•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : Une mère fait un calin à son enfant.

Briser la stigmatisation des mères souffrant de toxicomanie pour mieux les soigner.

Un récit de Camille Vernet

Avis : les témoignages comprennent des détails sur la dépendance, le suicide, l’exploitation sexuelle et des traumatismes subis pendant l'enfance qui peuvent choquer certaines personnes ou déclencher des réactions chez elles.

Mallory ne verse aucune larme quand elle raconte les moments les plus difficiles de son passé, dont sa dépendance à la cocaïne. Les yeux bleu clair de la femme de 28 ans se remplissent cependant de larmes lorsqu’elle mentionne sa première fille, Lilly. Cela fait déjà 10 ans qu’elle a perdu la garde de Lilly à cause de sa consommation de drogue.

C’est ce qui m'a poussée à bout. Cela m'a enlevé tout espoir, toute fierté, toute conviction que je valais encore quelque chose.

Une citation de :Mallory Fewster

Mallory s’est relevée, mais d’autres mères souffrant de dépendance comptent parmi les morts laissés dans le sillage de la crise des surdoses qui frappe la Colombie-Britannique depuis 2016 et qui emporte aujourd’hui cinq personnes par jour, en moyenne.

Avec cette crise sanitaire en toile de fond, des mères aux prises avec des problèmes de toxicomanie luttent pour la garde de leurs enfants. Elles tentent de se rétablir tout en étant, parfois, la seule personne responsable de subvenir aux besoins de leur famille.

Entre rechute et sobriété, comment font ces mères qui choisissent d'élever leurs enfants à tout prix et à quels services de santé ont-elles accès?

Tamara Straiton regarde la caméra.
Image : Tamara Straiton regarde la caméra.
Photo: Tamara Straiton est responsable du programme de soutien aux résidentes du refuge pour femmes Sereenas House.  Crédit: Radio-Canada / Camille Vernet

Quand la dépendance est une solution de survie

À 14 ans, Tamara Straiton a trouvé refuge dans la drogue pour mettre un baume sur des traumatismes vécus au cours de son enfance. J'ai commencé à utiliser des méthamphétamines et de l'héroïne, confie-t-elle.

Lorsque Tamara apprend qu’elle est enceinte, une dizaine d'années plus tard, elle est dans une relation qu’elle qualifie de toxique. Elle décide alors de se rendre au centre pour femmes enceintes Maxxine Wright, à Surrey.

Elle parvient à rester sobre pendant sa grossesse et donne naissance à Kado, un garçon en excellente santé. Malheureusement, un mois plus tard, elle sombre dans une dépression post-partum et rechute.

Un bras avec le tatouage de prénom Kado.
Tamara Straiton s’est fait tatouer le nom de son fils Kado, qui a maintenant 10 ans, sur l’avant-bras.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Ce n’est pas que je n'aimais pas mon fils et que je ne voulais pas être la meilleure mère possible, mais je n'avais pas les outils qu’il fallait pour faire face à la situation.

Une citation de :Tamara Straiton

Tamara est séparée de son fils quand celui-ci a 4 ans. Après plus d’un an de sobriété, elle subit une opération chirurgicale, et les médicaments antidouleur qu’elle reçoit ne font pas effet. J'ai commencé à acheter des drogues illicites et on m'a enlevé mon fils, explique-t-elle. Dès lors, elle vit un sentiment de vide et de solitude.

Tamara Straiton regarde au loin.
Le constat est clair pour Tamara Straiton : les centres de traitement ne sont pas assez nombreux pour aider les mères dans le besoin et les ressources financières manquent.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Je pense que la pire chose que l'on puisse faire est de séparer un bébé et sa mère plutôt que de trouver un centre de traitement où ils peuvent être soignés ensemble, croit Tamara Straiton.

Ce lien entre la mère et son enfant n’est pas rompu lorsque les bébés qui présentent des symptômes de sevrage associé aux drogues naissent à l’Hôpital pour femmes de la Colombie-Britannique.

Toutefois, certains hôpitaux de la Colombie-Britannique envoient, encore aujourd’hui, directement les nouveau-nés en sevrage aux soins intensifs.

Des jeux d'enfants dans une salle.
Image : Des jeux d'enfants dans une salle.
Photo: La stigmatisation, un frein au rétablissement  Crédit: Radio-Canada / Camille Vernet

Ensemble dès la naissance

La gravité de la crise des opioïdes se manifeste aussi dans le programme d’aide Families in Recovery (FIR) Square, de l’Hôpital pour femmes de la province.

Un nombre croissant de mères souffrant de dépendances tentent de s’inscrire dans ce programme, qui existe depuis près de 20 ans. Nous avons constamment des listes d'attente pour accéder aux services, constate la directrice médicale du programme, Charissa Patricelli.

Charissa Patricelli regarde la caméra.
Charissa Patricelli est la directrice médicale du FIR Square, qui s'adresse aux femmes aux prises ayant des problèmes de toxicomanie et qui sont enceintes ou viennent d’accoucher. Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Le modèle de soins de FIR Square s’appelle Manger, dormir, consoler. Il a été mis au point aux États-Unis pour répondre à la crise des opioïdes, afin, notamment, de réduire la durée du séjour du bébé [aux soins intensifs] et les coûts pour le système de soins de santé, explique Charissa Patricelli. 

Il permet également d’établir un lien entre le bébé et la mère, ce qui est bon pour les deux, affirme-t-elle.

Nous travaillons avec les mères pour les aider à s'occuper de leur nouveau-né tout en traitant leurs problèmes de dépendance.

Une citation de :Charissa Patricelli, directrice médicale du programme Families in Recovery (FIR)

Un programme similaire existe depuis le mois d'avril à l’Hôpital Royal Columbian, à New Westminster.

L’infirmière clinicienne Sarah Kaufman a fait partie du groupe de professionnels qui ont conçu un plan d’action pour mieux répondre aux besoins des mères souffrant de dépendance dans la vallée du Fraser.

Sarah Kaufman devant le centre de toxicomanie et de santé mentale.
Sarah Kaufman devant le Centre de traitement de la toxicomanie et de la santé mentale, à New Westminster, qui a ouvert ses portes au printemps 2020.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Elle reconnaît que la grossesse et l'accouchement sont des gouttes dans le verre d’eau du parcours de ces femmes, mais, selon elle, il s’agit d’un moment clé pour identifier les mères dans le besoin et leur offrir de l’aide.

Les transitions d’un service de santé à un autre représentent des moments de vulnérabilité pour les patientes, admet Sarah Kaufman. Nous devons combler ces lacunes le mieux possible, explique-t-elle.

Ce travail est important, car la perte de la garde d’un enfant est associée à une augmentation de 55 % des risques de surdoses accidentelles chez les mères, selon une étude du Centre pour l’équité en matière de genre et de santé sexuelle de la Colombie-Britannique. Les risques sont deux fois plus grands chez les mères autochtones.

Un tatouage sur le bras de Tamara Straiton représente une chaîne brisée.
Image : Un tatouage sur le bras de Tamara Straiton représente une chaîne brisée.
Photo: Ce tatouage sur le bras de Tamara Straiton représente une chaîne brisée, symbole de la dépendance.  Crédit: Radio-Canada / Camille Vernet

Briser les chaînes de la dépendance

L’accès aux soins reste un défi de taille pour les femmes qui souffrent de dépendance. Toutes les mères ne peuvent pas travailler, payer les frais de garderie, aller à des réunions et, en même temps, tenter de se rétablir, explique Tamara Straiton. Ce n’est pas possible sans aide.

Grâce à l’aide qu’elle a reçue et à sa détermination, Tamara est sobre depuis cinq ans.

Chaque cas est différent, mais je sais que, dans le mien, personne ne pouvait aimer mon fils comme je l'aimais.

Une citation de :Tamara Straiton, mère de famille et ancienne toxicomane

Aujourd’hui, elle s’occupe de Kado, son fils de 10 ans, tout en étant responsable des programmes de soutien du refuge pour femmes Sereenas House.

Tamara Straiton fait un calin à son fils.
Tamara Straiton, enlaçant son fils Kado, 10 ans, estime que les services d’aide aux familles ne correspondent pas à l’ampleur de la crise des opioïdes en Colombie-Britannique.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Selon elle, le problème est clair : il n’y a pas assez de centres de traitement pour les mères, et le financement en la matière est anémique. À ce manque de ressources s’ajoute le mépris de certains pour celles qui souffrent de dépendances.

L’un des plus grands défis pour le système de santé est d'abandonner les préjugés et de traiter la consommation de drogue ou d’alcool comme une question de santé, affirme Charissa Patricelli, la directrice médicale du FIR Square.

Une affiche décorative dans la cuisine de Mallory indiquant les règles de la maison : rire, aimer sa famille, respecter les autres, etc.
Image : Une affiche décorative dans la cuisine de Mallory indiquant les règles de la maison : rire, aimer sa famille, respecter les autres, etc.
Photo: Le modèle de soins de FIR Square a été mis au point pour répondre à la crise des opioïdes et réduire la durée du séjour du bébé [aux soins intensifs].  Crédit: Radio-Canada / Camille Vernet

La stigmatisation, un frein au rétablissement

Obtenir des services sans se sentir jugée est ce qui a vraiment aidé Mallory Fewster dans le combat pour la sobriété qu’elle mène depuis 10 ans.

Elle avait 16 ans quand elle a donné naissance à sa fille, Lilly, en Ontario. À l’époque, elle vivait dans une famille d’accueil et consommait du cannabis pour calmer les angoisses liées à certains traumatismes.

J'avais l'impression de ne jamais en faire assez pour elle parce que, autour de moi, on me parlait constamment de tout ce que je faisais de mal. [...] Aujourd’hui, je vis encore dans la honte de ne pas avoir été capable d'être la mère dont Lilly avait besoin.

Une citation de :Mallory Fewster
Mallory Fewster nous présente trois photos de sa fille.
Mallory Fewster espère un jour retrouver Lilly, qu’elle n’a pas vue depuis huit ans et dont le père a la garde exclusive.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

À 18 ans, Mallory est forcée de quitter sa famille d'accueil. Elle se tourne vers la prostitution. J'étais seule et j'avais peur. C'était un moyen de joindre les deux bouts, raconte-t-elle. J'ai commencé à prendre des drogues dures.

La garde de sa fille lui est alors retirée, et sa vie bascule. Elle perd le contrôle de sa consommation de cocaïne et subit des violences de la part de son proxénète pendant plusieurs années.

C’est Deborah’s Gate, un programme de l’Armée du Salut établi en Colombie-Britannique qui appuie les femmes victimes d'exploitation sexuelle, qui lui offre de déménager sur la côte ouest pour recevoir des soins.

Un selfie de Mallory Fewster.
Mallory Fewster, qui souffrait de dépendance, a perdu de nombreux proches en raison de la crise des opioïdes qui fait rage en Colombie-Britannique. Photo : Gracieuseté de Mallory Fewster

Arrivée à Vancouver, Mallory tombe de nouveau enceinte.

Après une tentative de suicide, elle décide d’entrer dans un centre de traitement pour femmes enceintes qui luttent contre la toxicomanie.

Le centre Ellendale Cradle, à New Westminster, lui offre le soutien qu’elle cherchait, dans un lieu où elle se sent enfin acceptée.

J'ai dû venir jusqu'en Colombie-Britannique pour me retrouver, pour trouver du soutien, pour trouver de l'amour et de la compassion envers ce que je vis, raconte Mallory.

Mallory sourit à la caméra.
« La dépendance est une maladie. Ce n'est pas un choix. C'est une maladie que nous portons tous dans notre vie. Et chaque jour, je dois faire le choix de rester abstinente », confie Mallory Fewster.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Je pense que le fait de trouver un endroit sûr où je pouvais être moi-même, à ce moment de ma vie, c'est ce qui m’a permis de choisir entre devenir sobre ou rester dans la douleur.

Une citation de :Mallory Fewster

Malheureusement, toutes les mères avec qui Mallory a suivi un traitement de désintoxication n’ont pas eu la chance de s’en sortir.

Trois de ces femmes essaient actuellement d'entrer en désintoxication. Elles n'ont nulle part où aller, et cela me brise le cœur de penser qu'elles ne vont pas s'en sortir parce qu'il n'y a plus assez de place, explique-t-elle.

Une carte d'encouragement adressée à Mallory par Mothers Recovery Society.
Image : Une carte d'encouragement adressée à Mallory par Mothers Recovery Society.
Photo: L'organisme Mothers Recovery Society permet à des mères de se rencontrer et de parler de ce qu’elles ont vécu sans se sentir jugées.  Crédit: Radio-Canada / Camille Vernet

Des mères qui se soutiennent

Mallory est sobre depuis deux ans et demi et n’a jamais été séparée de sa seconde fille, Mareika.

Ce succès est en partie lié aux programmes de l’association Mothers Recovery Society, un organisme à but non lucratif qui permet à des mères comme Tamara et Mallory de se rencontrer et de parler de ce qu’elles ont vécu sans se sentir jugées.

C'est comme si un déclic s'était produit, comme si, tout à coup, j'avais du courage et que je n'étais plus seule, raconte Mallory Fewster.

Mallory Fewster et sa fille Mareika s'amuse avec une poupée.
Le refuge Ellendale Cradle a été l’un des lieux qui ont permis à Mallory Fewster de surmonter son problème de dépendance sans souffrir de discrimination.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Selon la directrice médicale du FIR Square, Charissa Patricelli, les services de santé doivent se lancer dans le traitement de la dépendance.

La consommation de drogues, qu'il s'agisse de fentanyl, d'héroïne ou de toute autre substance, dont l’alcool, peut être traitée, souligne-t-elle. Nous avons la responsabilité d'aider toutes les personnes et leurs familles à accéder à des ressources.

Mallory, qui continue aujourd’hui d’élever Mareika, une fillette très intelligente et très drôle, a désormais assez de courage pour penser à l’avenir.

La petite main de Mareika sur celle de Mallory.
Tous les jours, Mallory Fewster prend le temps de jouer avec sa fille à son retour de la garderie.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Tous mes rêves sont en train de se réaliser avec Mareika, confie-t-elle.

L’un de mes plus grands rêves est simplement de revoir Lilly et de la prendre dans mes bras. Mon rêve, c’est d’être une bonne mère pour mes deux filles, pas juste pour l’une d’entre elles, ajoute-t-elle, les larmes aux yeux, mais le sourire aux lèvres.

Tamara Straiton a aussi confiance en l’avenir et a même des projets pour aider les mères souffrant de dépendance. J'ai réellement pour objectif de créer, un jour, d'autres centres pouvant aider les femmes qui vivent ce que j'ai vécu.

Une ligne téléphonique d'aide aux personnes en Colombie-Britannique qui ont besoin de soutien pour tout type de problème de dépendance est offerte gratuitement en tout temps, au 1 800 663-1441, ou, dans le Grand Vancouver, au 604 660-9382.

Partager la page