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Image : Un groupe de dix hommes assis pour la photo officielle.

Des familles séparées. Des hommes arrêtés sans preuve et emprisonnés dans des camps d’internement. Plus de 30 000 Canadiens d’origine italienne ont été déclarés « ennemis de l'État » durant la Deuxième Guerre mondiale. Cette semaine, Ottawa présente ses excuses.

Un texte de Christian Noël

Dans la Petite-Italie à Montréal, Nicholas DiPietro fait une promenade, avec ses souvenirs. Il fait une pause devant un édifice industriel abandonné et couvert de graffitis. Le symbole d’une injustice subie par sa famille il y a 81 ans.

Son père et son oncle étaient propriétaires de l’usine de souliers La Joconde, dont le cuir italien chaussait parfois la royauté britannique. Mais l'usine a été confisquée par le gouvernement fédéral à l'aube de la Deuxième Guerre mondiale.

Le 10 juin 1940, le Canada déclare la guerre à l'Italie de Benito Mussolini. Ottawa ordonne alors l'arrestation des Canadiens d'origine italienne, par crainte qu'ils ne soient des saboteurs ou des espions.

La GRC débarque à l’usine La Joconde, au coin des rues de Bellechasse et Drolet.

Nicholas DiPietro tient une photo d'archives alors qu'il se trouve devant les murs de l'ancienne usine La Joconde.
Nicholas DiPietro devant l'ancienne usine La Joconde à Montréal, qui était propriété de sa famille.Photo : Radio-Canada / David Richard

Une série d'autobus et de fourgons de police se sont stationnés ici devant l’édifice, raconte Nic DiPietro. La GRC est entrée dans l’usine, ils ont arrêté toute la production et demandé aux employés de se mettre en file.

Les travailleurs, en grande majorité d’origine italienne, se questionnent du regard, effrayés et confus. Certains veulent voir le mandat de perquisition ou d’arrestation. Ils se font rabrouer par les agents, qui leur ordonnent de monter dans les fourgons. Aux quatre coins de Montréal et ailleurs au pays, les arrestations se multiplient.

Dans la rue, les badauds s’attroupent, attirés par la commotion. Est-ce que ce sont des Italiens? Fusillez-les!, lance la foule. L’oncle et le père de Nic DiPietro font partie de la rafle. Pour eux, c’est un long calvaire qui commence.

Les familles n’étaient pas au courant des arrestations, raconte M. DiPietro. Ils n’ont appris que plus tard que les hommes avaient été transportés vers un camp d’internement à Petawawa, en Ontario.

Un sujet tabou

Au total 591 Italo-Canadiens sont arrachés à leur famille et dépossédés de leurs biens. Ils ont pris le chemin de Petawawa en Ontario, de Fredericton au Nouveau-Brunswick ou de Kananaskis en Alberta. Ils ont été prisonniers de ces camps d’internement, loin de leur famille, certains pendant 3 ou 4 ans. Sans être accusés de quoi que ce soit. Sans recours judiciaire digne de ce nom. Sans savoir s’ils allaient un jour être relâchés.

James Malizia admire la photo en noir et blanc de son grand-père. Un homme qu’il a l’impression de n'avoir jamais vraiment connu. Nicola Doganieri a été arrêté par la GRC dans sa maison de Montréal en 1940.

Ils ont confisqué leurs biens, raconte James Malizia, vendus à l'encan pour une fraction du prix. Ils ont perdu leur commerce, leurs biens et leur fierté.

Son grand-père a passé deux ans interné à Petawawa et à Fredericton. Mais c’est un épisode de sa vie dont il ne parlait pas. En fait, James a grandi jusqu’à l’âge adulte sans jamais connaître cette histoire.

Le sujet était tabou pour sa mère. Elle a gardé le secret presque toute sa vie. C’était comme ça pour beaucoup de ces familles. On imagine qu'après 80 ans peut-être que le temps aurait guéri cette blessure? Mais la douleur était encore fraîche dans leur mémoire.

Certaines familles ont changé de nom. D’autres ont refusé d’enseigner l’italien à leurs enfants. Pour éviter la stigmatisation. C'est clair qu'il y avait une honte et une colère, raconte James Malizia, et aussi une inquiétude que ça soit répété.

Portrait de James Malizia.
James Malizia (à gauche) porte l'uniforme de la Gendarmerie royale du Canada.Photo : Famille Malizia

Lorsque James annonce à sa mère qu’il veut devenir agent de la GRC, le même corps de police qui a arrêté son grand-père devant elle quand elle avait 4 ans, elle ne dit pas un mot de cette histoire. James ne l’a appris que quelques années plus tard.

Mais l'histoire trouve parfois une façon de boucler la boucle.

En 2012, James Malizia est devenu commissaire adjoint de la GRC, responsable de la sécurité nationale. Si j’avais occupé ce poste en 1940, c’est moi qui aurais été responsable de cette opération d’internement, y compris l'arrestation de mon grand-père.

Pour les femmes, c'était une guerre chaque jour

Les personnes qui ont souffert le plus, c'est les femmes, plus que les hommes, estime Joyce Pillarella, une historienne qui milite depuis des années pour qu’Ottawa présente ses excuses aux familles italiennes.

Elles sont restées derrière, avec plusieurs enfants à nourrir. Le gagne-pain de la famille parti, elles avaient peu d’argent. Les propriétaires de logement refusaient de louer aux Italiens. À l'époque, les femmes n’avaient pas le droit de signer un bail, elles devaient trouver un homme pour le faire à leur place. Pour les femmes, c'était une guerre chaque jour, raconte-t-elle.

Huit Italiens font face à la caméra.
Des Italiens détenus à la base de Petawawa.Photo : Archives

Des excuses controversées

Des vies ont été bouleversées, des années de liberté volées pour des centaines d'hommes d’origine italienne. Une injustice qu'Ottawa veut corriger, avec des excuses officielles que prononcera le premier ministre Justin Trudeau dans la Chambre des communes jeudi.

Un geste de réparation qui ne sera pas accompagné de sommes d’argent pour dédommager les victimes, comme ce fut le cas notamment pour les excuses présentées pour l’internement des Japonais durant la même période.

N’empêche, les excuses aux Italo-Canadiens ne sont pas sans susciter la controverse.

Neuf personnes en deux rangées.
Le Canada a emprisonné des centaines de Canadiens de souche italienne pendant la Deuxième Guerre mondiale.Photo : Archives

Le fascisme existait au Canada dans les communautés italiennes d’avant-guerre, rappelle Roberto Perin, professeur émérite à l’Université York. Plusieurs étaient des sympathisants de Mussolini, avant qu’il ne joigne ses forces à celle d’Hitler en 1940.

Le gouvernement, dit-il, veut présenter des excuses tout court, sans faire la distinction entre les coupables et ceux qui ne l'étaient pas. C’est ce qui m'irrite.

Les familles des victimes ne le voient pas de la même façon. Pour l’ex-commissaire adjoint de la GRC James Malizia, il y a une grosse différence entre avoir une pensée radicale et passer à un acte de sabotage, il y a beaucoup d'espace entre les deux.

On ne peut pas condamner des gens parce qu’ils ont l'apparence italienne, imaginez-vous!, lance Nic DiPietro. Tu peux me punir pour ce que j'ai fait, ne me punis pas pour ce que je suis.

Le ministre David Lametti en gros plan.
Le ministre de la Justice et procureur général du Canada, David Lametti.Photo : La Presse canadienne

Un point de vue partagé par un des architectes des excuses officielles à Ottawa, le ministre de la Justice David Lametti. Je regarde en arrière, il n'y avait pas d'accusation, aucune preuve, aucune conviction criminelle, raconte-t-il. L’État s’est trompé.

Pour le premier homme d’origine italienne à devenir ministre de la Justice au Canada, l’événement de jeudi sera plus que symbolique. Personnellement, pour moi aussi ce sera très émouvant et je vais essayer de garder les yeux secs, confie-t-il.

Une photo de représentant plusieurs personnes.
Nicholas Dipietro tient une photo d'Italiens réunis devant une ancienne usine.Photo : Radio-Canada / David Richard

Entre réconfort et tristesse

Pour Joyce Pillarella, les excuses d’Ottawa vont réconforter ces familles et apporter un sentiment de guérison. C’est comme le pouvoir de changer l’histoire. Un pouvoir d’amour pour leurs parents et leur grands-parents qui ont souffert.

James Malizia y voit, lui, une forme de rédemption et de justice. De corriger les torts du passé et de recommencer à nouveau, sans faire les mêmes erreurs.

Dans la Petite-Italie à Montréal, Nic DiPietro échange quelques mots avec le propriétaire de la pizzeria du quartier, celle qui se trouve juste en face de l’usine familiale de souliers, maintenant désaffectée.

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Le père de Nic DiPietro, mort récemment, n'aura pas pu recevoir de son vivant les excuses officielles du Canada.Photo : Radio-Canada / David Richard

En quelques secondes, le commerçant lui raconte qu'il a, lui aussi, des proches qui ont été internés. Le monde est petit, surtout quand l’aventure est grande.

Nic DiPietro songe aux excuses à venir, divers sentiments l’habitent : notamment la fierté et le soulagement d’assister à la clôture d’un épisode triste pour sa famille et sa communauté.

Mais c’est un baume teinté de regret, pour son père mort il y a 4 ans. Ç’aurait été chic s’il avait pu être là pour y assister, affirme Nic DiPietro. Pour les victimes aujourd’hui disparues, l’injustice est impossible à réparer.

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