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Image : Un montage photo montrant Antoine Trudel et Lauretta Gagnon.

L'histoire de Lauretta et Antoine

Un texte d'Angie Bonenfant

Antoine Trudel et Lauretta Gagnon se sont aimés comme un pilote conduit son bolide sur une piste de course : avec passion, le pied au plancher et l'esprit ouvert. Lorsque la Seconde Guerre mondiale s'immisce entre eux, les lettres deviennent le seul lien qui garde leur amour vivant.

Alors que la distance se fait sentir, les deux natifs du petit village de Saint-Stanislas, en Mauricie, réalisent vite une chose essentielle : en amour, le choix des mots est important. Quand on n’a plus le luxe de se voir, de se toucher, de se sentir, chaque nouvelle syllabe devient un embrasement de tous les sens.

Ces échanges épistolaires ont fait leur chemin jusqu’en Outaouais, dans les mains de leur fille aînée, Marie Trudel. Dans un désir de rendre hommage à l’histoire d’amour de ses parents, elle a soigneusement regroupé les lettres dans un album. C’est grâce à sa générosité qu’il est possible, 79 ans plus tard, de faire une incursion dans cet intime univers.

Un montage présentant des mots écrits à la main, des photos et des extraits d'albums photos.
Image : Un montage présentant des mots écrits à la main, des photos et des extraits d'albums photos.
Photo: Des photos, des extraits d'albums photos et des lettres appartenants à la famille Trudel-Gragnon.  Crédit: Radio-Canada / Avec la gracieuseté de la famille Trudel-Gagnon

Aux sources de leur histoire

Antoine et Lauretta se connaissent depuis leur tendre enfance, mais leur histoire d’amour commence réellement en 1940. Pendant que Hitler et les forces de l’Axe mettent en pratique leurs théories expansionnistes, les deux tourtereaux s’aventurent en territoire vierge et explorent tous les recoins de leur amour.

Lui est déjà dans la mi-vingtaine. Réserviste dans l’Armée canadienne à Québec, il affiche de hautes ambitions militaires. Elle n’a pas encore 20 ans. Orpheline de père et de mère, elle tient la maison dans laquelle elle vit avec ses quatre soeurs, à Saint-Stanislas.

Les deux amis de coeur ont profité de la belle saison pour mutuellement s’apprivoiser. C’est sur ce doux souvenir que débute leur correspondance amoureuse. Je ne puis m’empêcher de remémorer les doux moments passés ensemble cet été. Je les revois maintenant sous un nouveau jour, écrit Antoine dans une lettre du 17 octobre 1940. Quand aurais-je le bonheur de te voir à Québec?

Antoine Trudel et Lauretta Gagnon sont assis autour d'une table avec des proches.
Antoine Trudel et sa bien-aimée, Lauretta Gagnon, au centre de la photo, lors de l'été 1940.Photo : Avec la gracieuseté de la famille Trudel-Gagnon

Antoine est un amoureux enflammé, déjà sous le charme de Lauretta. Il ne perd pas de temps à lui faire part de ses sentiments, mais la demoiselle est plus réservée. Cette apparente retenue trouble le jeune soldat. Le 1er novembre 1940, Antoine la relance.

 

Sentant peut-être une certaine angoisse dans la dernière lettre de son prétendant, Lauretta tente de le rassurer quelques jours plus tard.

À toi, après quinze jours de retard, qui, je le sais ont causé de l’inquiétude. Je me décide enfin à te remercier de l’amitié que tu as bien voulu me faire preuve en faisant parvenir deux charmantes missives, écrit-elle. Cette amitié, je l’accepte et je la partage. Je ne vois pas encore bien clair, dans mes sentiments, mais sois assuré que j’éprouve pour toi beaucoup, beaucoup d’estime.

Et pour qu’il n’y ait aucun doute sur la nature même de ses sentiments, elle précise sa pensée dans quelques lignes bien senties.

 

Cette réponse ragaillardit le jeune homme. Même un déménagement à Brockville, en Ontario, où il poursuit son entraînement militaire en 1941, ne semble pas ralentir ses ardeurs. Antoine enchaîne les missives et les déclarations d'amour.

J’ai lu et relu ta lettre plusieurs fois, laisse-moi te dire que je suis bien content et bien heureux de penser, de savoir qu’il y a une petite fille gentille et aimable dans mon village qui daigne penser à moi, peut-on lire dans la correspondance d’Antoine. Je suis ici dans ma petite chambre seul [...] Sur la table, il y a des livres, il y a un portrait aussi, tu sais celui où nous sommes posés tous les deux à la chute Murphy. Tu souris et je souris, aussi. Quel beau souvenir et que j’étais heureux!

Antoine et Lauretta sont assis sur le bord de l'eau.
Antoine et Lauretta aux chutes Murphy, en Mauricie, au Québec.Photo : Avec la gracieuseté de la famille Trudel-Gagnon

Loin des yeux, près du coeur

Jusqu’ici, les deux amoureux entretiennent une belle relation à distance. Pas idéale, se répètent-ils souvent dans leurs échanges, mais supportable étant donné qu’ils peuvent se voir à quelques rares occasions.

 

Ils ne le savent pas encore, mais les choses ne vont pas tarder à se corser.

Le 27 avril 1942, le gouvernement fédéral remporte un référendum national qui demande aux Canadiens de le libérer de son engagement de ne pas imposer la conscription.

Le premier ministre Mackenzie King, qui suit attentivement ce qui se déroule sur la scène internationale, détient désormais la flexibilité nécessaire pour envoyer des conscrits outre-mer s’il le juge nécessaire.

Le premier ministre William Lyon Mackenzie King en compagnie de quelques enfants, le jour du plébiscite, le 27 avril 1942.
Le premier ministre William Lyon Mackenzie King en compagnie de quelques enfants, le jour du plébiscite, le 27 avril 1942.Photo : La Presse canadienne / National Archives of Canada

Pour Antoine, qui est désormais membre du 20e Régiment d’artillerie de campagne, cela signifie un départ vers l’Angleterre sans aucune idée de la date du retour. L’officier plie bagage sans même avoir eu le bonheur de serrer sa bien-aimée une dernière fois dans ses bras.

Un montage présentant des mots écrits à la main, des photos et des extraits d'albums photos.
Image : Un montage présentant des mots écrits à la main, des photos et des extraits d'albums photos.
Photo: Des photos, des extraits d'albums photos et des lettres appartenants à la famille Trudel-Gragnon.  Crédit: Avec la gracieuseté de la famille Trudel-Gagnon

Attendre la petite lettre bleue

En janvier 1943, Antoine est déjà bien installé dans un lieu secret en Angleterre où son rôle est de s’occuper de l’organisation des officiers. Il n’est pas encore au front et ceci n’est pas un hasard. À ce moment de l’Histoire, les troupes canadiennes ne participent pas encore à des opérations à grande échelle.

Antoine Trudel est debout à côté d'un camarade. Ils sont accoudés à un véhicule militaire.
Antoine Trudel (à gauche) a été posté en Angleterre, en janvier 1943.Photo : Avec la gracieuseté de la famille Trudel-Gagnon

Dans les lettres qu’il adresse à Lauretta, Antoine semble trouver le temps long. Il se plaint d’ailleurs de la distance qui le sépare de sa famille. Il écrit : « Mon Dieu que c’est loin. Par chance, on peut voyager facilement par la pensée, c’est un certain réconfort… penser à ceux que l’on aime. »

Ce qui l’ennuie davantage, c’est que les nouvelles de sa douce se font rares. Pas une seule lettre depuis plusieurs semaines. L’aurait-elle oublié? Le 24 février 1943, il lui fait part de son inquiétude : « Je suis toujours sans nouvelles de toi. As-tu reçu mon dernier air mail? »

The Moral Department

Durant la guerre, le Corps postal canadien traite un important volume de courrier et des tonnes de colis. Le service peine à maintenir la cadence. Les soldats reçoivent leur correspondance avec beaucoup de retard et peuvent passer — comme Antoine — des mois sans avoir des nouvelles de leurs proches.

À cette époque, le bureau de poste militaire, qu’on surnomme The Moral Department, joue un rôle très important. Les petites lettres bleues qu’il achemine maintiennent le moral des troupes. Elles permettent aux soldats de supporter les horreurs de la guerre. Elles chassent l’ennui et apportent du réconfort.

 

Le 6 juin 1944, lorsque les troupes alliées réussissent leur débarquement sur les plages de Normandie, Antoine et Lauretta ne se sont pas physiquement vus depuis près de deux ans.

Les soldats marchent en fil indienne sur la plage avec leur équipement sur le dos.
Des soldats de l'infanterie canadienne débarquent sur la plage de Juno Beach et marchent en direction de Bernières-sur-Mer.Photo : Bibliothèque et Archives Canada

L’annonce de la « grande invasion » cause beaucoup d’anxiété à Lauretta, qui occupe depuis quelque temps un poste dans un grand magasin à Trois-Rivières.

 

Étant dans l’artillerie, le lieutenant Trudel n’a pas participé à cette première journée historique, mais le débarquement s’étend sur plusieurs jours. Ce sont les membres de l’infanterie qui foulent en premier le sol français. Ils doivent préparer le terrain pour les alliés qui allaient les suivre.

Antoine est plutôt demeuré à Southampton, où sa tâche consiste à faire les bagages pour le Régiment. Il débarque en France en septembre, où il observe avec effroi la désolation de la ville de Caen.

Les Canadiens sont à peine arrivés dans les terres à Caen qu'ils sont engagés dans une âpre bataille contre des défenseurs allemands déterminés. Ici, deux Canadiens munis d’un pistolet Inglis Mk!Bren cherchent un tireur d’élite.
En 1944, les soldats canadiens ont pris part à une âpre bataille, à Caen, contre des défenseurs allemands. Photo :  Bibliothèque et Archives Canada

Dans son journal de bord, il s’adresse à Lauretta. Pour la première fois depuis son enrôlement, il lui semble que la guerre n’est plus une abstraction lointaine.

Tu as peut-être lu des articles sur la destruction de Caen, tu as peut-être vu des photos, tu as peut-être vu les “news” dans les cinémas, mais tout ceci ne te donne nullement une petite idée de ces horreurs.

Antoine Trudel

Plus Antoine s’approche de la ligne de feu, plus il a peur de perdre ce qu’il a laissé au Canada. Dans une lettre qu’il a noircie de mots et de douceur, il écrit : Darling, je me sens si seul ce soir. Aurais-je encore une fois cette joie de passer quelques heures agréables en ta charmante compagnie?

L’amour, antidote à la guerre

En octobre, le jeune lieutenant prend activement part aux combats lors de la bataille de l’Escaut, qui se déroule au nord de la Belgique et au sud des Pays-Bas. Cette opération mobilise la majeure partie des troupes canadiennes.

Le but est d'ouvrir le port d'Anvers aux cargos alliés afin de faciliter l'approvisionnement du front.

Les soldats se suivent en fil, les mains en l'air.
Des soldats allemands, qui ont été faits prisonniers par des soldats canadiens lors de la bataille de l'Escaut, marchent dans de la boue.Photo : Bibliothèque et Archives Canada

 

Antoine vit difficilement cette période.

Les obus, la boue, le rugissement continuel de la guerre… La solitude le tue à petit feu.

Imagine-toi chérie, cinq mois, cinq longs mois et tristes, sans aucune nouvelle. Qu’est-il arrivé? Je n’ose douter pour une seconde que tu m’aurais effacé de ton coeur et de ta pensée…, couche-t-il sur un bout de papier dans une écriture à peine lisible.

 

Nul ne sait ce qui s’est réellement passé dans les jours qui ont suivi ces déclarations, mais la mission militaire du lieutenant Antoine Trudel prend subitement fin alors qu’il se trouve toujours aux Pays-Bas.

Après un bref séjour en Belgique, il est rapatrié en Angleterre.

Des lettres ainsi que des images de la vie de famille d'Antoine et Lauretta, après la guerre.
Image : Des lettres ainsi que des images de la vie de famille d'Antoine et Lauretta, après la guerre.
Photo: Des lettres ainsi que des images de la vie de famille d'Antoine et Lauretta, après la guerre.  Crédit: Avec la gracieuseté de la famille Trudel-Gagnon

Ils vécurent heureux

Antoine Trudel a 29 ans lorsqu’il remet les pieds au Canada, le 19 mars 1945, deux mois avant la capitulation de l’Allemagne. Il retrouve sa douce, à Trois-Rivières, mais il n’est plus qu’une pâle copie de lui-même.

Dans une lettre qu’il a écrite à Lauretta quelques semaines avant son retour, Antoine semble disposé à ouvrir son coeur et à partager son expérience : Darling, j’ai bien hâte de pouvoir te parler de vive voix. J’ai tant de choses à te confier que je ne puis confier à ce vil papier.

À son arrivée pourtant, il ne parle pas beaucoup de ce qui lui est arrivé en Belgique. Lorsqu’il évoque la chose, on sent que cet épisode douloureux l’a traumatisé. Alors que son service militaire n’est pas encore terminé et qu’il doit poursuivre son travail à Québec, il envisage ouvertement son départ des Forces. Je suis t-a-n-n-é de l’armée! écrit-il.

Un homme en uniforme assis sur une chaise en bois à l'extérieur.
Le lieutenant Antoine Trudel a vécu quelques moments difficiles, après son retour au pays.Photo : Avec la gracieuseté de la famille Trudel-Gragnon

Antoine ne le sait peut-être pas encore, mais il est atteint d’un trouble de stress post-traumatique (TSPT). Le shell shock, comme on appelle communément le TSPT à l'époque, le force à se retirer brièvement dans un monastère, où il se coupe du reste du monde avec l’objectif de se défaire de ses démons intérieurs.

 

Le 26 mars 1946, un an après le retour d’Antoine, Lauretta Gagnon devient officiellement Mme Trudel. Les noces sont célébrées à la cathédrale de l’Assomption, à Trois-Rivières. Ce mariage scelle la fin d’une période difficile et le début d’une vie heureuse.

S’ils ont passé la majeure partie de la guerre séparés, une fois mariés, Antoine et Lauretta ne se quittent presque plus. En 52 ans de vie commune, ils auront cinq enfants, deux garçons et trois filles.

La fille aînée du couple, Marie, voit dans les précieux échanges de ses parents une inspirante leçon de vie. Malgré l’horreur et la violence de ce deuxième conflit mondial, ils n’ont retenu que le beau et l’essentiel : l’amour, à la fois refuge, armure et phare, qui les unissait depuis le début.

Ils ont formé un couple très fort, amoureux et uni. Ils ont été ensemble jusqu’à la fin.

Marie Trudel, fille aînée d'Antoine et de Lauretta

Ils se sont soutenus, témoigne celle qui, grâce à cette correspondance inestimable, a eu un accès privilégié aux confidences de son père et de sa mère. Ensemble, ils constituaient une force.

Lauretta et Antoine se regardent amoureusement.
Lauretta et Antoine sont restés mariés plus de 50 ans.Photo : Avec la gracieuseté de la famille Trudel-Gagnon

Antoine Trudel est décédé le 17 novembre 1998. Sa darling, Lauretta, a rendu son dernier souffle le 12 octobre 2003.

Équipe : Angie Bonenfant, journaliste; André Dalencour, réalisateur, projets numériques; Valérie Lessard, édition; Simon Blais, graphiste; Geneviève Guilmette, recherchiste, en collaboration avec l'émission Les malins

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