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L'énergie nucléaire a-t-elle un avenir au Canada?
Radio-Canada / Sophie Leclerc

Texte et photos : Marc Godbout Illustrations : Sophie Leclerc

L’énergie nucléaire a bien des torts, mais elle a une vertu : elle ne produit pas de CO2. Au nom de l’urgence climatique, une course mondiale aux petits réacteurs nucléaires est en cours, et le Canada compte parmi les sérieux prétendants. Doit-il miser sur l’atome?

Gordon Dalzell est un homme transformé. Pour bien en saisir l’ampleur, un bref portrait de l’homme s’impose.

Il est l’un des plus éminents défenseurs de l'environnement au Nouveau-Brunswick. Pendant plus de 25 ans, il a bataillé ferme contre la pollution industrielle et le nucléaire.

Parmi ses faits d’armes, le militant écologiste s’est mesuré avec un certain succès à la très puissante Irving Oil pour qu’elle assainisse l’air dans sa ville, Saint-Jean. La pétrolière exploite la plus grande raffinerie du pays, principale émettrice de gaz à effet de serre au Nouveau-Brunswick.

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Le militant écologiste Gordon Dalzell devant la raffinerie d'Irving Oil à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Ce travailleur social de formation avait aussi acquis la réputation d’être un farouche opposant au nucléaire.

Ce sentiment antinucléaire m’habitait comme chez la grande majorité des environnementalistes, se plaît à raconter Gordon Dalzell. Je m’étais même opposé au renouvellement de la licence de Point Lepreau.

Grâce à sa centrale de Point Lepreau, le Nouveau-Brunswick reste l’une des deux seules provinces avec l’Ontario à produire de l’énergie nucléaire au Canada.

Or, voilà que Gordon Dalzell nage maintenant à contre-courant au sein du mouvement écologiste.

La crise climatique s’approche d’un point de rupture désastreux et nous ne pouvons plus nous permettre de ne pas considérer cette option.

Le nucléaire pour sauver la planète? Jamais Gordon Dalzell n’aurait pu l’imaginer. De petits réacteurs font miroiter de grands espoirs.

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La centrale nucléaire de Point Lepreau au Nouveau-Brunswick, mise en service en 1983. Son réacteur CANDU est l'un des 19 en activité au Canada. Les 18 autres sont situés en Ontario. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Aucun nouveau réacteur nucléaire n’a été mis en service depuis près de 30 ans au Canada. Ici, comme ailleurs dans le monde, le prix de ces infrastructures y est pour beaucoup.

Par exemple, le projet d’ajouter deux réacteurs CANDU dans une des trois centrales nucléaires de l’Ontario a dû être abandonné à la fin des années 2000. Les construire aurait coûté 26 milliards de dollars, trois fois plus cher que prévu.

Pour l’instant, cette source d'énergie qui a l'avantage de ne pas émettre de CO2 est en perte de vitesse partout sur la planète. La part du nucléaire dans la production mondiale d’électricité est passée de 17,5 % en 1996 à environ 10 % en 2020.

Mais un renversement de tendance se profile alors que se multiplient sur les planches à dessin des projets de petits réacteurs.

Il faut étonnamment se rendre au large des côtes arctiques de la Russie pour découvrir à quoi pourrait ressembler l’énergie nucléaire de demain. Une barge abrite le seul petit réacteur modulaire en activité dans le monde.

Cette minicentrale nucléaire peut produire suffisamment d'électricité pour alimenter une ville d'environ 100 000 habitants ou des zones industrielles dans les endroits les plus isolés.

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L’Akademik Lomonosov, première centrale nucléaire flottante au monde, dont l’exploitation commerciale a débuté en mai 2020, produit de l’énergie à partir de deux petits réacteurs. Photo : Getty Images / ALEXANDER NEMENOV

Trois lettres signalent le regain d’intérêt pour l’énergie nucléaire : PRM. C’est sous cette abréviation que les futurs petits réacteurs modulaires sont surtout connus.

Les PRM sont définis au sens large comme des réacteurs nucléaires pouvant produire jusqu’à 300 mégawatts, contre 700 à 1500 mégawatts pour ceux qui sont actuellement en activité.

L'enthousiasme des gouvernements et des fournisseurs d’électricité pour cette technologie est tel que, pour la première fois depuis l’accident de la centrale japonaise de Fukushima en 2011, l’Agence internationale de l’énergie atomique a revu à la hausse ses prévisions de capacités nucléaires d’ici 2050.

« Plus de 70 petits réacteurs modulaires sont actuellement en cours de développement. Une augmentation de 40 % par rapport à 2018 »

— Une citation de  Agence internationale de l’énergie atomique

Un retournement potentiellement significatif pour une source d’énergie qui est une des plus décarbonisées, mais aussi une des plus décriées.

Le Canada est lui aussi emporté par cet engouement mondial pour les PRM. Voilà maintenant un an qu’Ottawa a publié son propre plan d'action, une feuille de route pour le développement et le déploiement de cette technologie.

Le gouvernement Trudeau considère les petits réacteurs nucléaires comme un des outils indispensables pour atteindre les objectifs du Canada en matière d'émissions de gaz à effet de serre. Il est donc prêt à stimuler une industrie qui ne demande pas mieux, en multipliant les annonces de financement.

Les PRM sont une technologie émergente et prometteuse qui pourrait débloquer un éventail d’avantages : économiques, géopolitiques, sociaux et environnementaux, fait valoir le plan d’action.

Mine de rien, près d’une douzaine d’entreprises cherchent à concevoir des PRM en sol canadien. Le Canada n'hésite plus à se présenter comme un véritable leader mondial dans le domaine sur plusieurs tribunes internationales.

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Une grappe vide de combustible nucléaire qui sert à alimenter les réacteurs CANDU, dont celui de Point Lepreau. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Rory O’Sullivan voit grand. Il dirige la britannique Moltex Energy, une des nombreuses entreprises à s’être installées au Canada pour y développer cette prochaine génération de réacteurs nucléaires.

À elle seule, Moltex a reçu 50,5 millions de dollars d’Ottawa pour l’aider à concevoir son PRM.

Nous avons passé quelques années à chercher le meilleur endroit dans le monde pour faire avancer notre projet, soutient le PDG de Moltex. Nous avons constaté que le régime réglementaire canadien est davantage ouvert à l'innovation, contrairement à plusieurs autres pays.

Mais une autre raison explique l’arrivée de Moltex au Canada. Et Rory O'Sullivan ne s’en cache pas, elle est politique : Nous sommes ici parce que nous savons qu’il y a un appui bipartisan en faveur de l'énergie nucléaire.

En d’autres mots, libéraux et conservateurs qui se partagent le pouvoir en alternance à Ottawa appuient sans réserve les PRM, contrairement aux autres formations politiques fédérales.

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Le PDG de Moltex Energy, Rory O’Sullivan, devant un tableau représentant les rendements de fission de l'uranium et du plutonium.Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Moltex a donc mis le cap sur Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. Elle est l'une des deux jeunes entreprises (start-up) à l’avoir fait, l’autre étant ARC Clean Energy. Chacune vise le même objectif : construire un premier réacteur sur le site nucléaire de Point Lepreau grâce à un partenariat avec Énergie Nouveau-Brunswick.

Un tiers de l’électricité produite dans cette province dépend toujours de combustibles fossiles. Le gouvernement de Blaine Higgs est convaincu que la construction de petits réacteurs nucléaires pourrait être la réponse aux besoins d’énergie propre. Il n’est pas le seul.

Quatre provinces ont accepté de collaborer entre elles pour faire progresser le dossier des PRM : le Nouveau-Brunswick, l’Ontario, la Saskatchewan et l'Alberta.

Et pour l'instant, rien ne semble vouloir ralentir leurs efforts.

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Une modélisation 3D d’un réacteur modulaire de l’entreprise USNC-Power.Photo : USNC-Power

L’idée de développer de plus petits réacteurs nucléaires n’est pas née d’hier. Après tout, quelques pays s’en servent pour propulser des sous-marins, des porte-avions et des brise-glaces. Certains des PRM proposés aujourd’hui sont même basés sur des concepts envisagés depuis les années 50.

La plupart des joueurs comme Moltex Energy veulent construire leurs réacteurs dans des usines pour ensuite les assembler sur différents sites. Une sorte de nucléaire version IKEA. La production en série les rendrait moins chers que les réacteurs traditionnels et faciliterait un déploiement rapide.

En raison de leur petite taille, les PRM pourraient être utilisés en appoint, pour alimenter des industries comme des mines ou encore pour desservir des communautés isolées comme celles du Grand Nord, qui dépendent toujours du diesel pour la production de chaleur et d'électricité.

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Le hameau de Qikiqtarjuaq situé dans le détroit de Davis, à l'est de l'île de Baffin, au Nunavut.Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Au terme de cette course mondiale pour maîtriser cette technologie, celui qui passera le fil d'arrivée aura accès à un marché potentiel d'exportation estimé par Ottawa qui pourrait atteindre jusqu’à 300 milliards de dollars d’ici 20 ans.

La promotion de ces réacteurs compacts civils repose sur les principaux arguments de vente déjà mis de l’avant par les producteurs d'énergie nucléaire. Une faible empreinte carbone, mais aussi une production d'électricité prévisible, ce que n’offrent pas l’éolien et le solaire, qui génèrent une énergie intermittente.

Si l'énergie nucléaire a été profondément stigmatisée par les catastrophes de Tchernobyl et de Fukushima, l’écologiste Gordon Dalzell, lui, a décidé au cours des dernières années de jeter un regard neuf sur cet enjeu.

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Une horloge affiche l'heure à laquelle s'est produit le séisme de 2011 au Japon. Le tsunami qu'il a provoqué a franchi les défenses de la centrale nucléaire de Fukushima et inondé les réacteurs, générant énormément de rejets radioactifs.Photo : Reuters / Takashi Aoyama

Malheureusement, il y a beaucoup d'informations incomplètes et alarmistes véhiculées par les opposants au nucléaire, dénonce le converti.

Il soutient avoir passé des mois à décortiquer les travaux de la commission fédérale de sûreté nucléaire et à s’informer notamment sur le protocole de sécurité des centrales nucléaires. Les réglementations en la matière sont extrêmement strictes, beaucoup plus même que je ne l'avais imaginé.

Pour Gordon Dalzell, il est vraiment important de prendre toute la mesure des progrès qui ont été réalisés dans le domaine de la sûreté nucléaire au cours de la dernière décennie. Depuis l’accident de Fukushima, le nucléaire est plus sûr qu’il l’a jamais été.

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Le militant écologiste Gordon Dalzell tient dans ses mains de documents relatifs à la sécurité nucléaire.Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

« Bien sûr qu’il y a des risques. Mais les risques sont bien plus grands si on n’adopte pas le nucléaire. Regardez les pertes et les décès juste cette année en Colombie-Britannique en raison des incendies et des inondations. Nous manquons de temps. »

— Une citation de  Gordon Dalzell, militant écologiste

L’écologiste est persuadée que, dans un contexte d’urgence climatique, de plus en plus de Canadiens réaliseront que l'énergie nucléaire est loin d'être aussi effrayante que le fait de ne pas s'en servir.

Reste que l'avenir des PRM dépend, dans une large mesure, de la capacité d’entreprises ambitieuses à fournir des preuves tangibles en matière de sécurité, d'efficacité et de coûts.

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Une modélisation 3D d’un réacteur modulaire de l’entreprise USNC-Power.Photo : USNC-Power

Un obstacle de taille demeure. Malgré ce nouvel élan du nucléaire et la volonté des gouvernements de l'encourager, la plupart des petits réacteurs modulaires n'existent qu'à l'état de projet et ne sont pas encore autorisés à être construits.

Il est relativement facile d'esquisser la conception d'un réacteur sur une serviette de table, souligne le professeur M.V. Ramana de l’École de politique publique et d'affaires mondiales de l’Université de la Colombie-Britannique. De faire avancer un projet du genre et de réussir à l’amener jusqu’à la phase de construction, c'est une tout autre paire de manches, qu’il s’agisse d’un petit réacteur ou non.

Spécialiste du nucléaire, ce physicien est parmi les plus sceptiques face à ce qu’il qualifie de rêve illusoire.

Il cite en exemple l’expérience de la société NuScale Power aux États-Unis. Cette entreprise travaille à mettre au point un modèle de PRM depuis le début des années 2000. La mise en service de ses premiers réacteurs était d’abord prévue pour 2015. Or, le dernier échéancier révisé promet leur entrée en opération en 2029.

Ce projet a déjà englouti un milliard de dollars américains et les projections les plus optimistes prévoient qu’il pourrait en coûter jusqu’à 2 milliards avant même de pouvoir procéder à la construction, souligne le professeur Ramana.

« Aucun réacteur ne sera prêt à être déployé d’ici la fin de la décennie. Dans plusieurs cas, on pourrait même devoir attendre la décennie suivante. »

Et c’est dans ce contexte que M.V. Ramana met au défi Ottawa de publier les recherches qui justifieraient sa stratégie. « Encore une fois, c’est un rêve illusoire. Les Canadiens devraient être inquiets. »

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L’extérieur de l’édifice abritant les bureaux de Moltex Energy, dans le centre-ville de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Dans les bureaux de Moltex à Saint-Jean, son PDG avoue candidement que trouver le financement reste un grand défi dans cette aventure.

L'énergie nucléaire a toujours été développée par les grands gouvernements, explique Rory O’Sullivan. Ce n'est que tout récemment qu'une industrie essaie de développer le nouveau nucléaire. Les investisseurs veulent voir un soutien des gouvernements. Ça les rassure.

Moltex a donc pu convaincre Ottawa de lui verser 50,5 millions de dollars. Elle soutient avoir levé une somme équivalente chez des investisseurs privés afin de mener à bien l’étape de la précertification au Canada, c'est-à-dire celle de la recherche et du développement.

La concurrence est féroce entre les entreprises. Et il y a encore malheureusement une peur et une appréhension autour de l'énergie nucléaire. La bonne nouvelle est que les banquiers et les investisseurs à qui nous parlons maintenant ne répondaient pas au téléphone il y a deux ans.

Les sommes accordées par Ottawa à certaines de ces entreprises peuvent paraître importantes. Mais c’est peu élevé par rapport à ce qu'il faudra investir pour qu’elles accouchent d’un produit final.

Comme la plupart des entreprises dans ce domaine sont en phase de démarrage, elles ne génèrent pratiquement aucun revenu pour l’instant. Et il sera difficile d’y arriver avant la commercialisation du produit.

Le moment est venu d’avoir un débat de fond sur cette question au Canada, croit M.V. Ramana.

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Le professeur M.V. Ramana de l’École de politique publique et d'affaires mondiales de l’Université de la Colombie-Britannique.Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Ottawa devra-t-il ou doit-il puiser davantage dans le portefeuille des contribuables pour développer cette technologie?

Les partisans des petits réacteurs modulaires prétendent que le coût des PRM baissera rapidement grâce à la production en série.

M.V. Ramana et deux autres chercheurs se sont spécifiquement intéressés au marché potentiel des PRM dans les mines et les communautés éloignées au Canada.

Même si tous les acheteurs potentiels souhaitent adopter les PRM pour l'approvisionnement en électricité, écrivent-ils, la demande minimale requise pour justifier le coût de production des PRM serait trois à sept fois plus élevée.

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Une affiche sur un conteneur indique la présence de déchets faiblement et moyennement radioactifs.Photo : afp via getty images / OLIVIER LABAN-MATTEI

Soixante-dix ans après les premiers pas de l'énergie nucléaire, les déchets qui en ont découlé existent toujours. Aucun pays n'a encore mis en place une solution permanente pour les stocker. Ils sont ainsi conservés temporairement sur les sites des réacteurs.

Au Canada, la quantité de déchets radioactifs est d’au moins 2 400 000 mètres cubes, un volume équivalent à 1000 piscines olympiques.

Plusieurs promoteurs de PRM avancent que leurs centrales nucléaires produiront une quantité beaucoup plus petite de déchets que celles existantes, et que ces déchets seront nettement moins toxiques.

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Vue de la piscine de combustible irradié située sur le site de la centrale nucléaire de Pickering, à l'est de Toronto. Photo : Reuters / Carlos Osorio

Certains des réacteurs proposés, comme celui de Moltex, fonctionneraient à partir du procédé des sels fondus. Selon l’Agence internationale de l’énergie atomique, cette solution a l’avantage d’offrir des gains de sécurité.

« Comme ils fonctionnent à faible pression, les risques de ruptures et de fuites de fluide de refroidissement en cas d’accident sont réduits, ce qui améliore la sûreté du réacteur », fait valoir l’Agence.

Sur papier, le futur réacteur à sels fondus de Moltex semble particulièrement alléchant. Son projet a le potentiel de pouvoir transformer les déchets nucléaires, comme ceux de Point Lepreau, en combustible pour alimenter les réacteurs modulaires.

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Une grappe vide de combustible nucléaire qui sert à alimenter les réacteurs CANDU, dont celui de Point Lepreau. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

« Le procédé permettrait d’éliminer pratiquement la substance hautement radioactive. Notre réacteur pourra tolérer le carburant sale qui sera transformé en énergie, ce qui est unique », se targue Rory O’Sullivan.

Mais pour y arriver, Moltex Energy prévoit extraire le plutonium des grappes de combustibles nucléaires. La technique utilisée est celle du pyrotraitement.

Si cette approche peut ne pas poser de problème dans bien des cas, la façon dont l’envisage Moltex inquiète cependant des experts internationaux.

Le printemps dernier, neuf d'entre eux ont agité des drapeaux dans une lettre ouverte adressée au premier ministre Trudeau. Le retraitement du combustible usé préoccupe au plus haut point ces sommités scientifiques et anciens diplomates.

« Nous comprenons le désir de votre gouvernement de soutenir l’énergie nucléaire et de réduire la consommation de combustibles fossiles, mais sauver le monde d’une catastrophe climatique ne doit pas nécessairement entrer en conflit avec le fait de le sauver des armes nucléaires. »

— Une citation de  Extrait de la lettre ouverte au premier ministre Justin Trudeau

Ils y voient un danger : dans l’éventualité où cette technologie était exportée, le plutonium pourrait aider des pays qui n’ont pas d’armes nucléaires à les développer.

Le Canada ne peut ignorer la dérive qui a mené au 18 mai 1974. Ce jour-là, l’Inde procédait à sa première explosion nucléaire sous le nom de code Bouddha souriant. Le gouvernement indien s’était servi du plutonium provenant de son réacteur de recherche de conception canadienne pour fabriquer une bombe atomique et procéder à des essais nucléaires.

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Le cratère créé par le premier essai nucléaire de l'Inde. Ce test, qui couronnait un programme basé sur le retraitement de plutonium, avait été déclenché à 100 mètres de profondeur dans le désert du Rajasthan, tout près de la frontière pakistanaise. Photo : Reuters

Notre principale inquiétude, c'est qu'en soutenant le retraitement du combustible usé et l'extraction du plutonium, le gouvernement du Canada ne vienne saper le régime mondial de non-prolifération des armes nucléaires pour lequel il a tellement milité, soulignent les signataires.

Moltex cherche à désamorcer cette controverse et se défend : « Notre technologie est unique et ne peut produire du matériel destiné à la fabrication d’armes, insiste Rory O’Sullivan. Ils [les signataires] considèrent que ce n’est pas le cas. Nous nous sommes engagés à partager nos informations au bon moment avec les régulateurs, le public et les universitaires, afin de démontrer que le risque n'existe pas. »

Cette discorde démontre à elle seule à quel point l’industrie du nucléaire, même avec des promesses novatrices, reste vulnérable aux turbulences.

Craignant les contrecoups, l’Association nucléaire canadienne est montée aux barricades sur les réseaux sociaux en venant à la rescousse de Moltex Energy. Il est impossible de produire du matériel destiné à la fabrication d’armes, malgré ce que certains critiques ont suggéré, écrivait John Gorman, le président de l’organisme.

Toute suggestion contraire n'est que de l'alarmisme et une distraction du véritable débat, à savoir que si nous voulons atteindre la carboneutralité, nous devons disposer de toutes les technologies disponibles, y compris le nucléaire.

Dans cette course aux petits réacteurs modulaires, c’est aussi l'avenir de la filière nucléaire canadienne qui est en train de se jouer.

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Ce simulateur est une réplique exacte de la salle de contrôle de la centrale nucléaire de Point Lepreau.Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Le signal politique le plus fort à survenir en deux décennies à l’égard du nucléaire au Canada a été donné dans un hôtel d’Ottawa, il y a bientôt deux ans.

Seamus O’Regan, alors ministre des Ressources naturelles, faisait sienne l'affirmation de l'industrie selon laquelle la transition vers une énergie propre au Canada ne peut réussir sans elle.

Nous plaçons l'énergie nucléaire au premier plan. Ce qui n'a jamais été fait auparavant, proclamait le ministre devant les membres de l’Association nucléaire canadienne. Un discours énergique dans lequel un mot allait revenir à 10 reprises : PRM.  « C’est l’heure du nucléaire. C’est votre moment ».

Il y a vingt ans, cette industrie a misé sur la modernisation du vénérable réacteur CANDU pour assurer son avenir. Le gouvernement fédéral a injecté des sommes exorbitantes dans leur développement. Aucun n'a été commandé. Aucun n'a été construit.

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Des cartes d'accès à la centrale nucléaire de Pickering, près de Toronto. Photo : Reuters / CARLOS OSORIO

La filière nucléaire canadienne a toujours eu ses entrées à Ottawa. Et outre l’argument du défi climatique, un autre joue assurément en sa faveur en vue d'entreprendre un nouveau chapitre.

Selon les propres données du gouvernement fédéral, le nucléaire fournit 78 000 emplois directs et indirects au Canada. De la recherche et développement à l’extraction de l’uranium, en passant par la fabrication du combustible, l’entretien de centrales et la gestion des déchets, le nucléaire génère 17 milliards de dollars par année dans l’économie canadienne.

Il est certainement trop tôt pour conclure que la profession de foi du gouvernement libéral envers les PRM est un pari perdu d’avance. Mais encourager cette option risque de l’exposer à de plus en plus de critiques.

Déjà, des dizaines de groupes environnementaux et de la société civile ont exprimé leur profond mécontentement et comptent maintenir la pression pour qu’Ottawa cesse de financer et de promouvoir les petits réacteurs nucléaires modulaires.

En misant entre autres sur le nucléaire pour atteindre ses objectifs climatiques, le gouvernement place aussi un de ses ministres clés dans une position des plus délicates.

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Steven Guilbeault, le nouveau ministre de l'Environnement et du Changement climatique, s'adresse aux médias lors de la COP26, en Écosse.Photo : The Canadian Press / Sean Kilpatrick

Steven Guilbeault s'est maintes fois prononcé contre l'énergie nucléaire dans le passé.

Que ce soit chez Équiterre ou Greenpeace qu’il a dirigées, le nouveau ministre de l'Environnement et du Changement climatique militait continuellement pour y mettre fin.

Pour Steven Guilbeault, quelle devrait-être la place du nucléaire et des petits réacteurs modulaires dans la stratégie fédérale?

Pour les fins de ce reportage, nous avons sollicité une entrevue auprès du nouveau ministre.

Ce ne sera pas possible d’avoir une entrevue avec le ministre, l’horaire du ministre est chargé, a indiqué son conseiller en communications, Gabriel Brunet.

À noter que la requête auprès du bureau de Steven Guilbeault a été soumise 10 jours avant la publication de ce reportage.

L'industrie du nucléaire est une industrie du mensonge, du secret, a-t-il souvent répété dans les années 2000. Et plus récemment, avant de faire son entrée en politique, il décrivait les promesses de nouvelles technologies nucléaires comme une perte de temps dans un contexte d’urgence climatique.

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Un phare à proximité de la centrale nucléaire de Point Lepreau.Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Ne faudrait-il pas investir davantage dans des sources d'énergies renouvelables intermittentes, comme l'éolien et le solaire, plutôt que dans le nucléaire?

Maintenant converti, Gordon Dalzell croit que ce débat est contre-productif si l’on veut arriver à gagner la lutte contre les changements climatiques.

L'argument ne devrait pas être de choisir entre le nucléaire et les énergies renouvelables, mais plutôt de réduire les combustibles fossiles et d'augmenter toutes les sources d'énergie à faible teneur en carbone. C’est la seule manière d’y parvenir à l'échelle planétaire et ici.

Le contexte canadien n’est pas à négliger. Année après année, le Canada continue de se classer systématiquement parmi les dix premiers pays pour la consommation d'électricité par habitant.

Il devra donc produire presque deux fois plus d’énergie propre d’ici 2050, par rapport à ce qui est actuellement disponible, pour atteindre ses cibles.

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L'environnementaliste Gordon Dalzell est devant l’ancienne centrale électrique de Courtney Bay. Elle était alimentée notamment au mazout. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Peu de militants écologistes canadiens ont osé exprimer publiquement leur appui au nucléaire. Gordon Dalzell croit que d’autres pensent comme lui, mais qu’ils préfèrent rester silencieux par crainte d’être ridiculisés par certains groupes environnementaux.

En attendant, Gordon Dalzell poursuit un vrai parcours du combattant : convaincre un à un les réfractaires qu’il croise sur son chemin.

« Il serait irresponsable pour les générations futures, y compris mes quatre petits-enfants, de tourner le dos au nucléaire. J’ai l’obligation d’informer du mieux que je peux, au risque de passer pour un traître aux yeux de certains groupes écologistes. »

Cette course aux PRM mènera-t-elle à une relance de la filière nucléaire? Pour l’instant, le défi de renverser les perceptions semble presque aussi grand que celui de commercialiser le tout premier réacteur modulaire.


Marc Godbout à Saint-Jean

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Sur la berge de la baie de Fundy, une affiche en périphérie du site de la centrale nucléaire d'Énergie Nouveau-Brunswick.Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

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