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Image : Une poignée de cigales dans le creux d'une main.

Les cigales périodiques sortent de terre tous les 17 ans, un phénomène naturel unique au monde qui fascine les experts.

Signé par Étienne Leblanc

COLUMBIA, MARYLAND - Quand elles se sont enfouies sous terre il y a 17 ans, l’ouragan Katrina n’avait pas encore eu lieu, Barack Obama n’était qu’un obscur sénateur en Illinois et Donald Trump passait son temps à louanger les démocrates à la télévision.

Mais même si elles ignorent ce qui se passe à la surface, les cigales périodiques ont une grande qualité : elles ont un calendrier biologique très sophistiqué.

C’est ainsi qu’elles sortent de terre tous les 17 ans, réglées comme une horloge suisse, ou presque.

Et quand, une fois par génération, elles migrent de l’ombre à la lumière, elles ne passent pas inaperçues.

D'ici les prochaines semaines, elles seront des milliards à émerger du sol afin d’aller engendrer leur progéniture et s'assurer que ce cycle unique se perpétue.

Un phénomène naturel unique au monde qui se produit dans une quinzaine d’États de l'est et du Midwest des États-Unis, et dont le Maryland est un des épicentres.

La cuvée des cigales 2021 – les cicadas comme on les appelle en anglais – répond à un nom bien précis : Brood X (nichée numéro 10). Il y a 15 nichées de cigales en Amérique du Nord, qui répondent à des cycles de vie différents. Mais la Brood X est de loin la plus spectaculaire.

Michael Raupp tient un manche d'outil.
Michael Raupp fouille le sol pour récupérer des cigales de la nichée 2021.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Un événement précieux pour les scientifiques

C’est le Superbowl des entomologistes, dit Michael Raupp, les yeux brillants comme un enfant devant une crème glacée. Ce professeur d’entomologie de l’Université du Maryland ne vit que pour cette période depuis quelques semaines.

Quand l’espèce que tu étudies ne sort qu’une fois par génération, c’est un moment précieux, raconte M. Raupp. C’est comme le sismologue qui attend son gros tremblement de terre pour faire avancer sa science, mais sans les dommages collatéraux.

Vêtu de son T-shirt Magicicada 2021, pelle à la main, ce scientifique passionné nous embarque dans une aventure… en face de chez lui.

Le terrain de son voisin, situé dans un beau quartier boisé de Columbia, en banlieue de Baltimore, est un endroit de prédilection pour les cigales périodiques.

Michael Raupp accroupi au sol.
Michael Raupp, professeur émérite d’entomologie à l’Université du Maryland, pourra extraire du sol des cigales.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Certains vont au Botswana ou au Kenya pour aller dans un safari, mais moi, je vais dans la cour arrière de mon voisin, dit M. Raupp, sourire en coin.

Sous les feuilles mortes sur le sol, il dévoile plusieurs trous gros comme une pièce de 25 cents. Le signe que des cigales ont déjà commencé à sortir. Ces trous sont l’extrémité du petit tunnel qu’elles ont creusé, leur porte vers la lumière.

Dans cette seule cour arrière, à voir le nombre de trous déjà percés, il faut s’attendre à ce qu’il y ait des dizaines de milliers de cigales d’ici quelques semaines, dit Michael Raupp.

D’un coup de pelle à la surface du sol, il dévoile une bonne douzaine de cigales périodiques dans une petite motte de terre. Celles qui ne sont pas encore sorties, comme la vaste majorité de leurs comparses. Il fait encore un peu trop frais.

Des cigales périodiques dans le creux d'une main.
Des cigales périodiques avant l’éclosion.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Elles attendent que la température du sol se stabilise à 64 degrés Farenheit, ou 18 degrés Celsius, explique-t-il. Ce n’est qu’à ce moment que le grand mouvement peut commencer.

Son voisin Ted Hugues, celui qui nous donne gentiment accès à son terrain, se souvient de la grande invasion de 2004.

Il y en avait tellement, c’est comme si le sol bougeait, comme si la cour tanguait, se rappelle-t-il. Ça bougeait tellement que, quand on se levait, on avait un peu le mal de mer.

Des tunnels dans le sol.
Les cigales creusent des tunnels pour sortir de terre. Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Se reproduire… et mourir

Au cours de ces 17 années passées sous terre, les cigales se nourrissent des nutriments des racines des arbres et des brins d’herbe. Si elles sortent au bout de tout ce temps passé à l’ombre, c’est pour se reproduire.

En sortant de leur trou, après une petite trotte sur le sol, les cigales quitteront la terre ferme pour aller se réfugier dans un arbre des environs.

C'est là qu'elles se libéreront de la carapace qu'elles traînent depuis toutes ces années. Un exosquelette duquel elles s’extirperont pour dévoiler leur petit corps de couleur crème et leurs grands yeux rouges.

Et, surtout, pour enfin pouvoir déployer leurs ailes.

Puis elles iront se percher sur les petites branches des arbres. Là où seront conçus les membres de la prochaine génération.

Ce sera le grand moment charnel, dit Michael Raupp. Un Cicadapalooza de la romance!

Un arbre recouvert d’un filet pour le protéger des cigales.
Quand les femelles pondent leurs oeufs sur les petites branches, elles font des incisions dans les petites branches, ce qui peut faire mourir les plus petits arbres.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

C'est là que les mâles pousseront la chansonnette.

Le mâle offrira son plus beau chant à la femelle afin de la convaincre de devenir la mère de ses enfants, explique M. Raupp. Elle consentira à ses avances en cliquant des ailes... Puis ils feront ce qu'ils ont à faire.

Un concert assourdissant! Le chant de chaque cigale peut atteindre 100 décibels... autant qu'une tondeuse à gazon.

Quand elles sont des centaines de milliers dans un quartier, c’est… déconcertant!

Une fois accouplée, la femelle fera de petites incisions dans les branches, où elle déposera ses oeufs. Exactement comme sa mère l'a fait il y a 17 ans.

Michael Raupp présente une collection de cigales.
Michael Raupp présente les parents des cigales de la nichée 2021.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Puis une fois que les oeufs auront éclos, les nymphes tomberont de l'arbre quelques semaines plus tard… et s'enfonceront dans le sol.

D'où elles ne sortiront... que dans 17 ans! Pour perpétuer un cycle documenté depuis plusieurs siècles.

Cette grande séance de reproduction est un immense festin pour les prédateurs avoisinants. Les oiseaux, les renards et autres ratons laveurs se régaleront de ce surplus de nourriture au sol et dans les arbres.

Après la naissance des nymphes, les parents mourront et tomberont.

Un spectacle unique, selon Michael Raupp.

Il y aura la naissance, la mort, l'amour, des prédateurs! Ça va être meilleur qu'un épisode de Game of Thrones!, dit Michael Raupp.

Dan Gruner scrute le sol.
Dan Gruner pratique la chasse à la cigale à la tombée de la nuit.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

17 ans précisément

À quelques kilomètres de chez Michael Raupp, à Silver Spring, on retrouve son collègue entomologiste Dan Gruner, qui nous a invités à chasser la cigale à la tombée de la nuit.

Pour lui, après toutes ces années à étudier le phénomène, un mystère scientifique reste à élucider.

Comment comptent-elles? se demande Dan Gruner. Comment les cigales font-elles pour savoir qu’au bout de 17 ans, bien précisément, il est temps de sortir?.

Les entomologistes n’ont toujours pas trouvé de réponse définitive à cette énigme de la nature. Une hypothèse, selon Dan Gruner, c'est qu'au fil de l'évolution, les cigales ont inscrit ce calendrier précis dans leur ADN.

Portrait de Daniel Gruner.
Daniel Gruner, professeur associé au Département d’entomologie de l’Université du Maryland.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Mais comme elles ne sortent que très rarement, l’étude de leur comportement est difficile à approfondir.

L’autre phénomène sur lequel se questionnent les experts comme Dan Gruner, c’est les changements climatiques. Ce phénomène affecte-t-il le cycle des cigales périodiques?

Ici encore, la difficulté pour documenter le phénomène se trouve dans leur absence prolongée. Même en 17 ans, en un seul cycle, le climat s’est modifié.

Daniel Gruner, équipé d'une lampe frontale, fouille le sol.
Daniel Gruner scrute le sol à la recherche de tunnels de cigales.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

On pense que ça va bouleverser leur cycle, dit M. Gruner. Dans certaines zones, on a vu des cigales périodiques de la nichée 10 sortir trois ou quatre ans en avance.

Les chercheurs pensent aussi que le réchauffement des températures pourrait faire en sorte que la grande sortie des cigales soit devancée de quelques jours ou quelques semaines. Et, surtout, ils pensent que leur territoire va s’étendre, toujours plus vers le nord.

Mais tout ça est difficile à prévoir, dit Dan Gruner. Elles vont sortir cette année, puis le prochain rendez-vous sera en 2038!.

Virginia Borda tient un thermomètre.
À l'aide d'un thermomètre, Virginia Borda compile des données deux fois par jour. Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Une occasion de voir la force de la nature

Dan Gruner n’a pas eu de mal à convaincre ses étudiants et étudiantes de l’Université du Maryland de participer aux recherches sur le phénomène Brood X.

Virginia Borda n’avait que trois ans lors de la dernière éclosion. Mais la voilà sur le terrain du campus de l’université, deux fois par jour, thermomètre et téléphone à la main, à prendre la température du sol et à mesurer la canopée environnante.

Virginia Borda rédige des notes.
Virginia Borda, étudiante en sciences environnementales à l’Université du Maryland, mesure la température du sol. Les cigales ne sortent que si le sol atteint une température de 64 °F (18 °C).Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Pour moi, ce phénomène correspond exactement aux raisons pour lesquelles j’ai envie d’étudier en environnement, dit celle qui va obtenir un diplôme en écologie de la faune. Ces milliards de cigales que personne ne peut arrêter nous montrent toute la force de la nature. Si elles sortent en si grand nombre, c’est pour survivre.

Leur grand spectacle est une démonstration que la nature est plus forte que les humains, malgré la fragilité de leur espèce, poursuit Virginia Borda. Ces cigales nous donnent envie de mieux protéger la planète sur laquelle on vit.

Portrait de Virginia Borda.
Virginia Borda, étudiante en sciences environnementales à l’Université du Maryland.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Pour Michael Raupp, la sortie au grand jour des cigales est une métaphore de notre propre sort, après de longs mois de confinement.

Ça nous montre que la vie peut être très lugubre quand on est enfermé pendant des années, un peu comme nous l'avons vécu depuis un an partout sur la planète, dit-il. Mais bientôt, nous verrons la lumière, nous pourrons laisser tomber le masque, nous pourrons voir nos amis, retrouver le plaisir charnel! Les cigales le feront dans l'arbre, et nous, autour d'un verre de vin. C'est un été de joie à plusieurs endroits dans le monde!

C’est donc un spectacle à ne pas manquer.

Ces cigales ne chanteront pas tout l’été.

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