec un autre réalisateur québécois, Jean-Marc Vallée (C.R.A.Z.Y.) – et L’arrivée

Cette éventualité ne repose en rien sur le hasard ou sur la chance , croit son ami de longue date Denis Villeneuve, qui louange carrément l’art de son concepteur visuel. Depuis (au moins) une décennie, non seulement Patrice Vermette figure au générique des films les plus acclamés, mais son talent pour être le pilier du visuel et créer des univers – des univers politiques, historiques, désertiques, dramatiques – est réclamé par des réalisateurs de renom, comme Adam McKay ou Alejandro González Iñárritu, ou encore de grands studios hollywoodiens.

Pour Denis Villeneuve, Patrice Vermette est un être passionné et un travailleur acharné dont la signature visuelle puise ses sources dans des connaissances profondes en art contemporain et en architecture, et est influencée par le Québec des années 1970. Il possède entre autres un extrême souci du détail. Rien n'est laissé au hasard dans son travail , insiste-t-il.

« Patrice Vermette est un talent singulier et rare.  »

— Une citation de  Denis Villeneuve

Le réalisateur croit que, comme plusieurs artistes du Québec qui rayonnent à l’international, c’est aussi ce don de faire beaucoup avec peu qui aura permis à Patrice Vermette d’être un concepteur visuel de calibre mondial.

Dans un désert, la bouche d'un immense monstre des sables devant deux silhouettes.
Image : Dans un désert, la bouche d'un immense monstre des sables devant deux silhouettes.
Photo: <i>Dune</i>, de Denis Villeneuve  Crédit: Warner Bros.

Plaidoyer pour la fierté du cinéma québécois

Je me sens béni des dieux, pour un ti-gars de Brossard , affirme Patrice Vermette. Il se pince. La veille de notre rendez-vous, il venait de refuser un projet avec un important studio américain. Il avoue ne pas toujours réaliser qu’il détient désormais ce privilège – « pour l’instant », dit-il – de pouvoir dire oui ou non, de choisir les mondes dans lesquels il a envie de plonger.

Patrice Vermette se destinait d’abord à la création d’atmosphères sonores après ses études en communications à l’Université Concordia, où il avait opté pour une spécialisation en son. 

« Mon rêve, c’était de réaliser des albums. J’étais un trippeux de musique. D’où la grosse connexion avec Jean-Marc Vallée. »

— Une citation de  Patrice Vermette

Jadis, le jeune Vermette carburait autant au son des mélodies maison fabriquées pour ses camarades du profil cinéma qu’à celui des vidéoclips où il a appris sur le tas la vie de plateau et la confection de décors. Une des premières personnes à lui offrir sa chance a été Bernard Nadeau, un réalisateur qui a travaillé avec des artistes comme Wyclef Jean, Daniel Lanois ou Diane Dufresne.

Pour payer son appartement, Patrice Vermette jonglait aussi avec son rôle d’assistant de production en publicité. Tu apprends plus de tes erreurs que de tes succès! , dit-il en s’esclaffant, se considérant toutefois comme choyé d’avoir évolué auprès de ceux qu’il appelle sa petite gang de Montréal . En plus de Denis Villeneuve, il parle entre autres de Kim Nguyen, de Jean-Marc Vallée, de Philippe Falardeau ou encore de Guillaume de Fontenay, dont les réputations ne sont plus à faire, au Québec comme ailleurs. Il estime que c’est auprès d’eux qu’il a réellement appris son métier.

Fouillant dans ses souvenirs, Vermette s’interrompt soudainement. Puis, au bout d’un court silence, il se lance, d’un seul souffle.

« Denis [Villeneuve], ce qu’on ne réalise pas, c’est que c’est un maître. Comme Jean-Marc [Vallée]. Dans le monde entier, ils sont reconnus. Ils sont vénérés, ces gars-là. Ici, ils sont presque les guys next door. »

— Une citation de  Patrice Vermette

Le concepteur visuel baisse un peu le ton.  Je vais me faire fusiller, mais je m’assume. Pour lui, il serait grand temps que l’industrie cinématographique québécoise s’applaudisse davantage, ait plus confiance en sa valeur, et ce, malgré les ressources financières infiniment moindres que celles dont disposent les artisans et artisanes qui travaillent aux États-Unis. 

Mais je comprends. On ne sait pas quand Téléfilm ou la SODEC vont sonner, si on va gagner à cette loterie. Alors on essaie d’économiser sans penser plus loin, sans penser que notre cinéma peut avoir une résonance à l’international , plaide-t-il. 

S’il vise à faire entendre cette critique auprès de personnes dont les décisions sont plus conservatrices, il ne néglige pas l’arrivée d’une génération de producteurs et productrices qui n’hésitent surtout pas à sortir des cadres et à célébrer leur cinématographie. Sur une production d’ici, j’ai déjà entendu : "On ne s’attendait pas à ce que le film fasse 1 million de dollars au box office après deux semaines seulement.” La différence, c’est que nous, quand on a fait le film, on y croyait, affirme Vermette.

« On oublie parfois que notre cinéma peut résonner dans d’autres cultures. Il suffit de penser à Xavier Dolan. Pourquoi est-ce qu’on serait moins bons que d’autres? »

— Une citation de  Patrice Vermette

On a notre touche, notre empreinte québécoise. C’est en se faisant confiance que ce qu’on a à dire va intéresser [les gens] en dehors de nos frontières , ajoute-t-il.

Et parlant de frontières, Patrice Vermette les a récemment traversées pour aller travailler aussi loin qu’en Australie. Il a déjà amorcé la préparation du film Foe, de Garth Davis (connu pour son film Lion), dont le tournage est prévu après les Fêtes.

Alors la suite, pour celui qui a créé l’univers de Dune dans son salon du Vieux-Longueuil? « Si on a le green light, on repartira sur Dune 2. Ce serait le fun. Ce serait le plan. »

Il touche du bois , dit-il, répétant une fois de plus que le ti-gars de Brossard qu’il était, qui scrutait d’un air ébahi les génériques de film, impressionné par le nombre de personnes qui composent une équipe de production, est béni des dieux .

Un de mes buts, c’est de faire connaître mon métier. Il faut être fou, un peu, pour faire ce que je fais. Être un peu crack pot. Mais tant que j’ai du fun... Je dis toujours à mes équipes : “On va travailler fort, on va probablement se taper sur les nerfs, des fois, mais il faut avoir du fun." Parce que si on n’en a pas, aussi bien être comptable. Pis moi, conclut-il, je n’ai vraiment pas le goût d’être comptable.

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