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Image : Une vue aérienne des bâtiments entourés d'eau au quartier du Bassin lors du déluge de 1996.

Un texte de Vicky Boutin

Il y a 25 ans, le Saguenay–Lac-Saint-Jean était frappé par l'une des plus importantes catastrophes naturelles au pays. Pendant trois jours, du 19 au 21 juillet 1996, des pluies diluviennes ont tout emporté sur leur passage, faisant des milliers de sinistrés. La tragédie a refaçonné le cours des rivières et de la vie de ceux qui l’ont vécue.

Pearl Pearson devant la rivière Ha! Ha!.
Image : Pearl Pearson devant la rivière Ha! Ha!.
Photo: La maison de la famille de Pearl Pearson, située dans le secteur des Eaux-Mortes de la rivière Ha! Ha!, a dû être démolie après que l'eau et la boue se furent engouffrées à l'intérieur.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

Des boîtes toujours à portée de main

Pearl Pearson a déménagé 29 fois dans les 25 dernières années. Elle a occupé 13 emplois dans quatre provinces différentes. Elle l’avoue candidement : lorsqu’elle commence à se sentir bien à un endroit, elle fait ses quelques boîtes et trouve un nouveau logis.

Depuis que la boue et les pluies diluviennes de 1996 ont ravagé sa résidence aux limites de La Baie, elle préfère être en mouvement. Les biens matériels ont maintenant très peu d’importance pour elle.

Elle a quitté le Yukon pour s’installer à Québec il y a un an, en pleine pandémie. C’est là que j’ai rencontré cette femme pimpante et énergique, à mille lieues du drame qu’elle a vécu.

Lorsqu’elle me montre les photos de son ancienne maison dévastée dans le secteur des Eaux-Mortes, elle est encore ébahie par la force de la nature. Elle et sa famille habitaient cette résidence bucolique entourée d’arbres en bordure de la rivière Ha! Ha! depuis 13 ans. La maison venait d’être rénovée pour y ajouter des fondations quand le ciel s’est déversé en torrent.

Plus de 250 millimètres de pluie se sont abattus sur Charlevoix, la Côte-Nord et surtout le Saguenay-Lac-Saint-Jean les 19, 20 et 21 juillet 1996, gonflant les cours d’eau comme jamais auparavant. Le sol était déjà gorgé, ayant reçu depuis le début de juillet la quantité de pluie qui tombe habituellement pendant tout le mois.

Des heures d’angoisse

Dans la nuit du vendredi au samedi, le niveau de la rivière devant la maison de Pearl Pearson monte sans cesse. Elle, son conjoint et leurs enfants s’installent au salon, sans trouver le sommeil.

Au petit matin, une voisine et son garçon arrivent en panique alors que l’eau atteint leur cuisine. Lorsqu’une autre résidente du coin se présente aussi, tous conviennent qu’il faut partir. Ils prennent les deux véhicules qui ne sont pas encore engloutis, embarquent tout le monde, et trouvent une route pour les mener en hauteur.

En tout, 14 personnes du secteur se sont retrouvées au même endroit. À l’aide d’une radio à ondes courtes, ils ont lancé un message d’urgence qui a été capté par un résident de Ferland-et-Boilleau. Celui-ci a contacté les autorités de la sécurité civile. Grâce à lui, Pearl Pearson et ses voisins sinistrés ont finalement été secourus par un hélicoptère durant la journée.

Pendant ce temps, les dégâts prenaient de l’ampleur sur son terrain. On avait surélevé la maison pour faire un vrai solage de béton. La maison y était fixée, ce qui fait que la résidence est la seule qui soit restée sur place, explique-t-elle.

L’eau et la boue ont trouvé leur chemin jusqu’au troisième étage lorsque l’impensable est survenu : la digue Cut-Away, gérée par Abitibi-Price, a cédé et le lac Ha! Ha! s'est vidé. Les inondations qui ont suivi ont surpris les résidents et les gestionnaires des installations.

L'eau inonde les terres dans le secteur de Ferland-et-Boilleau.
Le secteur de Ferland-et-Boilleau a été lourdement endommagé quand une digue du lac Ha! Ha! a cedé.Photo : Radio-Canada / (archives)

Les dégâts ont été dévastateurs, de Ferland-et-Boilleau jusqu’au secteur de Grande-Baie à La Baie. La maison de Pearl Pearson a dû être entièrement démolie par la suite. 

Pearl Pearson marche en bordure d'une rivière avec son chien.
Quelques semaines avant le 25e anniversaire du déluge du Saguenay, Pearl Pearson est revenue aux abords de la rivière Ha! Ha! qui a détruit sa maison.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Une vie chamboulée

Les années ont passé, les thérapies se sont succédé. Elle déclare maintenant sans détour que le déluge a eu un impact positif dans sa vie.

Après, il y a eu un déploiement d’événements vraiment extraordinaires, explique-t-elle.

À la suite de la tragédie, la mère de quatre enfants a mené, comme requérante, le recours collectif contre Abitibi-Consolidated (anciennement Abitibi-Price). La compagnie a dû verser 14 millions de dollars en dommages et intérêts à quelque 350 sinistrés. Le jugement n’a été rendu qu’en 2004.

L’expérience a transformé Pearl Pearson et l’a forcée à sortir de sa coquille. Ça m’a vraiment fait grandir. Ça m’a fait sortir de traumas que j’avais eus, confie-t-elle.  Peut-être que ça aurait tourné autrement si je ne n'avais pas vécu les inondations et si je ne m'étais pas impliquée comme requérante.

Le déluge l’aura finalement amenée à embrasser une nouvelle vie. Les souvenirs de l’époque sont encore bien vivants et elle n’hésite pas à en parler. C’est d’ailleurs ce qui l’a sauvée, croit-elle.

Kelley Claveau tient une statue du Sacré-Coeur dans ses bras.
Image : Kelley Claveau tient une statue du Sacré-Coeur dans ses bras.
Photo: Kelley Claveau montre la statue qui, croit-il, a sauvé sa maison en juillet 1996.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

Rester malgré la dévastation

Le paysage autour de la résidence de Kelley Claveau a été totalement transformé depuis le déluge. Il était propriétaire d’un dépanneur juste à côté.

Là où il y avait deux rues, on en retrouve plus qu’une : la rue de la Rivière. Elle longe justement la rivière Ha! Ha!, l’une de celles qui sont sorties de leur lit en 1996 en arrachant presque tout sur leur passage.

Le cours d’eau a transporté des maisons, des bouts de routes, des véhicules et même des animaux de ferme. Les résidents qui avaient refusé d’être évacués, comme Kelley Claveau, regardaient la scène, impuissants.

Quelques heures auparavant, un glissement de terrain à La Baie s’était soldé par la mort de deux enfants.

C’était vraiment l’apocalypse.

Une citation de :Kelley Claveau

Il y a 22 maisons qui sont disparues. Moi j’ai la 23e, se remémore le Baieriverain. Même les ingénieurs de la reconstruction n’ont jamais compris pourquoi elle n’était pas tombée.

Kelley Claveau a sa petite idée pour expliquer l’inexplicable. Il sort de sa maison et me présente une vieille statue du Sacré-Cœur un peu abîmée. Il est persuadé que l’objet sacré a joué un rôle pour arrêter la crue devant chez lui.

Lorsque l’eau s’est mise à menacer dangereusement son dépanneur, il a pris la statue du Christ sur son étagère et l’a installée dehors devant le bâtiment. Je lui ai parlé comme à un ami, j’ai dit : "Toi astheure, fais ta job!’’ Aucune parcelle de terre de son terrain n’est tombée à partir de ce moment. La fameuse statue et son histoire ont rapidement fait le tour du pays.

Peu de temps après, Kelley Claveau a installé une énorme statue du Sacré-Cœur à côté de sa résidence pour lui rendre hommage. Encore aujourd’hui, des résidents du coin s’y arrêtent pour se recueillir. Le monument est même éclairé la nuit pour attirer les regards.

Aborder la vie autrement

Le déluge a changé sa façon de voir la vie. La vague de solidarité, surtout, l’a profondément marqué. Dans tout ce qu’on a vécu, que tu sois riche ou pauvre, ça n’a plus de valeur. Ce qui l’est, c’est vraiment juste le sentiment d’être ensemble, de foncer ensemble pour traverser l’épreuve, confie-t-il.

Lorsque les eaux se sont retirées et que la vie a repris son cours, il se souvient de tous ces citoyens du secteur qui faisaient un détour pour encourager son commerce. De petits gestes qui ont mis un baume sur cette période sombre.

Personnellement, ça m’a fait voir les choses sous un œil différent. On continue, on n’a pas le choix, mais en gardant toujours ça en tête.

La façade d'un dépanneur.
Le dépanneur Kelley trône toujours dans le secteur de Grande-Baie, 25 ans après le déluge.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Kelley Claveau aurait pu quitter le quartier, mais il a décidé de rester. On est comme une grande famille.

Il a vendu son dépanneur, mais habite juste à côté, à l’ombre de la pyramide des Ha! Ha! Il héberge sept bénéficiaires handicapés dans sa résidence.

La rivière Ha! Ha! coule toujours tout près, mais la grande statue du Sacré-Cœur veille sur eux jour et nuit.

Pierre Bettez
Image : Pierre Bettez
Photo: Pierre Bettez s'est retrouvé au cœur de l'action alors qu'il était adjoint exécutif du bureau du commandant de la base des Forces canadiennes de Bagotville.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

Les militaires en appui aux sinistrés

En mettant les pieds dans son bureau de la base militaire de Bagotville le samedi 20 juillet 1996, Pierre Bettez était loin d’imaginer le chaos qui allait marquer sa journée. Il ne devait que passer en coup de vent avec ses bermudas et son t-shirt troué.

Je me suis assis et me suis relevé 18 heures plus tard. Je ne suis même pas allée aux toilettes. Le temps a passé comme si ce n’était qu’une demi-heure!, explique celui qui était capitaine à l’époque.

À l’époque, à titre d’adjoint exécutif du bureau du commandant, on lui avait demandé de remplacer l’officier des affaires publiques en vacances pour quelques jours. Il ne devait répondre en principe qu’à quelques appels de routine, sans plus. Mais c’était sans compter sur les soubresauts de dame nature et les inondations sans précédent qui suivraient.

Les appels logés à la base militaire se sont rapidement multipliés devant l’ampleur de la catastrophe. Une cellule de crise s’est mise en branle pour secourir les citoyens les plus touchés.

Des hélicoptères militaires ont d’abord déplacé des sinistrés dans des zones en hauteur, puis les ont amenés directement sur le site de la base de Bagotville où une véritable fourmilière était à l’œuvre pour contrer le mauvais sort.

D’immenses tentes ont été montées en vitesse pour loger les évacués, un chenil temporaire a été aménagé pour les animaux esseulés et des services de base ont été offerts aux sinistrés. Jamais une catastrophe naturelle n’avait nécessité un tel déploiement au Saguenay-Lac-Saint-Jean.

Le déluge a forcé Pierre Bettez à développer des compétences qu’il n’avait jamais eu à utiliser auparavant. En plus de répondre aux nombreuses questions des journalistes et de faire des entrevues même avec la presse étrangère, il a dû s’adresser aux sinistrés réunis sur la base pour faire le point.

L’expérience l’a amené à affronter une foule de gens inquiets et fatigués, même si c’était loin d’être dans son plan de carrière. Ce n’était pas dans mon champ d’expertise, avoue-t-il.

Ce qu’il a appris lui a servi tout au long de sa carrière militaire par la suite. Si on n’avait pas été formé comme ça, je ne sais pas ce que ça aurait donné.

En quelque sorte, le déluge du Saguenay a permis aux services d’urgence d’améliorer leur rapidité d’action. Lors de la crise du verglas en 1998, les apprentissages acquis deux ans plus tôt ont grandement servi.

Pierre Bettez a traversé cette épreuve alors que sa propre maison, à Laterrière, était inondée jusqu’aux fenêtres. Depuis ce temps, je suis moins attaché aux biens physiques, mentionne-t-il. Et comme plusieurs sinistrés, les fortes pluies font encore surgir de vieux souvenirs.

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Image : Françoise Gauthier
Photo: Françoise Gauthier était mairesse de Laterrière au moment du déluge.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

Le sens du devoir

L’ex-ministre Françoise Gauthier était mairesse de Laterrière lorsque les éléments se sont déchaînés en 1996. La rivière du Moulin, à l’arrière de sa maison, a dangereusement gonflé à l’époque, inondant une vaste partie de son terrain. L’eau montait à vue d’oeil, raconte-t-elle, à quelques mètres du cours d’eau.

J’ai peine à la croire lorsqu’elle me montre le talus en haut duquel la rivière a monté. Difficile d’imaginer un scénario si peu probable, mais c’est bien la réalité. La crue a même éliminé les aulnes qui jonchaient les rochers aux alentours, transformant le décor.

La rivière Chicoutimi, qui coule également dans sa municipalité, avait aussi pris énormément d’ampleur et de force en juillet 1996. Le bassin du lac Kénogami, plus haut, était rempli au maximum de sa capacité et sous haute surveillance.

À ce moment, sa cousine atteinte de sclérose en plaques habitait de l’autre côté de la rivière du Moulin. Françoise Gauthier a demandé à son frère d’aller la chercher à bord d’une chaloupe. C’était fort dangereux, le courant était très très fort. Je ne suis pas certaine aujourd’hui que je demanderais à Paul d’aller la chercher.

Gérer la crise

En plus de ses propres inquiétudes, elle a rapidement dû composer avec celles de ses concitoyens. Devant l’ampleur de la catastrophe, la mairesse n’a eu d’autres choix que de mettre en branle les mesures d’urgence. Au total, 2000 personnes ont été touchées par les inondations dans la petite localité.

On a comme un sixième sens. On sait ce qu’il faut faire.

Une citation de :Françoise Gauthier

Je me disais que ce n'était pas le temps de laisser aller mes émotions, même si j'en avais beaucoup. Je me disais que les gens comptaient sur moi, qu'il fallait que je demeure froide et que je prenne les décisions, se rappelle-t-elle.

À la table du conseil, l’heure était à la concertation.

J'ai eu la chance d'avoir des conseillers municipaux qui étaient très solidaires avec moi. Il n'y a pas eu de game. Personne n’a essayé de faire de gains politiques. Au contraire, on a travaillé ensemble pour la population.

Le déluge a été la crise la plus importante qu’elle a eu à gérer au cours de ce seul et unique mandat à la mairie. Elle en a tiré beaucoup de leçons.

Même si j'y croyais beaucoup avant, j'ai eu la démonstration à ce moment que quand on travaille ensemble, on peut passer à travers les pires crises.

Elle a mis cet apprentissage à profit dans le reste de sa carrière politique par la suite.

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Image : Claude Girard
Photo: Claude Girard a grandi dans le quartier du Bassin de Chicoutimi, qui a été dévasté lors des inondations.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

L’eau arrache le quartier de son enfance

Le quartier d’enfance de Claude Girard à Chicoutimi est méconnaissable depuis les pluies diluviennes de 1996. Désormais, la petite maison blanche y règne tel un vestige du passé. Il y a 25 ans, l’homme d’affaires possédait deux immeubles aux alentours. Ils ont dû passer sous le pic des démolisseurs après le déluge.

Le secteur a été complètement envahi par l’eau lors de la catastrophe. La rivière Chicoutimi et le barrage au cœur du quartier ont débordé, provoquant des scènes au-delà du réel. Les morceaux d’asphalte se sont soulevés comme des pièces de carton et la plupart des bâtiments ont été arrachés par l’eau. La Petite maison blanche, elle, a résisté, s’accrochant au roc dans lequel ses fondations avaient été ancrées.

C’est en plein cœur du quartier que j’ai donné rendez-vous à Claude Girard, près de l’Hôtel du Parc qui appartient toujours à sa famille. Le souvenir de son père revient instantanément lorsqu’il relate les événements de juillet 1996. C’est lui qui a été le plus marqué par la catastrophe.

Il était comme un lion qu'on retire de son royaume. Il avait beaucoup de propriétés dans le quartier du Bassin, il était très connu. Disons que je l'ai ramassé sur un banc de parc.

Une citation de :Claude Girard

Il s’en est remis, mais la cicatrice a pris du temps à guérir, un peu comme la reconstruction du quartier.

Claude Girard est l’un des rares à avoir réussi à passer à autre chose rapidement. Il s’en trouve chanceux. Il peut aujourd’hui raconter cet épisode avec un sourire en coin et un grand éclat de rire dans la voix.

Je suis allé m'acheter un paquet de cigarettes et une caisse de 12. J'ai bu la 12 et j'ai fumé le paquet! Ça a été mon défoulement. Le lendemain, je me suis levé avec un mal de tête et après ça j'ai été correct!, rigole-t-il.

Il avoue que ce passage de l’histoire de son quartier serait bien plus sombre si des vies avaient été fauchées. Heureusement, les pertes n’ont été que matérielles autour de lui.

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Le quartier du Bassin a été réaménagé après le déluge et les maisons emportées ont laissé la place à un parc.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

D’ailleurs, 25 ans plus tard, il convient que le secteur est beaucoup plus invitant qu’avant, surtout pour les touristes. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de beaux bâtiments patrimoniaux. Aujourd’hui, c’est devenu un plus beau quartier.

Un quartier déjà riche en histoire, devenu célèbre malgré lui après la tragédie.

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