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Image : Illustration rassemblant une boule disco, un cocktail, une guitare, le pont Laviolette et deux personnes habillées à la mode des années 70 et 80.

Texte : Josée Bourassa | Illustrations : Sophie Leclerc

Bienvenue au cœur des tournées nocturnes de Trois-Rivières. À travers ces lignes, vous revivrez l’effervescence des bars et des discothèques qui ont marqué l’histoire de la ville, vers la fin du siècle dernier. Certains ont été précurseurs d’une mode ou d’une vague musicale. D’autres ont servi de tremplin à des artistes connus et établis.

Mais pour les centaines de milliers de personnes qui les ont fréquentés, ces lieux mythiques ont été le théâtre de moments inoubliables. Enfilez vos plus beaux vêtements, appelez vos amis, faites jouer votre meilleure trame sonore et nous vous ferons faire un voyage dans le temps. Vous êtes prêts? Place à la fête!

Illustration d'une boule disco.
Image : Illustration d'une boule disco.
Photo: Le Cosmos 2000 a fait danser les trifluviens au son du disco à la fin des années 70.  Crédit: Radio-Canada / Sophie Leclerc

Le Cosmos 2000 : la discothèque qui change le visage de Trois-Rivières

Nous sommes en 1976. Le disco fait danser la planète. La capitale de ce nouveau monde est le Studio 54 de New York. Alors que le Limelight fait les belles nuits de Montréal, le Studio 17-80, celles de Québec, Trois-Rivières joue d’audace. Jean-Guy Dargis, entrepreneur en construction, achète la salle Notre-Dame. La bâtisse, située dans un quartier ouvrier, sert à la fois de salle de quilles, de cinéma et de salle de spectacles. Il en fait la plus grosse discothèque au Canada.

Sur la façade, il installe un immense arc illuminé sur lequel est inscrit « Cosmos 2000 ». L’enseigne est devenue un point de repère pour tous les automobilistes circulant sur l’autoroute nouvellement construite, et un souvenir impérissable pour les milliers de personnes qui ont fréquenté l’endroit.

L’intérieur est à couper le souffle. Le spectaculaire système d'éclairage illumine tous les coins de la salle et le système de son est d’une qualité inégalée. À l’intérieur de la cabine du DJ, trois tables tournantes attendent leur maître. Il viendra de Montréal.

Portrait de Guy Coté dans sa résidence. Dans ses mains, il tient un disque intitulé Free move.
Le premier Dj du Cosmos 2000, Guy Côté était un fin connaisseur musical. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À cette époque, le disco tourne dans toutes les radios et ce sont les DJ des discothèques qui déterminent souvent ce qui doit devenir un succès ou pas. Guy Côté est le DJ du Lovers, à Laval, d’où la station CKVL - aujourd’hui CKOI - diffuse tous les soirs en direct. Il va régulièrement à New York et à Boston acheter des disques pour être à jour sur les tendances. C’est lui qui sera le premier à faire danser les Trifluviens. Celle à ses côtés pour faire fonctionner le système d’éclairage, c’est Claire Mayer, la future fondatrice du Festival international DANSEncore.

Issue du milieu de la danse, Claire, qui n’a jamais fait ce travail, applique la technique chorégraphique : Heureusement, j'avais une formation musicale supérieure en piano. Toutes les phrases musicales, les accents, je les faisais ressortir quand je chorégraphiais. Cette méthode fait en sorte que chaque personne a le sentiment d’entrer en scène en se lançant sur la piste de danse.

Le début du Cosmos 2000 est complètement fou aux dires de ceux qui y ont travaillé ou l’ont fréquenté. Chaque soir, 2000 personnes viennent s'éclater sans tabou et près de la moitié sont de Montréal et de Québec. L’imitateur trifluvien d’Elvis Presley, Elvis Lajoie, est du nombre : Tu voyais l'excentricité de Montréal descendre, les gens étaient beaux, ils pouvaient se permettre des folies, tu pouvais avoir les cheveux roses et les gens disaient wow! Parfois des personnalités arrivent dans des voitures de luxe, accompagnées de gardes du corps. Lorsque ces invités de marque arrivent, l’ambiance devient survoltée dans la discothèque.

Claude Trudel fait partie de la dizaine de jeunes joueurs de football de l’UQTR embauchés pour assurer la sécurité. Du haut de ses 19 ans, il découvre un monde qu’il n’a jamais vu. Il y avait une importante clientèle gaie et les plus spectaculaires c’étaient eux. Ça arrivait avec les cheveux bleus, jaunes, rouge, orange... des femmes avec des habits disco de designers.

Le Dj Guy Côté manipule une table tournante et une console de son.
Guy Côté choisissait méthodiquement chaque chanson et chaque enchaînement musical.Photo : Radio-Canada / Hélène Maillette

À l’ouverture des portes, à 20 h, Guy Côté fait tourner de la musique douce, jazzy pour donner le temps aux gens d’entrer. Puis à 21 h, le DJ amorce son rituel : il plonge la salle dans le noir, il lance la chanson Attention mesdames et messieurs, de Fugain. Là, on commençait à agacer le monde avec des petites lumières. Puis, il lance Spring Rain de Bebu Silvetti. C'est le signal que la fête commence : Toutes les lumières s’allument. Là, c’était la folie! raconte-t-il. Tout le monde se mettait à hurler, se remémore le videur Claude Trudel. Ça dansait debout sur les colonnes, il y avait un mini stage, le monde dansait là-dessus.

Le DJ Guy Côté pressent que la discothèque aura un impact sur les Trifluviens. Tout va changer à Trois-Rivières, la mode… quand les gens vont arriver de Montréal, de Québec, habillés bien différemment d’ici, ça va être quelque chose. D’ailleurs, un règlement de la discothèque, obligeant les femmes à laisser leur sac à main au vestiaire, a fait naître la mode des petits sacs en bandoulière.

Une femme sourit à la caméra
Claire Mayer a été la première éclairagiste du Cosmos 2000. Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

Chaque fin de soirée ressemble à une sortie de scène pour Claire Mayer. Comme ces célébrités qui quittent la salle de spectacle en douce pour éviter la horde de fans, Claire doit faire pareil pour aller déposer de l’argent à la banque. Quand on finissait à trois, quatre heures du matin, l’auto du bouncer, il l’emmenait sur le trottoir, on avait juste l’espace pour ouvrir la porte. On tournait le coin, on embarquait sur le trottoir et on faisait le dépôt à la banque, qui était juste sur le coin. Puis, on avait peur à nos fesses. Parce qu’il y en avait de l’argent. J’ai jamais vu de l’argent de même de ma vie.

La forte fièvre des vendredis et samedis soir du Cosmos 2000 ne dure que deux ans. La folie du disco s’estompe à la fin de la décennie. Même si la discothèque rivalise d’ingéniosité pour renouveler sa clientèle au cours des années 80, d’autres bars lui volent la vedette.

Illustration représentant des disques et un homme portant un casque d'écoute.
Image : Illustration représentant des disques et un homme portant un casque d'écoute.
Photo: La musique était au cœur des soirées à L'Infidel.  Crédit: Radio-Canada / Sophie Leclerc

L’Infidel : précurseur de la nouvelle vague

1980. Les paillettes disco perdent leur éclat, les pattes d’éléphant rétrécissent à la faveur des pantalons ajustés, les chevelures défient les lois de la gravité à l’aide de fixatifs. Le groupe The Buggles prédit la suprématie du vidéoclip avec sa chanson Video Killed the Radio Star. The Police, The Cure, The B52’s donnent le ton à une nouvelle tendance musicale : la new wave.

Façade du bar L'Infidel.
L'Infidel accueillait une clientèle avant-gardiste. Photo : Radio-Canada / Appartenance Mauricie Société d’histoire régionale, fonds Le Nouvelliste

Des jeunes de Trois-Rivières, férus de musique, tombent à fond dans ce nouveau style qui dominera la nouvelle décennie.

Pierre Dubord fait partie de ceux-là. Il n’a pas encore l’âge légal pour entrer dans les bars, mais il est le DJ à la Broue Lib et au Gosier, où le rock domine la programmation musicale. Guy Marcotte, le responsable de la discothèque du Gosier, découvre la new wave aux États-Unis et tombe sous le charme. Il a dit, on change notre style, on s’en va dans le new wave, raconte Pierre Dubord. Il est arrivé avec plein de disques qu’il avait achetés. Ça a fait que ça a vidé le club. Son père [le propriétaire] n'était pas content. Aux yeux de Pierre, ce choix était peut-être trop avant-gardiste.

Un homme sourit à la caméra.
Pierre Dubord est à l'origine du succès du bar L'Infidel.Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

Avec son ami Pierre Tremblay, il décide d’aller aux sources de cette nouvelle vague en se rendant en Angleterre pour trois semaines. Simple Minds, Duran Duran, Tears for Fears, Madness font une tournée britannique pour se faire connaître. On est débarqués à Londres, on est allés frapper aux portes des grosses maisons de disques comme EMI. Ils nous ont donné des cartes de presse et tous les soirs, on avait accès gratuitement à à peu près tout ce qu’on voulait comme spectacle , raconte Pierre.

Le duo d’amis fait ensuite découvrir cette musique à travers une émission à la radio du Cégep de Trois-Rivières, CFCQ et c’est à partir de ce moment que les jeunes branchés adoptent la brit wave. Pierre propose aux propriétaires de L’Infidel, un bar jazz feutré, d’animer une soirée britannique pour répondre à l’envie des jeunes d’aller danser sur cette musique. Le succès dépasse les attentes : le bar dépasse largement sa capacité d’accueil.

La musique est au cœur de la proposition. Le travail de recherche incomparable des DJ fait en sorte que ceux qui fréquentent l’endroit découvrent plusieurs groupes inconnus de l’époque. Les clients ne font aucune demande spéciale. En 85, le magazine musical Québec-Rock lui décerne la Palme d’or de la meilleure programmation musicale de la province.

L’actuel conseiller municipal de Trois-Rivières Denis Roy raconte que les gens fréquentaient L’Infidel en quête de nouvelles expériences, de nouveaux types d’expression artistique ou culturelle. D’après lui, l’endroit a ouvert la voie à tous les mouvements émergents qui ont suivi.

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Comme des milliers de personnes, Denis Roy a dansé à L'Infidel. Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

À L’Infidel, l’extravagance vestimentaire propre au mouvement alternatif se déploie sans contrainte : larges vestes à épaulettes, pantalons taille haute, les souliers pointus déclassent les plateformes, les accessoires volent la vedette et les maquillages éclatants sont de mise, même pour les hommes. Certains suivent le courant post-punk et adoptent la mode gothique : ils sont vêtus de noir de la tête aux pieds. Plusieurs les surnomment les coquerelles .

Peu importe leur style, tous ceux qui fréquentaient le club vibraient aux mêmes rythmes. Ça dansait énormément, se rappelle Denis Roy, c’est un des bars où ça dansait le plus. Ça veillait tard... pis ça veillait fort!

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Image : Illustration représentant une guitare.
Photo: Dans les années 80, le Pavillon Mauricien était un incontournable parmi les salles de spectacles du Québec.  Crédit: Radio-Canada / Sophie Leclerc

Le Pavillon Mauricien: faire danser plusieurs générations

Dans les années 60, l’usine de la compagnie Unique Glove de la rue Saint-Laurent à Cap-de-la-Madeleine est convertie en une immense salle de danse qui peut accueillir 900 personnes. En 1971, André Bellemare n’a que 20 ans et il commence à y travailler comme serveur. Sa ressemblance avec le comédien Guy Sanche lui vaut le surnom de Bobino. Même aujourd’hui, à 70 ans, les gens l’appellent ainsi.

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André «Bobino» Bellemare a été gérant du Pavillon Mauricien pendant une quinzaine d'années. Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

André « Bobino » Bellemare a été gérant du Pavillon Mauricien pendant une quinzaine d'années.

Rapidement, « Bobino » devient le gérant des lieux qui emploient 54 personnes. À l’intérieur, cinq bars sont aménagés pour répondre à la demande. Au fil des années, les orchestres de big band ont laissé leur place à des groupes musicaux qui plaisent à la jeune génération.

Au cours des années 80, le Pavillon Mauricien atteint son sommet de popularité en présentant des spectacles des vedettes de l’heure. On a eu le Capitaine Bonhomme, Michel Barrette, beaucoup de chanteurs, Mitsou, […] Roch Voisine, Claude Dubois , se rappelle André Bellemare.

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Mitsou a présenté son spectacle au Pavillon Mauricien le 2 février 1989. Photo : Radio-Canada / Appartenance Mauricie Société d’histoire régionale, fonds Le Nouvelliste

Le Pavillon Mauricien devient un incontournable pour les artistes. Il fait partie du circuit des quatre salles majeures au Québec pour se produire en spectacle. Sylvain Cossette raconte qu’il y a fait la pluie puis le beau temps avec son groupe, Paradox. On jouait là au moins quatre fois par année, deux semaines de temps. Le chanteur est encore abasourdi lorsqu’il se rappelle cette époque. Quand tu regardes les films du genre Saturday Night Fever, les clubs pleins, pleins, pleins, le Pavillon, c’était ça. C’était impressionnant.

Entre les numéros de spectacle, le DJ prend le relais. La piste de danse, plus basse que le plancher, est munie d’un système hydraulique. On l’élève à la hauteur de la scène pour présenter des défilés de mode, qui sont très populaires à cette époque.

Le réalisateur et caméraman Christian Perrin y travaille. Il avoue que de temps en temps, pendant que les gens dansent, il s’amuse à la soulever de quelques pouces. Ça se mettait à swinger, le monde tripait, mon boss, lui, pas pantoute!

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Le réalisateur et caméraman Christian Perrin a fait vivre de beaux moments aux clients du Pavillon Mauricien. Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

En plus du plancher hydraulique, on retrouve des haut-parleurs rétractables dans les murs et au plafond, un système d’éclairage digne des grosses discothèques, un grand écran descendant du plafond pour projeter des vidéoclips. Le Pavillon Mauricien est impressionnant pour ceux qui le fréquentent et pour ceux qui s’y produisent. Même s’il accueille plus de mille personnes par soir, l’endroit est sécuritaire. C’était bien tenu, on avait du fun. On avait six doormen, c’est rare qu’on était dérangés, des petits accrochages, on les sortait dehors, pas plus que ça. C’était le bon temps, comme on dit! raconte André « Bobino » Bellemare.

Chaque vendredi, en fin de soirée, le même rituel s'installe : l’écran descend du plafond, une vidéo, la toute première réalisée par Christian Perrin, donne le signal qu’il est l’heure du champagne. Les clients ont 15 minutes pour commander un verre de bulles pour la moitié de son prix.

Les soirées les plus mémorables sont les réveillons du jour de l’An. La discothèque doit refuser l’entrée à ceux qui s’y présentent trop tard. La salle fracasse des records de fréquentation : 1775 personnes, c’est presque le double de sa capacité. André Bellemare s’en étonne encore. On avait des mastodontes d’air climatisé sur le toit, fallait que j’allume ça au boutte, au boutte, au boutte.

Selon « Bobino » la Loi sur la conduite avec facultés affaiblies adoptée en 1985 a contribué à faire baisser l’achalandage dans les bars. Peu à peu, d’autres lieux attirent les foules. La salle légendaire ferme ses portes 25 ans après son ouverture. Un incendie détruit complètement la bâtisse en 1992.

Même s’il ne reste aucune trace physique du Pavillon Mauricien, les souvenirs de ceux qui l’ont fréquenté demeurent intacts. Je rencontre quelqu’un, à chaque semaine, qui me dit qu’il m'a vu au Pavillon , témoigne Sylvain Cossette.

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Image : Illustration d'un homme tenant un verre de bière à la main.
Photo: Pendant que les gens mangent au premier étage, les jeunes viennent faire la fête au bar du rez-de-chaussée de la brasserie Le Gosier.  Crédit: Radio-Canada / Sophie Leclerc

Le Gosier : le troisième pavillon du Cégep

Au début des années 70, John et Jane Marcotte achètent la construction qui ressemble à un chalet suisse, au pied de la côte du boulevard des Récollets, à Trois-Rivières, avec le projet d’en faire une des premières brasseries québécoises. C’est novateur pour l’époque alors encore dominée par les tavernes, ces lieux interdits aux femmes.

Le couple voyage beaucoup, découvre de nouveaux mets, alors inconnus ici. De la Floride, ils rapportent des recettes qui feront la renommée de la brasserie : patates croustillantes, ailes de poulet, pain d’oignon. Rapidement Le Gosier devient populaire et des agrandissements sont devenus nécessaires. On y ajoute une grande verrière à l’extérieur.

Pendant que les gens mangent au premier étage, les jeunes viennent faire la fête au bar aménagé au rez-de-chaussée. C’est Guy, membre de la famille Marcotte, qui est responsable de l’animation. Aux dires de sa sœur, Suzanne, c’est un visionnaire. La spécialité, c’était les beach partys, qui donnaient lieu à des soirées très courues. Un soir, lorsque la populaire activité prend fin, Guy a l’idée de lancer un concept jamais vu. La prochaine affaire qu’on fait, c’est un garden-party, on rentre de la pelouse dans le bar, raconte Suzanne. Mon père, il ne voulait pas, mais on l’a fait pareil.

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Les beach party du Gosier ont remporté beaucoup de succès. Photo : Radio-Canada / Suzanne Marcotte

Le midi, le bar se transforme en cafétéria étudiante. Judicieusement situé, Le Gosier forme un triangle avec le pavillon des humanités et le pavillon des sciences du Cégep de Trois-Rivières. Il est rapidement adopté par les étudiants, qui surnomment l’endroit Le troisième pavillon . Plusieurs d’entre eux repartent discrètement avec de la vaisselle et des couverts bien cachés. Ma mère disait que les étudiants venaient se stocker au Gosier , raconte Suzanne qui devient gérante de l’endroit, à vingt ans seulement.

Du matin au soir, Suzanne Marcotte estime qu’on servait entre 500 et 1000 repas. C’était gros, c’était immense pour du monde qui n’avait pas étudié là dedans.

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Suzanne Marcotte et sa mère Jane font partie des piliers du Gosier.Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

La brasserie accueille des chansonniers et sa renommée dépasse largement la Mauricie. C’est devenu la plus grosse boîte à chansonniers entre Montréal et Québec , raconte Suzanne. Ceux qui ont fréquenté Le Gosier entre 1988 et 1994 se souviennent assurément du groupe Red, le nom de scène du musicien Martin Fontaine. Ç’a été mon école, ça a été une des plus belles parties de ma carrière.

Trois fois par an, pendant deux à trois semaines, il était maître des lieux du mercredi au dimanche. Martin Fontaine y applique le concept des « boîtes d’animation » . L’objectif était de faire lever la fête. Il joue de tout : de La Bamba à des pièces disco, en passant par Elvis Presley, les Beach Boys et des chansons québécoises. C’est ce qui a fait qu’on a pu développer notre approche avec le public, nos choix de chansons.

Martin Fontaine confie que les propriétaires engageaient son groupe lors des périodes creuses. Au mois de février puis au mois de novembre. Puis là, ils partaient en vacances. Le groupe Red est là, ça va bien aller. Martin Fontaine a un lien d’appartenance si fort avec Le Gosier que les gens croient qu’il est originaire de Trois-Rivières.

Au fil des ans, d’autres artistes s’y produisent : Bruno Pelletier, Les Colocs, Shawn Philips, Robby Krieger, guitariste du groupe The Doors.

En 1995, un violent incendie le réduit en cendres. Mais les souvenirs et le sentiment d’appartenance ne se sont pas envolés en fumée.

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Suzanne Marcotte en compagnie de ses parents, John et Jane, fondateurs du Gosier. Photo : Radio-Canada / Suzanne Marcotte

En 2013, la famille Marcotte organise des retrouvailles pour le 40e anniversaire du Gosier. Suzanne se rappelle avec émotion le moment où son père, John, y a fait son arrivée sous les acclamations. C’est le plus beau souvenir qu’il n’y a pas : quand il arrive, on dirait que c’est les Rolling Stones.

Pour les gens de la région, Le Gosier, c’est l’endroit où les familles et les amis se rassemblaient pour festoyer. C’est le lieu où se terminaient les enterrements de vie de garçon ou de fille . C’est la place où les équipes sportives célébraient leur victoire ou enterraient leur défaite. Plusieurs étudiants y ont laissé une bonne partie de leurs prêts et bourses. Certains y ont trouvé l’amour. D’autres sont venus pleurer leur rupture. Quelques-uns se rappellent y être arrivés pour dîner et n’en repartir qu'à trois heures du matin. C’était la place de monsieur et madame Tout-le-Monde, conclut Suzanne Marcotte.

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Image : Illustration d'une femme se tenant devant un microphone.
Photo: L'amour des arts réunit des gens de tous les horizons au bar Le Zénob.  Crédit: Radio-Canada / Sophie Leclerc

Le Zénob : le Chelsea Hotel de Trois-Rivières

1984. Logé dans le sous-sol d’une maison ancestrale de la rue Bonaventure à Trois-Rivières, Le Zénob est en retrait de l’effervescence du centre-ville. C’est le lieu parfait pour faire le silence autour des mots des poètes.

Fasciné par la poésie et par les arts en général, Jean-Lafrenière s’allie à Nicole Jean et à Jean-Pierre Hamelin pour fonder un café-bar consacré à la littérature, à la musique, au théâtre et aux arts visuels.

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Sur la rue Bonaventure à Trois-Rivières, Le Zénob est en retrait du brouhaha du centre-ville. Photo : Radio-Canada / Josée Ducharme

Entrer au Zénob, c’est un peu comme entrer en scène. Une fois la porte ouverte, on se retrouve en haut de quelques marches avec une vue complète de la salle.

Le bar est rapidement adopté par les intellectuels et les artistes. On y présente des performances théâtrales ou multidisciplinaires. Les musiciens jazz y trouvent leur place, tout comme les musiciens éclatés au genre indéfinissable. C’est à la fois une place de découverte et d’expérimentation.

Le Festival international de la poésie de Trois-Rivières en fait son quartier général et tous les grands poètes le fréquentent : Alphonse Piché, Gatien Lapointe, Félix Leclerc, Gaston Miron, Denise Desautels et Louise Dupré, pour ne nommer que ceux-là.

Jean-Paul Daoust ne fait pas exception. C’est des soirées mémorables où chaque soirée est un événement, quasiment une performance. On clôturait l’événement avec des lectures ouvertes, se souvient-il. Là, y a eu des délires fascinants, avec Yves Boisvert entre autres.

La comédienne Isabelle Blais, alors étudiante en théâtre au Cégep de Trois-Rivières, fréquente l’endroit pour les gens qui s’y rassemblent et pour l’ambiance. Y avait de la bonne musique. À ce moment-là, on tripait beaucoup sur les années 70, le rock des années 70, le funk. L’immense terrasse arrière a fait les belles soirées d’été de la comédienne qui se rappelle, en riant, un événement improbable qui s’y est produit. Un moment donné, je ne sais pas qui habitait au deuxième [étage] je pense qu’il était peut-être écoeuré du bruit, il s’est mis à lancer des tranches de fromage Kraft sur le monde en bas.

Étonnamment, le cinéaste, musicien et poète de Trois-Rivières Alexandre Dostie ne fréquente pas Le Zénob lorsqu’il est étudiant à l’Université de Trois-Rivières. C’est à son retour de Montréal, où il abandonne son travail dans le monde de la vidéo d’entreprise pour se connecter à son côté plus artiste, qu’il le découvre. Je me suis vite rendu compte que les artistes, c’est là qu’ils se tenaient, se souvient-il. C’était la première fois que je voyais un bar du genre. [...] Tu sais, comme dans d’autres pays, le Chelsea Hotel, à New York, [...] comme le Quai des brumes à Montréal.

Alexandre fait partie de ces artistes qui osent, bousculent les conventions et choquent. Avec son groupe, FullBlood, il clame des textes percutants soutenus par une musique punk corrosive et un visuel de scène digne d’un film d’horreur.

Un soir du festival de poésie, il se souvient d’avoir fait peur à certains habitués, dont Jean-Paul Daoust, qui était curieux de découvrir ces jeunes qui chantent les mots du poète Denis Vanier.

J’me rappelle que Jean-Paul est pas gêné, il s’est avancé comme en première rangée, drette en face de moi. Je commençais en lisant le poème puis, après ça, le band embarquait. Ça se mettait à tout exploser, genre... pis là y était parti, raconte-t-il en riant.

Au Zénob, les générations n’existent pas. L’orientation sexuelle n’a aucune importance, le style vestimentaire non plus, ni même le statut social. Seul l’amour des arts réunit les gens.

Près de 40 ans plus tard, seul Le Zénob existe encore, mais tous les autres bars sont encore bien vivants sur les réseaux sociaux à travers des groupes qui leur sont consacrés. On y salue celui qui guettait l’entrée, le barman qui avait son cocktail spécial, on y fait l’éloge d’un DJ ou de la serveuse qui connaissait les habitudes de chacun. Tous ces gens ont mis en scène des soirées de fête qu’on voudrait sans fin, mais qui, inévitablement, se terminaient par : Il est trois heures, on ferme!.

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