•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : La forêt menacée.

Grande entrevue avec Catherine Potvin, spécialiste du climat et de l’écologie tropicale, professeure au Département de biologie de l’Université McGill et membre du Comité consultatif sur les changements climatiques du gouvernement du Québec.

Un texte de Étienne Leblanc Illustrations par Marie-Pier Mercier

En route vers la COP26, le journaliste spécialisé en environnement Étienne Leblanc présente une série de quatre entrevues avec des sommités dans le domaine du climat. Voici le deuxième entretien de quatre.

Dans le bureau de Catherine Potvin à l’Université McGill, il y a ce bout de bois qu’elle garde précieusement : le fragment d’un arbre immense tombé en 2018 dans la forêt du Darién, au Panama, à la frontière de la Colombie.

Un peu banal, pourrait-on penser, pour l’experte des forêts tropicales qu’elle est. Et pourtant.

C’est lors d’un de ses nombreux voyages de recherche dans cette région reculée qu’elle prend possession du morceau de bois, il y a deux ans.

L’arbre dans lequel la tranche a été récoltée s’est effondré à la fin de 2018 en raison de l’affaissement du sol le long de la rivière Balsa.

Quand Catherine Potvin et son équipe arrivent sur place en pirogue, l’arbre majestueux est allongé de tout son long, créant un pont d’une rive à l’autre de la rivière. Un immense kapokier, ou Ceiba pentandra.

Il mesurait 61 mètres de long, avec 2,37 mètres de diamètre, raconte la biologiste. Comme il était tombé à cause de l’affaissement du sol et qu’il était en bonne santé, on a pu prendre des mesures inédites pour estimer la quantité de carbone que renfermait un tel arbre.

Le résultat l’a abasourdie : le grand kapokier contenait 50 tonnes de carbone, autant qu’un hectare complet de forêt tempérée dans les Cantons-de-l’Est. Dans un seul arbre tropical, l’équivalent en carbone d’une forêt aussi grande qu’un terrain de football!

Catherine Potvin conserve précieusement ce morceau d’arbre dans une boîte afin d’expliquer aux gens l’importance des forêts tropicales dans l’équilibre climatique de la planète.

Car, après tout, il n’y a que trois grandes forêts de ce type dans le monde : la plus grande est en Amérique du Sud et un peu en Amérique centrale, la deuxième se trouve dans le grand bassin du Congo, et la troisième est partagée entre l’Indonésie et la Malaisie, en Asie du Sud-Est.

Les liens étroits entre les forêts et les changements climatiques ont façonné la carrière scientifique de cette biologiste tropicale. Passionnée de musique (elle a un baccalauréat en musique et en chant classique), Catherine Potvin affirme que c’est sa curiosité pour le vivant qui l’a menée à devenir l’experte qu’elle est aujourd’hui, sommité mondiale du stockage du carbone par les forêts tropicales.

Les plantes sont de grandes pompes à carbone, dit-elle. C’est la seule technologie qui existe à grande échelle actuellement pour capter le carbone qui est émis dans l’atmosphère par les humains.

Les plantes sont et restent le seul groupe vivant dans la planète qui a la possibilité de nettoyer l’atmosphère en captant ce CO2 et en le transformant en bois. Avec les océans, les plantes et les arbres sont les grands régulateurs de notre climat.

Si elle a décidé de mettre le cap sur la zone tropicale du Panama pour ses recherches doctorales dans les années 80, c’est tout simplement parce que le puits de carbone à étudier est plus vaste.

Dans les tropiques, les arbres poussent plus vite et poussent toute l’année, dit-elle. La diversité biologique est beaucoup plus riche et la forêt peut avoir 70 mètres de hauteur, c’est deux, trois, quatre fois plus haut que ce qu’on peut retrouver au Québec. Le réservoir de carbone à étudier est beaucoup plus grand.

L’arbre, cette machine à bouffer du carbone

Au cours des quatre dernières décennies, les forêts ont grandement joué leur rôle. Bon an mal an, elles absorbent le quart du dioxyde de carbone (CO2) émis par les activités humaines, comme la consommation des combustibles fossiles et les changements dans les utilisations du sol.

En d’autres mots, les forêts atténuent les effets des changements climatiques.

Pour se construire, pour grandir et pour survivre, les arbres ont besoin de carbone. C’est en quelque sorte leur nourriture, qu’ils vont chercher au moyen du mécanisme de la photosynthèse.

Les arbres utilisent la lumière du soleil pour absorber le CO2 de l’atmosphère – le même qui crée les changements climatiques – à l’aide de leurs stomates, de petits trous invisibles à l’œil nu qui sont situés sur la face inférieure des feuilles.

L’arbre transforme ensuite ce dioxyde de carbone en séparant le carbone de l’oxygène.

Cet oxygène est rejeté dans l’atmosphère, contribuant ainsi à purifier l’air. De son côté, le carbone se combine à l’eau pour former un sucre, qui sera l’élément nutritif de base pour constituer la matière organique nécessaire à la croissance des racines, du tronc et des branches.

C’est pourquoi on dit que le CO2 est en quelque sorte la nourriture de l’arbre.

La beauté de ce processus, c’est que les arbres, et les végétaux en général, jouent un double rôle : ils captent le carbone d’une part, et l’emprisonnent d’autre part.

L’arbre a la capacité d’absorber du CO2 tout au long de sa vie! La pompe à carbone ne s’arrête pas… Jusqu’à tant que la nature, et surtout les activités humaines, l’oblige à renverser le processus.

L’arbre rejette dans l’atmosphère le carbone qu’il a emmagasiné pour deux raisons essentielles : soit quand il brûle, soit quand il se décompose, explique Catherine Potvin. Dans le contexte actuel où l’atmosphère est déjà saturée de CO2, il faut éviter cela à tout prix, et c’est encore plus vrai pour les forêts tropicales.

En effet, aucun espace vert au monde n’est plus efficace que les forêts tropicales pour atténuer les changements climatiques. Une forêt où les arbres mesurent plus de 70 mètres de hauteur n’a pas d’équivalent en termes de capture de carbone, c’est beaucoup là que se retrouve le carbone terrestre, dit Catherine Potvin.

Mais l’arbre des tropiques est comme une autoroute à double sens : quand il capte le carbone, il en emprisonne beaucoup. Mais quand il le rejette, quand l’arbre brûle ou quand l’arbre meurt et se décompose, c’est tout aussi intense.

Quelques faits sur l’état des forêts sur la planète

  • La superficie forestière mondiale s’élève à 4,1 milliards d’hectares. Un hectare est l’équivalent d’un terrain de football.
  • Les forêts occupent 31 % des terres émergées de la planète, mais ne se répartissent pas de manière égale sur la surface du globe.
  • Plus de la moitié des forêts du monde se trouvent dans cinq pays seulement : Russie, Brésil, Canada, États-Unis et Chine.
  • Les forêts canadiennes comptent pour 9 % du total des forêts de la planète.
  • Les trois grands massifs de forêt tropicale sont, dans l’ordre, l’Amazonie, la forêt du bassin du Congo et la forêt partagée entre l’Indonésie et la Malaisie.
  • Près de la moitié de la superficie forestière mondiale (49 %) est relativement intacte, tandis que 9 % se présentent sous forme de fragments forestiers isolés ou très faiblement reliés entre eux.
  • Au total, les tropiques ont perdu 12,2 millions d'hectares de couverture forestière en 2020.
  • Sur ces 12,2 millions d’hectares détruits, 4,2 millions d’hectares de pertes se trouvent dans les forêts tropicales primaires humides, des zones où les arbres des forêts tropicales sont arrivés à maturité, et qui sont donc essentielles à la biodiversité et au stockage du carbone. C’est l’équivalent de la taille des Pays-Bas.
  • Les émissions de carbone résultant de cette perte de forêt primaire (2,64 Gt de CO2) sont équivalentes aux émissions annuelles de 570 millions de véhicules, soit plus du double des véhicules en circulation aux États-Unis.
  • En 2020, la perte de forêt primaire s’est accentuée de 12 % par rapport à l’année précédente.
  • Malgré tout, le taux de déforestation montre un ralentissement sur les trois dernières décennies. Sur la période 2015-2020, le rythme de déforestation a été estimé à 10 millions d’hectares par an, contre 16 millions d’hectares par an dans les années 1990.
  • Les principales causes de la déforestation sur la planète sont l’agriculture commerciale et de subsistance, les activités minières, la construction d’infrastructures et l’étalement urbain.

De la forêt amie… à la forêt ennemie

La nouvelle a fait le tour du monde cet été : une partie de la forêt amazonienne, un des plus grands réservoirs de CO2 de la planète, est devenue un émetteur net de dioxyde de carbone. C’est la conclusion d’une étude publiée dans la revue Nature en juillet 2021 et qui a fait grand bruit.

À force d’incendies et de destructions, les volumes de gaz à effet de serre émis sont devenus plus importants que les volumes stockés dans une portion de cette jungle mythique. Conséquence : la fonction de ce grand puits de carbone s’est renversée. Les auteurs de l’étude y ont vu un signal inquiétant dans la lutte contre le changement climatique.

Les feux de forêt et les coupes massives sont des phénomènes qui se sont accélérés depuis l’arrivée de Jair Bolsonaro à la tête du Brésil. En 2020, la déforestation en Amazonie brésilienne a atteint son plus haut niveau en douze ans. Entre août 2019 et juillet 2020 seulement, la déforestation a augmenté de 9,5 % par rapport à l’année antérieure, avec une surface déboisée équivalente à celle de la Jamaïque.

Sous la pression des grands propriétaires terriens qui veulent libérer de l’espace afin de laisser place aux pâturages et aux champs de soja, la forêt a été détruite et brûlée.

Mais comme certains exemples l’ont montré au cours des dernières années, la situation est réversible. Des règles et de bonnes mesures mises en place peuvent rapidement améliorer la situation.

Quand l’ex-président Lula est arrivé au pouvoir en 2003, le Brésil coupait 28 000 kilomètres carrés de forêt par année, trois fois plus qu’aujourd’hui. Lula a rapidement serré la vis à l’industrie agricole.

Résultat : la superficie de la forêt coupée est passée de 28 000 kilomètres carrés en 2004 à 4500 kilomètres carrés en 2012. On a réduit par sept le territoire touché par les déforestations! Mais après le départ de Lula en 2010, on a vu les chiffres repartir à la hausse. On coupe aujourd’hui environ 11 000 kilomètres carrés par année.

Greenpeace évalue les dégâts à 626 millions d’arbres.

Je suis inquiète, je suis très inquiète de ce qui se passe en Amazonie et dans les autres grandes forêts tropicales de la planète, dit Catherine Potvin. Mais ce qui m’inquiète plus que tout, c’est ce qu’on appelle les boucles de rétroaction biologique.

En d’autres mots, elle craint que le phénomène de la disparition des massifs forestiers tropicaux n'enclenche un cercle vicieux désastreux…

La destruction des forêts provoque la désintégration des puits de carbone ou le relâchement de CO2 supplémentaire, ce qui va contribuer à accélérer les changements climatiques… Un phénomène qui entraînera encore plus de sécheresses, de canicules et de feux de forêt, qui renforceront d’autant plus à leur tour la destruction des forêts, ce qui augmentera en conséquence l’intensité du dérèglement climatique, et ainsi de suite.

Bref, une spirale réellement funeste.

Les forêts nous aident, elles nous aident énormément, dit Catherine Potvin. Mais à partir du moment où elles ne sont plus capables de supporter le climat, elles vont devenir notre pire ennemie, au lieu d’être notre meilleure amie. Parce que la quantité de carbone qui est emmagasinée dans ces forêts tropicales est tellement grande, si elles se mettent à émettre tout ce CO2 parce qu’elles sont détruites, on va complètement perdre le contrôle sur le climat.

Elle craint grandement le point de rupture qui changera le rôle de l’arbre.

Dans toute ma compréhension des modèles climatiques, c’est un peu le non-retour si on en arrive là, dit-elle.

Catherine Potvin est d’ailleurs très préoccupée par les effets des changements climatiques sur les arbres et les grandes forêts, une inquiétude qui a été confirmée par une étude publiée dans la revue Science en mars dernier.

Selon les chercheurs de l’Université de Leeds et du réseau international de recherche RAINFOR, les sécheresses et les épisodes de chaleur extrême accélèrent le rythme de mortalité des arbres et pourraient inverser la capacité de captation du carbone.

Nous, les écologistes forestiers, on est très inquiets parce qu’avec les changements du climat, on est en train de stresser beaucoup nos forêts, dit Catherine Potvin. Par exemple, si vous avez regardé les arbres urbains à Montréal cet été, vous aurez remarqué qu’il y avait de petits arbres morts, d’autres grands arbres avec les feuilles flétries. Les arbres ont beaucoup souffert de la canicule et de la sécheresse de l’été 2021, jusqu’à en mourir. Et malheureusement, c’est ce qui se passe en Amazonie, à plus grande échelle.

De fait, le dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) souligne que l’Amazonie est un des endroits au monde où les changements de température en saison chaude vont être les plus importants.

Les experts prévoient ainsi un réchauffement et un assèchement de l’Amazonie, pourtant habituée à un environnement humide.

Planter des arbres, oui, mais conserver, encore mieux

Catherine Potvin ne s’oppose évidemment pas à l’idée de planter des arbres pour augmenter la superficie forestière de la planète.

C’est toujours une bonne idée de planter des arbres, mais il ne faut pas le faire n’importe comment, et il faut être conscient que ce n’est pas une solution magique, dit la biologiste.

Elle souligne le fait que les bénéfices écologiques de planter un arbre ne sont pas instantanés.

Si tu plantes un arbre aujourd’hui, il va devenir un gros arbre dans 25, 30, 50, 100, 150 ou 200 ans! dit-elle. Donc ton geste aujourd’hui n’a pas beaucoup d’impact sur le climat, il en aura dans beaucoup plus longtemps. Donc si tu plantes un arbre aujourd’hui pour compenser un vol d’avion, eh bien ton vol sera compensé dans 25 ans, au mieux!

Une solution pour l’avenir, donc.

Dans l’immédiat, la seule chose qui nous aide, c’est de ne pas émettre.

Elle précise aussi que la plantation d’arbres pour contrer les changements climatiques est une science en soi, bien précise.

Au Canada par exemple, il faut éviter de planter des arbres où les grandes surfaces de neige blanche participent à renforcer l’effet albédo : ce phénomène qui permet à l’énergie solaire de réfléchir sur les surfaces claires (la neige par exemple), à la renvoyer dans l’atmosphère plus haute, diminuant ainsi le potentiel de réchauffement. Les surfaces foncées absorbent plus de chaleur. C’est précisément pour cette raison qu’il est conseillé d’aménager des toits blancs sur les immeubles.

Au Canada, la plantation d’arbres doit tenir compte de cet effet, explique Catherine Potvin. On ne veut pas se mettre à planter des arbres dans les grandes surfaces blanches et ainsi changer la couleur du sol. Les politiciens ont mis du temps à comprendre cela.

Donc pour résumer, planter un arbre, c’est un petit peu plus compliqué que de simplement dire que ça aide les choses. Ça aide! Mais il faut savoir le faire, et il faut comprendre que c’est pour dans vingt-cinq, trente ans, pas pour demain. Rappelons que le gouvernement fédéral a promis de planter 2 milliards d’arbres au Canada d’ici 2029. Selon les compilations faites par Radio-Canada, environ 800 000 ont été plantés depuis que Justin Trudeau a fait cette promesse en 2019.

Solutions climatiques naturelles

Depuis quelques années, un nombre croissant de solutions sont proposées, ayant toutes pour but d’éviter que les gaz à effet de serre soient rejetés dans l’atmosphère. Les technologies de stockage et de captage du carbone sont présentées comme un des remèdes possibles face à l’augmentation croissante des émissions de GES.

Il s’agit entre autres de capter les gaz avant qu’ils ne sortent à l’air libre et de les stocker dans des formations géologiques appropriées dans le sol.

Le hic, c’est que ces solutions coûtent cher pour l’instant et sont difficilement utilisables à grande échelle.

Catherine Potvin et ses collègues experts du climat plaident pour une solution plus simple et moins dispendieuse : faire appel à la puissance de la nature.

Le but est le même : éviter le plus possible que soient relâchés dans l’atmosphère les gaz à effet de serre produits par les activités humaines.

Mais les solutions naturelles ont un avantage sur les technologies : elles permettent aussi de s’adapter aux changements climatiques, de minimiser les effets de certaines catastrophes naturelles, tout en favorisant la biodiversité.

La solution climatique naturelle, c’est partout où une plante peut aider, dit Catherine Potvin. C’est un boisé, une forêt, un milieu humide, un parc urbain, un marécage, une tourbière, une prairie, ou encore des terres agricoles qui sont bien gérées, quand les fermiers laissent dans le sol les racines des aliments qu’ils cultivent. La matière organique emmagasine du carbone.

La conservation de ces espaces est évidemment la première étape pour favoriser l’efficacité des solutions climatiques naturelles.

À titre d’exemple, la préservation des milieux humides près d’un centre urbain non seulement servira de grand réservoir de carbone, mais pourra aussi jouer le rôle de grande éponge quand le niveau des cours d’eau avoisinants montera, pour minimiser les effets d’une inondation dans les zones habitées.

La ville de La Nouvelle-Orléans est un bon exemple de la valorisation de la nature pour s’adapter aux effets du climat. Le passage de l’ouragan Katrina en 2005 avait laissé 80 % du territoire de la ville sous les eaux. Forcée de trouver des solutions économiques pour s’adapter aux changements climatiques, la métropole louisianaise est en train d’aménager un immense espace vert au nord de la ville, qui servira de bassin de rétention en cas d’inondation.

Les milieux naturels comme les forêts, les parcs urbains, les marais ou les champs servent aussi à contrôler l’érosion des côtes, les feux de forêt et la température ambiante.

Dès qu’il y a des arbres, il fait moins chaud!, dit la biologiste. On a qu’à se rappeler la canicule de cet été pour comprendre l’immense importance des arbres pour les humains. En dessous d’un arbre, il fait cinq à dix degrés de moins qu’en dehors! C’est pas juste pour le carbone, c’est aussi un excellent régulateur de température!

Si on souhaite limiter le réchauffement à 1,5 degré Celsius, voire 2 degrés, nous devons valoriser les solutions naturelles, elles sont essentielles, et sont celles qui coûtent le moins cher!, dit Catherine Potvin.

Valoriser les solutions climatiques naturelles fait partie des mesures préconisées par le GIEC, qui a d’ailleurs produit un rapport spécial en 2019 sur la gestion des terres. Le but étant de démontrer les effets néfastes que provoque sur l’équilibre climatique la destruction des milieux naturels au profit de l’agriculture industrielle ou de l’urbanisation.

Il faut reconstruire et protéger les milieux naturels, dit Catherine Potvin. C’est la solution climatique la plus rentable! Planter, conserver, remettre à l’état naturel, adopter une pratique de gestion des terres agricoles qui permettent de capter le CO2 et de le séquestrer dans le sol. Dans son rapport, le GIEC souligne que, depuis quelques décennies, un des moteurs de la disparition des espaces naturels est l’urbanisation. La destruction des petits boisés, des marais, des champs en friche ou des tourbières a un impact direct sur l’équilibre climatique.

Un phénomène qui s’opère rapidement dans une région urbaine comme la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), qui regroupe 82 municipalités. Sur ce territoire, le rythme d'urbanisation a été cinq fois plus important que le rythme de protection des milieux naturels entre 1985 et 2015. À ce rythme, montre un récent rapport, jusqu’à 36 % des milieux naturels restants dans la CMM auront disparu d’ici 2050.

Limiter au maximum l’étalement urbain réglera bien des problèmes liés au climat, dit Catherine Potvin.

Malgré tous ces faits scientifiques, elle ne sent toutefois pas une grande volonté de la part des décideurs politiques pour mettre de l’avant ces solutions.

Je pense qu’il y a un intérêt pour les solutions climatiques naturelles, mais il y a une classe de personnes qui aiment les grosses machines, parce que ça donne l’impression que ça crée des industries et de l’emploi, dit Catherine Potvin. Alors que laisser pousser une forêt, c’est pas très spectaculaire.

Mais en réalité, les solutions technologiques sont à très petite échelle, alors que les solutions naturelles sont à grande échelle, dit-elle. C’est sans parler des bénéfices pour la biodiversité! La nature nous offre de nombreux services essentiels à notre survie. Les espèces végétales nous nourrissent, nous soignent, nous chauffent, et bien plus!

Paternalisme forestier?

À qui appartiennent les grandes forêts et les grands milieux naturels de la planète?

À l’été 2019, attisée par les mesures laxistes du gouvernement de Jair Bolsonaro envers les grands propriétaires terriens du Brésil et par une sévère sécheresse, l’Amazonie brûle. Des feux de forêt rarement vus... des images qui émeuvent toute la planète.

Les poumons en feu, titrent des journaux.

Touché par ces images de destruction, préoccupé par le fait que les feux pourraient se propager dans la Guyane française voisine, Emmanuel Macron convoque une réunion du G7 pour discuter des solutions à apporter au problème… Sans consulter le Brésil.

Pour le président français, l’Amazonie appartient au patrimoine naturel de l’humanité. Il va même jusqu’à suggérer que l’on confère à la mythique forêt un statut international, une idée rejetée du revers de la main par Bolsonaro, qui fustige Macron sur la tribune des Nations unies.

Comme les trois grands massifs forestiers tropicaux profitent à toute la planète, les pays du nord ont-ils leur mot à dire sur la gestion des trois grandes forêts tropicales du sud?

Doit-on dénoncer les habitants du bassin du Congo parce que la récolte du bois de chauffage constitue un moteur de la dégradation de la deuxième plus grande forêt tropicale du monde?

Faut-il imposer des sanctions à l’Indonésie parce qu’elle ferme les yeux sur la destruction de la troisième plus grande forêt tropicale du monde pour faire place aux plantations de palmiers à huile?

Je ne crois pas que les pays du nord peuvent dire à un pays : "Arrête de couper ta forêt", pense Catherine Potvin. Si la forêt tropicale est un patrimoine naturel de l’humanité, alors il faudrait que les pays riches aident à la conserver.

À ce titre, l’Équateur a testé le système de la solidarité forestière internationale jusqu’au bout. En 2007, le président équatorien propose un contrat à la communauté internationale : il laissera dans le sol les riches gisements de pétrole qui dorment sous la grande forêt tropicale de Yasuní (le cinquième des réserves du pays), en échange d’une compensation financière internationale qui équivaut à la moitié de la valeur nette estimée des réserves.

Des discussions ont lieu pendant plusieurs années, sous l'égide du Programme des Nations unies pour l’environnement, qui tente de monter un fonds. Le montant nécessaire est estimé à 3,6 milliards de dollars.

En 2013, croulant sous les dettes, n’ayant pas encore vu la couleur de l’argent des pays riches, l’Équateur annonce que le contrat ne tient plus. Le monde nous a lâchés, déplore le président. L’Équateur indique qu’il va aller de l’avant avec l’exploitation du pétrole, ce qui nécessitera de couper les arbres. Les premiers barils de pétrole sortiront en 2016.

Bien entendu, les détails de l’histoire sont plus complexes qu’on peut l’imaginer, personne n’est blanc comme neige dans cette histoire. Mais les dettes du pays étaient immenses. L’Équateur a testé la volonté de la communauté internationale à l’aider à conserver la forêt, sans succès.

On demande à des pays assez pauvres de ne pas couper leur forêt, mais on oublie que souvent, c’est pour la subsistance économique qu’ils le font, dit Catherine Potvin.

Forte de sa grande expérience sur le terrain avec le peuple autochtone Emberá au Panama, Catherine Potvin a pu constater au fil des ans que la subsistance de base est souvent un moteur de destruction des forêts et des milieux naturels.

De fait, elle a pu constater la passivité de plusieurs pays industrialisés face à cet enjeu quand, pendant sept ans, dans les années 2000, elle a été mandatée par le gouvernement du Panama pour négocier les questions relatives à la protection des forêts dans le cadre des conférences de l’ONU sur le climat.

C’est d’ailleurs dans ce contexte que nous nous sommes rencontrés pour la première fois, à la COP15 de Copenhague, en 2009.

Les pays riches disent aux pays pauvres quoi faire, mais les fonds pour les aider à conserver la forêt et pour réduire la pauvreté ne suivent pas, dit-elle. Une bonne politique de conservation de la forêt, c’est aussi une politique pour combattre la pauvreté.

Chargement de l’image
Catherine Potvin, spécialiste du climat et de l’écologie tropicale, professeure au Département de biologie de l’Université McGill et membre du Comité consultatif sur les changements climatiques du gouvernement du Québec.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

L’avenir

Maintenant grand-mère cinq fois, Catherine Potvin continue d’aller sur le terrain tous les ans pour poursuivre ses recherches.

Elle participe aussi activement au débat public, dans les médias et dans la communauté scientifique. Sa participation au Comité consultatif sur les changements climatiques du gouvernement du Québec va dans ce sens.

Je le fais pour mes enfants et mes petits-enfants , dit-elle. Ça fait des années qu’on dit qu’il y a une urgence, mais on est vraiment tout près du moment où on ne pourra plus penser qu’on peut contrôler le climat. Ne perdons pas de vue une chose : la forêt va s’en sortir, elle va s’adapter, elle va s’organiser. Le problème, c’est plus nos sociétés humaines. Comment vont-elles s’en sortir?

Partager la page