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Image : Un verre de vin sous un nez.

Souvent, avec la COVID, l’odorat s’en va et le goût, très lié, déguerpit lui aussi. Les deux sens sont de retour après quelques semaines pour la plupart des malades. Mais pour certains, même sept mois après, il faut apprendre à faire sans, même quand son nez est son principal outil de travail.

Un texte de Alexis Gacon  |  Photographies par Ivanoh Demers

En temps normal, Amélie Lauzon peut reconnaître un vin simplement en plongeant son nez dans son verre. Mais depuis le 5 octobre dernier, les sens de la sommelière ne répondent plus. Elle souffre d’anosmie, une perte de l’odorat, et d’agueusie, celle du goût.

Devant un verre de riesling du Québec, elle essaie. En faisant tourner son verre, elle fait danser le liquide pour que les arômes remontent. Rien n’y fait : Même si je bois une bonne bouteille, ça goûte l’eau. [...] C’est stupide, le chocolat aussi, après sept mois, on oublie, je ne sais plus ce que c’est.

Combative et résolument optimiste, elle parvient encore à sourire de la situation. Il y a quelques semaines, elle a même éclaté de rire quand son frère lui a montré le sac poubelle qu’elle avait oublié de sortir et qui empestait dans son appartement depuis des jours sans qu’elle s’en soit rendu compte.

La jeune fille porte des boucles d'oreille et un anneau dans le nez.
La jeune gestionnaire d'une microbrasserie apprend à trouver des techniques pour remplacer ses sens, qui ne répondent plus.Photo : Photo fournie par Amélie Lauzon

Trouver la parade

Après des études en hôtellerie à l'Institut de tourisme et d’hôtellerie du Québec (ITHQ) et des expériences comme sommelière à Montréal et à l’étranger, Amélie Lauzon est actuellement gestionnaire dans une microbrasserie. Pour continuer à travailler, même sans son outil principal, elle a dû développer des techniques. Mais conseiller les clients sur les bières au menu sans pouvoir les goûter n’est pas chose aisée.

J'ai la chance d'avoir un collègue formidable. Quand on fait une nouvelle bière, on fait des dégustations, il me décrit tout ce qu'il va sentir, je prends des notes pour pouvoir ensuite être en mesure de l'expliquer aux clients comme si de rien n'était. Je les regarde avant d'aller au boulot.

Une citation de :Amélie Lauzon

Comme deux sens sont en sourdine, elle parvient, par contre, davantage à analyser des aspects qu’elle décelait moins avant la maladie. Comme le sucre résiduel d’un vin, qui pèse sur la langue.

Kathia Gaillardetz respire à travers une branche de lilas.
Kathia Gaillardetz a perdu le sens de l’odorat après avoir contracté le virus de la COVID-19.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des odeurs de cadavre­

Kathia Gaillardetz a aussi contracté la COVID-19. Elle, c’était en janvier dernier. Depuis, la maladie lui rappelle amèrement son existence chaque jour en détraquant son odorat. J’adorais cuisiner, dit-elle. Mais là, je n’ai plus d’appétit. C’est déprimant.

En ouvrant son frigo, elle met son nez dans des fraises. Je ne sens rien!, puis renifle du piment de Jamaïque, qui la fait à peine sourciller. Et du jambon? Ça oui, je sens quelque chose, mais c’est horrible.

Parvenir à manger est devenu pour elle une vraie gymnastique mentale : En ce moment, toute protéine sent le cadavre. J’ai déjà été dans une morgue, je me rappelle cette odeur. Eh bien, quand je fais cuire des oeufs, quand je mange de la viande, tout sent cette odeur atroce. Je dois me parler et me dire : "tu es en train de manger de la nourriture. Sinon, j’arrête de manger."

La jeune mère d’une petite de 17 mois, épicurienne, a donc dû mettre de côté sa passion pour les petits plats. Mais ce n’est pas de ça qu’elle souffre le plus, finalement.

Je ne sens plus l’odeur de ma fille, raconte-t-elle, les larmes aux yeux. Enfin, parfois, elle lui revient. L’autre jour, j’ai passé ma main dans ses cheveux, et là je l’ai sentie à nouveau. J’ai explosé en sanglots. Puis l’odeur s’est enfuie, et revient par bribes.

Kathia Gaillardetz près d'un lilas.
Kathia Gaillardetz a perdu une grande partie de son odorat.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Entraîner ses sens

Sur le groupe Facebook COVID-19 Témoignages, les histoires comme celles de Kathia ou d’Amélie pullulent. Des gens qui ne sentent plus rien du tout. Ou qui ne sentent plus l’odeur du brûlé et qui ont donc failli faire partir leur appartement en fumée, par exemple. Des gens qui s’échangent des trucs pour sentir à nouveau, qui s’entraident, qui s’écoutent et qui prennent au sérieux ces symptômes. Kathia est d’ailleurs très active sur ce groupe : Ça m’aide à me rappeler que c’est pas que dans ma tête.

Amélie déplore que l’anosmie et l’agueusie dues à la COVID-19 soient prises à la légère. Pour être honnête avec toi, c'est pris à la farce. Mais quand j'explique que cela m’affecte dans mon domaine, les gens comprennent un peu plus…

Kathia a, elle, dû convaincre plusieurs connaissances de l’existence du virus et donc de ses symptômes : Beaucoup ne me croyaient pas. Et tout le monde me dit que mes sens vont revenir comme avant, mais je n’y crois plus.

Marc Tewfik, lui, prend leurs maux au sérieux. L’oto-rhino-laryngologiste à l’Hôpital général juif de Montréal voit défiler les patients qui souffrent d’anosmie et d’agueusie depuis le début de la pandémie. Beaucoup perdent l’appétit, certains tombent en dépression. Sentir, goûter, c’est beaucoup de notre joie de vivre, explique-t-il.

En général, 9 patients sur 10 qui ont été touchés par ces symptômes durant la COVID-19 retrouvent ces sens rapidement. Pour d’autres, ça peut être plus long et certains peuvent ne jamais les retrouver, raconte le médecin.

Une personne regarde une coupe de vin.
La perte d'odorat peut nécessiter une rééducation du nez.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pour les aider, il prescrit à ses patients de humer plusieurs odeurs différentes chaque jour dans différents pots Mason : un entraînement olfactif pour rééduquer les neurones du nez.

Il faut sentir cinq odeurs qui sont classiques dans les cuisines deux fois par jour pendant deux mois. Des bâtonnets de cannelle, du clou de girofle, des grains de café, par exemple, ou certaines huiles essentielles, explique le médecin. Ça va stimuler la régénération des nerfs olfactifs. Ce n’est pas garanti et ce n'est pas tout le monde qui va répondre, mais cela ne coûte rien d'essayer. J'ai eu des patients qui ont perdu l’odorat pendant cinq-six mois, et ils l'ont retrouvé ainsi.

Amélie et Katia testent ces techniques (sans être passées par le docteur Tewfik) chez elles. Dernièrement, la première a retrouvé l’odeur de l’oignon : Ça a pris un déclic avant que je sente que je cuisinais et que je comprenne cette odeur-là, raconte-t-elle, un grand sourire aux lèvres. Depuis, elle n’a pas senti d’autres odeurs, cependant. Pour Katia, plusieurs reviennent ces derniers temps.

C’est un bon signe!, explique le Dr Tewfik, cela peut prendre du temps et apparaître par vagues. Il prévient cependant que certaines odeurs vite retrouvées activent le système trigéminal qui déclenche des signes d’irritation du nez, et non les zones olfactives classiques. Ce sont deux systèmes différents, et donc retrouver certaines odeurs irritantes ne garantit pas que l’on retrouve l’odorat.

Plus l’absence des sens s’éternise, plus le risque de ne jamais les retrouver grandit, d’après Marc Tewfik. Amélie Lauzon s’en doutait. Mon médecin de famille m'a dit de consulter après six mois de symptômes. Je dois donc prendre rendez-vous, là, mais ça me fait peur, car il y a tellement d'impact potentiel sur mon futur.

Elle espère toujours pouvoir retravailler en sommellerie ou dans les vignes à l’avenir. Et à nouveau pouvoir distinguer un pinot noir d’un gamay, rien qu’avec son nez : J'ai failli changer de carrière quand la COVID est arrivée. Mais j'ai conclu que je devais rester dans le bateau même s'il coulait. Je vais rester dans cette industrie avec ma nouvelle condition, même si c'est pour la vie.

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