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Image : Les événements du 11 Septembre ont bousculé l'ordre mondial.

Texte : François Brousseau Illustrations : Sophie Leclerc

La foudroyante prise de pouvoir par les talibans, à Kaboul, vingt ans presque exactement après le 11 septembre 2001 (et la chute de leur premier régime qui avait rapidement suivi, avec l’intervention américaine en Afghanistan), offre aux journalistes et historiens friands d’anniversaires un cadre presque trop rond, trop parfait… même si le sujet dont il est question est largement une tragédie et l’histoire d’un échec.

Dans les minutes et les heures qui avaient suivi les attentats de New York et de Washington, une expression était sur toutes les lèvres : Le monde ne sera jamais plus pareil. Vingt ans plus tard, le monde a changé, mais comment? Jusqu’à quel point? Le retour des talibans signifie-t-il un retour au statu quo ante?

L’Afghanistan boucle la boucle. C’est là que ce drame de vingt ans, qui résume un XXIe siècle encore jeune, commence et se termine.

C’est dans ce pays enclavé – a priori périphérique dans les affaires du monde, mais où les empires britannique et soviétique avaient connu, aux XIXe et XXe siècles, des défaites cinglantes – que, selon l’armée et les services de renseignement américains, qui en acquièrent très vite la conviction, les attentats du 11 Septembre avaient été planifiés (99 % des spécialistes et des historiens sont d’accord). Et ce, même si la majorité des terroristes de terrain, dans les quatre avions détournés, étaient plutôt saoudiens ou égyptiens.

Durant ces journées de choc et d’angoisse – mais aussi de joie mauvaise chez certains anti-américains – deux noms s’imposent, qui jusqu’alors n’étaient connus que des spécialistes en terrorisme ou des connaisseurs de l’Asie centrale : Al-Qaïda et les talibans.

Deux groupes distincts, mais similaires par leur origine : les mêmes tribus montagneuses de la région frontalière afghano-pakistanaise, alliées sur le terrain, appartenant à une même branche fondamentaliste de l’islam.

La première (Al-Qaïda) promeut la lutte armée internationale au nom d’Allah; l’autre (les talibans) forme une guérilla nationaliste, menée par des étudiants en religion, qui a pris le pouvoir dans un pays et le soumet à une dictature inspirée d’une interprétation rétrograde de l’islam.

Ajoutons au tableau un chef de l’ombre d’origine yéménite, Oussama ben Laden, le fugitif fantomatique qui devient immédiatement en Occident, et pour la décennie qui suivra, l’ennemi public numéro un.

Ils donneront le ton aux années qui vont suivre dans plusieurs régions du monde, feront beaucoup de petits à l’international et changeront la politique intérieure de nombreux pays occidentaux, et la géopolitique mondiale.

Une illustration de missiles qui tombent du ciel vers l'Afghanistan.
Image : Une illustration de missiles qui tombent du ciel vers l'Afghanistan.
Photo: La réponse occidentale aux attentats de New York.  Crédit: Radio-Canada / Sophie Leclerc

Une réaction foudroyante : l’intervention américaine en Afghanistan

Les attaques du 11 Septembre provoquent le ralliement spontané, autour des États-Unis, d’un grand nombre de pays, et pas seulement en Occident : la Russie, par exemple, qui combat des guérillas islamistes naissantes à sa périphérie, soutient pleinement Washington, dans un premier temps, et facilite les déploiements américains dans la région. Le président Vladimir Poutine, pour l’instant, poursuit la ligne de coopération avec l’Occident qui avait été celle de son prédécesseur Boris Eltsine pendant dix ans. Ça ne durera pas.

Les États-Unis mettent sur pied une coalition dont le but est de renverser le régime des talibans à Kaboul, dirigé par le mollah Omar, coupable d’avoir hébergé depuis 1998 l’organisation Al-Qaïda de Ben Laden, et qui a refusé, dans les jours suivant le 11 Septembre, d’appréhender Ben Laden pour le rendre aux autorités américaines.

Si le mot échec résume bien les évaluations globales de cette aventure de 20 ans, après le retrait en catastrophe des derniers Américains le 30 août 2021, on ne peut pas en dire autant de l’épisode-éclair qui avait ouvert cette période, qu’on peut au contraire qualifier de succès foudroyant.

En s’appuyant au sol sur des tribus hostiles aux talibans, surtout situées au nord (tadjiks, ouzbeks, hazaras chiites de langue persane) et regroupées pour l’occasion dans une rare unité, l’aviation américaine chasse en quelques semaines le régime du mollah Omar, qui, comme son allié Oussama ben Laden, disparaît vite dans les montagnes frontalières du Pakistan.

De plus, cette première phase de l’intervention en Afghanistan est marquée par une brève clarté morale qui s’estompera au fil du temps, avec les bavures, la corruption, l’enlisement de la lutte antiguérilla, l’échec de la construction d’un nouvel État stable, devenus si évidents ces dernières années, et qui rendaient sans doute inéluctable l’effondrement d’août 2021.

Les attentats du 11 Septembre représentaient un affrontement clair entre la démocratie libérale, représentée par les États-Unis et leurs alliés, et les forces de la réaction anti-occidentale dans sa version la plus violente et la plus rétrograde (islamisme radical et fondamentaliste, dont les talibans venaient de donner l’illustration durant les cinq années précédentes, en interdisant le travail aux femmes, les études aux filles, en imposant des châtiments corporels, et les exécutions publiques, etc.).

De plus, l’identification (en termes de géographie et d’organisation) de la source des attentats était claire, voire indiscutable (Al-Qaïda, talibans, Afghanistan), les théories alternatives accusant les services secrets américains et israéliens ne convainquant que quelques illuminés.

Bien entendu, les éléments yéménites (la nationalité de Ben Laden) et saoudiens (la majorité des terroristes employés dans les quatre avions) dans la genèse de ce mouvement terroriste et de ces attentats ont été commodément mis de côté à l’automne 2001, et ce n’était pas totalement innocent. Mais pour l’instant, on ne se trompait pas en allant frapper en Afghanistan, aux applaudissements d’une bonne partie du monde.

C’est par la suite que les erreurs commenceront et s’accumuleront.

Une illustration d'un poing porté au ciel dans lequel des armes sont mises en valeur.
Image : Une illustration d'un poing porté au ciel dans lequel des armes sont mises en valeur.
Photo: Les mouvements radicaux ont pris de l'ampleur dans le monde au cours des 20 dernières années.  Crédit: Radio-Canada / Sophie Leclerc

Terrorisme sous toutes les latitudes et réaction sécuritaire

Le 11 Septembre inaugure une période où le thème du terrorisme international, surtout inspiré par l’islam radical, et celui de la sécurité intérieure des pays visés ou menacés par ce terrorisme vont devenir obsessionnels.

Avec des taux d’approbation dépassant les 80 %, voire 90 %, envers la présidence, les États-Unis de George W. Bush – suivis quelques années plus tard par des pays comme la France et le Royaume-Uni – vont faire voter, à la suite du 11 Septembre, des lois strictes sur la sécurité intérieure, la surveillance des individus, les pouvoirs extraordinaires de la police et des tribunaux, et autres états d’exception qui parfois deviennent permanents.

Sans oublier la prison de Guantanamo, dans l’île de Cuba, exemple extrême d’une (prétendue) justice extraterritoriale teintée d’arbitraire, inspirée par la peur et le désir de vengeance, où se commettront de révoltantes erreurs sur la personne.

De l’autre côté, dans la foulée du 11 Septembre, le djihad international, non seulement comme fantasme terrifiant et prétexte au durcissement des États, mais aussi comme réalité sanglante, prend forme.

Les attentats d’envergure de New York et Washington en 2001 seront suivis par ceux de Bali en 2002, de Casablanca en 2003, de Madrid en 2004 et de Londres en 2005. En différents lieux – Amérique du Nord, Asie du Sud, Europe, Maghreb – s’insinue, avec cette nouvelle ère du djihad , un parfum de guerre diffuse, de choc des civilisations

Les groupes auteurs de ces violences aveugles et meurtrières ne sont pas étroitement liés par des chaînes de commandement. Mais ils le sont par une idéologie et la revendication d’un label qui transcende les divisions nationales et aspire à une sorte de révolution mondiale, un fantasme nommé califat.

L’islamisme devient une idéologie à prétention universelle, prenant la place du communisme né un siècle plus tôt.

Le terrorisme n’a pourtant pas pris naissance en 2001. Sans parler de ses deux grandes guerres qui ont tué des dizaines de millions de civils, sans parler des auto-massacres nationaux perpétrés par des tyrans comme Staline et Mao, ou encore par les Khmers rouges au Cambodge, le XXe siècle a été parsemé d’attentats parfois très sanglants et de campagnes terroristes soutenues.

Les juifs en Palestine mandataire (avant 1948) sous mandat britannique, les Palestiniens plus tard, et les Nord-Irlandais républicains ont tué pour leurs causes, y compris des civils innocents. Dans le dernier quart du XXe siècle, les Tigres de l’Eelam tamoul du Sri Lanka vont inventer l’attentat-suicide à la ceinture d’explosifs : une méthode atroce qui fera hélas beaucoup d’adeptes.

Mais ces terrorismes opéraient, en règle générale, dans un cadre strictement national et représentaient le bras sanglant de mouvements et de causes singulières, sans prétention universelle.

Dans un monde qui change sous l’effet d’un terrorisme hypermédiatisé, mondialisé, avec l’instantanéité des nouvelles, la donne change sous l’onde de choc, le coup de souffle du 11 Septembre, événement universel.

Mais la façon d’y répondre n’est pas unique, et la pagaille va vite s’installer.

Une illustration d'une botte d'un militaire qui marche sur un tank irakien.
Image : Une illustration d'une botte d'un militaire qui marche sur un tank irakien.
Photo: Les États-Unis n'ont pas reçu tout l'appui souhaité pour leur intervention en Irak.  Crédit: Radio-Canada / Sophie Leclerc

Après l'intervention initiale en Afghanistan, l'unité occidentale se fragmente

L’intervention de l’automne 2001 en Afghanistan ne suscite pas trop de critiques; en Occident elle est même applaudie. On y voit généralement une réplique moralement justifiée et correctement ciblée. Et ce, même si cette intervention va bientôt, après des élections pleines d’espoir en 2004 et 2005 (car au début, les Afghans veulent y croire, à cette reconstruction!), s’enliser dans une vaste entreprise multinationale de nation-building, incertaine et coûteuse.

Mais ce qui va défaire la belle unité de l’automne 2001, c’est l’obsession du gouvernement de George Bush, dirigé en sous-main par le vice-président Dick Cheney, de s’en prendre à un autre adversaire qui, lui, n’a rien à voir avec le 11 Septembre et le djihad international : Saddam Hussein, le président-dictateur d’Irak.

On va inventer, à compter de 2002, une histoire d’armes de destruction massive (que posséderait l’Irak) et lancer une des plus grandes opérations de désinformation jamais menées par un État démocratique.

Fin 2002, début 2003, même des publications réputées indépendantes, intelligentes et généralement critiques comme The New York Times et The Economist appuient par leurs choix de reportages, par leurs analyses et éditoriaux la campagne en faveur de l’invasion de l’Irak.

Mais cette fois, des pays comme la France, l’Allemagne, le Canada – au contraire du Royaume-Uni, de l’Espagne ou du Portugal – vont résister aux sirènes américaines et ne s’enrôleront pas derrière Bush et Cheney, comme ils l'ont fait en Afghanistan. Début 2003, des débats historiques au Conseil de sécurité opposent Paris à Washington.

Née dans la discorde mondiale et la désinformation, l’invasion de l’Irak va elle aussi, après de foudroyantes victoires tactiques au début (prise de Bagdad en quelques jours), mener à un enlisement américain.

En Irak, l’invention de l’État islamique...

Cette invasion va aussi donner naissance à une nouvelle branche moderne du djihadisme mondial, qui naît dans la résistance des ultras sunnites à l’invasion américaine.

Ce groupe armé va d’abord s’appeler État islamique en Irak et au Levant, devenant vite État islamique (ou groupe EI pour les médias occidentaux). Ainsi est lancée une carrière mondiale, dans la foulée de son prédécesseur et désormais rival Al-Qaïda.

Al-Qaïda va pendant ce temps connaître une sorte d’éclipse, après l’assassinat d’Oussama ben Laden par un commando spécial des États-Unis au Pakistan, en mai 2011.

Justement, le printemps arabe de 2011 commence en Tunisie et en Égypte, puis fait bientôt des adeptes au Yémen et en Syrie.

Le groupe EI, né dans l’Irak ensanglanté des années 2007-2010, va trouver un nouvel élan dans ce pays voisin, meurtri par le régime sanguinaire de Damas qui ne cède pas un pouce sauf aux islamistes qu’il laisse habilement filer pour les instrumentaliser et se poser ensuite en recours.

La Syrie, ou comment une révolution démocratique a été confisquée par les islamistes sauvant finalement la mise au dictateur, avec l’appui de quelques amis étrangers (Russie, Iran).

On assistera bientôt à la victoire de l’EI en Irak puis en Syrie, où – un peu à la manière des talibans, mais en plus sanglant – le groupe impose à quelques villes (Mossoul, Raqqa) un régime moyenâgeux et sadique se réclamant d’Allah.

... sur tous les continents (ou presque)

En 2014, on y est donc : un califat réel mais fragile, qui tombera vers 2016-2017 sous les coups de boutoir des combattants kurdes (très actifs en Syrie, aidés par les avions américains). Et en Europe, ce seront alors des attentats à répétition (en 2015 et 2016, à Paris et à Bruxelles). Là, dans certains cas, les enquêteurs vont révéler une véritable chaîne de commandement remontant à Raqqa, en Syrie, et passant par Molenbeek, une banlieue islamisée de Bruxelles.

Avec les attentats de Paris et de Bruxelles (dont le vendredi noir du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis : 130 tués, 100 blessés graves, sans compter 7 terroristes), le djihad international devient une réalité et pas seulement un vague label invoqué par des terroristes locaux isolés, aux frustrations et motifs divers.

Al-Qaïda et, plus encore, l'État islamique, maisons-mères dotées de multiples branches durables ou éphémères, parrainent alors la diffusion, l’installation et la consécration d’un nouveau terrorisme mondialisé. Avec des méthodes, des cibles, des slogans et idéologies qui se recoupent, se rejoignent.

Le fil qui relie ces mouvements, leurs branches et sous-branches, sera plus ou moins ténu selon les cas, mais il existe.

Durant ces mêmes années, en Afrique, du Sahel (nord-ouest) à la Somalie (nord-est), en passant par le Nigeria et jusqu’au Mozambique; en Asie du Sud (Philippines et Indonésie, où l’islamisme violent vient se greffer à des séparatismes locaux); et dans certains quartiers de villes européennes, un mouvement a pris forme, malgré des contours flous et variables.

L’armée américaine a affronté ces mouvements en Irak et en Afghanistan depuis 2001; l’armée française fait de même depuis 2013 au Mali et dans les pays du Sahel. Toujours avec des résultats plus que mitigés. Des victoires tactiques souvent réelles, voire brillantes, contre les guérillas sont suivies presque systématiquement d’un enlisement stratégique.

Comme les talibans, les djihadistes du monde peuvent alors se dire : Patience, nous avons le temps pour nous!

Une statue avec un collant sur la bouche.
Image : Une statue avec un collant sur la bouche.
Photo: La démocratie a été secouée dans plusieurs régions du monde après les attentats du 11 septembre 2001.  Crédit: Radio-Canada / Sophie Leclerc

Droites populistes, division des sociétés et démocratie remise en cause

Cette nébuleuse mondiale est donc un développement capital des deux dernières décennies et une conséquence – directe ou indirecte – du 11 Septembre.

L’héritage du 11 Septembre, c’est cette mondialisation du djihadisme, mais c’est aussi un monde occidental désemparé qui, face à des phénomènes comme la montée de l’insécurité et la fragmentation des sociétés, avec des banlieues qui échappent au contrôle social (phénomène appelé séparatisme en France, les fameuses zones de non-droit), répond de manières diverses.

Des États-Unis à la France, en passant par le Royaume-Uni, la surenchère sécuritaire des États est un fait. Comme l’intervention armée dans plusieurs pays d’Afrique et d’Asie, soupçonnés (souvent à bon droit) d’être la source géographique des activités terroristes.

Politiquement, les vingt dernières années en Europe correspondent, dans plusieurs pays, à une montée des populismes et des nationalismes de droite. Cette montée a plusieurs causes. Les migrations massives, notamment.

Fin 2015 en Allemagne, par exemple, l’ouverture des frontières à plus d’un million de migrants – la chancelière Angela Merkel qui lance son fameux Wir Schaffen Das! (Nous pouvons le faire!) – est saluée à gauche comme un acte courageux et humaniste. Mais un parti d’extrême droite jusqu’alors insignifiant, Alternative für Deutschland, y trouve un tremplin qui le fera bondir jusqu’à 13 % des suffrages aux élections législatives fédérales de 2017, et bien davantage dans certains länder (États fédérés).

Les années 2010 sont aussi celles d’une recrudescence des migrations de populations du sud vers un nord idéalisé, liées ou non aux guerres et aux équipées occidentales – Afghanistan, Irak, Mali, Libye. Des migrations ponctuées d’innombrables épisodes tragiques : en Méditerranée, dans les Balkans, en mer Égée, des milliers de migrants irréguliers, hommes, femmes et enfants, trouvent la mort chaque année.

Ces épisodes, de plus en plus médiatisés depuis 2001, interpellent les consciences, mais braquent aussi une partie des opinions publiques occidentales, qui répondent dans les urnes : Non!

À bon droit, les Grecs et les Italiens, laissés seuls au front face aux mers du sud, demandent aux autres Européens : Mais pourquoi c’est nous qui prenons tout? (Une simple carte géographique peut donner la réponse!)

Les Allemands – mais aussi les Autrichiens et les Suédois – ont certes fait leur part pendant un moment. Mais même là-bas, les écoutilles se sont refermées peu à peu.

En Afghanistan, la boucle de vingt ans est bouclée. Reculer pour mieux rebondir?

La leçon de ces vingt années, qui commencent le 11 Septembre et se terminent en Afghanistan? Joe Biden a tenté de la tirer dans son discours du 31 août, au lendemain de la piteuse sortie américaine : Nous devons renoncer à tenter de changer le monde et à intervenir là où nous n’avons pas d’intérêts vitaux.

Le retrait d’Afghanistan, cette équipée qui a saigné les États-Unis à raison de 50 milliards de dollars par an, était la condition sine qua non, selon lui, d’un éventuel rebond.

L’humeur politique de 2021 est chagrine et pessimiste en Occident. La Chine, voisine jusqu’alors bien discrète de l’Afghanistan, géant qui se dresse désormais comme rival direct de l’Amérique , va-t-elle profiter de cette déconfiture américaine à ses portes? Ou va-t-elle à son tour mettre le doigt dans l’engrenage afghan?

La petite chanson du déclin inéluctable de l’Occident – et en particulier celui des États-Unis – est sur beaucoup de lèvres aujourd’hui. Le modèle naguère hégémonique ne fait plus recette. La démocratie doute d’elle-même, elle est minée de l’intérieur. Les maladresses et l’arrogance des grandes missions de l’Occident, pour refaire le monde à son image, des équipées démocratiques post-impériales, font boomerang.

Pourtant, même ce supposé échec total en Afghanistan ne doit-il pas être relativisé, lorsqu’on regarde par exemple les indicateurs de la Banque mondiale, de l’OMS, de l’UNICEF et de l’UNESCO sur ce pays?

Accès à l’eau potable : 25 % en 2001, presque 50 % en 2021. Accès à l’électricité : 6,3 % en 2001, 84 % en 2021. Téléphone : 2 millions de lignes en 2001, 40 millions en 2021. Scolarisation des filles : 0 % en 2001, 83 % en 2021. Participation des femmes au marché du travail : 22 % en 2021. La diphtérie, la diarrhée, la rubéole, le choléra : éradiqués ou en net recul. Là où il n’y avait que des routes de terre, des milliers de kilomètres de routes pavées ont surgi depuis vingt ans, dont une autoroute circulaire reliant les grandes villes (il est vrai abîmée ensuite par les ultimes sabotages et affrontements guerriers).

Le passage des Occidentaux n’a pas laissé que le souvenir des horribles bavures – au demeurant réelles – de leurs armées, ou de l’échec monumental à former un État qui tienne ou des forces de l’ordre aptes à se défendre.

Ce passage – tragique, mais pas seulement – de vingt ans a transformé la société afghane comme il a transformé l’Occident et le monde. Dans les grandes villes vit désormais plus du quart de la population : une population largement hostile à l’intégrisme islamiste.

Vingt ans après le 11 Septembre, il y a dans ce nouveau face-à-face afghan un reflet du face-à-face mondial entre l’intégrisme et une autre façon de vivre en société, disons plus laïque. Certaines leçons – la fenêtre sur le monde qui se referme aujourd’hui pour les jeunes Afghans et Afghanes; la claque humiliante pour les Occidentaux – ne seront peut-être pas perdues pour toujours.

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