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Image : Thomas-Louis Lavallée est appuyé sur une clôture de bois, souriant.

Texte et photographies originales Ariane Labrèche

Tout s’est écroulé un lundi de mars, sous le ciel morne de l’hiver. À 16 ans, Thomas-Louis Lavallée a vu son patrimoine partir en fumée : son père s’est enlevé la vie et un violent incendie a ravagé l’étable de la ferme familiale.

Depuis, le jeune homme a dû naviguer le deuil et s’inventer une existence où, cinq ans plus tard, il cultive la terre et le bonheur avant tout.

Le visage de Denis Lavallée est la première chose que j’ai vue en me réveillant, par ce samedi nuageux de juillet.

Au fond de la petite pièce qui sert à la fois d’atelier et de chambre d’invité au sous-sol chez ma mère, à Drummondville, ma sœur Camille a installé un tableau en liège sur son bureau blanc. Dans le coin du haut, à gauche, est épinglé depuis cinq ans le signet plastifié qu’elle a rapporté des funérailles de Denis, en 2016.

Alors que je referme mon sac à dos, je lance un dernier regard vers les cheveux bruns en bataille et les grands yeux sombres de Denis, lui qui sur la photo est entouré d’une colombe et d’un coucher de soleil.

Je me demande comment il réagirait s’il savait qu’aujourd’hui, je m’en vais chez lui.

Pour atteindre la maison des Lavallée, j’ai dû enfiler un rang étroit à l’asphalte capricieux qui s’enfonce à travers des champs de maïs infinis. Seules les fleurs jaune vif d’une plantation de canola et les têtes caramel d’un carré de blé d’automne viennent interrompre la mainmise du vert foncé qui règne en maître dans ce coin du village de Saint-Guillaume, à la frontière du Centre-du-Québec et de la Montérégie.

Éliana et Ariane se parlent en souriant, alors que Thomas-Louis marche à leur gauche.
Thomas-Louis Lavallée, Éliana Lapierre et Ariane Lavallée sortent de la vieille grange qui abrite les coqs à chair. Photo : Ariane Labrèche

Passée l’allée entourée d’ormes matures, Thomas-Louis me fait faire le tour du propriétaire en compagnie de sa copine, Éliana Lapierre, de sa sœur, Ariane Lavallée, et de Moka et Matcha, deux petites chèvres qui nous suivent pas à pas.

Au-delà du grand garage au toit métallique rouge, du poulailler et de la grange centenaire, ce que je remarque surtout ici, c’est ce qui n’y est pas. Le vide où se dressait avant le cœur battant de la ferme, le joyau qui a occupé toute l’existence de Denis Lavallée, le père de Thomas-Louis et Ariane.

L’étable.

Un silo solitaire est  planté à gauche de image. Un garage de tôle, la maison familiale et la grande centenaire s'enfilent vers la droite. En avant-plan se trouve le champ de maïs.
Le lieu où se dressait auparavant l'étable de la ferme Lavanis, avant l'incendie du 7 mars 2016, est maintenant occupé par un champ de maïs.Photo : Ariane Labrèche

Quelques indices rappellent encore son existence, à commencer par un silo solitaire, faisant autrefois partie d’un ensemble de trois. À sa base, une plantation de maïs épouse la superficie qu’occupaient les murs du bâtiment en forme d’équerre, qui abritait alors environ 80 vaches laitières. Plus loin, la fosse à purin est désormais remplie d’eau, dans laquelle nagent une cane et ses canetons.

Mais tout ça – les vaches, les silos et l’étable – est parti en fumée le 7 mars 2016. Le jour de l’incendie. Le jour de la mort de Denis.

Ariane et Thomas-Louis sont assis dans les branches d'un grand arbre. À l'arrière-plan se dessine la maison familiale.
Image : Ariane et Thomas-Louis sont assis dans les branches d'un grand arbre. À l'arrière-plan se dessine la maison familiale.
Photo: Ariane Lavallée et son frère Thomas-Louis ont grandi sur le rang Saint-Prime, dans la maison familiale à Saint-Guillaume.   Crédit: Avec la permission d'Ariane Lavallée

Des racines profondes

Visiter la maison des Lavallée, pour moi, c’est comme rencontrer enfin quelqu’un dont on a entendu parler toute sa vie. Enfant, ma sœur Camille est devenue inséparable d’Ariane Lavallée, et j’ai grandi en entendant les récits de leurs folies et de leurs mauvais coups.

Aujourd’hui, je marche près d'Ariane alors que nos pas nous ramènent vers la demeure familiale, peinte d’une couleur oscillant entre le bleu poudre et le gris, avec un toit pentu orné de boiseries blanches aux allures de dentelle.

Alors que nous arrivons au pied du perron, Thomas-Louis soulève Matcha et Moka pour les ramener dans leur enclos de bois. Grand et athlétique, le jeune homme de 21 ans n’a aucune difficulté à transporter les animaux qui protestent, en vain. Ariane me fait remarquer un petit rectangle métallique qui sort de la première marche des escaliers : c’est là-dessus que son père, Denis, et son grand-père Florian Lavallée essuyaient leurs bottes en rentrant de l’étable.

La maison est pleine de ces petits artefacts qui trahissent son âge avancé. Comme le minuscule escalier caché derrière une cloison, qui court de l’ancienne cuisine transformée en salle de lavage jusqu’à la chambre principale à l’étage. Ou encore cette trappe grillagée au beau milieu du salon, qui donnait autrefois sur la fournaise, et qui aujourd’hui donne l’impression qu’on va tomber directement sur le plancher de la cave quand on passe au-dessus.

On dirait une maison hantée! , s’exclame Ariane de manière dramatique en poussant la porte menant au grenier. À mesure que mes yeux s’habituent à la faible lumière qui se faufile à travers la vieille fenêtre du deuxième étage, l’immense pièce se révèle être un fouillis historique incommensurable.

Éliana trouve le vieux chapeau de feutre de Louis Lavallée, l’ancêtre de Thomas-Louis et Ariane, qui trône au sommet d’une boîte défraîchie. Originaire de Berthierville, l’homme avait choisi de s’enraciner à Saint-Guillaume en 1882, à l’époque où un chemin de fer circulait au bout du rang. C’est lui qui a construit la maison où habitent encore des Lavallée, quatre générations plus tard.

Entre le vieux catéchisme de son arrière-grand-mère et un livre recensant les sculptures de bois de son grand-père Florian, Thomas-Louis déniche une boîte de photographies. Nous redescendons vers la cuisine dans un cortège de vieux albums, de revues agricoles effritées et du chapeau de feutre défoncé, la gorge brûlante de toute la poussière qui danse dans le grenier.

Thomas-Louis et Ariane étendent les clichés en noir et blanc sur la table de la salle à manger fraîchement repeinte. C’est une véritable courtepointe faite de tous les visages qui ont transité par la pièce où nous nous asseyons aujourd’hui.

Après Louis, c’est son fils Arthur qui a repris la ferme. Après ça, c’est son fils à lui, Florian, mon grand-père, qui a continué d’exploiter les vaches. Finalement, mon père, Denis, lui a racheté l’entreprise , raconte Thomas-Louis en passant une main dans ses courts cheveux châtains.

La porte d’entrée grince. En me retournant, j’aperçois Marie Lavallée, la sœur de Denis, avec son mari, Pierre. Elle est venue par hasard chercher des œufs frais. Alors qu’elle nous rejoint à table, je suis frappée par sa ressemblance avec Ariane : sous ses cheveux blancs éclatants, elle a les mêmes grands yeux ronds et un nez droit identique à celui de sa nièce.

On parlait de Denis , lui dis-je.

Un sourire teinté d’une pointe de tristesse illumine son visage.

J’étais très proche de lui.

Thomas-Louis est assis sur le genou de son père, Denis, qui tient sa fille Ariane par l'épaule.
Image : Thomas-Louis est assis sur le genou de son père, Denis, qui tient sa fille Ariane par l'épaule.
Photo: Denis Lavallée et ses deux enfants, Thomas-Louis et Ariane, au début des années 2000.   Crédit: Avec la permission d'Ariane Lavallée

Denis

Dans les années 1950, Florian Lavallée et Judith Lemaire étaient à la tête de la famille qui habitait la vieille maison. Si on grattait aujourd’hui la peinture blanche récemment appliquée par Thomas-Louis, on trouverait sur les murs la tapisserie fleurie aperçue en arrière-plan des photos de l’époque.

Le couple a eu sept enfants, répartis en deux fratries distinctes : Alain, Yvonne, Louis et Hélène ont vu le jour en quatre ans, suivis quelques années plus tard par Marie, Denis et Benoît.

Denis n’était pas naturellement destiné à reprendre la ferme. Artiste dans l’âme, il passait des heures à jouer de la batterie, accompagné par son frère Benoît à la basse.

Toute mon enfance a été ponctuée par le drum de Denis. Il en jouait tout le temps. Je me rappelle que mon père essayait d’écouter la télévision en bas… je ne sais pas comment ils ont fait pour endurer ça, dit Marie, provoquant les rires de Thomas-Louis et d’Ariane.

Denis, grand et avec les mêmes yeux bruns sérieux que son fils, se voyait devenir soudeur. Mais les années passant, aucun de ses six frères et sœurs ne manifestait d’intérêt pour reprendre la ferme.

C’est là que le poids de l’héritage familial s’est déposé, comme une chape, sur les épaules de Denis.

Il n’aimait pas trop l’école, alors il a décidé de rester pour aider son père, Florian. De fil en aiguille, c’est lui qui s’est retrouvé dans l’obligation, en quelque sorte, de prendre la relève, explique Thomas-Louis.

Tout le monde est parti. Denis est resté.

Au milieu des années 1980, Denis a racheté la ferme de son père, la rebaptisant Ferme Lavanis, une contraction de son nom de famille et de son prénom. Il s’est rapidement retrouvé au cœur du grand bouleversement qui secouait le monde agricole de l’époque : au début de cette décennie, le nombre de fermes a diminué de moitié au pays. Un article publié par le journal Le Soleil le 6 janvier 2003 indiquait même que si on comptait 13 415 producteurs laitiers au Québec en 1991, leur nombre était passé à seulement 9248 en 2001.

Des vaches mangent du foin dans l'étable.
L'étable de la ferme Lavanis, l'entreprise de Denis Lavallée, comptait à son apogée environ 80 vaches laitières.Photo : Avec la permission d'Ariane Lavallée

Mon père nous disait souvent qu’avant, il y avait pas mal plus de fermes dans le rang. À l’époque, il n’avait pas eu le choix : c’était grossir ou mourir. Mais ça venait avec une charge de travail énorme et beaucoup de pression, et mon père n’était pas outillé pour ça, croit Ariane.

Quelques années plus tard, son frère Alain est venu l’aider à temps plein sur la ferme, après avoir perdu son emploi d’ingénieur à Sorel. Malgré l’agrandissement, l’entreprise est restée résolument familiale. Ce sont les deux frères qui ont continué, ensemble, de porter la tradition.

Ils travaillaient tellement fort. Moi, je me rappelle des Noëls dans la maison où tout le monde était réuni, et pendant ce temps-là, Alain était dans l’étable, raconte Ariane.

En 2006, Denis et sa conjointe se sont séparés. Ariane et Thomas-Louis ont dû s’accoutumer à la garde partagée : une semaine à Drummondville, suivie d’une semaine à Saint-Guillaume. À cette époque, des propositions d’enseignement se sont présentées à Alain, mais il était inconcevable pour lui de partir alors que la famille de son petit frère s’était brisée.

Il est resté.

Les années ont défilé, et l’univers des deux hommes a été régi par les exigences du troupeau. Impossible de prendre congé : 80 vaches, comme autant d’enfants, demandent une présence constante. Il fallait faire le train matin et soir, sept jours sur sept, sans arrêt.

L’isolement est venu lentement, faisant son nid sans qu’on s’en rende compte. Avec la solitude, la dépression a elle aussi déployé ses tentacules dans la tête d’Alain et de Denis.

Mais ça, personne ne le savait. Deux frères comme deux coffres-forts. Fermés à clé.

Marie s’en est doutée la première. Denis est devenu hésitant. Il n’était pas capable de décider quoi semer; il trouvait que tout le monde était mieux que lui, que la terre du voisin était mieux faite… Il n’était plus capable de voir ce qu’il pouvait faire de bon, se souvient-elle.

À l’époque, Ariane et Thomas-Louis ont aussi compris qu’il y avait également deux Denis. Le verbomoteur, l’excentrique, l’homme vif et affectueux, l’artiste qui faisait ses foins au son des concertos brandebourgeois.

Celui qui rêvait à voix haute d’ouvrir un café décoré par les affiches des plus grandes étoiles de la chanson française, comme celles qui tapissaient sa cuisine. Celui qui n’avait aucun intérêt pour les quatre-roues et autres bébelles qui peuplent les cours arrière des maisons de rang, pour qui le plus grand des plaisirs était les matins ensoleillés, quand les murs de la maison vibraient au rythme de Charles Trenet et de Barbara.

Celui qui était un hôte exceptionnel, aussi. Ma sœur m’a parlé mille fois des fabuleux déjeuners de Denis, surtout de son café latté sans pareil. Le lait directement du pis de la vache!, s’exclame en riant Ariane, citant son père, quand je lui rappelle l’anecdote.

Mais il y avait aussi le Denis insaisissable. Perdu dans des pensées qui restaient prisonnières de sa tête. Trop timide pour jouer de la batterie devant ses enfants, qui l’entendaient taper sur les cymbales à l’étage au-dessus.

Parfois, une embrasure se creusait dans la façade de Denis. Il m’a déjà dit que ça le nourrissait beaucoup, les semaines où on était là. Que c’était dur quand on partait, se souvient Ariane.

Mais la porte se refermait aussitôt. Et les questions ne trouvaient souvent pas de réponses.

Des photos en noir et blanc d'enfants se tenant devant la maison familiale sont collées dans un album photo.
Image : Des photos en noir et blanc d'enfants se tenant devant la maison familiale sont collées dans un album photo.
Photo: La famille Lavallée habite la même maison depuis 1882.  Crédit: Ariane Labrèche

L'hiver le plus long

Une année, le printemps a emporté Florian.

À 91 ans, le patriarche de la famille Lavallée a rendu son dernier souffle alors que sortaient les premiers bourgeons, en mai 2015.

Depuis la fenêtre surplombant l’évier de la cuisine de la maison ancestrale, Thomas-Louis me pointe la maison où son grand-père a passé ses dernières années. Juste à côté, sur le rang Saint-Henri qui s’enfonce dans les terres, se trouve la maison au toit vert d’Alain.

Ici, la famille est toujours à portée de vue.

Denis, Alain et Florian prennent la pose dans un échafaudage de bois.
Denis Lavallée travaille sur la ferme en compagnie de son frère, Alain Lavallée, et de son père, Florian Lavallée.Photo : Avec la permission d'Ariane Lavallée

Cette année-là s’est écoulée comme toutes les autres, l’été se fondant dans la grisaille de novembre au rythme de la vie à la ferme. Ce n’est que lorsque les premiers flocons sont tombés que s’est esquissée la tempête.

Ariane se souvient bien de ce dimanche enneigé du 21 février 2016. Le genre de journée où les fenêtres ne renvoient qu’un horizon de blanc infini. Calée dans le divan du salon, elle écoutait La voix. Au même moment, son père et son frère ont réalisé que quelque chose clochait.

C’était l’heure du train et Alain n’était pas là.

Mettant leurs grosses bottes et leurs manteaux, père et fils ont remonté le rang de terre gelée jusqu’à la maison d’Alain. C’est là qu’ils ont trouvé la lettre.

Je revois encore mon père, silencieux, son verre de scotch à la main ce soir-là. Il était loin dans sa tête, dit Ariane.

Rapidement, Thomas-Louis et Denis se sont mis à parler de logistique. Avec le suicide d’Alain, Denis venait de perdre son seul employé, le responsable du troupeau, celui qui connaissait par cœur chacune des vaches de l’étable.

Reprendre toutes les connaissances et l’expertise d’Alain, c’était une montagne. On était en mode solutions. Il fallait trouver une façon de le remplacer, raconte Thomas-Louis. Le récit, si pragmatique, laisse pour moi un angle mort béant.

Je comprends. Mais avez-vous parlé aussi de cette perte-là, de comment Denis se sentait?

Thomas-Louis hésite, ses doigts tapotant la surface boisée de la table.

Il nous en a à peine parlé. On lui a demandé d’appeler au Cœur des familles agricoles, l’organisme de répit. Mais je pense qu’il l’a fait pour nous faire plaisir, avance-t-il.

Thomas-Louis a fini par passer toute la fin de ce mois de février loin des classes, occupé à aider son père dans le sauvetage de la ferme. Des entrevues d’embauche ont vite été planifiées; même le copain d’Ariane à l’époque, Olivier, est venu prêter main-forte.

Il reste que trouver la perle rare est tout un processus. Pour Denis, ça voulait dire dénicher un employé en qui il aurait assez confiance pour lui laisser l’étable entre les mains, la tête tranquille. Pour un homme habitué à travailler avec son frère depuis des décennies, ça aurait aussi signifié de revoir sa routine et ses méthodes de travail.

À travers ce tourbillon, mars est arrivé et Ariane devait partir.

Son avion en direction du Costa Rica, pour un travail de terrain marquant la fin de son passage au cégep, décollait le jour des funérailles d’Alain, le 5 mars 2016.

Mon père m’a dit que c’était correct, d’y aller quand même. Et après ça, il m’a dit qu’il m’aimait. Il ne me l’avait jamais dit. Après coup, j’ai eu beaucoup de remords en y repensant, dit Ariane, sa voix se brisant pour la première fois depuis mon arrivée.

Ariane se tient près d'une fenêtre éclairant faiblement le deuxième étage de la grange centenaire, ou traînent de vieilles fenêtres.
Ariane Lavallée a encore mille questions qu'elle aimerait pouvoir poser à son père, Denis.Photo : Ariane Labrèche

Pour Thomas-Louis, le lundi du 7 mars 2016 marquait le retour en classe, après la semaine de relâche. Ce jour-là, le jeune homme est allé à l’école pour la première fois depuis la mort d’Alain. Olivier, le copain d’Ariane, a lui aussi quitté la ferme familiale pour assister à ses cours.

Thomas-Louis se souvient que deux agriculteurs du rang sont venus offrir leur aide, tôt le matin. Denis les a renvoyés chez eux.

Pour la première fois depuis le 21 février, il était seul.

Mon père, là, pour aller me porter chez mon ex qui vivait à 7 minutes de chez nous, il se lavait et il se mettait propre. Il était fier de sa personne à ce point-là. Alors le fait de se faire aider, pour lui, c’était comme devenir une victime, dit Ariane.

L’appel est entré un peu avant midi.

L’ex-conjointe de Denis a contacté le 911, inquiète des propos qu’il venait de lui tenir au téléphone. Quand les policiers sont arrivés, c’était la confusion. Cherchant un agriculteur, ils sont plutôt tombés sur une étable en proie aux flammes. Des pompiers de Saint-Guillaume ont rapidement suivi, aidés par des collègues de Saint-Eugène-de-Grantham, de Saint-Marcel-de-Richelieu et de Saint-Bonaventure.

Mais il était trop tard. Il n’y avait rien à faire pour sauver le bâtiment. Les pompiers ont donc tout fait pour sauver quelques vaches et la maison bleue. La demeure ancestrale des Lavallée.

Thomas-Louis dînait à la cafétéria de l’école secondaire quand quelqu’un est venu le chercher. On l’a emmené chez sa mère : pas question qu’il soit témoin du brasier ce jour-là.

Quelques heures plus tard, alors que s’étaient finalement éteintes les dernières flammes, le corps de Denis a été retrouvé dans les décombres.

Coupée du monde dans une jungle du Costa Rica, Ariane n’avait aucune idée de la tragédie qui se déroulait ce jour-là. Par chance, Olivier, son copain, connaissait le mot de passe de son compte Facebook et s’est mis à supprimer frénétiquement les messages de condoléances qui s’accumulaient dans sa boîte de réception.

Le soir, Ariane a fini par se connecter à un appel FaceTime. Sur l’écran se découpaient les visages de sa mère, de son frère, de sa tante Marie et de son oncle Pierre. Le lendemain, elle a pris l’avion seule, tremblant comme une feuille, de San José à Montréal.

Le même jour, Thomas-Louis s’est rendu à la maison familiale. Les deux pieds sur le bord du cratère calciné entouré de neige, il a pris sa décision.

Il rebâtirait.

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Denis Lavallée.Photo : Avec la permission d'Ariane Lavallée

Quelques jours plus tard, Thomas-Louis, Ariane et toute leur famille ont pris place dans l’église de Saint-Guillaume pour les obsèques de Denis. Avant la cérémonie, Ariane s’était souvenue d’une phrase que lui avait lancée un jour son père.

Quand je vais mourir, j’aimerais que ça soit la chanson Y’aura du monde qui joue à mes funérailles.

Au jour de mon dernier matin

Au jour où je me ferai belle

Au jour où Salut les copains!
Je pars pour là-bas, on m'appelle.

J'irai cultiver mon jardin

J'irai voir fleurir mes roses

De l'autre côté du chemin

De l'autre côté du chemin

Ça fera du monde à l'enterrement

Et c’est ainsi que la voix de Barbara a fait trembler la nef de l’église patrimoniale, perçant la grisaille de ce samedi du mois de mars. Sur un banc de bois, se serrant les mains, ma sœur Camille et ses amies se sont mises à pleurer dès les premières notes. C’était comme si Denis était là, effleurant chaque joue, embrassant chaque front.

Et finie, la douce habitude

Celle-là de passer mon temps

À vivre dans la solitude

Je sens qu'au dernier rendez-vous

Non, non, je ne serai pas seulette

Qu'ils viennent et ce sera vivant

Le jour de mon enterrement

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Image : Les trois jeunes marchent en compagnie de deux chèvres, contournant de la vieille machinerie laissée à l'abandon sur le foin.
Photo: Éliana Lapierre, Thomas-Louis Lavallée et Ariane Lavallée marchant vers la fosse à purin.   Crédit: Ariane Labrèche

Les jours s'allongent

Du jour au lendemain, une maison familiale, un domaine agricole et un casse-tête de succession sont tombés sur les épaules d’Ariane et de Thomas-Louis, qui n’avaient que 18 et 16 ans.

Quand il parle de cette époque bouleversante, un sourire en coin éclaire souvent le visage de Thomas-Louis. La détermination sans faille qui l’habitait à l’époque prend en rétrospective des proportions parfois ahurissantes.

J’ai juste foncé. Je me disais que j’aurais la chance de réaliser le projet qu’on avait, de reprendre la ferme. Je trouvais que je n’étais pas trop jeune, que tout “fittait” dans le temps. Que tout serait parfait, se rappelle Thomas-Louis.

On aurait pu décider de juste vendre. Mais Thom était absolument convaincu. Honnêtement, ma mère et moi, on le regardait aller et ça nous inquiétait, dit Ariane.

Habité par un pragmatisme qui n’est pas sans rappeler celui de son père, l’adolescent a vite fait ses calculs. Il avait quatre ans, jour pour jour, pour compléter sa formation à l’Institut de technologie agroalimentaire (ITA) du Québec et pour rebâtir la ferme laitière à la fine pointe de la technologie.

Les implications étaient immenses. Pas de place ici pour l’échec ni le doute, ni même pour souffler.

Thomas-Louis a plongé, sans se retourner.

Les questions étaient nombreuses. Notamment parce que si l’enquête du coroner Yvon Garneau a confirmé que la mort de Denis était volontaire, personne n’a réussi à ce jour à établir les causes de l’incendie qui a ravagé l’étable.

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Un silo solitaire arbore encore le nom de la Ferme Lavanis Inc., l'entreprise de Denis Lavallée.Photo : Ariane Labrèche

Restait ensuite le problème des quotas.

Au Québec, la production laitière est soumise à un système de gestion de l’offre, qui passe par l’attribution de quotas de production. Au moment de sa mort, Denis possédait le droit d’exploiter un quota de lait de 78 kg de matière grasse par jour. Or, comme l’offre et la demande sont régulées de près, un agriculteur ne peut décider du jour au lendemain de cesser d’exploiter ses quotas.

Comme l’étable et la quasi-totalité du troupeau ont été perdues dans l’incendie, la Fédération des producteurs de lait du Québec a accepté que le quota de la ferme Lavanis soit cédé temporairement pendant deux ans.

Mais 24 mois, c’était loin d’être assez pour permettre à Thomas-Louis de terminer sa formation et de rebâtir les installations appropriées. Le jeune homme a donc convaincu en 2017 la Régie des marchés agricoles et alimentaires du Québec de lui accorder une seconde extension, qui lui permettrait de garder ses quotas jusqu’en 2020.

Tout était parfait dans le meilleur des mondes.

Thomas-Louis a suivi son plan à la lettre. Rencontres avec des vendeurs de robots agricoles, visites de fermes, plans d’ingénierie, cours d’été, soumissions d’équipements : le jeune homme a couru partout pendant ses deux premières années à l’ITA.

Ce n’est qu’à l’hiver 2018 que se sont installés les premiers signes du doute.

Le projet que j’avais avec mon oncle et mon père, c’était parfait. Mais j’ai réalisé que de le faire sans mes deux mentors, ce n’était plus si parfait que ça, finalement. J’aurais construit une étable tout seul, sans expérience, en étant accoté dans l’endettement. C’était un peu fou, admet-il.

Le jeune homme a consulté sa famille et une psychologue avant de finir par prendre une autre décision, tout aussi lourde de conséquences. Celle de vendre les quotas.

Pour Thomas-Louis, c’était un point de non-retour. Il en coûte 24 000 $ pour acheter 1 kg de quota de lait. Même s’il avait un jour eu les moyens de racheter la production qu’avait lentement acquise son père au fil des années, il n’aurait jamais pu mettre la main sur une telle quantité d’un seul coup.

En somme, cela voulait dire de mettre une croix sur l’exploitation laitière. De rompre avec 150 ans de tradition familiale. De laisser aller ce pour quoi son père avait travaillé toute sa vie.

Mais un effet inattendu s’est produit. Quand Thomas-Louis Lavallée a fait son deuil du lait, c’est comme si ses œillères s’étaient soudainement évaporées. Pour la première fois, il a vu clair. Ne pas faire comme son père, ça voulait aussi dire pouvoir aller à l’université, voyager ou encore sortir au bar le vendredi soir.

Rapidement, il s’est plongé dans la recherche et a flirté avec la production de bœuf wagyu, d’oignons et même de lapins.

J’ai réalisé qu’en fait, je pouvais faire tout ce que je voulais.

Une citation de :Thomas-Louis Lavallée
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Image : Éliana se tient sur la clôture qui entoure la fosse à purin, entourée d'herbes folles.
Photo: La fosse à purin est maintenant un lac dans lequel nagent des canards.  Crédit: Ariane Labrèche

La plus belle saison

Pas mal cute, ce gars-là, s’est dit Éliana Lapierre en apercevant Thomas-Louis pendant une partie de volleyball.

En septembre 2019, la native de Mont-Tremblant venait de commencer son baccalauréat en agronomie à l’Université Laval au moment où Thomas-Louis entamait sa formation en agroéconomie. Idéaliste, Éliana a atterri en agriculture presque par accident.

Moi, je suis allée là-dedans parce que je veux changer les choses. L’alimentation, c’est là que le cycle commence! En agriculture, je sens que je peux véritablement faire ma part pour combattre les changements climatiques, explique-t-elle en gesticulant, ses yeux noisette tirant sur le caramel illuminés par sa passion.

Après tout un hiver de fréquentation, Thomas-Louis et Éliana ont officialisé leur relation au début du mois de mars 2020. Une semaine plus tard, la pandémie est venue tout changer.

On pensait que le confinement allait durer deux semaines, alors je l’ai invitée à venir rester dans la maison avec moi. Mais finalement, ça fait un an et on n’est jamais repartis!, dit Thomas-Louis en riant, pendant qu’Éliana part préparer du thé dans la cuisine.

Moi, en tout cas, je n’en connais pas beaucoup des filles qui seraient venues s’installer au bout d’un rang à Saint-Guillaume, renchérit Ariane.

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Thomas-Louis Lavallée et Éliana Lapierre rêvent d'une ferme axée sur l'agriculture durable.Photo : Ariane Labrèche

Thomas-Louis et Éliana, c’est la rencontre entre tradition et idéalisme, entre un savoir-faire ancestral et une soif de brasser la cage, entre l’héritage d’un fils de producteur souhaitant reprendre le flambeau et les idées nouvelles de maraîchers comme Jean-Martin Fortier, spécialisé dans les pratiques d'agriculture biologique.

Sans Éliana, l’idée de se lancer dans la production maraîchère bio-intensive n’aurait probablement jamais effleuré l’esprit de Thomas-Louis. Mais sans lui, Éliana n’aurait sans doute pas su comment gérer une entreprise agricole.

En rigolant, les deux universitaires racontent leurs essais et erreurs de la dernière année, l’année zéro, comme la décrit Thomas-Louis. Pour l’instant, leur rêve s’est incarné dans une nouvelle entreprise, la Ferme Lavallée et associé.e.s., centrée sur les valeurs de l’exploitation biologique et durable.

Épaulé par deux collègues de l’Université Laval qui habitent désormais eux aussi la maison familiale, le couple s’est lancé dans ses premières expérimentations avec des semis, dont la plupart sont morts avant même de connaître le monde extérieur. Ceux qui ont survécu ont en grande partie été achevés par le sol argileux, compacté par des années de monoculture de maïs, ou par le vent et le gel tardif de mai.

Les courgettes ont bien fonctionné, les haricots aussi. Une ferme de Saint-Eugène nous a refilé des plants de tomates matures, alors on a pu au moins cultiver ça! Mon autre but est d’obtenir des quotas pour élever plus de poulets et d’avoir ma certification bio. L’exploitation animale, ça reste quand même ce que je connais le mieux, souligne Thomas-Louis.

Quand le jeune homme parle de ses projets, son débit s’accélère. On le sent tout entier habité par un véritable amour de l’agriculture, qui fait briller son regard et éclaire son visage d’un grand sourire.

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L'entreprise Ferme Lavallée et associé.e.s s'est lancée dans l'exploitation maraîchère et l'élevage de coqs à chair, de poules pondeuses, de chèvres, de cochons et de lapins.Photo : Ariane Labrèche

En plus de leurs visées écologiques, leur désir est que la ferme devienne en quelque sorte leur terrain de jeu. Déjà, Éliana prévoit construire une pépinière et des serres, et fabriquer des produits de beauté à base du lait de Moka et Matcha. Deux cochons, vingt-quatre poules pondeuses, quelques lapins et une centaine de coqs à chair vivent aussi sur le terrain, dont une partie a été aménagée pour faire place à la petite exploitation maraîchère formée d’une dizaine de butons.

En gros, on s’est donné la chance d’essayer des choses, d’avoir une occasion d’apprentissage. C’est un peu pour cette raison-là que je n’ai pas rebâti la ferme laitière, au fond, explique Thomas-Louis.

Il se cale dans sa chaise, l’air pensif, le regard perdu dans les champs de maïs encadrés par les fenêtres centenaires de la salle à manger.

Ce que je réalise, maintenant, c’est que mon père n’a pas été capable de se sortir de son entonnoir, finit-il par dire.

Denis est parti sans lettre, sans explications. Chaque année qui passait a amené son lot de spéculations. Denis s’est-il empêché de vendre pour ne pas priver son fils de la chance d’avoir la ferme? Se sentait-il pris au piège par la tradition familiale? Était-il fondamentalement malheureux d’être un agriculteur?

Ce que Thomas-Louis sait, c’est qu’il y aurait eu des solutions. Son père aurait pu louer ses terres ou même son quota pour prendre une pause, par exemple. Ou encore accepter les nombreuses mains qui lui ont été tendues au fil des années, avant d’être submergé par la solitude.

La fierté, cette notion-là de tout faire tout seul, d’honorer son devoir, ça n’a pas les meilleurs effets sur la santé mentale. Si ton père avait pu admettre sa détresse, ça aurait tout changé, avance Éliana.

Moi, je pense que je suis capable de parler de mes sentiments, même si j’en garde un peu en dedans, dit Thomas-Louis avec un sourire. Mais la fierté n’est plus ma priorité. Je veux être heureux avant d’être fier.

Il y a cinq ans vivait ici un adolescent dévoué à l’extrême, qui a sacrifié les soirées entre amis et l’implication scolaire sans y penser, déversant toute son énergie dans la ferme de son père. Celui qui porterait l’héritage, la tête baissée.

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À 21 ans, Thomas-Louis Lavallée se sent prêt à reprendre les rênes de la tradition familiale, à sa façon.Photo : Ariane Labrèche

On est loin du jeune homme serein, la tête pleine de projets et le cœur rempli d’un féroce désir de profiter de la vie, qui me reconduit à l’extérieur aujourd’hui, flanqué d’Éliana, d’Ariane, de sa tante Marie et son mari, Pierre.

C’est drôle, ta ferme ressemble beaucoup plus à celle d’Arthur et de Louis. C’est comme si tu bouclais une boucle, remarque Marie, en repartant avec son panier d’œufs frais.

Lorsque je marche vers ma voiture, une question me fait retourner sur mes pas. Au loin, près des escaliers, se tient encore Thomas-Louis, me tournant le dos. Sur son t-shirt est inscrit en lettres vertes Ferme Lavallée et associé.e.s.

Je l’ai demandé à Éliana tantôt, mais toi, pourquoi tu aimes ça, la vie d’agriculteur?

Thomas-Louis, si confiant et éloquent, bafouille tout à coup.

Je sais pas. J’aime le milieu; tout le monde se connaît. Je ne sais pas comment le dire. C’est toute ma vie; j’ai toujours été là-dedans, dit-il en hésitant.

C’est dans son sang, sa génétique. Même lui ne comprend pas pourquoi ça le passionne autant. C’est son héritage, dit Éliana, de but en blanc.

La tradition est forte chez les Lavallée. Chaque génération a eu son Louis, une coutume à laquelle n’a pas dérogé Denis en baptisant son garçon. Mais du père au fils, l’héritage s’est déployé différemment. Entre devoir et vouloir.

En reculant dans l’allée bordée d’ormes, je lance un dernier coup d'œil au domaine des Lavallée. La maison bleue. Les petits butons de l’exploitation maraîchère. L’espace entre le garage et le cabanon, où a été aménagé un terrain de volleyball de plage.

Le soleil fend le ciel alors que je roule dans le rang tortueux, la voix de Barbara résonnant sur les vitres de ma voiture. Dans mon rétroviseur, éclairé par les rayons chauds du crépuscule, se découpe le silo solitaire de la ferme Lavanis.

Comme un souvenir de Denis, d’Alain, de Florian, d’Arthur et de Louis, qui veillent sur les champs de maïs de ce coin paisible de Saint-Guillaume où on sème désormais quelques tomates bio et beaucoup de douceur.

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