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Image : Illustration d'un pied, d'un soulier minimaliste, d'un soulier des années 90 ainsi que d'un soulier maximaliste.

TEXTE : GUILLAUME PIEDBOEUF | ILLUSTRATIONS : OLIVIA LAPERRIÈRE-ROY

Dix ans après qu’une vague minimaliste eut déferlé sur le monde de la course à pied, les grosses espadrilles ont repris le devant des étagères. À ce jour, on ne connaît toutefois pas la réponse à la question qui déchire scientifiques, commerçants et coureurs : avec quel type de chaussures faut-il courir?

La scène se déroulait aux abords de la piste d’athlétisme intérieur du PEPS de l’Université Laval, au Salon de la course à pied et du triathlon de Québec, en avril 2019. Quelques dizaines de chaises pliantes avaient été installées pour un débat entre deux intervenants très respectés de la région sur les bonnes pratiques chez les coureurs amateurs.

Blaise Dubois, de la Clinique Du Coureur, et Jolyane Bérubé, de la boutique Le coureur nordique, semblaient s’entendre sur la majorité des comportements à adopter.

Mais une question, celle du type d’espadrilles avec lesquelles courir, ne cessait de s’inviter dans le débat. La discussion, d’abord cordiale, est vite devenue animée. Un peu trop, au point de créer un certain malaise dans le modeste parterre de coureurs du dimanche et d’énerver, à l’arrière, Jimmy Gobeil, copropriétaire du Coureur nordique avec sa conjointe Jolyane.

Entre Gobeil et Dubois, fervent supporter du mouvement minimaliste en course à pied, le sujet était radioactif depuis déjà quelques années.

Associé chez PCN physiothérapie depuis 2000, Blaise Dubois venait de lancer la plateforme de formation La Clinique Du Coureur lorsque Jimmy Gobeil a ouvert sa boutique à Québec, en 2009. Ce dernier lui avait alors demandé quels types de chaussures il aimerait voir sur les étagères du Coureur nordique, raconte Blaise Dubois.

Portrait de Blaise Dubois souriant à un homme, qui est de dos.
Avide débatteur, le physiothérapeute Blaise Dubois s'est bâti une réputation internationale depuis la création de La Clinique Du Coureur.Photo : Courtoisie La Clinique Du Coureur

Jimmy est devenu le plus grand vendeur de chaussures minimalistes au Québec. Juste moi, je lui référais environ 300 clients par année. Je ne sais pas ce qui est arrivé, mais à un moment donné il s’est reviré de bord. [...] Lui et les quatre autres gros vendeurs spécialisés au Québec se sont braqués contre la Clinique Du Coureur.

Jimmy Gobeil a une lecture différente des événements. Au plus fort de la vague minimaliste, il y avait plusieurs de nos clients qui avaient le goût d’essayer parce qu’il y avait un gourou à Québec en Blaise Dubois qui en faisait la promotion. Les gens l’ont essayé et ils ont vu que ça ne marchait pas.

Lorsque le physiothérapeute a commencé à accuser publiquement le Coureur Nordique de ne pas appliquer certains principes minimalistes basés sur les données probantes, Gobeil ne l’a pas pris. Pour moi, il y a un point de rupture quand quelqu’un se met à cracher sur ce qu’on fait alors qu’on est des intervenants positifs dans notre communauté. On commandite des athlètes, des événements.

Jimmy Gobeil lors d'une épreuve de course à pied. Il porte des lunettes de soleil, une camisole verte et bleu ainsi qu'un dossard.
Jimmy Gobeil, co-propriétaire de la boutique spécialisée Le coureur nordique.Photo : Facebook / Jimmy Gobeil

Encore aujourd’hui, un gouffre semble séparer les deux hommes qui partagent pourtant un profond amour de la course à pied.

Dans les mots de Chris Napier, chercheur en physiothérapie à l’Université de la Colombie-Britannique, le débat sur les souliers de course est le genre de chose à ne pas aborder à la table du souper, au même titre que la politique et la religion. Marathonien de haut niveau et spécialiste de la biomécanique de la course, Napier peine tout de même à comprendre le phénomène.

Les gens sont vraiment passionnés au sujet de leurs souliers de course. Pourquoi? Honnêtement, je ne sais pas.

Une citation de :Chris Napier
Illustration d'un soulier blanc de style « dad shoe » du début des années 2000. Le fond, texturé, est de couleur rose et des étoiles bleues entourent le soulier.
Image : Illustration d'un soulier blanc de style « dad shoe » du début des années 2000. Le fond, texturé, est de couleur rose et des étoiles bleues entourent le soulier.
Photo: Chapitre 1 : Né pour courir  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Né pour courir

Natif de la Suisse, Blaise Dubois avait sept ans lorsqu’il a eu la piqûre de la course à pied. Une passion qui l’a mené vers l’athlétisme au secondaire, au Québec, puis dans l’équipe de l’Université Laval pendant six saisons.

Quand j’ai gradué en 1998, j’étais coureur universitaire et je portais les mêmes chaussures que tout le monde. De grosses chaussures, explique-t-il.

Étant physiothérapeute, je me posais juste un peu plus de questions. À quoi ça sert, le dénivelé dans une espadrille? À quoi servent les nouvelles technologies? Y a-t-il des études qui montrent que ça fonctionne?

Un peloton de femmes courent sur un pont de la ville de New York, en 1998. En arrière-plan, les gratte-ciels de la ville.
Des coureuses au marathon de New York, en 1998.Photo : Getty Images / STAN HONDA

À l’époque, les coureurs s'entraînaient avec de grosses espadrilles, mais avaient encore l’habitude d’enfiler des souliers légers à semelle mince le jour des courses, des racers, pour des raisons de performance. Au début de sa pratique, Dubois a commencé à conseiller ces chaussures à des patients aux prises avec certaines pathologies, mais aussi des coureurs de haut niveau.

En fin de compte, j’ai commencé à prescrire des chaussures minimalistes il y a 20 ans, même si le mot minimaliste n'existait pas encore dans le vocabulaire des vendeurs de chaussures. Je recommandais d’augmenter graduellement leur temps de course avec des chaussures plus simples pour augmenter le niveau de stress sur les différents tissus musculaires et les rendre plus robustes. Bref, pour renforcer les pieds.

La littérature scientifique de qualité sur les types de chaussures était alors quasi inexistante. Mais certaines théories scientifiques commençaient à bouleverser le jeune physiothérapeute. Il y avait des ébauches de réflexion. On se rendait compte que contrairement à ce qu’on croyait, l’amorti dans les chaussures ne réduisait pas le stress sur le squelette. Quand on met de l’amorti, le corps court différemment.

Deux récentes paires de souliers de type «racer», aux semelles peu coussinées.
Deux récentes paires de souliers de type « racer ».Photo : Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

En 2008, le chercheur australien Craig Richard détaille dans un examen scientifique publié dans le British Journal of Sports Medecine qu’il n’existe absolument aucune preuve que les souliers de course modernes réduisent le risque de blessure.

L’année suivante, le physiologiste Joseph Knapik publie les résultats d’une première vaste étude menée auprès de militaires américains pour déterminer si recommander des souliers de course en fonction de la forme du pied a un effet sur la réduction des blessures. Depuis des décennies, on recommande aux coureurs des souliers pour contrôler la pronation de leur pied et ainsi éviter un affaissement du pied vers l’intérieur ou l'extérieur au contact du sol.

Le résultat de l’étude : peu importe la forme du pied, courir avec des chaussures neutres ou dotées d’anti-pronateurs ne semble faire aucune différence dans la prévention des blessures.

Pour Dubois, c’est une confirmation que les pratiques de vente de chaussures de course doivent changer. Que les nouvelles technologies proposées depuis des décennies par les grands équipementiers de sport, c’est de la foutaise. Une position qu’il commence à défendre sur son blogue de La Clinique Du Coureur et, rapidement, dans des panels à travers le monde.

Si les études de Knapik piquent la curiosité de la communauté scientifique, en 2009, c’est plutôt un livre, Born to Run (Né pour courir), qui fait fureur chez les coureurs amateurs. Coureur récréatif souvent blessé, le journaliste Christopher McDougall y raconte au fil des pages sa transformation en ultramarathonien en réapprenant à courir pieds nus. Le journaliste est sur les traces d’une tribu cachée, les Tarahumaras, vivant loin de la civilisation dans les montagnes, au Mexique.

Un homme en habit traditionnel prend la pose : un chandail à manches amples, un foulard au cou, une jupette ainsi que des sandales.
Un jeune Tarahumara dans le village de Corareachi, dans les Barrancas del Cobre, au Mexique.Photo : Getty Images

Le récit se termine avec une course de 80 kilomètres à travers la Sierra Madre occidentale opposant les meilleurs coureurs Tarahumara à des coureurs élites américains, dont le champion ultramarathonien Scott Jurek. Les Tarahumara n’ont pas de souliers. Sur le sol rocailleux, brûlant ou enneigé, ils se contentent de très minces sandales lacées à leurs pieds. Ce qui n’empêche pas l’un d’entre eux, Arnolfo Quintare, de franchir la ligne d’arrivée devant l’invincible Jurek.

McDougall saupoudre le récit de science, en détaillant notamment le travail de trois biologistes américains convaincus que l’être humain a évolué, il y a des millions d’années, spécifiquement pour courir de longues distances.

Tendons d’Achille, ressorts dans les pieds, ligament stabilisateur du cou, capacité de transpirer exceptionnelle, l’homme possède une série de caractéristiques physiologiques que le chimpanzé, de qui il découle, ne possède pas. Des caractéristiques qui semblent être utiles à une activité précise : la course d’endurance.

En quoi courir lentement longtemps pouvait bien servir Homo, entouré de prédateurs quadrupèdes plus rapides et puissants?

L’hypothèse de David Carrier et Dennis Bramble, de l’Université d’Utah, et Daniel Lieberman, de l’Université Harvard, est la suivante : il y a des millions d’années, bien avant l’invention de l’arc à flèches, Homo erectus a adopté la chasse à l'épuisement. En groupe, nos ancêtres traquaient et pistaient des mammifères plus rapides à la course sur des dizaines, voire des centaines de kilomètres, jusqu’à ce que leur proie s'effondre de fatigue et de chaleur.

Les sandales d'un Tarahumara, faites à partir d'un pneu et de cuir.
Les sandales d'un Tarahumara, faites à partir d'un pneu et de cuir.Photo : iStock / Robert Ingelhart

Entre les exploits des Tarahumara et les longues parties de chasse d’Homo erectus, la lecture de Born to Run donnait envie d’une chose : jeter ses espadrilles et partir courir pieds nus. Sans nécessairement le vouloir, Christopher McDougall venait de créer dans la tête de plusieurs ce que le biologiste Daniel Lieberman appelle aujourd’hui le mythe du sauvage athlétique.

Cette idée que les humains qui n’ont pas été contaminés par la civilisation sont ces incroyables ultra-marathoniens qui peuvent courir de très longues distances. Ce n’est pas vrai, mais c’est ce que les gens veulent entendre.

Une citation de :Daniel Lieberman
Illustration d'une silhouette de jambes qui courent, sur fond jaune et rouge.
Image : Illustration d'une silhouette de jambes qui courent, sur fond jaune et rouge.
Photo: Chapitre 2 : La foulée qui fascine  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

La foulée qui fascine

Lorsqu'un coureur amateur se blesse ou ne parvient pas à améliorer ses temps, il a généralement tendance à baisser les yeux vers ses pieds, pointe le chercheur Chris Napier. Ce n’est pas le bon réflexe, mais c’est un réflexe naturel. Dans un sport si simple où l’équipement est très limité, les chaussures sont à peu près la seule chose à blâmer autre que soi-même.

Lorsqu’au tournant des années 2010, il est devenu évident que les technologies développées pour les souliers de course depuis des décennies n’avaient toujours pas réussi à réduire les blessures, les coureurs sont devenus avides de changement, relate Dr Napier.

Il y a eu cet engouement pour le minimalisme, mais presque en même temps sont arrivées les chaussures maximalistes. Encore plus grosses. Tout d’un coup, les gens devaient en quelque sorte choisir leur camp. Et comme dans chaque camp, on pensait être du bon côté de l’histoire, la question est vite devenue polarisante.

Daniel Lieberman s’est retrouvé, malgré lui, au cœur du débat qu’il juge profondément superficiel.

Quand on a commencé à publier sur l’évolution de la course chez l’homme, je n’ai jamais pensé que j’allais être mêlé à cela. Je suis un biologiste évolutionniste. J’étudie comment et pourquoi le corps humain est comme il est.

Son intérêt, dit-il, a toujours été la course chez Homo. Mais comme l’homme a couru pieds nus durant des millions d’années, Lieberman a voulu étudier la question de plus près. Ce qui l’a mené là où la concentration de coureurs de fond d’exception est plus forte que partout ailleurs sur la planète : dans les hauts plateaux de la vallée du Rift, au Kenya.

Des coureurs durant une séance de fartlek, un entraînement par intervalles où les athlètes alternent sans arrêt entre jogging et sprint.
Des coureurs durant une séance de fartlek, un entraînement par intervalles où les athlètes alternent sans arrêt entre jogging et sprint.Photo : Radio-Canada / Guillaume Piedboeuf

Généralement parce qu’ils n’ont pas de souliers, beaucoup de Kenyans de la région grandissent en courant pieds nus. Entouré de chercheurs en biomécanique, Lieberman a entrepris de comparer leur foulée avec celle d’athlètes américains ayant toujours couru en souliers. Les résultats de cette étude, parus dans la revue Nature en 2010, ont fait grand bruit.

Le premier constat n’était pas très controversé. Les coureurs habitués de courir en souliers avaient tendance à atterrir sur leur talon, alors que ceux pieds nus ou habitués de courir pieds nus avaient tendance à atterrir sur l’avant de leur pied.

Mais Lieberman et ses collègues ont également conclu qu’atterrir sur l’avant du pied réduisait la force de l’impact avec le sol. Une analyse qui a été nuancée depuis, mais qui avait amené les chercheurs à dire que cette façon plus naturelle de courir évite peut-être plusieurs des blessures que subissent les coureurs de nos jours.

Nous n’avons jamais dit que les gens doivent courir pieds nus. Ce que nous avons fait, c’est expliquer comment et pourquoi les humains peuvent courir pieds nus et pourquoi ils l’ont fait durant des millions d’années, argue aujourd’hui Daniel Lieberman, blâmant les journalistes pour le débat qui a suivi.

Photo des chaussures à orteil portées par un homme. Chacun des orteils est divisé et la semelle en caoutchouc recouvre le bout de ceux-ci.
Les chaussures à orteils Vibram FiveFingersPhoto : Getty Images / Joe Raedle

N’empêche, les résultats parus dans Nature arrivaient à point pour l’entreprise Vibram qui, au tournant de la décennie, tentait de s’accaparer une partie du marché minimaliste avec ses chaussures à orteils. Créées quelques années auparavant pour la pratique d’activités nautiques comme le kayak et la voile, les Vibram FiveFingers ont commencé à s’envoler des étagères de magasins de course à pied.

Vibram, il faut le dire, avait d’ailleurs en partie financé l’étude de l’équipe de Daniel Lieberman.

Illustration d'une silhouette de pied de couleur jaune, avec des étoiles roses reprsentants des zones douloureuses, des blessures sous-cutanées.
Image : Illustration d'une silhouette de pied de couleur jaune, avec des étoiles roses reprsentants des zones douloureuses, des blessures sous-cutanées.
Photo: Chapitre 3 : Une question de compromis  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Une question de compromis

Les chaussures à orteils Vibram étaient parmi les souliers minimalistes qui trouvaient preneurs au Coureur nordique durant quelques années. Toutes les grandes marques, de Nike à New Balance en passant par Asics, avaient élargi leur offre minimaliste.

Quand les gens arrivaient avec des prescriptions de la Clinique Du Coureur pour des souliers minimalistes, je respectais toujours les prescriptions, mais je n’y ai jamais cru. Je cours assez moi-même pour savoir que ça ne fait pas de sens, raconte le propriétaire Jimmy Gobeil.

Tu peux courir quelques kilomètres par semaine, mais quand tu essaies de faire du volume avec ça aux pieds, tu te retrouves avec des problèmes de tendons d’Achille, de fracture de stress, de fasciite plantaire. Les gens qui ont pensé que le minimalisme allait changer leur vie se sont ramassés avec d’autres problèmes et ils sont revenus chercher des souliers coussinés.

Une thérapeute masse le tendon d'Achille d'un patient, qui est couché sur le ventre sur une table de massage.
Un transition trop rapide au minimalisme a mené à des problèmes au tendon d'Achille chez certains coureurs.Photo : Getty Images / endopack

Le physiothérapeute Chris Napier lui donne raison sur ce dernier point. C’était trop, trop vite pour ceux qui ont décidé de complètement changer le genre de souliers dans lesquels ils avaient toujours couru ou même marché.

Une foulée qui se rapproche de celle que nous avons en courant pieds nus est peut-être plus naturelle, mais elle n’est pas nécessairement mieux, met-il en garde.

Nous ne vivons plus dans la nature. Plusieurs d’entre nous courent sur du béton. La plupart d’entre nous sont sédentaires durant une bonne partie de la journée. Nous marchons en souliers durant la majorité de nos vies.

Ce qui ne veut toutefois pas dire que le minimalisme n’a pas de vertu. Tout est une question de compromis, dit Chris Napier.

On ne réduit jamais les forces sur notre corps. On les transfère ailleurs. La chaussure plus coussinée, souvent, protège le pied et la cheville. Mais ça peut mettre plus de pression sur les genoux ou les hanches. Si vous avez des problèmes de genoux ou de hanches, ce n'est peut-être pas les meilleurs souliers pour vous.

Blaise Dubois abonde dans le même sens, mais il est plus catégorique. C’est très clair au niveau scientifique, c’est que plus la chaussure est grosse, lourde et amortissante, plus cette chaussure va protéger le pied, mais plus elle va stresser le genou, la hanche et le dos.

Focus sur un soulier de marque New Balance, en avant-plan. À l'arrière, les pas et les souliers de la foule de coureurs sont flous.
Chaussures de participants au marathon de Boston de 2014Photo : Getty Images / Andrew Burton

Dubois et Napier s’entendent également sur une chose : changer de type de chaussure augmente le risque de blessure. Avec le recul, opposer les chaussures minimalistes et maximalistes et laisser les coureurs faire l'essai de l’un et de l’autre, sans trop être éduqués sur le sujet, était une formule perdante pour tous.

Les deux physiothérapeutes croient qu’une transition sans heurt peut être faite vers des souliers minimalistes, mais elle doit être très graduelle. Des mois, voire des années. Le jeu en vaut-il la chandelle? Blaise Dubois croit que oui.

On sait, insiste-t-il, que les coureurs portant des souliers minimalistes adoptent de meilleurs comportements de modération d’impact. Une foulée plus courte, moins sur le talon. Il y a une cohérence théorique qui suggère que les souliers minimalistes réduisent le risque de blessures à long terme.

Mais il manque encore d’études solides pour prouver cette hypothèse, admet le fondateur de la Clinique Du Coureur. Je vis très bien avec l’incertitude. Ça ouvre la place à l’interprétation. Mais il y a aussi des choses qui ne laissent pas place à l'interprétation, lance-t-il, revenant aux nombreuses technologies ajoutées aux chaussures sans évidences scientifiques de leur efficacité.

C’est à peu près un coureur sur deux qui se blesse chaque année. Donc on n’a probablement pas encore trouvé la bonne recette.

Une citation de :Blaise Dubois
Illustration d'un soulier ancien sur fond représentant des dates sur une piste d'athlétisme.
Image : Illustration d'un soulier ancien sur fond représentant des dates sur une piste d'athlétisme.
Photo: Chapitre 4 : Le soulier du passé  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Le soulier du passé

C’est généralement à Bill Bowerman qu’est attribuée la paternité de la chaussure de course coussinée moderne.

Entraîneur de longue date de l’équipe d’athlétisme de l’Université d’Oregon, le vétéran de la Deuxième Guerre mondiale était dans la quarantaine avancée lorsqu’il a commencé à lui-même modifier des souliers de course et les faire essayer à ses athlètes.

La course n’est alors pas encore une activité récréative. Sur la piste ou en cross-country, les coureurs portent pratiquement tous des souliers aux minces semelles rigides à crampons. Des compagnies comme Adidas offrent des modèles adaptés aux différentes épreuves d'athlétisme, mais Bowerman a quelque chose de différent en tête.

L’un des premiers à faire l'essai d’un de ses prototypes, en 1958, est un dénommé Phil Knight, un coureur recrue de l’Université à la fibre entrepreneuriale indéniable. Quelques années plus tard, les deux hommes fondent Blue Ribbon Sports, une entreprise de distribution de chaussures. Après qu’un de ses coureurs se soit fracturé le métatarse, Bowerman convainc le manufacturier japonais Tiger de fabriquer un soulier de son cru plus protecteur du pied.

Ainsi naît la Tiger Cortez, une chaussure dotée d’une longue semelle caoutchoutée traversée par une couche de mousse sous le talon. Ce qui permet aux coureurs d’atterrir sans douleur directement sur leur talon plus haut et coussiné, puis de rouler vers l’avant du pied. Une technique, estime alors Bill Bowerman, qui s'avérera moins fatigante sur de longues distances.

Au cours des Jeux olympiques de 1972, où Bowerman dirige l’équipe d’athlétisme américaine, Blue Ribbon Sports, devenue Nike, lance sa propre version du soulier. La Nike Cortez devient vite la chaussure par excellence d’un loisir de plus en plus populaire aux États-Unis, le jogging.

C’est le début d’un empire et d’une nouvelle obsession dans l’industrie naissante de la chaussure de course de masse : la semelle coussinée.

Un homme court sur une route de terre entourée d'arbres.
Dans le classique du cinéma Forrest Gump, c'est dans une paire de Nike Cortez donnée par Jenny que Forrest entreprend de traversé l'Amérique à la course.Photo : Page Facebook de Forrest Gump / Paramount

Avec des chercheurs de l’Université Laval, Blaise Dubois a développé en 2015 un indice minimaliste permettant de coter les différents modèles d’espadrilles sur le marché. Il trace le constat suivant : Actuellement, c’est 90 % à 95 % du marché des souliers de course qui est maximaliste. On donne ça à tout le monde sans se poser de question.

Un phénomène créé, estime le physiothérapeute, par une course à l’innovation qui vise non pas à faire mieux, mais à vendre plus.

Ce qui m’embête, c’est que pour faire des sous, on fait semblant qu’on a un gros laboratoire de recherche dans lequel on investit plein d’argent qui finalement ne sert qu’à trouver une manière marketing de vendre un produit à haut prix.

Une citation de :Blaise Dubois

Quand vient le temps de suggérer qu’une nouvelle technologie réduit les blessures, les grandes marques sont juste assez prudentes dans le langage utilisé pour avancer plein d’affaires sans se faire poursuivre, ajoute-t-il.

Est-ce mieux du côté minimaliste? Vibram, quelques années après la ruée vers ses chaussures à orteils, a elle-même dû régler un recours collectif avec des clients accusant la compagnie d’avoir prêté de fausses vertus médicales aux FiveFingers.

Les grosses compagnies étaient bien contentes de vendre des souliers minimalistes à 250 $. Ils s’usaient plus vite et les clients les changeaient plus souvent, ajoute Jimmy Gobeil, fort de son expérience au Coureur nordique.

Pourquoi alors la vague minimaliste n’a fait que passer? Blaise Dubois blâme les magasins de chaussures qui n’ont jamais mis de l’avant les modèles minimalistes. Car les vendeurs, dit-il, ont été entraînés par les représentants des marques depuis 20 ans à donner des anti-pronateurs à des gens qui ont les pieds plats et plus d’amorti aux gens qui sont gros.

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Selon Blaise Dubois, 90% à 95% des souliers de course sur le marché sont maximalistes.Photo : Getty Images / Andrew Burton

Mais ce procès d’intention va beaucoup trop loin pour Daniel Lieberman. La raison pour laquelle les souliers de course sont de plus en plus gros est simple, dit-il. Les gens aiment le confort.

La grande majorité des coureurs récréatifs achètent leurs chaussures de la même façon, pointe-t-il. Ils vont dans un magasin, courent avec quelques souliers différents et choisissent le plus confortable. Même dans les pays où les gens courent pieds nus, quand ils peuvent acheter des chaussures, ils le font. Pour les mêmes raisons que nous. C’est confortable, souligne le professeur à l’Université Harvard.

Ce qui ne veut pas dire que le confort est bon pour vous. Être assis dans un fauteuil, est-ce bon pour vous? Un matelas doux et moelleux, est-ce bon pour vous? Manger un beigne, ce n’est pas bon pour vous, mais vous aimez ça.

Dans le cas des souliers de course, le jury scientifique n’a pas encore tranché. D’ici là, plaide Lieberman, aussi bien choisir une chaussure qui donne envie de sortir courir. Car courir, peu importe ce qu’on a dans les pieds, a bien plus d'impacts positifs que négatifs sur la santé.

Chris Napier, lui-même un marathonien accompli, en est venu au même constat dans un éditorial paru dans le British Journal of Sports Medicine, en 2018. En l’absence de données probantes d’un côté comme de l’autre, écrit-il avec un collègue de l’Université du Montana, le débat sur les types d’espadrilles tombe sans cesse dans les mêmes pièges logiques.

Je ne pense pas qu’une d’espadrille va réduire votre taux de blessure, alors aussi bien vous acheter des souliers dans lesquels vous êtes confortables, Ou encore choisissez-les pour leur look. Pour leur couleur. Quoi que ce soit qui va vous faire courir.

Une citation de :Chris Napier
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Image : Illustration d'un soulier de marque Nike Vaporfly, sur un fond futuriste.
Photo: Chapitre 5 : Le soulier du futur  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Le soulier du futur

Rarement la course de fond a attiré autant d’attention internationale dans la dernière décennie que le 13 octobre 2019, à Vienne. Derrière une armée de coureurs se relayant devant lui sur un tracé soigneusement dessiné par des scientifiques, le Kenyan Eliud Kipchoge, le meilleur marathonien de l’histoire, est devenu le premier homme à courir 42,2 km en moins de 2 heures.

Rien n’avait été laissé au hasard, évidemment, y compris la paire de chaussures que portait Kipchoge. Nike avait affublé son coureur vedette d’une paire des toutes nouvelles Alphafly pour ce défi qui était autant une opération marketing que sportive.

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Eliud Kipchoge, tout sourire, au moment de devenir le premier homme de l'histoire à compléter un marathon en moins de deux heures.Photo : Getty Images / ALEX HALADA

Le chrono de 1:59:40 du Kényan, deux minutes sous sa propre marque mondiale, ne s’est pas retrouvé dans le livre des records. Le gars a brisé les deux heures, mais c’est comme si on mettait d’énormes ventilateurs derrière un coureur, un parachute qui le tire et deux chiens de chaque côté pour battre le record du monde de sprint. Ça n’a pas de sens! lance Blaise Dubois.

Évidemment, le temps n’était pas homologué. Mais peu importe, Eliud Kipchoge venait de réaliser l’impossible dans la chaussure du futur. Un nouveau soulier hyper technologique doté d’une mousse ultralégère contenant des plaques de carbone pour plus d’impulsion.

En voyant les immenses semelles sous les pieds d’Eliud Kipchoge, ce jour-là, il n'y avait plus aucun doute sur la direction prise par l’industrie de la chaussure de course, quelques années après la vague minimaliste. Une chaussure comme la Alphafly était en quelque sorte la réponse maximaliste parfaite, empruntant aux chaussures minimalistes l’un de leurs principaux avantages : le poids.

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La paire de souliers Nike Alphafly portée par Eliud Kipchoge lors du marathon couru sous la barre des deux heures.Photo : Getty Images / ALEX HALADA

C’est une chaussure qui mime le dénivelé et l’épaisseur du maximalisme, mais qui est beaucoup plus légère. C’est là où c’est intéressant pour l’homme moderne mésadapté à la chaussure minimaliste , concède Blaise Dubois.

Pour Jimmy Gobeil, c’est le triomphe de l’innovation. La preuve que le minimalisme n’était pas l’avenir. L’avenir, ce sont les mousses de plus en plus légères et les plaques de carbone. Ces dernières années, toutes les grandes marques ont sorti leur version de ce nouveau soulier.

Au bout de la ligne, on a gagné , lance le propriétaire du Coureur nordique. Les seuls qu’on voit encore courir pieds nus, ce sont des gens qui veulent se faire remarquer. C’est une façon de devenir quelqu’un d’important sans performer.

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Image : Illustration d'une paire de pieds chaussés de sandales minimalistes de course.
Photo: Chapitre 6 : L’apologie de la patience  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

L’apologie de la patience

Joan Roch est l’un de ceux qui ont poussé le minimalisme à l’extrême et ne sont jamais revenus en arrière. L’été dernier, l’ultramarathonien montréalais a parcouru, en 15 jours, les 1135 km reliant Percé à Montréal. Un défi complètement fou complété en larmes, au sommet du Mont-Royal, avec aux pieds la simple paire de sandales dans laquelle il a englouti quelque deux marathons par jour pendant deux semaines.

Non pas pour se faire remarquer, mais parce qu’elle lui donnait la meilleure chance de réussite, estimait-il.

À titre personnel, j’ai l’impression qu’être passé au minimalisme m’a apporté beaucoup, surtout pour les courses de longue distance. C’est anecdotique. Je n’ai pas de base scientifique pour dire ça. Mais j’ai l’impression que j’ai une foulée qui est plus économique.

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Le coureur montréalais Joan Roch ralliera Percé à Montréal à la course à pied. Photo : Radio-Canada / Courtoisie: Joan Roch

Il s’est converti il y a des années, après avoir lu Born to Run et entendu parler Blaise Dubois. Du jour au lendemain, lui qui courait une cinquantaine de kilomètres par semaine a enfilé des sandales et doublé ses distances. Une transition si extrême qu’elle a même effrayé Dubois, qui avait eu vent du nouveau régime de ce coureur aux longs cheveux frisés. « Il m’a contacté pour me dire : "peut-être que tu fais une connerie". C’était probablement le cas, mais par chance, je ne me suis jamais blessé. »

Pas de blessure, mais beaucoup de nouvelles douleurs. Il m’a fallu plus de trois ans en courant quasiment tous les jours, 5000-6000 km par année pour réadapter mon corps à une nouvelle foulée. Trois ans où j’ai senti mon corps se transformer, raconte-t-il.

Quand les gens me demandent s’ils devraient aussi courir avec des sandales, je leur dis que je ne sais pas. C’est faisable de courir de très longues distances en sandales sans se blesser. Je l’ai démontré. Mais est-ce que c’est souhaitable? Je ne sais pas.

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Les pieds meurtris de Joan RochPhoto : Facebook/Joan Roch

Grosses ou petites chaussures, les gens cherchent toujours des raccourcis, remarque-t-il. Alors dans le cas de la course à pied, ils ramènent ça aux chaussures, mais c’est bien plus que ça. Le corps s’adapte à tout, mais il faut être très patient.

Chris Napier n’est pas convaincu que les coureurs récréatifs aient cette patience. Les coureurs sont généralement compétitifs, qu’ils essaient de battre d’autres coureurs ou leur propre temps. Si bien que le désir de performance, ces dernières années, a un peu supplanté la quête de ne pas se blesser. Sur la ligne de départ d’une course amateur, nombreux sont aujourd’hui les coureurs arborant des chaussures à 300 $ munies de plaques de carbone.

C’est quelque chose de facile qui peut retrancher trente secondes ou une minute à leur 10 km, explique le professeur à l’Université de la Colombie-Britannique. Or, dit-il, il est fort possible que dans quelques années, les études montrent que les plaques de carbone transfèrent davantage de stress mécanique sur une partie du corps, augmentant l'incidence de certaines blessures.

Chris Napier, tout comme Daniel Lieberman, ne serait pas surpris qu'une nouvelle vague minimaliste frappe éventuellement la course à pied. Le pendule a basculé d’un côté, disent-ils. Il reviendra.

Peut-être qu’alors, les blessures commenceront à diminuer. Ou peut-être pas. Pour l’instant, voilà leur opinion de scientifiques : ils savent qu’ils ne savent pas.

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La ligne de départ de la course d'un mille (1.6 km) des Boost Boston Games, en mai 2021.Photo : Getty Images / Adam Glanzman

Si vous commencez à courir, commencez avec une chaussure ultrasimple qui ne coûte pas cher, plaide Blaise Dubois.

S’il ne se fait plus trop d’idées sur sa capacité à renverser la tendance, il ne regrette pas sa croisade des 12 dernières années. Même si elle a froissé. Quand tu amènes quelque chose d’un peu contre-courant et que tu as la force de tes convictions, c’est sûr que tu polarises le débat.

Mais il a changé ses méthodes avec le temps. Fini l’époque où, de son propre aveu, il mettait le feu en critiquant telle ou telle chaussure directement sur les pages Facebook des boutiques de course spécialisées québécoises.

Dans ses conférences, dans ses livres, il continue de prêcher les bonnes pratiques. Qui vont bien plus loin que le choix de la chaussure. Le nerf de la guerre pour prévenir les blessures, c’est la bonne quantification du stress mécanique. C’est bien doser ce que tu fais. Comme physiothérapeute, c’est 80 % de mon travail.

Là-dessus, tout le monde s’entend. Vendeurs de chaussures, physiothérapeutes, podiatres et biologistes. Jimmy Gobeil, Joan Roch, Christopher McDougall, Daniel Lieberman et Chris Napier.

Si vous choisissez une paire de souliers au hasard et que vous augmentez graduellement vos distances et votre cadence, je pense que 95 % de la population peut courir dans n’importe quel type d’espadrilles , conclut ce dernier.

Pourquoi, alors, s’être tant entre-déchirés dans le débat sur les souliers minimalistes par rapport aux maximalistes? Ce n’est pas la question la plus importante, répond Blaise Dubois, du tac au tac.

Mais c’est la plus passionnante.

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Avec quel type de chaussures devrait-on courir?

Photo : Radio-Canada

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