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Image : La main gantée du soudeur est à l'oeuvre sur une pièce métallique, les flammèches illuminent le masque flamboyant de l'ouvrier.

Incapables de trouver au Québec les travailleurs qui leur font cruellement défaut, des patrons de PME ont fait le choix de la Tunisie. Janic Tremblay s'est rendu avec eux à Tunis. Voici son récit.

Serge Gauthier, directeur des opérations chez Plastik MP, une entreprise de Richmond, regrette de ne pas être venu plus tôt en Tunisie pour recruter les employés qui lui font désespérément défaut au Québec.

On est un an en retard!

Serge Gauthier, directeur des opérations chez Plastik MP

Il ne lui a fallu que deux jours d’entrevues avec des candidats potentiels dans un hôtel de Tunis pour comprendre qu’il avait fait le bon choix.

« Cela va au-delà de mes espérances, se réjouit cet entrepreneur de l’Estrie. Ils sont motivés et prêts à tout pour venir travailler chez nous. Certains sont même beaucoup trop qualifiés. Ça fait changement de ce que l’on vit depuis quelques années ».

Il faut dire qu’il en a vu de toutes les couleurs depuis que la pénurie de main-d’œuvre sévit au Québec. Assez pour écrire une série humoristique, dit-il.

Des postulants intoxiqués ou peu motivés lui ont griffonné un curriculum vitae sur des papillons adhésifs Post-it, sur une serviette de table. Des travailleurs ne se présentent pas, ou s’absentent sans crier gare pour passer chez la coiffeuse, ou encore parce que le match de hockey de la veille les a courbaturés.

Serge Gauthier a même enduré un employé agressif et menaçant, simplement parce qu’il était impossible de le remplacer.

On n’a pas de travailleurs dans notre région! Tellement que si quelqu’un vient laisser un CV, je le rencontre toujours sur-le-champ. Le risque de le perdre au profit d’une autre entreprise est trop grand si j’attends ne serait-ce que quelques heures.

Serge Gauthier, directeur des opérations chez Plastik MP
M. Gauthier sourit à la caméra.
Serge Gauthier, directeur des opérations chez Plastik MPPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Comme lui, tous les employeurs qui ont fait le voyage en Tunisie ont tout tenté pour attirer de la main-d’œuvre québécoise dans leur entreprise. Sites d’emplois, journaux régionaux, réseaux sociaux, conditions de travails bonifiées, rien à faire. Tous ont les mêmes mots à la bouche : « On ne reçoit plus de CV! »

Pour nombre d’entreprises, cela compromet sérieusement la croissance. Les carnets de commandes explosent, mais il faut carrément en refuser, faute de main-d’œuvre. Et dans le domaine de la santé, c’est encore plus préoccupant.

Frédéric Faucher, propriétaire depuis peu d’un Centre d’hébergement pour personnes âgées à Notre-Dame-du-Bon-Conseil, sait de quoi il en retourne, il y a goûté!

Un samedi cet été, j’ai dû rentrer pour aller faire le déjeuner. Les bénéficiaires disaient : “c’est l’fun, c’est l’boss qui nous sert!” Oui… Mais j’ai jamais fait ça, moi! Je suis revenu à la maison en me disant : “mais qu’est-ce qu’on va faire?”

Frédéric Faucher, propriétaire d'un centre pour personnes âgées
M. Faucher, de face, en gros plan
Frederic Faucher, propriétaire de l'Auberge du Bon Conseil, à Notre-Dame-du-Bon-ConseilPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Et l’histoire ne s’arrête pas là.

« La semaine suivante, deux des trois préposées engagées ponctuellement auprès d’agences privées, qui devaient venir nous prêter main-forte, ne se sont pas présentées. Je fais quoi dans un cas comme ça? me demande-t-il. J’ai des bains à donner. J’ai des protections à changer. Je ne peux pas laisser les gens dans leurs excréments! Sinon c’est le tiers-monde! »

En fait, selon les statistiques, il manquerait au Québec quelques dizaines de milliers de préposés aux bénéficiaires, rien de moins.

La Tunisie s’imposait.

Reste maintenant à savoir si les candidats qui affluent veulent sincèrement travailler dans son entreprise, ou alors s’ils cherchent, tout simplement, un moyen de quitter leur pays. Car les candidats à l’immigration économique qu’il a rencontrés sont quasi unanimes : depuis quelques années, en Tunisie, ça va très mal.

Paysage de bord de mer. En arrière-plan, on voit des maisons blanches typique de la Tunisie, des palmiers et un cap montagneux. Un enfant marche sur la plage. Une canne à pêche est plantée dans les galets.
Plage de TunisiePhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

La Tunisie dans la tourmente

C’est un secret de polichinelle : depuis le printemps arabe, le pouvoir d’achat des Tunisiens a lourdement chuté. La classe moyenne est en train de fondre. La pauvreté atteint des sommets.

Environ les deux tiers des ménages vivent à crédit.

« Oui, il y a beaucoup de gens qui veulent partir! », confirme Nasredine Trabelsi, qui dirige un centre d’enseignement à Tunis où l’on forme des ouvriers spécialisés dans différents domaines.

Et ce ne sont pas seulement des jeunes qui désirent chercher leur bonheur ailleurs.

« En passant à la banque l’autre jour, le chargé de la clientèle m’a demandé comment il pourrait s’y prendre pour faire une formation en soudure afin d’émigrer au Canada, raconte M. Trabelsi. C’est un cadre qui gagne quand même bien sa vie. Mais, comme des tas de gens, il veut partir. Le cours du dinar s’est effondré depuis la révolution de 2011. Ici, il n’y a pas de progression en ce moment. »

M. Trabelsi parle devant la caméra.
Nasredine TrabelsiPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Ce genre de discours est très répandu chez les candidats rencontrés par les employeurs québécois.

Bilel Kafsi, qui vient de passer une entrevue pour travailler à l’Auberge du Bon Conseil avec Frédéric Faucher, ne dit pas autrement.

Je dois améliorer ma qualité de vie et celle de ma famille. Au Canada, le salaire est 4 ou 5 fois plus élevé. On a de l’argent pour vivre comparé à ici!

Bilel Kafsi, aide-soignant dans une clinique de Tunis

Pour un avenir meilleur pour leur famille, leurs enfants, tous sont prêts à consentir à d’immenses sacrifices.

Wassim Khleyfi est marié et père de deux fillettes.

Le Canada est un projet et un rêve pour ce soudeur de 39 ans. Il accepterait de venir seul au Canada et de laisser sa femme et ses enfants derrière pendant un an ou deux, le temps d’obtenir sa résidence permanente.

Alors, elles le rejoindraient.

Pour lui, l’idée que ses filles grandissent et soient éduquées au Canada justifie de nombreuses privations.

Mme Béliveau-Hamel, debout, parle à des candidats tunisiens au recrutement qui sont assis à une table et qui remplissent des formulaires.
Laurence Béliveau-Hamel, présidente de WE RecrutementPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Des règles qui compliquent le recrutement

Mais trouver les employés qu’il faut en Tunisie ne suffit pas. Reste à les faire venir au Québec.

Or, depuis quelques mois, il est devenu plus compliqué d’embaucher des travailleurs étrangers dits « peu spécialisés ». Car les employeurs doivent désormais se plier aux listes régionales de professions admissibles à un traitement simplifié.

Ces listes, instaurées par Québec, visent à faciliter l’embauche pour des corps de métier considérés en pénurie dans une région donnée.

Seulement, pour une région donnée, si le métier du travailleur convoité n’est pas sur la liste, tout devient plus compliqué. Il faut alors se soumettre à des règles très strictes, un véritable casse-tête pour les employeurs.

Laurence Béliveau-Hamel, présidente de WE Recrutement, responsable de la mission d’embauche en Tunisie, résume ce qui les attend :

  • L’employeur doit démontrer ses efforts de recrutement en affichant sur plusieurs sites d’emplois, y compris ceux des gouvernements;
  • La durée d’affichage et les conditions doivent être respectées à la lettre;
  • Le délai de traitement des demandes est aussi plus long;
  • Les contrats ne peuvent pas dépasser un an.

Il y a beaucoup de contraintes quand on ne se retrouve pas sur la liste. Tout le monde sait que la pénurie est importante. On a besoin de travailleurs. On parle sans cesse d’immigration. Et pourtant, les règles gouvernementales ne jouent pas toujours en notre faveur.

Laurence Béliveau-Hamel, présidente de WE Recrutement

Et ce n’est pas tout.

Si le type d’emploi n’apparaît pas sur la liste régionale, cela limite le nombre d’employés qui peuvent être recrutés à l’étranger à 10 % des effectifs totaux de l’entreprise.

Une PME de 40 employés ne peut donc pas recruter plus de quatre travailleurs migrants à bas salaire.

Frédéric Albert
Frédéric Albert devant son entreprisePhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Le PDG de la compagnie Laurin, Frédéric Albert, ne comprend absolument pas cette décision. Son entreprise est située à Laval. Or, selon le gouvernement, il n’y manque pas de soudeurs, ce qui ne l’empêche pas d’en chercher sans succès depuis des années.

« C’est complètement ridicule, s’exclame l’entrepreneur lavallois. On a des annonces sur tous les sites depuis 2-3 ans, on n’en trouve pas! Le quart de travail de soir est impossible à combler. On est en recherche constante. Tellement qu’on essaye n’importe quel soudeur qui se présente. Le gouvernement nous discrimine et nous met des bâtons dans les roues! »

Un consultant en immigration qui a requis l’anonymat pour commenter librement ces nouvelles règles gouvernementales dit que, selon lui, elles visent très clairement à favoriser la venue d’immigrants en région.

Pour s’en sortir, les entreprises de la grande région de Montréal peuvent faire le choix de monter les salaires. Un taux horaire supérieur à 22 $ l’heure fait sortir les employés du carcan des travailleurs à bas salaire.

C’est ce que Gabriel Borduas de Cyrell AMP est en train de faire. Il a déjà recruté des travailleurs aux Philippines. Il en recrutera d’autres ici, en Tunisie.

« Il y a 18 mois, mes employés journaliers gagnaient 15 $ l’heure. Ils sont maintenant à 18 $ l’heure. Et je vais offrir encore plus aux gens que je veux recruter ici pour éviter les nouvelles règles. On contourne la loi en somme. Mais je n’ai pas le choix, insiste Gabriel Borduas. Il n’y a personne. »

À titre d’exemple, j’avais besoin d’un plieur de métaux. Le candidat qui avait le plus d’expérience… avait plié des boîtes de carton dans un restaurant Mikes.

Gabriel Borduas de Cyrell AMP
M. Borduas est vu de face, assis à une table, entouré de candidats au recrutement en Tunisie.
Gabriel Borduas, de Cyrell AMP, parle à des candidats tunisiens.Photo : Radio-Canada / Janic Tremblay

Ça passe ou ça casse!

Après les entrevues, de nombreux candidats se révèlent intéressants pour les employeurs québécois. Leur français est souvent très bon. Et la volonté d’émigrer semble inébranlable. Mais, il faut aussi tester leurs habiletés.

C’est à cette étape que ça passe ou ça casse! répète-t-on ici.

Les tests de soudure ont lieu à l’école de Nasredine Trabelsi, à Tunis. Les représentants des entreprises du Québec sont unanimes à reconnaître que les lieux et l’organisation permettent d’évaluer très justement les candidats.

Le formateur Dhafer Tanazefti explique que les soudeurs formés ici le sont à partir d’un programme canadien avec une approche par compétences.

De toute façon, ajoute-t-il, les règles de la soudure sont les mêmes partout.

Les employeurs du Québec placent beaucoup d'espoirs dans la main-d'oeuvre tunisienne
Un soudeur tunisien lors d'un test d'embauchePhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Ce sont les mêmes procédés, les mêmes positions et les mêmes réglages. Un soudeur qualifié est qualifié partout dans le monde.

Dhafer Tanazefti, formateur

S’il est convaincu que les candidats présents le jour de notre passage sauront montrer leur savoir-faire, il reste tout de même un test dont l’issue est inconnue : celui du stress.

Il ne faudra pas longtemps pour le constater...

Wassim Khleyfi, qui désire tant venir au Canada, est inconsolable après son test de soudure. Il l’a complètement manqué. Tout en retenant ses sanglots, il explique que l’énervement a eu raison de lui.

J’étais stressé. Peut-être que j’ai raté une très bonne chance. Le Canada, c’est un rêve pour moi. Un projet de vie. J’attendais cette chance. J’ai bien travaillé, mais ça n’a pas fonctionné. Je ne vais pas lâcher. Ça va venir…

Wassim Khleyfi

D’autres auront la main plus heureuse cette semaine.

En tout, 32 travailleurs tunisiens seront sélectionnés par les entreprises.

Des soudeurs évidemment.

Mais aussi des ouvriers en fibre de verre, des opérateurs en thermoformage, des machinistes, des programmeurs, des dessinateurs industriels et des préposés aux bénéficiaires.

Dans presque tous les cas, la sélection sera faite en fonction de la réussite des tests, mais aussi du niveau de connaissance et de maîtrise de la langue française.

C’est un facteur important d’intégration au sein de la société québécoise et les représentants des entreprises réunis ici le savent très bien.

Partir

Je vais émigrer en famille. C’est super cool!

Salwa Bettaieb
Le couple sourit à la caméra.
Salwa Bettaieb et Nasri AnwarPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Salwa Bettaieb et son époux Nasri Anwar ont été embauchés par deux entreprises différentes de la région de Drummondville L’Auberge du Bon-Conseil et Plastik MP.

Salwa est sage-femme en Tunisie. Elle deviendra préposée aux bénéficiaires au Québec. Un poste un peu moins prestigieux qui requiert aussi moins de formation.

Elle ne s’en formalise pas et explique avec philosophie que la patience, l’empathie et l’écoute sont au cœur de ce qu’elle fait déjà. Elle porte le voile islamique et ne croit pas que ce sera un problème dans son prochain milieu de travail.

On entend parler du terrorisme et tout. Mais l’islam, c’est la paix. Je vais travailler à faire tomber certains préjugés.

Salwa Bettaieb

Le couple a trois jeunes garçons. C’est en pensant à leur avenir qu’ils ont entrepris cette démarche. « On veut améliorer notre sort et celui de nos enfants plus tard », dit Nasri. Les époux croient que l’intégration sera facile pour les jeunes et sans doute un peu plus difficile pour eux.

« Tout est différent. Il va falloir se réorganiser », prévoit déjà Salwa.

Ironie de l’histoire : le couple avait une première fois essayé, sans succès, de venir au Québec, mais il n’avait jamais pu présenter sa demande sur le portail d’Immigration-Québec, le site étant trop congestionné pour qu’il puisse simplement la déposer.

Cette nouvelle approche a tout changé.

« Faut leur laisser un peu plus de chance »

L’an dernier, Denis Girard est venu en Tunisie pour recruter pas moins de 28 soudeurs pour son employeur, une société qui emploie plus de 700 personnes au Québec.

« Nous avons été patients, explique-t-il. Au début, pour certains, ça ne fonctionnait pas du tout. L’un d’entre eux avait même oublié comment souder quand il est arrivé. Et maintenant, il fait partie de nos meilleurs soudeurs ».

Il raconte que le cerveau des nouveaux arrivants entre en mode survie lors de leur arrivée au Canada, et qu’il faut donc leur laisser le temps de s’acclimater.

Ils ne peuvent pas assimiler tout ce qui se passe dans leur vie et dans l’usine. C’est donc plus lent au début. Le premier mois n’est pas facile...

Denis Girard, employeur québécois

Quel rôle pour les gouvernements?

Denis Girard estime que les gouvernements pourraient en faire un peu plus pour aider les PME à bien intégrer les immigrants.

Et c’est sans compter la lenteur des procédures d’immigration.

M. Houle est assis et parle à des candidats tunisiens au recrutement.
Richard Houle, président de Métal SigmaPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

Parlez-en au président de Métal Sigma, Richard Houle. Il en est à sa deuxième mission de recrutement international. Au début de 2018, il s’est rendu aux Philippines pour dénicher des travailleurs spécialisés.

Vingt mois plus tard, ils n’étaient pas encore tous arrivés.

« Les gouvernements auraient dû se réveiller avant. On voit le mur depuis longtemps. Il y a des gens qui sont payés pour ça. Il faudrait examiner les lois sur l’immigration afin d’assouplir les règles et faciliter la tâche aux entreprises », plaide Richard Houle, président de Métal Sigma.

Il affirme qu’en ce moment, il doit être en mesure de prévoir ce que sera l’économie dans plus de six mois afin de recruter le nombre exact de travailleurs dont il aura besoin.

Si on avait nos travailleurs dans un délai de deux mois, ça changerait complètement la dynamique! Je comprends monsieur Legault qui, dit-on, veut bien intégrer les immigrants. Mais pour les intégrer tout en aidant les entreprises, il faut leur donner un travail le plus rapidement possible!

Richard Houle, président de Métal Sigma
Paysage de bord de mer en Tunisie en fin de journée. Au premier plan, une barque. Plus loin, trois silhouettes sur la plage.
Plage en Tunisie au coucher du soleilPhoto : Radio-Canada / Janic Tremblay

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