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Image : Deux Autochtones sont assis sur des marches dans le centre-ville de Kenora.

Texte et Photos : Marc Godbout

Le vote des Autochtones pourrait influencer les résultats électoraux dans plusieurs régions du pays. Sur la longue route de la réconciliation, voici une perspective électorale dans une circonscription où un électeur sur deux est issu des Premières Nations.

Dean s'accroche à la vie, même s’il reste hanté par les cauchemars du passé.

Pour y arriver, il traîne un jeu d’échecs dans son sac à dos. Il joue partout où il peut. Ça me tient l’esprit occupé et me permet de survivre. On m’a volé cinq ans de mon enfance.

Cet Autochtone urbain est un survivant d’un des six pensionnats que comptait la région qui entoure la ville de Kenora.

Dean tient une pièce de jeu dans la main.
Dean, 54 ans, joue une partie d’échecs dans un parc de la ville de Kenora, en Ontario.Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Encore aujourd’hui, Kenora est un rappel cinglant de l’impact de ces écoles résidentielles.

Cette circonscription dans le Nord-Ouest de l'Ontario qui porte le même nom que la ville compte le plus grand nombre d’anciens pensionnaires autochtones par habitant.

Je crois que les gens comme moi n’ont pas le temps de se préoccuper des élections. Ils essaient de trouver un toit ou encore de quoi manger.

Dean avoue ne pas se souvenir de la dernière fois qu'il a voté lors d’une élection fédérale.

Le seul bâtiment encore debout de l'ancien pensionnat indien Cecilia Jeffrey.
Le seul bâtiment encore debout du pensionnat indien Cecilia Jeffrey où Dean a passé cinq ans de son enfance. Dans cette école de l’Église presbytérienne ouverte jusqu’en 1976, les enfants autochtones étaient notamment les cobayes d'expérimentations alimentaires approuvés par le gouvernement fédéral. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Si Kenora est la plus grande circonscription de l'Ontario en superficie, elle est aussi la moins populeuse. Mais elle a cette particularité : près d’un électeur sur deux est Autochtone.

À lui seul, ce comté dénombre pas moins de 28 réserves.

Près de six ans après le retour des libéraux au pouvoir et le début du long chemin vers la réconciliation, quel est le niveau de motivation de cet électorat?

Une jeune fille avec ses chiens.
Une jeune fille regarde deux bouteilles d’eau déposées sur la galerie d’une maison de la réserve Shoal Lake 40. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Des 31 communautés toujours sans eau potable au pays, plus de la moitié se trouvent dans cette circonscription.

Même si la modernisation des systèmes d'approvisionnement est en cours dans plusieurs de ces réserves, les bouteilles d’eau restent pour l’instant leur principale source.

Les libéraux avaient promis en 2015 que tous les avis d'ébullition d'eau seraient levés d’ici le 31 mars 2021. Mais le gouvernement avait dû admettre en décembre que cette cible ne serait pas atteinte.

Des tuyaux rouillés.
L’intérieur d’une vieille station de pompage dans une réserve autochtone du nord-ouest de l’Ontario. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Voilà maintenant plus de 23 ans que la réserve de Shoal Lake 40 n’a pas goûté à l’eau du robinet. Mais ce n’est plus qu’une question de semaines avant que la nouvelle station de traitement des eaux n’entre en opération.

Même si les choses ont tardé et ne sont pas parfaites, je dois admettre que le gouvernement en place a fait des choses pour nous. Je crois qu’il mérite mon vote, considère Gerald Redsky, qui vit dans la réserve située tout près de la frontière du Manitoba.

Monique Mandamin près d'un lac.
Monique Mandamin de la réserve Shoal Lake 40 indique où se trouve la nouvelle station de traitement des eaux. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Mais dans la même réserve, Monique Mandamin est moins élogieuse.

Si le leadership autochtone dans plusieurs régions du pays semble encouragé par les investissements d’Ottawa, la frustration et le mécontentement n'ont pas pour autant disparu au sein des communautés.

Il n’y a pas de quoi célébrer. Nous attendons de l’eau potable depuis 1998, tient à rappeler Monique Mandamin. Cette jeune mère de famille de 36 ans ne prévoyait pas aller voter, jusqu’à ce qu’elle apprenne l’entrée dans la course d’une candidate autochtone.

Elle s’appelle Janine Seymour, une jeune avocate anishnabe. Les gens voteront pour qui je suis. Je représente qui nous sommes, notre façon d’être. C’est important.

La candidate a choisi de se présenter sous la bannière néo-démocrate, même si le NPD n’a réussi à décrocher un siège dans cette région du pays qu’une seule fois en plus d’un siècle.

Si Kenora a toujours été parmi les circonscriptions fédérales comptant une des plus fortes proportions d’Autochtones, elle n’a jamais élu un seul député issu des Premières Nations.

Portrait de Janine Seymor.
La candidate néo-démocrate Janine Seymor, dans le centre-ville de Kenora. Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Je ne vis pas dans la peur, je suis là pour défendre une identité et des valeurs même si je sais que le plus grand défi est de mobiliser ces électeurs. Ils commencent à peine à réaliser le poids de leur vote.

Une citation de :Janine Seymour, candidate néo-démocrate

En 2015 et 2019, l’Assemblée des Premières Nations avait identifié au moins une cinquantaine de circonscriptions, comme celle de Kenora, qui pourraient basculer advenant une forte présence des électeurs autochtones le jour du scrutin.

Un sans-abri dort dans un stationnement en gravier près du centre-ville de Kenora.
Un sans-abri dort dans un stationnement près du centre-ville de Kenora.Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Entre désillusion et espoir, la progression du vote autochtone va-t-elle se concrétiser le 20 septembre?

La réconciliation? Qu'est-ce que c'est?, demande Dean en terminant une autre partie d’échecs. Pour lui, ça commence par combler des besoins de base, se loger, se nourrir et se vêtir. Il rappelle que « presque chaque personne sans-abri a été affectée par les pensionnats. »

En l’espace de quatre ans, la liste d’attente pour un logement social a plus que quadruplé dans cette région.

Un panneau de nom de rue.
Une affiche de la rue Colonisation à Fort Frances, dans la circonscription de Kenora.Photo : Radio-Canada / Marc Godbout

Loin d’Ottawa, les conséquences des pensionnats, du racisme et de la colonisation restent en toile de fond ici. Tout devient épuisant, explique Dean.

Un exemple : il aura fallu des mois de débats pour renommer des rues à la mémoire du passé colonial. À Fort Frances, une ville située dans le sud de la circonscription, c’est par une faible marge d'une voix que le conseil municipal vient d'accepter de faire disparaître le nom Colonization des panneaux d'une artère.

Et juste avant de ranger son échiquier, Dean avec son air moqueur conclut avec cette réflexion : Si vous étiez à ma place, vous iriez voter?

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