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Image : Pam Demic regarde vers le ciel avec un grand sourire.

Signé par Ariane Labrèche

Le confinement des derniers mois a eu une conséquence haute en couleur : l’arrivée d’une vague de drag queens nées devant les écrans. À travers les perruques et les costumes, ces nouvelles reines ont trouvé un exutoire pour briser l’isolement. Mais maintenant que la vie normale reprend tranquillement, sont-elles prêtes à affronter en personne l’arène de la drag?

Ryan Issenman écoutait les blagues sexistes de l’hôte du jeu-questionnaire en ligne en roulant des yeux. L’humour douteux était agaçant, mais pas surprenant. Grand habitué – autant comme hôte que comme participant – de la scène montréalaise des soirées de jeux, dont plusieurs ont migré des bars vers les écrans durant la pandémie, l’homme de 34 ans explique que le public de telles veillées est assez homogène. Disons qu’il y a beaucoup de gros gars blancs comme moi! , lance-t-il d’un ton cinglant.

Ryan savait que son tour de piste en tant qu’hôte, lors de cette soirée de l’automne 2020, approchait à grands pas. Exaspéré par les blagues de vestiaire, il est entré sur un coup de tête dans sa salle de bain, il a pris la première serviette disponible et il l’a enroulée autour de sa poitrine, avant de se dessiner des seins à la va-vite avec un crayon-contour et de se façonner un turban sur la tête avec une autre serviette. Une petite couche de rouge à lèvres carmin comme touche finale avant de s'asseoir devant la caméra et voilà : Pam Demic était née.

Je ne crois pas que c’est le nom que j’aurais choisi dans la vraie vie, mais ça s’est tellement fait de manière intuitive que c’est sorti de ma tête sans que j’y réfléchisse. Ça a fonctionné : les gens étaient morts de rire , dit-il.

Si l’alter ego de Ryan Issenman a émergé en une soirée, l’intérêt de ce dernier pour l’univers des drag queens mijotait depuis des mois. Enseignant d’art dramatique dans un établissement secondaire, il s’est soudainement retrouvé seul chez lui en mars 2020, avec un horaire vide et un appartement rempli de perruques et de costumes rapportés des loges de l’école.

J’ai fait un peu comme tout le monde : je me suis acheté des puzzles, des matériaux pour peindre, une machine à coudre… Je me cherchais un projet, mais rien ne me passionnait vraiment. C’est lorsque j’ai commencé à utiliser mon visage comme canevas que tout a cliqué , raconte-t-il au téléphone. Les pinceaux et le rouge à lèvres n’étaient pas étrangers à Ryan Issenman; cependant, ses tentatives dans les coulisses du théâtre étudiant ne l’avaient pas convaincu de son talent.

Dès que je maquillais les autres, ça frôlait le désastre. Je me suis mis à regarder des tonnes de tutoriels en ligne et à expérimenter. Finalement, j’ai réalisé non seulement que je suis drôle et bon en lipsync [synchro], mais que j’ai aussi du talent pour me maquiller moi-même.

Je me suis dit : peut-être que je suis capable de faire ça, après tout!

Une citation de :Ryan Issenman

Chaque mercredi, l’enseignant passait des heures à se maquiller avec une de ses amies sur Zoom. Le duo partait du même concept et des mêmes petits pots : elle finissait par ressembler à une jeune professionnelle; lui, à un clown sorti d’un cirque ambulant.

C’est toutefois à l’Halloween, sous les traits de Morticia Addams, que l’envie de se transformer en drag queen s’est cristallisée pour Ryan Issenman. Afin de se glisser dans la peau de la matriarche de la famille gothique, il a mis le paquet. Trois heures de maquillage, un rasage des aisselles et du torse et un bon collage de sourcils plus tard, il a appelé sa mère.

Elle m’a dit : "c’est tellement impressionnant, on ne dirait même pas que c’est toi!" Alors là, je me suis dit que j’essaierais la drag; ma maman m’avait dit oui , dit-il en rigolant.

Sauf qu’essayer la drag, quand toutes les scènes sont dans l’obscurité depuis des mois, c’est moins évident... De toute façon, Ryan Issenman ne savait pas trop comment mettre son pied dans la porte, lui qui trouvait le milieu montréalais intimidant et difficile d’accès.

Sans la pandémie, le processus aurait été plus lent. Je n’aurais pas eu autant de moments libres chez moi pour m’améliorer! En plus, je suis vraiment perfectionniste, alors ça m’aurait pris du temps avant d’avoir le courage de me montrer devant d’autres gens. Alors que là, j’ai été audacieux et je me suis juste lancé.

Debbie Fluid pose devant un fond bleu, habillée d'une veste de jeans.
Image : Debbie Fluid pose devant un fond bleu, habillée d'une veste de jeans.
Photo: Doug Sroka a choisi le nom de scène de Debbie Fluid pour exprimer son désir de faire de la drag qui brouille les frontières entre les genres féminins et masculins.   Crédit: Doug Sroka

Perruques et pandémie: le temps d'une drag

Le contexte sanitaire inédit de la pandémie de COVID-19 n’a fait qu’accentuer une tendance lourde : la popularité sans cesse grandissante de la drag. Avec la présence toujours plus importante de ces reines dans la sphère publique et le succès monstre de l’émission RuPaul’s Drag Race, de plus en plus de nouvelles venues ont plongé perruque première dans ce milieu flamboyant.

J’ai commencé au concours Drag-moi! du Cabaret Mado il y a trois ans. Il y avait tellement peu de gens qui auditionnaient que tout le monde était pris. Maintenant, ils doivent tenir les auditions sur deux soirs et couper plein de candidates, explique la drag queen Matante Alex, figure bien connue de la scène montréalaise.

La pandémie a en plus eu comme effet d’offrir plus de temps libre aux gens, une denrée rare pour les drag queens. C’est que la drag est exigeante : les performeuses doivent non seulement conceptualiser leur personnage, mais également exceller dans des domaines aussi variés que le maquillage, la danse, le chant, la couture et l’humour. Devenir une reine du podium est une passion qui, en temps normal, a tendance à occuper les soirs et les fins de semaine.

Chez Doug Sroka, la surabondance de temps libre a vite mené à l’ennui dans ce contexte. Normal quand on est habitué à l’activité constante qui rythme les journées passées sur une ferme de la Saskatchewan, comme celle où a grandi l’étudiant de 20 ans. Ce dernier était arrivé depuis peu à Saskatoon quand la pandémie a mis le quotidien sur pause . Résultat : il s’est retrouvé seul chez lui, à se tourner les pouces.

Après des heures passées à éplucher les guides d’initiation au maquillage sur YouTube, l’achat d’une machine à coudre sur Marketplace et des dizaines d’après-midis passés à dessiner et à écrire des histoires, sans oublier les perruques qu’il a appris à fabriquer, Debbie Fluid a vu le jour.

Celui qui a déménagé dans la Ville Reine en décembre 2020 afin de poursuivre ses études en théâtre à l’École de cinéma de Toronto croit que la pandémie a, de son côté, surtout servi d’accélérateur.

J’ai grandi en écoutant RuPaul’s Drag Race, mais j’étais trop jeune pour sortir dans les bars quand je suis arrivé à Saskatoon! Alors au lieu de commencer tranquillement à aller dans les clubs de drag queens et d’essayer d’en faire dans mes temps libres, ce qui se serait sûrement produit dans les prochaines années, je me suis investi là-dedans à 100 %, tout d’un coup, dit-il.

Debbie Fluid pose devant un drapeau de la fierté gaie.
Image : Debbie Fluid pose devant un drapeau de la fierté gaie.
Photo: Debbie Fluid dans sa chambre de Toronto.  Crédit: Doug Sroka

Un exutoire élégant

Les longs cheveux de Deborah Kadabra s’agitaient au rythme du vent ayant l’habitude de souffler dans les rues de Québec à la fin de l’hiver. À chaque trace de pas laissée dans la neige par ses talons hauts, la jeune drag queen éprouvait un sentiment incroyable : celui d’être invincible.

Je suis une personne vraiment gênée dans la vie, mais tout d’un coup, j’aurais pu marcher n’importe où avec la confiance d’un dieu. Rien ne pouvait m’atteindre. Je me sentais plus fort que moi-même, j’avais découvert un alter ego qui me donne de la force , raconte François-Luc Soucy avec une pointe de fébrilité encore présente dans la voix.

Originaire du Kamouraska, le jeune homme de 19 ans venait tout juste de réaliser un grand rêve : celui de mettre au monde Deborah Kadabra en public. Il ne le savait pas encore, mais sa première apparition dans le monde de la drag, en ce 11 mars 2020, serait l’une des dernières avant longtemps.

Malgré le confinement et le basculement en format virtuel de ses cours de cinéma au Cégep de Sainte-Foy, François-Luc Soucy a continué de faire vivre Deborah dans son salon et sa salle de bain. L’école en ligne était tellement difficile pour moi, et chaque fois que je me mettais en drag, c’était comme un superpouvoir , illustre-t-il.

Cette faculté magique de la drag, c’est de permettre de s’évader du quotidien. Lorsqu’on est entre quatre murs, le fait de pouvoir se glisser dans la peau d’un personnage souvent exubérant et plus grand que nature a donné un nouveau souffle aux performeuses.

Pam Demic ne vit pas dans un monde où nous sommes confinés! Elle boit son vin blanc; elle dit des blagues; elle est toujours belle, confiante et drôle... Elle est beaucoup plus libre que moi. C’est une échappatoire extraordinaire , décrit Ryan Issenman.

C’est aussi la liberté d’être aussi folle que je veux. En grandissant, j’avais toujours peur de ce que les gens pensaient de moi, mais avec Debbie, je peux lâcher mon fou sans que ça change le regard que les gens portent sur moi à l’extérieur de la drag , dit de son côté Doug Sroka.

Alors que plusieurs études ont démontré que la pandémie a eu des conséquences importantes sur la santé mentale de la population, la drag semble avoir servi de soutien psychologique pour ses nouveaux adeptes ayant plongé dans leur art pendant le confinement.

Debbie Fluid passe une main dans ses longs cheveux, un chapeau rond sur la tête.
Doug Sroka a choisi le nom de scène de Debbie Fluid pour exprimer son désir de faire de la drag qui brouille les frontières entre les genres féminins et masculins. Photo : Avec la permission de Doug Sroka

J’ai toujours dû composer avec des problèmes de santé mentale, et ma stratégie de choix est de me garder occupé. Me retrouver isolé, sans rien à faire était le pire scénario pour moi. D’avoir une passion comme la drag, dans laquelle je pouvais mettre toute mon énergie et, surtout, constater mon progrès, ça a tout changé , affirme Doug Sroka.

Regarder des vidéos explicatives en ligne, c’est bien, mais apprendre les rouages du métier grâce aux autres drag queens, c’est encore mieux. L’isolement n’a pas empêché la communauté de s’adapter rapidement, les performeuses mettant rapidement de l’avant des spectacles virtuels.

C’est le cas du bar montréalais Le Cocktail, qui a transposé sur le web ses soirées C’est juste lundi, place à la relève.

Grâce à ces spectacles-là, on s’est toutes fait mettre dans des groupes Facebook ensemble, et on était sur Zoom avant et après les shows. Je me suis vraiment bâti une famille de drags avec lesquelles on se donnait des trucs et du soutien, indique François-Luc Soucy.

Depuis le printemps 2020, les spectacles en ligne se sont multipliés. Au Québec, le public pouvait en regarder plusieurs par soir, tous les jours de la semaine. Des performances en formule ciné-parc, où les membres du public assistaient aux prestations depuis leur voiture, ont même été le premier contact avec la scène de Doug Sroka en Saskatchewan. Mais malgré tous les efforts des artistes, le souffle portant cette avalanche de performances a fini par s’épuiser au bout de quelques mois.

L’art de scène, on le fait pour l’appréciation du public, pour les applaudissements. Entre se filmer dans sa chambre et se faire écrire un bon commentaire, et recevoir les félicitations du public après ton numéro sur le stage, disons qu’il y a un monde, souligne François-Luc Soucy.

Barbada pose dans un costume de plumes noires et jaunes avec une fleur sur la tête.
Image : Barbada pose dans un costume de plumes noires et jaunes avec une fleur sur la tête.
Photo: Barbada est une figure centrale de la scène montréalaise de la drag depuis 16 ans.   Crédit: Johan Jansson

Quel avenir pour les bébés drags?

Qu’il soit adapté en spectacles virtuels ou non, l’univers de la drag a été ébranlé par la pandémie.

Il y a toujours eu des drags qui étaient plus axées vers la mode et les séances photo, et des drags qui étaient plus à l’aise sur scène. Dans mon cas, je suis vraiment une enfant de l’Internet, et j’étais juste contente d’avoir un congé et de pouvoir enfin me plonger à 100 % là-dedans! , lance Matante Alex, qui a fait paraître ses premières chansons en 2020.

Malgré son aisance sur les réseaux sociaux, l’artiste commence à trouver le temps long loin de la scène et de l’amour du public. C’est encore plus vrai pour une performeuse comme Barbada, une vétérane de l’industrie avec 16 ans d’expérience derrière le corset. Même si elle a réussi à garder la tête hors de l’eau grâce à des contrats virtuels, cette figure emblématique de la scène montréalaise a sérieusement pensé accrocher sa perruque pour de bon.

Barbada, les cheveux courts, regarde droit dans la caméra. Elle porte des boucles d'oreille et un large collier.
Barbada est une figure centrale de la scène montréalaise de la drag depuis 16 ans. Photo : Avec la permission de Barbada

J’ai vécu une grande démotivation, surtout au cours des premiers mois de la pandémie. Comme [pour] plusieurs autres artistes, la précarité habituelle de mon métier est devenue tellement intense avec la pandémie que je me suis dit qu’il serait peut-être temps de me concentrer sur un emploi stable, avec des assurances et des fins de semaine. J’ai beau avoir augmenté ma présence sur Instagram, les réseaux sociaux, ça ne paie pas, explique-t-elle.

Même quand les bars rouvriront, la réalité financière du métier risque de décourager beaucoup d’aspirantes. Contrairement à d’autres endroits comme les États-Unis, où les artistes se font offrir de meilleurs cachets, les drag queens de la Belle Province sont, pour la quasi-totalité d’entre elles, dans l’impossibilité de vivre exclusivement de leur art.

Matante Alex est étendue sur une surface vitrée et craquée, qui renvoie son reflet.
La drag queen Matante Alex évolue dans le milieu depuis 2018. Photo : Avec la permission de Matante Alex

Les salaires pour faire des spectacles n’ont pratiquement pas changé depuis 20 ans, et il n’y a pas de culture du pourboire. On est donc souvent dans le rouge après avoir offert une performance et [on a] pratiquement tous et toutes des emplois alimentaires. Il faut vraiment le faire par passion, explique Matante Alex.

Le choc de la scène risque aussi d’être grand pour celles qui n’ont jamais offert de performances devant un public. Les réseaux sociaux permettent en effet un certain contrôle : sur Instagram par exemple, on peut prendre des heures pour obtenir un maquillage parfait et un costume sans anicroche.

En vrai, tu ne peux pas faire ça, surtout quand tu as trois ou quatre changements de costumes pendant un spectacle. Tu n’as pas le temps! Je trouve que les réseaux sociaux – et, à la limite, RuPaul’s Drag Race – mettent une pression sur l’aspect réel. J’espère que les gens ne vont pas penser que ce qu’ils voient sur leur écran représente les drags dans la vraie vie.

Une citation de :Barbada

Lorsqu’on demande à Matante Alex et à Barbada de donner leurs conseils aux jeunes pousses de l’industrie, le mot polyvalence est celui qui leur vient spontanément à la bouche. Oui, il faut être magnifique, mais il faut également développer son sens de l’humour, sa théâtralité, ses talents de danseuse et ses aptitudes de musicienne.

J’ajouterais aussi qu’il faut rester humble et à l’écoute des gens qui vont vouloir t’aider dans la communauté. En essayant plein de choses, tu découvres ton personnage, mais aussi toutes les choses que tu ne pensais pas être capable de faire , dit Matante Alex.

Aller à la découverte de talents insoupçonnés, c’est ce qu’ont fait Doug Sroka, François-Luc Soucy et Ryan Issenman pendant la pandémie. Le premier rêve maintenant d’une troupe de théâtre queer et de longs métrages axés sur la drag ; le deuxième, de créer un grand spectacle d’illusions où se mêleraient drag queens et magie; et le troisième, d’animer des jeux-questionnaires, des bingos et des brunchs, et même de faire de Montréal une capitale incontournable de la scène drag.

Tout ce que j’espère, c’est que le monde de la drag ne devienne pas juste une question de maquillage et de photos. Il faut que ça continue d’aller bien au-delà des simples looks, que ça garde ce côté performatif si spécial, dit Barbada.

Braver les projecteurs, se tailler une place dans la communauté et sortir de sa zone de confort : tels sont les défis qui attendent les nouvelles venues. Entre faire de la drag et devenir une véritable queen, il y aura donc un pas à franchir. Préférablement en talons hauts.

* Les photos d'en-tête du chapitre 1 et 2 ont été utilisées avec la permission de Doug Sroka et celle du chapitre 3, avec celle de Barbada.

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