•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : Un homme en tenue de laboratoire présente une image d'un virus.

Près de deux ans après le début de la pandémie, nous en savons encore peu sur les premiers moments de ce virus qui a fait plus de 4,5 millions de morts. Des informations parmi les plus élémentaires manquent pour comprendre son émergence chez l’humain. La possibilité d’une fuite de laboratoire, d’abord écartée, est à présent de plus en plus prise au sérieux. Les omissions et le brouillage des faits accentuent les suspicions et ajoutent à la confusion. Des intérêts politiques et personnels de même que la partisanerie entravent une quête scientifique déjà complexe. Récit de la difficile recherche des origines du virus de la COVID-19.

Un texte de Binh An Vu Van

Où et quand la pandémie a-t-elle débuté? Le virus circulait-il à Wuhan avant décembre 2019? D’où vient ce virus, du commerce illégal d’animaux sauvages ou d’une fuite de laboratoire? Quel est l’animal intermédiaire qui aurait transmis le virus? Quels virus possédaient les laboratoires de Wuhan?

Autant de questions fondamentales qui demeurent encore aujourd’hui sans réponse. L’Organisation mondiale de la santé (OMS), le président américain Joe Biden et d’autres ont sommé la Chine de partager les données qu’elle détient pour mieux comprendre les mystérieuses origines de ce virus. La Chine fait la sourde oreille et a refusé de coopérer à la seconde phase de l’étude de l’OMS qui devait cette fois examiner les activités des laboratoires de Wuhan. Les tensions politiques s’accentuent.

Ce que cette histoire nous enseigne, c’est que l’OMS n’a pas le pouvoir d'enquêter sur cette pandémie, constate le docteur Daniel Lucey, médecin à l’Université Georgetown à Washington, qui suit l’émergence du SRAS-CoV-2 depuis ses tout premiers jours.

Il semble que nous n'ayons pas les mécanismes nécessaires pour enquêter sur les origines d’une pandémie, observe Alina Chan, postdoctorante en thérapie génique au Broad Institute. Cette jeune chercheuse est l'une des premières voix scientifiques à avoir soutenu la plausibilité d’une fuite de laboratoire en début de pandémie. Il suffit qu’un pays refuse de coopérer pour que l’enquête ne puisse plus aller de l’avant.

Même constat du côté de Linfa Wang, l'un des plus éminents spécialistes des virus de type SRAS et fervent défenseur de l’hypothèse d’une origine naturelle : L’environnement actuel n’est pas propice à la recherche des origines du virus. La science est déjà tellement complexe, mais si on joue à faire de la politique, on ne pourra jamais trouver l’origine [du virus].

La pression pour trouver une réponse augmente de toute part, alors que l’hypothèse d’une fuite de laboratoire gagne en crédibilité, une possibilité qui a été rapidement écartée en début de pandémie et souvent même ridiculisée. En septembre dernier, des scientifiques rappelaient dans la revue Cell (Nouvelle fenêtre) qu'il n’y a en ce moment aucune preuve que le SRAS-CoV-2 a une origine de laboratoire, ce à quoi d’autres répliquaient dans The Lancet (Nouvelle fenêtre) qu’il n’y a pas de preuve directe appuyant une origine naturelle du SRAS-CoV-2. Sur les réseaux sociaux, comme dans les médias, les débats houleux font rage, noyés dans les spéculations et nourris par des informations incomplètes découvertes au compte-gouttes.

Les appels se multiplient pour mettre en œuvre les moyens nécessaires à l'élucidation des origines de la COVID. À ce jour, aucune véritable enquête indépendante n’a encore été menée à ce sujet. Le temps presse, car plus les jours passent, plus les indices sur le terrain s’évanouissent, comme le rappelait récemment l’équipe d’experts engagée dans la première phase d’une étude (Nouvelle fenêtre) commandée par l’OMS.

Pour comprendre un peu mieux cette cacophonie et comment nous nous sommes rendus à ce climat de suspicion, il faut revenir au début de la pandémie.

Des étals de poissons et de viande.
Image : Des étals de poissons et de viande.
Photo: Le marché Huanan à Wuhan attire de nombreux clients chaque jour.  Crédit: Radio-Canada

L’apparent consensus

Au départ, en janvier 2020, il était normal pour les scientifiques, comme pour le reste du monde, de penser que le virus avait une origine naturelle. Comme l’histoire nous l’a enseigné, un grand nombre des épidémies passées nous sont venues du monde animal, et les scientifiques s’attendaient à ce que, tôt ou tard, une pandémie d’origine animale balaie la planète. Aussi, cette conviction s’est confirmée dès janvier, alors que le premier avis transmis par la Commission municipale de la santé de Wuhan signalait que les premiers cas recensés de cette nouvelle pneumonie atypique étaient liés au marché Huanan, un immense marché de gros qui réunit plus de 600 étals attirant plus de 10 000 visiteurs par jour, lesquels côtoient fruits de mer, animaux congelés ainsi qu'animaux vivants.

Les circonstances ont beaucoup en commun avec celles qui ont permis l’émergence du premier SRAS, celui qui avait causé l’épidémie de 2003. Il s’était d’abord transmis à l’humain dans des marchés similaires, incriminant le commerce d’animaux sauvages, dans le sud de la Chine, dans la province du Guangdong. Le commerce d’animaux sauvages était la source du premier virus, et il est très probablement la source de ce second SRAS, observe Robert Garry, virologue à l’Université de Tulane, à la Nouvelle-Orléans. Sinon, comment expliquer que les premiers cas soient liés à ce marché?

Avec plusieurs de ses collègues, dès janvier 2020, le chercheur s’est penché sur la séquence du virus : Au premier regard, pour nous, tout était sur la table; il était possible que le virus provienne d’un laboratoire ou qu'il soit d’origine naturelle. Nous avons très sérieusement envisagé la possibilité d’une ingénierie génétique. Mais plus nous étudions la séquence, ainsi que d’autres coronavirus, plus il nous a semblé évident que ce virus ne pouvait pas avoir été bricolé en laboratoire, raconte Robert Garry.

Au terme de leur analyse, le 17 mars 2020, ils publient un article dans Nature Medicine (Nouvelle fenêtre). Ils croient que le virus n’a pas été fabriqué en laboratoire et concluent qu’à leur avis aucun scénario lié à un laboratoire n’est plausible. Ils soutiennent alors leur conclusion, notamment en rappelant qu’aucun virus connu publié à ce jour n'est assez proche génétiquement du SRAS-CoV-2 pour avoir servi de structure relativement à sa construction en laboratoire, et ils n’observent aucun signe de manipulation génétique.

Cette lettre suit une autre lettre d’opinion, signée par 27 scientifiques et publiée dans la prestigieuse revue The Lancet, dans laquelle il est écrit : Nous nous unissons pour condamner fermement les théories conspirationnistes suggérant que la COVID-19 n’a pas une origine naturelle.

Ces lettres, publiées dans les revues parmi les plus reconnues du monde de la recherche, marquent la discussion scientifique dès février 2020. Les médias relayent largement ces propos, associant souvent l’hypothèse de la fuite de laboratoire à la myriade de rumeurs farfelues et aux fausses nouvelles qui se multiplient.

Il y a alors apparence de consensus scientifique. Et à ce moment, les médias ont d’autres chats à fouetter, et les gouvernements, une pandémie à gérer.

Des surveillants postés devant l'Institut de virologie de Wuhan.
Image : Des surveillants postés devant l'Institut de virologie de Wuhan.
Photo: Des experts de l’Organisation mondiale de la santé ont visité l’Institut de virologie de Wuhan, en Chine, sous haute surveillance (Archives, février 2021).  Crédit: Reuters / Thomas Peter

Wuhan

En coulisses, les articles de Nature et The Lancet font sourciller plusieurs scientifiques. Beaucoup sont surpris de lire des conclusions aussi fermes et de constater une apparente clôture de la conversation si tôt dans la discussion. Certains sont en désaccord avec les principaux arguments avancés, d’autres y voient des faiblesses majeures. En effet, plusieurs chercheurs nous ont confié qu’écarter cette possibilité avec si peu d’arguments convaincants était carrément non scientifique.

Parmi ces chercheurs, Filippa Lentzos, une experte des menaces biologiques au King’s College à Londres. Dès les premiers jours de la pandémie, elle échange avec ses collègues sur la possibilité d’une fuite de laboratoire : Nous sommes une communauté composée d’experts en sécurité, d’anciens agents de renseignement, de personnes de la défense, de spécialistes en biotechnologies militaires, et nous nous demandions en tant que communauté si cette éclosion était anormale, si elle provenait d’un laboratoire, s’il y avait une composante de sûreté et de sécurité à cette éclosion. Ce n’était pas des théories du complot que nous étions en train d’envisager, mais nous nous posions des questions critiques qu’il faut se poser dès qu’une éclosion sort de l’ordinaire.

Ce groupe d’experts a en particulier été alerté par le lieu de l’éclosion : Wuhan. Car c’est là que se situe l’Institut de virologie de Wuhan, un centre de recherche réputé qui fait depuis longtemps l’objet de discussions et de débats au sein de la communauté scientifique et des spécialistes en politique de la recherche. Cet institut est devenu depuis la pandémie de SRAS, en 2003, un haut lieu de la recherche sur les coronavirus de type SRAS et il possède l'une des plus importantes collections de coronavirus de type SRAS au monde.

Ses chercheurs y mènent depuis des années des recherches dont l’utilité est contestée et les risques dénoncés par certains scientifiques. La clé, c’est Wuhan, affirme Richard Ebright, biologiste moléculaire à l’Université Rutgers, au New Jersey. Tous ceux qui ont participé aux débats sur ce type d’expériences [menés à l’Institut de virologie] depuis près de deux décennies ont immédiatement envisagé la possibilité d’une fuite de laboratoire.

Le premier volet de ces recherches a consisté à dépêcher des chercheurs dans des coins reculés de la Chine notamment, y compris dans des grottes difficiles d’accès. L’objectif : prélever des échantillons de chauve-souris et d’autres animaux, afin de faire l’inventaire des pathogènes qu’ils hébergent et repérer ceux susceptibles de causer une prochaine pandémie. Les chercheurs ont aussi échantillonné des populations humaines vivant à proximité de ces colonies animales. Au fil des années, on évalue qu’ils ont ainsi rapporté plus de 22 000 échantillons à Wuhan.

Ils auraient pu s’infecter durant leurs missions, ou alors ramener des échantillons en laboratoire, puis causer une fuite par accident, explique Alina Chan. Après l’émergence de la COVID-19, l’Institut de virologie nous a toujours assuré que leurs employés portaient en tout temps des équipements de protection individuelle. Mais des internautes ont découvert des publications et des entrevues médiatiques dans lesquelles on voit leur personnel sans gants ni masques, manipulant des chauves-souris.

Cependant, c’est le second volet de ces recherches qui inquiète le plus. Les chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan modifiaient ces nouveaux virus inconnus prélevés lors de leurs missions, afin de comprendre dans quelles conditions ils pouvaient devenir infectieux pour l’humain. Ils tentaient notamment de comprendre quelles mutations risquaient de transformer un virus infectant uniquement un animal en un virus dangereux pour l’humain.

Ces travaux ont débuté il y a près d’une dizaine d’années à l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill, aux États-Unis. À ce moment, la chercheuse Shi Zheng Li, grande spécialiste du SRAS à l’Institut de virologie de Wuhan, collaborait avec l’Américain Ralph Baric.

Ce chercheur a mis au point une technique qu’il a baptisée la méthode no-see’m; elle permet d’assembler des éléments de différents virus sans laisser la moindre trace d’intervention humaine sur le génome. Il est à présent possible de construire des virus de A à Z, sans qu’il y ait la moindre trace d’une intervention humaine, explique Alina Chan.

Shi Zheng Li et Ralph Baric ont alors collaboré pour construire un nouveau virus chimère. Ils ont pris le spicule du virus SRAS original, et l’ont inséré dans la structure génomique d'un virus de type SRAS jamais caractérisé auparavant. Ils ont ainsi créé un nouveau virus chimère capable d’infecter en laboratoire des cellules humaines, ainsi que des animaux créés pour exprimer des caractéristiques de cellules humaines, résume Richard Ebright. Ces travaux ont immédiatement attiré une large attention de la communauté des scientifiques et des spécialistes de politiques publiques.

Ce type de recherche, parfois appelé gain de fonction, faisait alors l’objet de vifs débats. Les recherches les plus inquiétantes étaient en particulier celles menées sur des virus à potentiel pandémique, comme le MERS, le SRAS, le H5N1, lorsque des chercheurs modifiaient ces pathogènes et leur faisaient gagner des fonctions, afin de les rendre plus virulents, infectieux ou transmissibles. Il était de l'avis général, que les expériences les plus risquées étaient celles qui modifiaient l’espèce hôte, se souvient Richard Ebright. Si vous prenez un pathogène incapable d’infecter l’humain, et que vous le rendez capable d’infecter l’humain, vous venez de créer une nouvelle menace.

Parmi les chercheurs qui s’inquiétaient des risques que posaient ces expériences se trouvait le virologue Simon Wain-Hobson, codécouvreur du VIH : Personne ne peut prédire l'issue de ces expériences de gain de fonction. Ni madame Shi Zheng Li, ni monsieur Ralph Baric. Supposons qu’il y ait une fuite, personne ne peut prédire la trajectoire de ces virus. Et même si le risque est faible, les conséquences peuvent être gigantesques.

Mais la communauté scientifique ne s'entendait pas sur cette question. Certains croyaient que ces expériences devaient être mieux régulées, d’autres pensaient qu’elles ne devraient pas du tout avoir lieu, et d’autres encore étaient d'avis que le risque valait la peine d’être pris.

Le fruit de la collaboration de Ralph Baric et Shi Zhengli a été publié en 2015 (Nouvelle fenêtre) alors que ces débats faisaient rage : Cet article de 2015 était un article clé, où les auteurs écrivaient eux-mêmes que "plusieurs de notre communauté pourraient penser que ces expériences sont trop risquées", mais clairement, ils n’ont pas cru eux-mêmes que c’était trop risqué, car ils ont poursuivi, commente Filippa Lentzos.

En 2017 (Nouvelle fenêtre), Shi Zheng Li a repris ces recherches, mais cette fois à l’Institut de virologie de Wuhan, dans des laboratoires dont le niveau de biosécurité était inférieur à celui des laboratoires américains de Ralph Baric. On a souvent salué les laboratoires de haute sécurité de niveau P4 de l’Institut de virologie de Wuhan. Mais les publications de Shi Zheng Li révèlent en fait que ces expériences risquées et contestées ont été menées dans des laboratoires de niveau de sécurité P2, et non de niveau de sécurité maximale P4, comme beaucoup le croyaient en début de pandémie.

En P2, vous portez un sarrau, des gants, des lunettes, le masque n’est pas obligatoire. Ce n’est pas très différent d’un laboratoire universitaire ou de dentiste. C’est un niveau de sécurité très bas, observe Filippa Lentzos. Un laboratoire P2 est totalement inadéquat pour des travaux avec un virus qui a les caractéristiques de transmission du SRAS-CoV-2, et inadéquat pour manipuler un agent pathogène potentiellement pandémique qui se transmet par des aérosols, s’inquiète Richard Ebright.

C’est dans ces conditions que les chercheurs de l’Institut de virologie de Wuhan travaillaient sur les échantillons prélevés lors de leurs missions dans les grottes du Yunnan, en particulier sur des coronavirus de type SRAS. Ils reprenaient alors l’approche transmise par Ralph Baric pour la construction de virus chimères : [En 2017], ils ont tenté l’expérience huit fois. Et, sur les huit tentatives, ils ont réussi à construire deux lignées de virus capables d’infecter des cellules humaines, rapporte Richard Ebright.

Aucune publication ne détaille les expériences menées à Wuhan par la suite. Mais des demandes de subventions déposées au gouvernement américain permettent de comprendre que ces travaux se sont poursuivis, comme l’explique Richard Ebright : La demande de subvention (Nouvelle fenêtre) déposée pour 2018 propose d’étendre ce programme de construction de coronavirus chimères, mais de le faire à plus large échelle, tirant profit du grand nombre de nouveaux gènes de spicules découverts par le programme d'échantillonnage du laboratoire de Wuhan.

Sur quels virus les chercheurs de l’Institut de virologie faisaient-ils des expériences? Quels types d’expériences menaient-ils? Avaient-ils en leur possession les éléments nécessaires pour créer l’ancêtre immédiat du SRAS-CoV-2? C’est possible, selon plusieurs chercheurs.

Mais, Shi Zheng Li a toujours nié avoir de tels virus en sa possession et cette chercheuse à la réputation stellaire a la confiance de beaucoup de grands virologues, spécialistes du SRAS. Linfa Wang, son ami et collègue de longue date, prend sa défense : J’étais sur le terrain avec elle en janvier 2020, j’ai parlé à son équipe. Avant même que le monde ne commence à émettre l’hypothèse d’une fuite de laboratoire. Je lui ai posé les questions [pour savoir si c’était une fuite], j’ai moi-même mené l’enquête. Et j’ai été convaincu qu’il n’y avait aucune possibilité que ce soit une fuite de laboratoire.

Mais au cours de la dernière année, plusieurs découvertes ont donné des raisons de douter de la parole de Shi Zheng Li.

Des tentes abritant des laboratoires.
Image : Des tentes abritant des laboratoires.
Photo: Laboratoire Fire Eye pour mener des tests sur la COVID-19.  Crédit: afp via getty images / STR

Contradictions et confusion

En début de pandémie, d’aucuns s’interrogent sur la possibilité d’une fuite de laboratoire. Sur Twitter, au fil des conversations, se forme un groupe informel d’une vingtaine d’internautes qui souhaitent enquêter plus sérieusement sur la possibilité d’une fuite de laboratoire. Ils se réunissent sous l’acronyme D.R.A.S.T.I.C. Beaucoup sont des scientifiques, des microbiologistes, des analystes de données, des ingénieurs, des immunologistes, et certains préfèrent discuter de manière anonyme afin de ne pas se faire étiqueter de complotistes.

Pour en savoir davantage sur ce qui se passe à l’Institut de virologie, ils collectent méticuleusement des données en tout genre provenant des bases de données universitaires et génétiques. Leur travail a permis de mettre au jour de multiples contradictions et omissions de l’Institut de virologie de Wuhan.

Ce qui les réunit d’abord, c’est un article de Shi Zheng Li publié dans Nature (Nouvelle fenêtre) en février 2020. Elle y analyse le nouveau virus, le SRAS-CoV-2. Elle y annonce aussi que son laboratoire a en sa possession un autre coronavirus, RATG13, à ce moment le plus proche parent connu du SRAS-CoV-2. Ce qui intrigue alors D.R.A.S.T.I.C., c’est le peu de détails fournis sur la provenance de ce nouveau virus.

Au fil des mois, les membres de D.R.A.S.T.I.C. apprendront que ce virus a été prélevé dans une mine du Mojiang, dans le sud de la Chine, où est survenu un incident d’une grande importance scientifique. En 2012, en nettoyant une grotte, six mineurs auraient contracté une forme inconnue de pneumonie, avec des symptômes similaires à ceux de la COVID-19, et trois en sont morts. Une des thèses de maîtrise retrouvée par le groupe confirme que quatre des mineurs portaient des anticorps spécifiques à un virus de type SRAS. Une découverte d’une importance scientifique majeure, dans une Chine constamment à l'affût du prochain SRAS pandémique.

D.R.A.S.T.I.C. découvre ensuite aussi que l’équipe de Shi Zheng Li est retournée de multiples fois échantillonner cette mine, ramenant à Wuhan huit autres souches de virus de type SRAS. À la lumière de ces découvertes, les membres de D.R.A.S.T.I.C. exigent de l’Institut de virologie davantage de transparence, et écrivent à répétition aux éditeurs de Nature afin d'obtenir des clarifications.

Leurs soupçons seront ensuite confirmés en novembre 2020. Shi Zheng Li publiera un addenda à son article de février. Elle y rapporte que son équipe est retournée deux fois par année dans la mine du Mojiang, prélevant 1322 échantillons, d’où sont tirés RATG13 et huit virus apparentés. Lorsque la COVID-19 a émergé, l’Institut de virologie avait en sa possession neuf des plus proches parents du SRAS-CoV-2, et les chercheurs ont cru bon de nous révéler seulement l’un d’entre eux, s’étonne Alina Chan. Le problème, c’est qu’ils ne nous ont rien dit de la mine, ou des huit autres virus avant que D.R.A.S.T.I.C. ne les découvre. Tous ces éléments importants de ces virus apparentés au SRAS-CoV-2 ont dû être extraits de force de l’Institut de virologie par D.R.A.S.T.I.C.

Le génome de ces huit autres virus ne sera finalement publié qu’au printemps 2021. Mais beaucoup se demandent si l’Institut de virologie aurait révélé l’existence de ces virus sans l'intervention de D.R.A.S.T.I.C. Car, depuis le début de la pandémie, un des arguments majeurs de ceux qui croient que la possibilité d’une fuite de laboratoire est peu plausible est qu’aucun laboratoire n’avait publié de génome assez proche du SRAS-CoV-2 pouvant servir de structure de base à sa construction. Mais cette histoire démontre que l’Institut de virologie avait en sa possession des virus qui n’ont jamais été révélés, y compris de proches parents du SRAS-CoV-2.

Les publications actuelles émanant de l’Institut de virologie nous informent seulement sur les échantillons prélevés jusqu’en 2016, mais quels autres échantillons ont-ils prélevés depuis?, demande Alina Chan.

L’Institut de virologie de Wuhan détenait une base de données recensant en grands détails les 22 000 échantillons prélevés au cours des années, mais un allié de D.R.A.S.T.I.C. a découvert que cette base de données a été mise hors ligne le 12 septembre 2019. C’est une base de données méticuleusement administrée par une des plus importantes institutions en virologie du monde, explique Alina Chan. Et le simple fait que personne n’en ait fourni une copie depuis l’émergence du SRAS-CoV-2 est choquant. Questionné à ce sujet, l’Institut de virologie s’est défendu en répondant que la base de données a été mise hors ligne à la suite de cyberattaques.

Tout cela démontre qu’il y a des choses qu’on ne sait pas, et au sujet desquelles l’Institut de virologie n’a pas été transparent. Nous ne connaissons pas toutes les recherches qui y sont faites. Nous ne connaissons pas les virus qu’ils possédaient, résume Filippa Lentzos. Visiblement, l’Institut de virologie ne va pas au-devant des demandes et ne tente pas de gagner notre confiance.

Bien sûr, aucun de ces éléments ne constitue une preuve d’une fuite de laboratoire, mais pour beaucoup, cet ensemble de circonstances rend plausible cette possibilité. Même si vous croyez que le risque d’une fuite de laboratoire est de 1 %, nous devons investiguer, affirme Alina Chan. Cette pandémie est devenue si importante que le public a le droit de savoir comment elle a débuté, afin de prévenir une prochaine pandémie.

Cependant, ces éléments circonstanciels ne sont pas les seuls qui dérangent les scientifiques.

C'est une représentation visuelle de l'interaction entre le virus et la cellule.
Image : C'est une représentation visuelle de l'interaction entre le virus et la cellule.
Photo: Une protéine S du coronavirus (en rose) s'amarre à un récepteur ACE2 d'une cellule humaine (en bleu), ce qui lui permet ultimement de pénétrer dans la cellule.  Crédit: iStock / selvanegra

Une caractéristique inhabituelle

À Marseille, le virologiste Étienne Decroly, un spécialiste des coronavirus, se penche aussi sur la séquence génétique du SRAS-CoV-2. Immédiatement, il remarque une caractéristique alarmante, située sur le spicule du virus, ce qu’on appelle un site de clivage de furine.

Elle est alarmante pour plusieurs raisons. D’abord, parce que sa présence est un drapeau rouge pour tout virologiste, car c’est une des caractéristiques principales qui facilitent la transmission des virus entre les humains : C’était la signature d’un virus qui ressemblait au premier SRAS de 2003, mais qui serait beaucoup plus transmissible dans l’espèce humaine, et qui pourrait donc donner naissance à une flambée épidémique beaucoup plus importante que ce qu’on avait vu précédemment, explique Étienne Decroly.

Mais le plus dérangeant, c'est que ce site est peut-être un signe de manipulation humaine. Car dans la littérature scientifique, on trouve toute une série de travaux de recherche dans lesquels des chercheurs de différents laboratoires dans le monde ont inséré ce type de site justement pour essayer de comprendre leur rôle. Et il avait été démontré qu’introduire ce type de site permettait de favoriser une infection efficace des voies respiratoires chez l’humain, raconte Étienne Decroly.

Aussi, les scientifiques sont surpris de trouver un tel site sur ce coronavirus, comme l’observe le virologue Bruno Canard, collègue d’Étienne Decroly : Les coronavirus de la famille du SRAS n’ont pas de site de clivage de furine, sauf ce coronavirus numéro 2, qui en a un unique.

Les deux virologues français plongent alors dans les recherches de l’Institut de virologie de Wuhan pour tenter de déterminer si le virus a pu émerger de leurs travaux : En fonction des séquences qu’on avait et des outils disponibles, il était absolument impossible de trancher sur le fait que ceux-ci soient apparus de manière complètement naturelle ou par des manipulations expérimentales, conclut Étienne Decroly.

Alors qu’il rend cette découverte publique, au printemps 2020, le débat fait rage chez les spécialistes. Pour certains, ce site aurait pu apparaître de manière naturelle, mais pour d’autres, sa présence est le signe évident d’une manipulation de laboratoire.

D'après les virologues français, il est incompréhensible que des scientifiques aient pu trancher si rapidement sur l’origine du virus si tôt et écarter si fermement la fuite de laboratoire en début de pandémie, comme ça a été fait dans les articles de Nature Medicine et The Lancet publiés au printemps 2020. Pour nous, la question était beaucoup plus ouverte que ce qui était rapporté dans cet article [de Nature Medicine], note Étienne Decroly. Aussi, un des arguments principaux avancés était de dire que lorsqu’on fait de la reconstruction de virus par ingénierie moléculaire, il y a forcément des traces de ces modifications. Or on sait bien qu’à présent il existe des méthodes très discrètes, et certaines ne laissent aucune trace.

Deux membres d’une équipe médicale en tenue de protection examinent un téléphone.
Image : Deux membres d’une équipe médicale en tenue de protection examinent un téléphone.
Photo: Le 19 mars 2020, le personnel médical de l'hôpital de Wuhan examine des données sur un téléphone cellulaire dans une unité de traitement de la COVID-19.   Crédit: Getty Images / STR

Une hypothèse gênante

Malgré la vaste collection de coronavirus de type SRAS entreposée à Wuhan, malgré les manipulations génétiques risquées menées sur des coronavirus de type SRAS rendus capables d’infecter des cellules humaines, malgré l’absence de transparence de l’Institut de virologie, malgré la présence de ce site de clivage de furine, pendant plus d’un an, l’hypothèse de laboratoire n’a pas été prise au sérieux.

Ce qui était particulier, c’est que personne ne mettait tout cela sur la table. L’hypothèse de laboratoire n'était nulle part, rapporte Filippa Lentzos. Ce n’était pas dans les médias, personne ne s’en préoccupait. Personne n’osait dire que c’était aussi une possibilité.

La grande majorité des travaux en faveur d’une origine naturelle, y compris certains de piètre qualité, ont été produits et publiés sans problème. Alors que ceux qui osaient même soulever la question de l’origine d’une fuite de laboratoire n’ont pas été publiés, et il aura fallu pour ces auteurs-là batailler beaucoup, observe Bruno Canard.

Même observation d’Alina Chan qui a elle-même fait face à une résistance, selon elle anormale, à la publication de ses articles : Plusieurs scientifiques m’ont rapporté avoir aussi eu beaucoup de difficulté à publier leurs articles, y compris de simples essais courts pour rapporter la possibilité d’une fuite de laboratoire.

Selon elle, les deux articles influents publiés dans The Lancet et Nature Medicine en début de pandémie ont figé la conversation. C’est aussi ce que soutiendront beaucoup plus tard plusieurs scientifiques dans une lettre publiée il y a quelques semaines dans The Lancet (Nouvelle fenêtre).

On peut comprendre que la possibilité d’une fuite de laboratoire ait été difficile à aborder en début de pandémie, en 2020, alors que la désinformation au sujet de la COVID-19 se répandait à grande vitesse sur les réseaux sociaux, et que la méfiance envers les scientifiques était grandissante. Mais on se rendra compte que cette conversation publique sur la fuite de laboratoire n’a pas eu lieu, aussi, car l’hypothèse en embarrassait plusieurs, dont le gouvernement américain, engagé dans le financement de l’Institut de virologie de Wuhan.

On apprendra par une enquête du magazine américain Vanity Fair à quel point certains membres du gouvernement américain étaient préoccupés par la possibilité que le virus provienne du laboratoire de Wuhan et comment certains ont tenté d’étouffer les discussions autour de cette hypothèse. Toutes les personnes des agences de financement qui ont approuvé le financement de l’Institut de virologie de Wuhan avaient de forts intérêts à nier cette possibilité, analyse Richard Ebright.

« Personne ne veut être coupable de décisions qui ont possiblement causé la mort de millions de personnes. »

— Une citation de  Richard Ebright

Mais le gouvernement américain n’était pas le seul à être embarrassé par cette hypothèse. L’organisme américain Ecohealth Alliance, présidé par le zoologiste Peter Dazak, l’était aussi. Cet organisme, dont la mission est de prévenir l’émergence de maladies infectieuses d’origine animale, est l’intermédiaire par lequel le gouvernement américain a financé l’Institut de virologie de Wuhan.

On n’a compris que récemment l'étendue de son influence dans le débat. Des courriels rendus publics par le groupe U.S. Right to Know nous apprennent que Peter Daszak a rédigé et orchestré la lettre influente parue dans The Lancet, en début de pandémie. Parmi les 27 auteurs de cette lettre, 26 avaient des liens avec l’Institut de virologie, dont cinq travaillaient pour Ecohealth Alliance. Il y avait un intérêt de la part de certains membres de la communauté de virologie à faire en sorte que cette option ne soit pas sur la table, dit Filippa Lentzos. Beaucoup de journalistes ont repris leurs propos, créant cette impression qu’il y a bien un consensus, et que ce virus a une origine naturelle.

Richard Ebright est du même avis : Ce faux récit a été largement diffusé et est devenu la réponse dominante rapportée au public. Et il s’est poursuivi pendant plus d’un an, jusqu’à ce qu’il finisse par s’effondrer.

Cette apparence de consensus scientifique commencera à s’effriter quelque part au début de 2021.

Les deux hommes entrent dans une voiture.
Image : Les deux hommes entrent dans une voiture.
Photo: Un expert de l'OMS est accompagné d'un officiel chinois lors de son enquête à Wuhan.  Crédit: Reuters / Aly Song

La non-enquête

En janvier 2021, l’équipe d’experts mandatée par l’OMS est arrivée à Wuhan pour enquêter sur les origines de la pandémie.

Mais bien avant son arrivée à Wuhan, le projet était déjà vivement critiqué. L’assemblée mondiale de la santé a réclamé en mai 2020 une investigation sur les origines de la pandémie, raconte Filippa Lentzos. Mais le problème est qu’au moment d'appliquer cette décision, la Chine a exercé beaucoup d’influence et n’a pas permis d’obtenir une enquête appropriée.

En effet, au terme des négociations entre l’OMS et Pékin, le mandat rendu public en novembre 2020 (Nouvelle fenêtre), n’avait rien d’une enquête et ne mentionnait pas la possibilité d’une fuite de laboratoire. Ce qu’on a obtenu, c’est ce qu’ils ont appelé une étude mondiale. C’était une étude entièrement façonnée et fortement influencée par la Chine. Ce n’était en rien une investigation indépendante. Ce n’est certainement pas une investigation dans le sens que l’assemblée l’entendait, observe Filippa Lentzos. Alina Chan renchérit : Les enquêteurs n’avaient pas le pouvoir de mener une véritable investigation.

Le mandat se concentrait alors sur une origine naturelle du virus, mais aussi sur une autre hypothèse, la possibilité que le virus ait été importé par des aliments congelés vendus au marché Huanan. Une hypothèse hautement improbable, selon plusieurs scientifiques : Nous n’avons encore vu personne attraper la COVID-19 à partir d’un bloc de viande congelée, rapporte Alina Chan. Alors, ça semble encore moins plausible que cela se soit produit pour le patient zéro. Le docteur Daniel Lucey est du même avis : Nulle part, je n’ai vu quelque publication que ce soit selon laquelle cela arrive ou qui juge crédible que cela arrive. Le plus important message que le gouvernement central chinois souhaite véhiculer sur la COVID est que ce virus n’a pas commencé en Chine.

Pour mener cette mission, la Chine a formé une équipe qui a dû collaborer avec des experts nommés par l’OMS. Mais la Chine avait un droit de veto sur le choix des experts de l’OMS, rappelle le docteur Daniel Lucey. Les expertises du groupe se concentraient principalement sur les zoonoses, sur l’épidémiologie et même sur les aliments congelés, indique Filippa Lentzos.

On ne comptait aucune expertise spécifique en biosûreté ou biosécurité. Et de toutes les candidatures américaines proposées, une seule a été retenue, celle de Peter Daszak, président de Ecohealth Alliance, partenaire financier de l’Institut de virologie de Wuhan. Un choix qui a immédiatement soulevé la critique et miné la crédibilité de l’étude : Il y avait des conflits d’intérêts évidents à l’intérieur même de la délégation de l’OMS, observe Bruno Canard. Vous ne pouvez pas demander à quelqu’un qui est impliqué directement, financièrement, personnellement et scientifiquement de faire une enquête de ce style.

Peter Daszak a défendu sa participation à répétition en rappelant qu’il est une des rares personnes dans le monde à avoir travaillé en Chine sur les coronavirus de chauve-souris.

L’équipe internationale de chercheurs est restée à Wuhan quatre semaines, dont deux en quarantaine. Durant sa visite, elle était escortée en tout temps. Elle ne pouvait discuter avec personne sans supervision ni interroger les passants qu’elle rencontrait. Tout était planifié par la partie chinoise de la mission et le gouvernement chinois, explique Alina Chan. La Chine a aussi fortement influencé ce qu’ils pouvaient visiter, à quelles données ils avaient accès, à quels établissements ils avaient accès, raconte Filippa Lentzos.

L’équipe a ainsi visité des hôpitaux et des laboratoires de Wuhan, une exposition commémorant la guerre contre la COVID-19 de Wuhan, les marchés de Wuhan, dont le marché Huanan, alors fermé. Au cœur de leur voyage, ils ont échangé avec les chercheurs chinois qui leur ont présenté le travail et les analyses faits par plus de 1000 experts et travailleurs de la santé chinois. Ils ont aussi fait une brève visite de quelques heures à l’Institut de virologie de Wuhan. Mais ils n’ont pas posé les questions nécessaires, ils n’ont pas demandé d’avoir accès aux bases de données, etc., rapporte Filippa Lentzos.

Aussi, au terme de leur visite à Wuhan, les enquêteurs ont relaté avoir eu de la difficulté à obtenir des données brutes sur les premiers cas de la pandémie. Afin de comprendre quand exactement le virus a émergé à Wuhan, ils ont réclamé, sans succès, l’accès aux données en lien avec les banques de sang de Wuhan ainsi que des analyses détaillées des patients hospitalisés à Wuhan à l’automne 2019.

Au terme de leurs missions, les chercheurs internationaux et chinois devaient s’entendre sur le contenu du rapport avant de le signer, explique Alina Chan. Il y a quelques mois, Peter Embarek, chef de la délégation des scientifiques internationaux, s’est confié à la télévision danoise. Il a raconté à quel point il a été difficile de discuter de la théorie de la fuite de laboratoire avec les scientifiques chinois, et que, jusqu’à 48 h avant la fin de la mission, ils n’étaient pas d’accord pour évoquer la thèse de la fuite de laboratoire dans le rapport. Il admet aussi croire qu'un employé [de laboratoire] infecté sur le terrain en prélevant des échantillons relève de l’une des hypothèses probables.

Pourtant, le rapport final de la mission, publié en mars 2021, ne le spécifie pas. L’étude conclut qu’une fuite de laboratoire est extrêmement peu probable, soit moins plausible que la voie des aliments congelés, qui est qualifiée de possible. Une transmission directe de la source animale à l’humain est dite possible à probable. Une origine naturelle par l'intermédiaire d'un hôte intermédiaire, est jugée probable à très probable.

Mais immédiatement après la présentation des conclusions, dans une volte-face inattendue, Tedros Adhanom Ghebreyesus, le directeur général de l’OMS, a reconnu les faiblesses de la mission (Nouvelle fenêtre) : L’équipe a visité plusieurs laboratoires à Wuhan. [...] Cependant, je ne crois pas que cette évaluation était assez approfondie. [...] Bien que l’équipe ait conclu qu’une fuite de laboratoire est la moins probable des hypothèses, cela requiert davantage d’investigation.

Le rapport a aussi été immédiatement critiqué par une quinzaine de pays (Nouvelle fenêtre), dont le Canada et les États-Unis. Dans le Wall Street Journal, ainsi que dans le journal Le Monde (Nouvelle fenêtre), une vingtaine de scientifiques, y compris Bruno Canard et Étienne Decroly, ont remis en question la validité des conclusions et réclamé une enquête indépendante. Ce rapport conclut que l’hypothèse d’un accident de laboratoire est très improbable. Mais il n’y a pas d’éléments factuels qui documentent cette conclusion, note Étienne Decroly.

Un boucher affublé d'un masque attend des clients dans un kiosque extérieur.
Image : Un boucher affublé d'un masque attend des clients dans un kiosque extérieur.
Photo: C'est dans un marché de Wuhan, en Chine, que la pandémie de COVID-19 aurait pris son envol.  Crédit: Getty Images / HECTOR RETAMAL

L’absence d’indices

Si la mission OMS-Chine n’a pas exploré l’hypothèse d’une fuite de laboratoire, elle devait tenter de comprendre la voie d’introduction du virus chez l’humain. Mais elle n’a pu trouver aucune trace de son parcours avant d’infecter l’humain.

Le rôle du marché est même remis en question depuis le début de la pandémie. En partie parce que plus d’un tiers des premiers cas recensés de COVID-19 à Wuhan n’étaient pas associés au marché Huanan. Vingt-sept des 41 premiers cas avaient une forme de lien avec le marché. Mais 14 n’en avaient aucun, y compris le tout premier patient repéré le 1er décembre 2019. Cela signifie qu’il était possible de tomber malade sans avoir aucun lien épidémiologique avec le marché, rapporte le docteur Daniel Lucey qui avait épluché en détail les informations disponibles sur les premiers cas signalés.

Dans le rapport OMS-Chine, on lit : Une transmission communautaire plus large en décembre pourrait expliquer les cas non associés au marché Huanan. La présence de cas précoces non associés à ce marché pourrait suggérer que le marché Huanan n’était pas l’origine de l’épidémie. [...] Aucune conclusion définitive ne peut donc être tirée sur le rôle du marché Huanan dans l’origine de l'épidémie.

Une façon de démontrer que le virus a une origine naturelle aurait été d’en retrouver des traces dans les animaux vendus au marché Huanan, et de trouver l’hôte intermédiaire, cet animal qui aurait peut-être contribué à rendre le virus mieux adapté à l’humain avant de le lui transmettre. Les meilleurs candidats sont les pangolins, les chiens viverrins et les civettes palmistes, car ils ont joué un rôle dans l’épidémie du premier SRAS, observe Linfa Wang.

Le problème, c’est que la Chine a toujours soutenu qu’aucun mammifère vivant n’était vendu au marché Huanan (Nouvelle fenêtre), un propos repris dans le rapport OMS-Chine. Une aberration, selon le docteur Daniel Lucey : Beaucoup de gens savaient que des animaux vivants étaient en vente dans ce marché. Tous ceux qui y travaillent, qui le fréquentent. Tous le savaient.

Ce n’est que le 7 juin dernier qu’une nouvelle étude confirme la présence de nombreuses espèces de mammifères vivants, en vente entre 2017 et 2019, dont des civettes palmistes et des chiens viverrins. Comment faire confiance à la Chine, alors que clairement, de manière vérifiable le 30 mars dernier, elle a affirmé n’avoir trouvé aucune preuve de la présence d’animaux vivants?, demande le docteur Daniel Lucey.

Et comme la Chine n’a jamais admis que des mammifères vivants étaient en vente au marché Huanan, elle ne peut admettre en avoir testé. Elle a simplement affirmé que 336 échantillons ont été prélevés sur les animaux au marché, et que tous se sont révélés négatifs. Le plus important élément qui manque encore à ce jour, ce sont des données sur des animaux infectés de ce marché, ou de tout autre marché à Wuhan. À ce jour, on n’a pas encore retrouvé un seul animal portant le SRAS-CoV-2, affirme le docteur Daniel Lucey.

De plus, la Chine mentionne avoir testé au total plus de 80 000 échantillons d’animaux sauvages et d’élevage, issus de 31 provinces de Chine, sans avoir trouvé la moindre trace de SRAS-CoV-2. Cependant, rien n’indique que des tests systématiques ont été faits sur les chaînes d’approvisionnement du marché Huanan. D’ailleurs, le rapport OMS-Chine en fait la recommandation en vue d’une éventuelle prochaine étape de l’enquête.

Mais selon des témoignages de trappeurs et d’éleveurs chinois, très tôt, la Chine a ordonné la vente ou l’abattage des bêtes. Certaines fermes qui faisaient ce commerce ont été fermées. Il y a eu un blocage total de l’information, observe Robert Garry. Il est impossible d’échantillonner ces animaux. Les gens se plaignent du manque de transparence de l’Institut de virologie de Wuhan. Mais je dirais qu’il y a un manque de transparence égal et même plus important encore sur le commerce des espèces sauvages.

Et toute la question est là, résume Étienne Decroly. Comment se fait-il qu’on n’a pas encore trouvé d’hôte intermédiaire alors qu’on a échantillonné plus de 80 000 animaux, ce qui est relativement beaucoup. Y a-t-il des trous dans la requête d'échantillonnage, a-t-on échantillonné au bon endroit?

Cette absence de preuve dérange, surtout en comparaison avec les pandémies passées. Dans le cas du SRMO, l’hôte intermédiaire, le dromadaire, a été déterminé neuf mois après le début de la pandémie. Le docteur Daniel Lucey, alors sur place, en témoigne : Dès qu’on a commencé à chercher, on a trouvé. Dans le cas du premier SRAS, trouver cet hôte intermédiaire fut encore plus rapide : En mars 2003, on avait la confirmation qu’on avait affaire à un coronavirus. Et en mai, on avait déjà trouvé de nombreuses espèces animales porteuses de virus similaires dans les marchés de Guangdong, et ce, même si les moyens technologiques étaient largement moins avancés qu’aujourd’hui, s’étonne Alina Chan.

Aussi, on avait alors testé les commerçants, ceux qui faisaient la traite de ces animaux. Et, bien qu’ils n’aient pas présenté de symptômes de pneumonie, un grand nombre d’entre eux portaient des anticorps contre le SRAS. Alors, la preuve terrain d’une circulation dans la communauté de commerçants était bien là. On n’a rien de tout cela pour le SRAS.

Plus les mois passent, plus les chances de trouver les traces de la voie naturelle empruntée par le SRAS-CoV-2 avant d’atteindre l’humain diminuent. À présent, la recherche de l’hôte intermédiaire est devenue extrêmement compliquée, à cause de la transmission d’humain à animal, explique Linfa Wang. Si on trouve un animal sauvage portant un virus identique à 99,99 % du SRAS-CoV-2, comment savoir si c’est un ancêtre du virus, ou alors un variant transmis par l’homme?

Selon le docteur Daniel Lucey, il est peut-être déjà trop tard : Je crois que les indices se sont évaporés pendant la nuit. Le soleil se lève, et les indices ont disparu. Il s’est écoulé plus de 18 mois à présent.

Une vue aérienne de la ville de Wuhan recouverte de brouillard.
Image : Une vue aérienne de la ville de Wuhan recouverte de brouillard.
Photo: Une vue aérienne de la ville de Wuhan un an après le début de la pandémie de la COVID-19.  Crédit: Getty Images / Lintao Zhang

Le vent tourne

Au printemps 2021, les preuves attendues de l’origine naturelle n’arrivaient pas. Les chercheurs de D.R.A.S.T.I.C. dévoilaient régulièrement de nouveaux documents qui montraient l’absence de transparence de l’Institut de virologie, et leurs découvertes faisaient l’objet de publications scientifiques. Après la déception suscitée par la mission OMS-Chine, de plus en plus de scientifiques et de politiciens ont pris au sérieux l’hypothèse de la fuite de laboratoire.

Alina Chan a lancé une lettre pour réclamer une véritable enquête internationale, étant donné la possibilité d’une fuite de laboratoire. De nouveaux scientifiques de renom ont alors accepté d’organiser avec elle cette lettre, attirant ainsi une vingtaine d’éminents scientifiques, dont Ralph Baric lui-même, qui avait transmis son savoir-faire en gain de fonction à l’Institut de virologie de Wuhan.

Cette nouvelle lettre publiée dans la revue Science en mai 2021 faisait foi d’un appui formel des scientifiques pour la thèse de la fuite de laboratoire. Une fois la lettre publiée, il y a eu un déluge d’expression de doutes de la part des scientifiques et de journalistes. Beaucoup ont rapporté avoir des doutes sur la possibilité d’une fuite de laboratoire depuis un an et demi, et ont été soulagés de voir des scientifiques enfin en discuter publiquement et de pouvoir enfin l’afficher en public sans être traité de conspirationniste ou de non-scientifique.

Dans la discussion publique et dans les médias, le ton avait changé. Deux semaines plus tard, le président Joe Biden donnait 90 jours à ses services de renseignement pour enquêter sur les véritables origines du virus et déterminer si elles sont naturelles ou liées à une fuite de laboratoire. Pour tous ceux qui défendaient cette hypothèse depuis plus d’un an, c’était une petite victoire.

En juillet, Ted Adhanom Ghebreyesus, directeur général de l’OMS, admettait aussi qu’il y avait eu une poussée prématurée pour évacuer l’hypothèse de la fuite de laboratoire et que les accidents de laboratoire arrivent. L’OMS a alors annoncé vouloir entamer une seconde phase de son investigation, y compris des audits des laboratoires de Wuhan. La Chine a rejeté la proposition.

En août, le rapport remis par les agences de renseignement américain (Nouvelle fenêtre) n'était pas concluant : les agences concernées étaient divisées et ne parvenaient pas à trancher sur l’origine du virus. Ils s’entendaient cependant pour dire que les deux hypothèses étaient plausibles et que le SRAS-CoV-2 n’avait pas été développé dans le but d’être une arme biologique. Pour arriver à trancher entre les deux principales hypothèses, il faudra la coopération de la Chine. Le rapport dénonçait les entraves de Pékin et sa résistance à partager les informations nécessaires pour la mener à bien.

Les États-Unis, malgré cet effort ultime, se retrouvaient donc dans la même impasse que l’Organisation mondiale de la santé.

Maquette du virus de la COVID-19.
Image : Maquette du virus de la COVID-19.
Photo: Maquette du virus de la COVID-19.  Crédit: Getty Images

L’impasse

L’OMS vient d’annoncer la formation d’une nouvelle équipe de scientifiques indépendants chargée de le conseiller sur la voie à suivre pour enquêter sur les origines de la pandémie, et pour piloter les enquêtes sur les origines de futures pandémies. Contrairement à l’équipe précédente envoyée à Wuhan il y a quelques mois, ce nouveau groupe sera aussi composé d’une expertise en biosécurité et biosûreté. Mais rien ne dit que la Chine acceptera de coopérer davantage avec cette nouvelle équipe.

À ce jour, ni la science ni les services de renseignement n’ont permis de trancher entre les deux principales sources possibles du virus. Quelle thèse est la plus probable? La réponse varie beaucoup selon l’expert à qui on pose la question. Certains scientifiques sont encore convaincus qu’une fuite de laboratoire est hautement improbable.

Sur Twitter, Alina Chan écrit : La raison pour laquelle il est si difficile d’évaluer la probabilité d’une hypothèse par rapport à l’autre, c’est qu’à tout moment un nouvel élément peut venir faire basculer le débat.

Et l’actualité récente lui donne raison, avec deux découvertes majeures qui viennent alimenter de vives discussions.

Il y a un mois, l’Institut Pasteur a découvert au Laos, dans des chauves-souris, plusieurs virus apparentés au SRAS-CoV-2. L’un d’eux serait plus rapproché génétiquement de tous ceux connus à ce jour. Il ne possède pas de site de clivage de furine, mais ce virus est pour les scientifiques une découverte majeure, car il ressemble au SRAS-CoV-2 sur une partie clé de son génome, appelée le domaine de liaison du récepteur, qui permet au virus de se lier aux cellules hôtes. Ce nouveau virus est capable de se lier aux cellules humaines, ce qui pourrait suggérer qu’un tel virus ait pu passer directement à l’humain sans hôte intermédiaire.

Mais à peu près au même moment, D.R.A.S.T.I.C. a mis au jour un nouveau document qui bouleverse la donne. C’est une demande de subvention d’EcoHealth Alliance, soumise par Peter Daszak, au département américain de la Défense, 18 mois avant le début de la pandémie. Cette demande dévoile l’existence du projet DEFUSE, un projet concernant l’Institut de virologie de Wuhan ainsi qu’une dizaine d’autres établissements, dont l’Université de Caroline du Nord à Chapel Hill. Un de ses volets consiste à introduire des sites de clivage de furine dans des coronavirus de type SRAS, un projet mettant en place les conditions nécessaires pour construire un virus comme le SRAS-CoV-2. L’authenticité de ces documents a été validée par plusieurs médias, ainsi que par Linfa Wang, un des chercheurs ayant participé au projet, lors d’une conférence récente.

La défense américaine a refusé de financer cette demande, mais on ne sait toujours pas à l’heure actuelle si ce projet a pris forme ni s’il a été financé par d’autres institutions ou gouvernements.

De l’avis de beaucoup de scientifiques, le projet est troublant, d’abord par les risques élevés que posent ces recherches. Mais ce qui est le plus déconcertant, c’est que l’existence du projet DEFUSE n’a jamais été rendue publique auparavant, et ce, malgré le fait que les virologues du monde entier s’interrogent depuis plus d’un an sur les origines de cet étrange site de clivage de furine sur le SRAS-CoV-2. Pourtant, DEFUSE réunit un grand nombre de partenaires internationaux ainsi que Peter Daszak, un des scientifiques participant à l’étude de l’OMS sur les origines de la pandémie.

Imaginez si le public avait su ça en janvier 2020. Que des scientifiques internationaux, dans des projets dont le quartier général était à Wuhan, collectaient une diversité incroyable de coronavirus de type SRAS, construisaient des chimères en P2 et P3 infectant des cellules humaines et des souris humanisées, et y inséraient des sites de clivage de furine, a réagi Alina Chan sur Twitter.

Un jeune garçon dessine un coronavirus.
Image : Un jeune garçon dessine un coronavirus.
Photo: Les moins de 18 ans représentent 15 % des cas de COVID-19 au Canada depuis le début de la pandémie.  Crédit: getty images/istockphoto / coscaron

Prévenir la prochaine pandémie

La découverte du projet DEFUSE, près de deux ans après le début de la pandémie, illustre comment beaucoup d’informations importantes existent à l’extérieur de la Chine, et qu’il est possible de faire avancer l’enquête sans la collaboration de ce pays. Il existe des pistes importantes d’investigation, dit Richard Ebright. Parmi ces pistes, les partenaires du laboratoire de Wuhan et ceux qui le financent, EcoHealth Alliance, les agences fédérales qui ont autorisé ces recherches, les éditeurs qui ont publié les résultats de ces publications. Tous ont dans leurs disques durs des informations qui pourraient être utiles à la recherche des origines du virus, que ce soit des données brutes ou des correspondances. Tout cela devrait être rendu accessible aux enquêteurs.

Nous devons trouver les origines de cette pandémie si on veut éviter de reproduire une nouvelle pandémie. Il en va de l’avenir de nos enfants, conclut Étienne Decroly.

J’espère que les scientifiques, comme les non-scientifiques, trouveront une façon de ramener cela à une conversation équilibrée, dépolarisée et non politisée, observe Alina Chan. Cette conversation a été inutilement difficile pour les scientifiques, alors qu’il est de l’avantage de tous de trouver les origines de ce virus. Je sais que nous sommes profondément plongés dans la politique en ce moment. Tout le monde se blâme les uns les autres. Nous devons trouver une façon de désamorcer cette conversation.

Il est maintenant temps que des experts plus réputés prennent les choses en main et montrent au monde que les meilleurs scientifiques de la planète peuvent enquêter de manière impartiale sur les origines du virus, conclut Alina Chan.

Revoyez le reportage de Binh An Vu Van et d'Hélène Morin diffusé à l'émission Découverte.


Images :

Reuters/Thomas Peter/Aly Song
Getty Images/Lintao Zhang/Hector Retamal
iStockphoto/coscaron/selvanegra

Partager la page