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Image : Entête illustrée, montrant un homme, de dos, qui court sur un long chemin de campagne.

Éric Martel-Bahoéli en était au dernier round d’un combat perdu d’avance. Dépressif, toxicomane et endetté, l’ex-boxeur était coincé dans les cordes, mais refusait de jeter la serviette. Puis, il a fait ce qu’il n’avait jamais osé faire. Quitter le ring et commencer à courir. Le 28 août, pour fêter son 40e anniversaire et ses deux ans de sobriété, le colosse de 260 livres s’est offert son premier ultramarathon, le tour de l’île d’Orléans.

Un texte de Guillaume Piedboeuf Illustrations par Olivia Laperrière-Roy

Pour supporter le difficile et l'inutile / Y a l'tour de l'île, chante Félix Leclerc dans sa classique Le Tour de l’île. Quarante-deux milles de choses tranquilles / Pour oublier grande blessure dessous l'armure.

Il y avait un peu de cela, vers 5 h 45, le 28 août. Le pont de l’Île d’Orléans désert baignait dans un fleuve orangé, reflétant les premières lueurs du jour. Un moment de la journée qui n’appartient qu’aux lève-tôt et aux insomniaques.

Quelques années auparavant, Éric Martel-Bahoéli était dans la deuxième catégorie. Retraité de la boxe professionnelle un peu contre son gré, aux prises avec un sérieux syndrome post-commotionnel. Ses proches ne le reconnaissaient plus. Il consommait beaucoup, s’isolait de plus en plus. J’ai fait des trois ou quatre jours sans dormir parce que le cœur me débattait. C'était l’enfer. La paranoïa et tout, se rappelle-t-il.

Mais il n’était plus le même homme, en ce samedi matin d’août, espadrilles aux pieds sur le bitume du chemin Royal. Sur la ligne de départ fantôme d’une course contre lui-même, Martel-Bahoéli pouvait déjà apprécier tout le chemin parcouru. Devant lui, 67 kilomètres de joie, de souffrance, de pleurs et d’euphorie. Derrière, une vie qui a bien failli l’engloutir.

L’histoire de cet ultramarathon a débuté un peu plus de deux ans auparavant. Le 1er juillet 2019, le jour où l’ex-champion canadien des poids lourds a décidé qu’il avait bu son dernier verre, consommé la dernière ligne de cocaïne de sa vie. Un début.

La sobriété, c’est vraiment des étapes. La première chose, c’est de s’avouer le problème. Ensuite, c’est d’être capable de passer le sevrage. Parce que ç'a un méchant impact, dit-il aujourd’hui.

Éventuellement, tu as un regain d’énergie et tu penses que tout va bien aller. Mais ensuite, tu te rends compte que la consommation n’était pas la seule raison pour laquelle ta vie allait moins bien. Il faut que tu changes beaucoup de choses.

Portrait d'Éric, qui regarde la caméra d'un air sérieux. Il montre un tattoo sur ses deux mains qui, une fois jointes ensemble, forment les mots «Sober Life».
Pour officialiser son choix de la sobriété, Éric Martel-Bahoéli s'est fait tatouer «sober life» sur les deux mains. Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Pour Éric Martel-Bahoéli, le changement passait par une vraie retraite de la boxe. Un sport qu’il croyait encore aimer, à tort, et qui ne l’aimait plus en retour depuis longtemps.

Raccrocher ses gants, changer d’entourage, soigner ses relations et transformer son mode de vie : voilà le défi que se lançait l’ex-champion canadien. Un défi qui s’est ancré dans un loisir insoupçonné.

À 38 ans, Martel-Bahoéli n’était pas étranger à la course à pied. Durant sa carrière, il courait de courtes distances pour garder la forme. Mais la course de fond n’est pas exactement l'activité de prédilection des boxeurs poids lourds.

Cette fois, il a décidé de s’accrocher un peu plus longtemps. En lisant le livre de Blaise Dubois [fondateur de la Clinique du coureur] et en discutant avec lui, je me suis rendu compte que mon corps pouvait s'adapter à courir de longues distances, même à 260 livres.

Au début de la pandémie, au printemps 2020, le natif de Québec a créé un groupe Facebook, Les kilomètres de l’espoir, pour motiver les jeunes boxeurs et hockeyeurs qu’il entraînait durant le confinement. Et se motiver un peu lui-même. L’idée était de courir 5 km par jour et pour tous de partager leurs réussites.

Au fil des semaines, au fil des kilomètres, Martel-Bahoéli en est venu à une réalisation d’apparence toute simple, quasi Forest Gumpesque : Plus je cours, plus je suis heureux.

Je dis que c’est comme si je méditais, mais c’est plus que méditer. Je fais le point sur tellement de choses en courant. Les idées me viennent. Tout est clair dans ma tête.

Une citation de :Éric Martel-Bahoéli

Au printemps 2021, il a couru son premier demi-marathon. Aux côtés du directeur général de Motivaction Jeunesse, Luc Richer, lors de son Défi 55 au profit de l’organisme. Tout a bien été. Baho en voulait plus. Il s’est inscrit au marathon de Québec. Lorsque l’événement a été annulé, une amie coureuse lui a parlé du tour de l’île d’Orléans. 67 km. Elle l’avait déjà fait.

Le sort en était jeté. Pour ses 40 ans, en août, Éric Martel-Bahoéli s’offrirait un ultramarathon en cadeau.

Portrait d'Éric qui se tient debout avec deux gants de boxe dans la main droite. En arrière-plan, on aperçoit un vignoble et une maison ancestrale.
Image : Portrait d'Éric qui se tient debout avec deux gants de boxe dans la main droite. En arrière-plan, on aperçoit un vignoble et une maison ancestrale.
Photo: Éric Martel-Bahoéli  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

La ligne de départ

Ceux qui ont déjà pris le départ d’une course de fond connaissent ce sentiment. La joie qui envahit au départ. Les jambes légères des premiers kilomètres. Comme si tous les efforts des derniers mois à l’entraînement étaient validés.

La préparation était-elle si bonne que toute la course serait facile?

C’est comme cela que Martel-Bahoéli se sentait le 28 août, en passant Sainte-Pétronille au soleil levant. En route vers Saint-Laurent-de-l’île-d’Orléans, venant presque toucher au fleuve au passage à l’Anse aux Canots.

En partant, j’étais rempli d’énergie, de volonté, de satisfaction. Mon meilleur ami d’enfance était avec moi. Les 10-15 premiers kilomètres, j’avais quasiment le goût de danser. Je souriais tout le long.

Ce sentiment de léviter, d’être exactement au bon endroit au bon moment, Éric Martel-Bahoéli l’avait aussi au début de sa carrière de boxeur.

Le boxeur affronte un autre homme dans le ring.
Éric Martel-Bahoéli lors d'un combat amateur.Photo : Gracieuseté : Éric Martel-Bahoéli

Nous sommes à la fin des années 90, le jeune athlète est à la fin de l'adolescence lorsqu’il met le pied pour la première fois au club Le Cogneur. L’année suivante, il signe une victoire par K.-O. en 45 secondes à son premier combat amateur devant une foule en liesse. Dès lors, sa vie se met à tourner autour de la boxe. Il se voit un jour champion du monde comme son idole Muhammad Ali.

Champion québécois, puis canadien des poids lourds, il fait le saut chez les professionnels plein d’espoir. Il colle sept victoires, dont trois par K.-O., à ses sept premiers combats.

Un promoteur lui fera bientôt signer un contrat à moyen ou long terme. Il en est convaincu.

Jusqu’à ce qu’une défaite surprise contre le Montréalais Sylvera Louis vienne contrecarrer ses plans. Puis, une autre dès le combat suivant pour le titre canadien des lourds contre le géant torontois Raymond Olubowale. C’est l’arbitre qui met fin au combat, voyant le Québécois épuisé et vulnérable à la 8e ronde.

Jamais deux sans trois. Le boxeur de Québec subit le même sort au combat suivant. Le roumain Bogdan Dinu, protégé d’Interboxe, l’emporte par K.-O. technique.

Nous voilà soudainement en 2012. Martel-Bahoeli a 31 ans et il vient de perdre trois combats consécutifs. Déjà, le rêve d’atteindre les hautes sphères de la boxe, ou simplement de gagner sa vie avec le sport, semble s’éloigner.

Il a commencé un emploi qu’il aime comme intervenant dans un centre jeunesse. Un emploi où il peut faire la différence dans la vie de jeunes que la vie a écorchés. Mais il n’est pas prêt à faire une croix sur la boxe.

Eric en séance de course à pied sur l'île d'Orléans.
Image : Eric en séance de course à pied sur l'île d'Orléans.
Photo: Éric en séance de course à pied sur l'île d'Orléans.  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

La pause

En passant Saint-Jean-de-l’Île-d’Orléans, Éric Martel-Bahoéli s’aventurait en terrain inconnu. Ce n’est pas le village en soi. Les belles maisons néo-classiques, les gîtes, les artisans. Le phare qui regarde au loin les bernaches se poser à Saint-Vallier, sur la Rive-Sud, à l’automne. Le boxeur était déjà passé par là auparavant.

Non, le terrain inconnu, c’était le 30e kilomètre. L’ex-boxeur avait beaucoup couru depuis un an. Pratiquement tous les jours depuis le début de la pandémie. Mais jamais plus de 30 kilomètres. Une erreur dans sa préparation, lui dira plus tard son partenaire de course Luc Richer.

À 30 km, j’ai frappé un premier mur. Ma jambe droite commençait à être raide, relate Martel-Bahoéli.

Une pause pour manger un peu et reprendre des forces était de mise. Pas question d’abandonner, toutefois, il y avait trop en jeu.

Le boxeur, vu de dos, court alors que le ciel est orangé.
Le boxeur, vu de dos, lors de son ultramarathon à l'île d'Orléans. Photo : Gracieuseté : Éric Martel-Bahoéli

Aidé par les bons mots de son oncle venu l’encourager sur le parcours, l’ancien pugiliste a repris son chemin, puis repris le dessus.

Quelques kilomètres plus loin, c’est son ancien entraîneur François Duguay qui débarque, Gatorade en main. Voyant son ex-protégé en difficulté, admiratif du défi qu’il tentait d’accomplir, l’homme de boxe a décidé de courir à ses côtés quelques kilomètres. En jeans. Qu’à cela ne tienne!

De quoi redonner le sourire et un peu d’énergie à l’utramarathonien en devenir. Il a pleuré un coup, quelque part entre les 30e et 40e kilomètres. Il allait pleurer quelques fois durant la course. Un mélange de douleur et d'extase devant la beauté du paysage.

En quittant Saint-François-de-l’Île d’Orléans, plus de la moitié de son défi de 67 km était déjà derrière lui. Il y croyait. Il allait y arriver.

Eric Martel Bahoeli célèbre, en criant. Son adversaire le félicite en déposant son gant sur le bras du vainqueur.
Éric Martel-Bahoéli célèbre sa victoire du 30 novembre 2013 contre Didier Bence. Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

À la boxe, l’espoir d’une grande carrière est revenu le 30 novembre 2013.

Au début de l’année, celui qui se fait surnommer The Hammer a mis fin à sa séquence de défaite en prenant sa revanche de Raymond Olubowale. Une autre victoire plus tard, le voilà qui monte dans le ring face à Didier Bence.

Bence qui a tout ce que Martel-Bahoéli n’a pas. Une fiche immaculée après neuf combats. Un contrat avec le Groupe Yvon Michel qui lui permet de vivre de la boxe. Bence qui a ravi son titre de champion canadien à Baho chez les amateurs.

Lorsque ce dernier monte sur le ring du Colisée de Québec, devant les siens, pratiquement personne ne le voit gagnant. Didier Bence, lui, ne voit pas le crochet de la gauche qui s’abat sur le côté de sa tête en début de 2e ronde. Ses genoux plient sous l’impact. Il se relève, mais il est déjà trop tard. Éric Martel-Bahoéli, porté par la foule locale, l’achève dans la minute qui suit. Tout le monde est debout au Colisée. François Duguay bondit du coin pour sauter dans les bras de son protégé.

La victoire ouvre au boxeur de Québec les portes de son plus gros combat en carrière, quelques mois plus tard. Fin avril 2014, à Scheffield, en Angleterre, pour le titre vacant des poids lourds du Commonwealth et une place dans le top-15 mondial.

En face de Martel-Bahoéli, l’Australien Lucas Browne. Un boxeur qui n’a jamais impressionné par son style ou ses capacités athlétiques, mais qui a de la brique dans les gants. Il a disputé 19 combats et passé le K.-O. à chacun de ses adversaires.

Éric Martel-Bahoéli ne fera pas exception. Lui qui croyait avoir finalement atteint le sommet de la montagne quelques mois auparavant est brutalement ramené à la réalité par un crochet de la droite de Browne, qui l’envoie valser au plancher au 2e round. Le Québécois se relève et s’accroche, mais lorsqu’il visite le canevas pour la 3e fois, au 5e round, le combat est terminé.

Jamais Martel-Bahoéli ne s’est fait frapper aussi fort, jamais n’a-t-il déjà eu autant mal à la tête durant et après un combat. Jamais je ne deviendrai un faire-valoir, jure-t-il en rentrant à Québec. Jamais ne deviendrait-il un sac de sable pour d’autres adversaires mieux classés, au détriment de sa santé.

Mais le poids lourd, pour le moment, pense surtout à noyer sa défaite en faisant la fête. Revenu avec une bonne bourse, il se met à acheter de la cocaïne en grande quantité. C’est le début d’un problème qu’il ne s'avouera que plus tard.

Je ne pense pas qu’à la base, avant les commotions cérébrales, j’avais des prédispositions à l’alcoolisme ou la dépendance. Durant ma carrière amateur de boxeur, je buvais peu. Mais une dépendance, ça rentre subtilement dans ta vie, reflète-t-il aujourd’hui.

Après Lucas Browne, j’ai commencé à devenir une autre personne. Dépendant et dépressif à force de recevoir des coups à la tête et de faire des commotions.

Éric, les bras dans les airs, sous les projecteurs du Centre Vidéotron. Il est de dos.
Image : Éric, les bras dans les airs, sous les projecteurs du Centre Vidéotron. Il est de dos.
Photo: Éric Martel-Bahoéli   Crédit: Michele Grenier Photo

Le mur

Le vrai mur est arrivé au 50e kilomètre, dans les environs de Saint-Famille. Quelque part entre la microbrasserie de l’Île d’Orléans, les douces effluves du casse-croûte Chez Mag, les vergers et les vignobles. Martel-Bahoéli n'en est plus sûr.

À ce stade d’un ultramarathon, la vision du coureur rapetisse. Il n’y a plus que ses pieds, battant péniblement le rythme sur la route devant eux. Sous un soleil approchant son zénith, le quarantenaire a souffert.

Ce n’était que de la souffrance. Mes jambes ne voulaient plus. Mon cardio, ça allait, mais mes jambes ne voulaient plus rien savoir.

C’est là que la vraie bataille entre le corps et la tête commence. Ou peut-être est-ce entre la tête et la tête? Dans le coin gauche, une même pensée qui résonne de plus en plus fort, lancée par le cerveau qui tente d’éviter que l'exercice devienne trop périlleux : arrêter.

Dans le coin droit, la volonté du coureur. Qui tente d’encaisser suffisamment longtemps pour se rendre à la fin du combat. À la fin de la course. Il suffit de continuer à avancer.

En courant ou en marchant, peu importe, s’est dit Martel-Bahoéli. Surtout ne pas abandonner.

Pour moi, si j’abandonnais, ça aurait été comme les combats que j’ai perdus alors que tout le monde pensait que j’allais gagner. Si je réussissais, ça voulait dire que j’étais réellement passé à autre chose.

Une citation de :Éric Martel-Bahoéli

Martel-Bahoéli n’a pas raccroché ses gants après sa défaite par K.-O. contre Lucas Browne. Pas du tout, même.

Le rêve de signer avec un promoteur est revenu rapidement. Six mois plus tard, à Toronto, sous la forme d’un combat de championnat canadien contre l’Ontarien Dillon Carman.

Le combat est à la portée de Baho et en cas de victoire, le promoteur Global Boxing lui garantit un contrat de plusieurs combats, de bonnes bourses et même un combat en Europe. Cette fois, c’est la bonne, est-il en droit de se dire.

Le Québécois a laissé sa dérape des derniers mois derrière lui pour se lancer dans le plus long camp d’entraînement de sa carrière.

Le combat présenté en direct à TSN devient vite une guerre de ruelle. Les deux boxeurs décochent des coups larges et puissants pour se faire mal. Tous deux visitent le plancher, mais se relèvent. À quatre reprises, dans le cas de Martel-Bahoéli. La 5e chute sera fatidique.

Le Québécois se fait assommer par un crochet de la gauche de l’Ontarien. Puis, alors qu’il est déjà en train de s’effondrer dans les câbles, par un uppercut de la droite sous le menton.

Les lumières se ferment. La scène est dure à regarder. Un colosse de 250 livres qui frappe durement le canevas. Il prend de longues minutes à se relever alors que son adversaire célèbre devant les siens.

C'est comme regarder un combat de Rocky... sans trucage, dira le célèbre entraîneur Stéphane Larouche à propos du combat. Mais dans la vraie vie, ce genre de K.-O. laisse des traces.

Dans la vraie vie, il y a une mère assise devant son téléviseur, à Québec, qui voit son fils gisant dans les câbles.

L’entraîneur de Martel-Bahoéli, François Duguay, en a assez vu. Il lui conseille de raccrocher ses gants. À 33 ans, il s’est rendu aussi loin qu’il pouvait se rendre. Mais le combat a été spectaculaire. Une offre pour un autre vient rapidement sur la table. Celui-là, le poids lourd de Québec l’emporte.

Éric Martel-Bahoéli et François Duguay lors de la pesée officielle
Éric Martel-Bahoéli et son entraîneur François Duguay. Photo : Radio-Canada / Jean-Philippe Martin

Le suivant est en France, pour un titre francophone de la WBC. Martel-Bahoéli perd par décision, mais il ne se fait pas passer le K.-O. Le bon moment pour arrêter?

Pas encore, se dit Baho. Au moins un dernier combat à Québec, au nouveau Centre Vidéotron, devant les siens. En cas de défaite contre le coriace américain Avery Gibson, ce sera la fin, annonce lui-même le boxeur publiquement.

Le combat se termine par un match nul. Que faire alors? Une même pensée qui résonne de plus en plus fort : arrêter. Mais elle est vite noyée.

Après chaque combat, je faisais le party. Et après ça pouvait durer une couple de semaines. Ce n’était pas tout le temps chic et c’était pire après une défaite, raconte-t-il aujourd’hui.

Martel-Bahoéli est intelligent et de nature joviale en public. Habile sur les réseaux sociaux. Sa vie est en train de dérailler, mais son image demeure lisse auprès des amateurs. On voit en lui un boxeur tenace et résilient qui s’accroche à son rêve. Il mérite une autre chance.

La chance, si on peut l’appeler ainsi, se présente sous la forme d’un autre combat au Centre Vidéotron, un an plus tard, en 2017, en sous-carte d’un gala du Groupe Yvon Michel. Encore une ceinture en jeu, de la peu connue World Boxing Union. Il y en a beaucoup, des ceintures...

Autre dernier combat pour Martel-Bahoéli, titre le quotidien Le Soleil au sujet de son choc contre le colosse albertain Adam Braidwood. Un ancien joueur de football professionnel recyclé en boxeur après un détour par les arts martiaux mixtes. Et un autre détour en prison pour agression sexuelle, séquestration, menaces et possession d’arme.

Braidwood, de dos, suite à un coup de poing porté au visage de Martel-Bahoéli.
Adam Braidwood a malmené Éric Martel-Bahoéli lors de leur affrontement du 24 octobre 2017.Photo : La Presse canadienne / Jacques Boissinot

Pratiquement tout le monde voit Éric Martel-Bahoéli, 35 ans, gagnant. Son adversaire a peu d’expérience. Il n’a jamais affronté un boxeur de la trempe du poids lourd de Québec.

Mais à la boxe, le jeu des prédictions est périlleux. Sonné par son adversaire, Martel-Bahoéli est sauvé par la cloche à la fin du 4e round. Il revient dans le ring au round suivant. Quelques minutes plus tard, il se heurte la tête violemment sur le canevas, catapulté au sol par un coup de Braidwood.

Ce soir, j'ai fait mon dernier combat de boxe, écrit Baho sur sa page Facebook ce soir-là. Je crois avoir donné ce que j'avais à donner dans ce sport et je tiens à garder ma tête pour le futur.

Pourtant, sa carrière de boxeur ne s’arrête pas là.

Éric, pendant sa course, pointe l'horizon en courant.
Image : Éric, pendant sa course, pointe l'horizon en courant.
Photo: Éric Martel-Bahoéli lors de son ultramarathon  Crédit: Gracieuseté

Le sprint final

Les derniers kilomètres de l’ultramarathon ont été un crescendo de douleur. Tu fais le point sur ta vie de A à Z, décrit Martel-Bahoéli.

Il a eu le temps de penser aux dernières années de sa carrière de boxeur. À la noirceur. À ses moments les plus bas.

En passant Saint-Pierre-de-l'île-d'Orléans, il s’est accroché à cette pensée. Par rapport à ça, ce que je vis présentement, c’est un beau moment.

À plus d’une reprise, l’ex-boxeur a aussi pensé à David Whittom. Son frère de ring, décédé des suites d’un violent K.-O., en 2018. Whittom qu’il sentait courir avec lui.

Puis est survenu ce phénomène particulier, commun à la fin d’une course de fond.

Alors que le coureur croit avoir épuisé toutes ses ressources, qu’il tente de traîner sa carcasse jusqu’à la ligne d'arrivée, un regain d’énergie survient dans le dernier droit. Le cerveau semble comprendre qu’il n’y a plus rien à craindre. Le corps va y arriver. C’est le moment, dirait peut-être l'ex-entraîneur du Canadien Jean Perron, de courir vers la lumière au bout du tunnel.

À un kilomètre de l’arrivée, j’ai vu ma mère, ma blonde, mon oncle. Je suis devenu complètement euphorique. J’ai recommencé à courir.

Une citation de :Éric Martel-Bahoéli

Pour David Whittom, le combat du 27 mai 2017, à Frédéricton, était un peu l’équivalent de l’ultramarathon de son ami Éric Martel-Bahoéli, quelques années plus tard.

David Whittom (droite) encaisse une gauche d'Adrian Diaconu, le 4 avril 2009, à Montréal.
David Whittom (droite) encaisse une gauche d'Adrian Diaconu, le 4 avril 2009, à Montréal.Photo : The Canadian Press / Ryan Remiorz

Aux prises avec des problèmes de consommation de drogue et d’alcool pendant près d’une décennie, le boxeur néo-brunswickois était sobre depuis 24 mois, motivé par l’espoir de ressusciter une carrière de boxeur qui avait fait de lui un faire-valoir.

Son entraîneur François Duguay, qui lui avait longtemps conseillé la retraite, refusant de monter dans son coin pour plusieurs combats, avait cette fois accepté de l’accompagner, voyant tous les efforts qu’il avait faits pour redresser sa vie.

Après neuf rounds, Whittom menait au pointage contre le Saskatchewanais Gary Kopas. À trois minutes d’un premier titre canadien, à 38 ans. Le destin en a voulu autrement. Mis K.-O. avec 30 secondes à faire au combat, David Whittom a été plongé le soir même dans un coma artificiel, à l’hôpital de Frédéricton, à la suite d’une hémorragie cérébrale. Dix mois plus tard, il était mort.

Pour Martel-Bahoéli, mis K.-O. un an plus tôt par Adam Braidwood, le décès de celui qu’il avait connu à 17 ans au club Le Cogneur est survenu à son moment le plus bas.

J’ai fait une commotion cérébrale contre Braidwood, dont j’ai senti les effets pendant un an et demi. C’était épouvantable. J’ai failli perdre mon emploi au centre jeunesse. Je m’endormais partout, y compris en travaillant, relate-t-il.

Avoir eu des patrons qui me connaissaient moins, j’aurais perdu ma job et, à ce moment-là, je commençais à me tenir avec du monde qui n’étaient pas tout le temps recommandable.

Photo de trois jeunes hommes, regardant la caméra et montrant leur poing. Ils sont vêtus de survêtements de sport.
Éric Martel-Bahoéli (à gauche) a rencontré David Whittom (à droite) au club de boxe Le Cogneur, à l'âge de 17 ans. Photo : Gracieuseté : Éric Martel-Bahoéli

Mais la mort de son grand ami, au pire moment, l’a aussi sauvé, estime aujourd’hui Éric Martel-Bahoéli.

C’est lui qui est parti, mais ça aurait pu être moi aussi qui fasse le combat de trop. Si David remportait ce combat-là, c’est sûr que je n’aurais pas arrêté. Là, François Duguay et d’autres m’ont dit : "Éric, c’est assez, tu ne peux plus te battre".

Cela ne s’est pas fait du jour au lendemain. Martel-Bahoéli consommait encore beaucoup. En 2018, un huissier est venu frapper à sa porte. Trop endetté, il a été poursuivi par sa banque.

La même année, il est revenu sur sa décision de prendre sa retraite pour un énième dernier combat à Québec. Un combat facile contre un adversaire mexicain qui n’était pas du même calibre.

Je n’avais plus une cenne. J’ai perdu la tête. J’ai fait un dernier combat qui, je pensais, allait m’aider, mais ça ne m’a pas aidé du tout.

Une citation de :Éric Martel-Bahoéli

Pour faire un peu d’argent, Martel-Bahoéli a recommencé à chausser les patins comme dur à cuire au hockey senior. À se battre à poings nus sur la glace.

Mais quelque part à travers tout cela, le poids lourd a fini par comprendre qu’il y aurait toujours un dernier combat sur la table. Que seul lui pouvait décider de commencer quelque chose de nouveau.

Peut-être était-ce sur la route entre Québec et Frédéricton, avec François Duguay, pour visiter une dernière fois Whittom sur son lit d’hôpital? Peut-être était-ce en s’assoyant avec sa mère qui ne reconnaissait plus le Éric qu’elle avait élevé?

L’ex-boxeur peine à identifier un moment d’illumination. Outre celui du 1er juillet 2019, où il a choisi la sobriété, et celui plus abstrait, dans l’année qui a suivi, où il est tombé en amour avec la course.

Éric Martel-Bohéli court sur un chemin de terre qui traverse un verger de l'île d'Orléans.
Image : Éric Martel-Bohéli court sur un chemin de terre qui traverse un verger de l'île d'Orléans.
Photo: Éric Martel-Bahoéli court sur un chemin de terre qui traverse un verger de l'île d'Orléans.  Crédit: Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

La ligne d’arrivée

Les fruits sont mûrs dans les vergers de mon pays / Ça signifie l'heure est venue si t'as compris, conclut Félix Leclerc dans sa classique Le Tour de l’île.

En enlaçant ses proches à la ligne d’arrivée, le 28 août, après 67 kilomètres, Éric Martel-Bahoéli s’est senti soulagé. Il venait de mettre sa vie d’avant définitivement derrière lui. C’est comme si ça validait tout. Ma préparation, ma sobriété, ma façon d’agir avec les gens. Là, j’ai pu me dire : "Éric, tu fais bien les choses et tu récoltes ce que tu sèmes".

Il n’y a pas eu de grande célébration, de soirée arrosée. Simplement un souper tranquille avec sa copine et ses proches.

Ma mère a retrouvé son fils à 40 ans. J’ai les gens que je veux autour de moi. Mes problèmes financiers sont réglés. Je pourrais avoir un prêt à la banque pour m'acheter une maison. Pour moi, ça n’a pas de prix.

Marel-Bahoéli pose pour la caméra, souriant. On aperçoit des arbres et le fleuve en arrière-plan.
Éric Martel-Bahoéli pose pour la caméra à Sainte-Pétronille.Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Il n’a plus aucune envie de remonter dans un ring, assure-t-il. La même journée où il a couru son ultramarathon, la jeune boxeuse mexicaine Jeanette Zacarias Zapata se faisait passer un K.-O. fatal sur le ring, à Montréal.

Comme boxeur, les gens nous voient comme des gros tough qui donnent des volées, mais on n’est pas juste ça. Je sais m’exprimer. J’ai été à l’université. Je travaille au centre jeunesse. J’ai autre chose à donner que la boxe.

Mais je suis quelqu’un d’intense. J’ai besoin d’objectifs, ajoute-t-il. C’est ce que courir lui procure. Il se voit faire d'autres courses de fond à des fins caritatives. Un triathlon, peut-être.

Je ne savais pas que c’était aussi fort que ça, courir, mais maintenant ça me prend ça dans ma vie.

Une citation de :Éric Martel-Bahoéli

Martel-Bahoéli dit avoir retrouvé sa mémoire d’antan. Il ne ressent finalement plus les effets de ses multiples commotions cérébrales. Elles reviendront peut-être le hanter plus tard, mais il fait tout en son possible pour que ce ne soit pas le cas.

Quelques jours après son premier ultramarathon, ressassant ses années sombres assis sur une table à pique-nique devant le centre jeunesse où il a récemment obtenu un poste permanent, l’ex-boxeur était en paix.

Après 67 kilomètres, le constat était toujours le même : Plus je cours, plus je suis heureux.

*Photo d'entête du chapitre « Le mur » : Michele Grenier Photo

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