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Image : Six cerfs courant dans la neige.

Ils attirent les regards, mais causent bien des dommages aux écosystèmes et dans les champs de culture. Les cerfs de Virginie, en surabondance dans le sud du Québec, menacent la biodiversité et représentent un risque pour la santé publique, affirment des experts.

On peut les apercevoir dans des champs agricoles, aux abords de nos forêts et même dans nos parcs urbains. Les populations de cerfs de Virginie ont doublé en 30 ans au Québec. On en compte maintenant près de 325 000 en incluant ceux de l’île d’Anticosti.

La moitié de cette population est concentrée en Montérégie, en Estrie et dans le Centre-du-Québec, où l’on peut parfois retrouver près de 30 cerfs au kilomètre carré, surtout dans les aires d’hivernage ou dans certains parcs ou champs agricoles, où l’accès à la nourriture est plus facile.

Cerfs de Virginie dans un champ.
À certains endroits, on peut compter jusqu’à 30 cerfs au kilomètre carré, alors qu’une densité viable pour l'habitat est estimée à environ 3 à 5 cerfs au kilomètre carré.Photo : Radio-Canada / David-Étienne Durivage

Quand on parle d'une population au-delà de cinq cerfs au km2, et parfois à plus de dix cerfs au km2 dans ces régions-là, là on commence à avoir des dommages au niveau de l'habitat, des problèmes de cohabitation. Donc là, oui, on peut parler vraiment de populations très abondantes.

Une citation de :François Lebel, biologiste et responsable provincial de la gestion du cerf de Virginie, MFFP
Portrait du Dr Jean-Pierre Vaillancourt.
Dr Jean-Pierre Vaillancourt est un spécialiste de la biosécurité dans les fermes et des stratégies de contrôle des maladies infectieuses à déclaration obligatoire.Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Quand un écosystème est surchargé ou détérioré par un animal faunique en surnombre, comme le cerf de Virginie, il y a toujours un danger de propagation de parasites, comme la tique, un vecteur de la bactérie causant la maladie de Lyme.

Une citation de :Dr Jean-Pierre Vaillancourt, professeur et chercheur en médecine vétérinaire, Université de Montréal

Pour le médecin vétérinaire et épidémiologiste Jean-Pierre Vaillancourt, les cerfs de Virginie permettent aux tiques d'être en santé, puis d'en avoir en masse, comme dans le parc Michel-Chartrand à Longueuil, où les cervidés sont en surnombre. Le Dr Vaillancourt est aussi le président du Comité d'éthique sur l'utilisation des animaux (CEUA) à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal.

Nous, on doit voir à la santé et au bien-être animal. Et je dirais également à la santé et la sécurité des gens. Lorsqu'on est en contact avec des animaux, il faut faire attention.

Une citation de :Dr Jean-Pierre Vaillancourt, épidémiologiste, UdeM
Carte illustrant la présence des cerfs dans le sud du Québec.
Au Québec, l’Estrie et la Montérégie sont les secteurs les plus touchés par la maladie de Lyme. Ces deux régions sont aussi confrontées à une forte population de cerfs de Virginie. Photo : Radio-Canada / Jean-Claude Vachon

Des études l'ont démontré dans les États du Maine, du Connecticut et de New York, dans certains milieux où une diminution des populations de cerfs a été associée à une diminution des populations de tiques et à une diminution des cas de maladie de Lyme dans la population humaine.

Une citation de :Jean-Pierre Tremblay, professeur au Département de biologie de l'Université Laval
Une tique sur la peau humaine.
Les tiques à pattes noires sont des parasites qui sont plus susceptibles de transmettre la maladie de Lyme.Photo : Radio-Canada

Le biologiste Jean-Pierre Tremblay est un expert des cervidés. Il croit lui aussi que les conditions de forte densité de cerfs sur un territoire augmentent les risques de transmission de maladies et de parasites, surtout lorsqu’ils vivent à proximité des humains.

Le cerf est une de ces espèces qui profitent de la présence humaine, comme les goélands, comme les ratons laveurs, les mouffettes.

Une citation de :Jean-Pierre Tremblay, professeur au Département de biologie de l'Université Laval
Le cerf de Virginie aurait fait son apparition dans le parc-nature vers la fin des années 90.
La grande densité de cerfs de Virginie dans le parc-nature de la Pointe-aux-Prairies, dans l’est de la ville, détruit la biodiversité (régénération de la végétation) et les habitats d’autres espèces, comme les oiseaux.Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Les cerfs survivent mieux à nos hivers

Les hivers plus doux dans le sud du Québec favorisent la migration des cerfs vers des milieux plus habités, où ils trouvent facilement de la nourriture, ce qui leur permet aussi de s’éloigner de leurs prédateurs naturels, comme le loup, le coyote ou le lynx roux. La présence humaine fait en sorte que les prédateurs sont moins présents et moins efficaces, ce qui vient favoriser le cerf de Virginie directement, explique Jean-Pierre Tremblay.

Les conditions hivernales plus clémentes permettent aux populations de cerfs d’accéder à des corridors naturels comme les golfs, les boisés ou les terres agricoles, puis de rejoindre des parcs en milieux urbains, comme ceux de Longueuil et de Saint-Bruno. Ils atteignent notamment les îles de Boucherville, puis l’est de l’île de Montréal.

Ces impacts avec des cervidés font près de 400 blessés chaque année.
Les accidents avec des cerfs de Virginie ont doublé en huit ans au Québec.Photo : Radio-Canada / Luc Robida

Tous ces déplacements entraînent une hausse des accidents de la route avec des cerfs de Virginie : 8000 impacts en 2020. Des accidents qui ont fait près de 400 blessés. À partir de là, on n’a pas le choix d’agir, lance Jean-Pierre Tremblay, il faut mettre en place des mesures pour contrôler les populations.

Cheptel de cerfs courant dans un champ.
Plus de la moitié de la population des 250 000 cerfs est concentrée dans le sud du Québec.Photo : Radio-Canada / David-Étienne Durivage

Une gestion des populations trop prudente?

Certains chercheurs et biologistes estiment que le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) n’en fait pas assez pour prévenir les problématiques de surpopulation de cerfs de Virginie, que ce soit en milieu urbain ou agricole.

Lorsque les ressources sont abondantes, les jeunes femelles, à 1,5 an, vont se reproduire, et très rapidement. À 2,5 ans, elles vont avoir des jumeaux, des triplés.

Une citation de :Jean-Pierre Tremblay, professeur au Département de biologie de l'Université Laval
Portrait de Fanie Pelletier.
Fanie Pelletier est professeure au Département de biologie de l’Université de Sherbrooke.Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

La biologiste Fanie Pelletier se spécialise dans la dynamique des populations de grands mammifères. Elle estime que le MFFP devrait délivrer davantage de permis de chasse et cibler encore plus les prises de femelles dans les secteurs où les cerfs sont trop nombreux : « Ça permettrait de réduire les taux d'accroissement des populations, puis éventuellement de les stabiliser. »

En 2020, les chasseurs québécois ont abattu plus de 48 000 cerfs. De ce nombre, on trouve près de 5000 faons, 29 500 mâles et seulement 13 600 femelles.

Récemment on a haussé le nombre de permis de cerfs sans bois, ces permis de chasse qui visent les femelles et les faons. Et même dans d'autres périodes de chasse, il est possible de récolter ce segment-là – femelles et faons – pour justement mieux contrôler les populations, se défend François Lebel, du MFFP.

Le biologiste rappelle que le ministère vient de faire passer la limite des prises de un à deux cerfs par chasseur pour chaque saison de chasse.

Femelle de dos.
Pour plusieurs biologistes, pour réduire les taux d'accroissement des populations de cerfs de Virginie, il faut augmenter la chasse aux femelles.Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Les territoires de chasse : un monopole privé

Mais pour abattre tous ces cerfs, le chasseur doit pouvoir accéder à leur territoire. Or, 86 % des zones de chasse au Québec sont situées sur des terres privées. Cette situation nuit directement aux activités de chasse, selon l’expert des cervidés Jean-Pierre Tremblay.

Le propriétaire d'un terrain ne peut pas interdire la chasse, mais il peut interdire l'accès au territoire, ou donner l'accès au territoire, mais à un nombre tellement faible de personnes que le contrôle potentiel des cerfs de Virginie est plutôt faible.

Une citation de :Jean-Pierre Tremblay, professeur au Département de biologie de l'Université Laval
Un cerf dans une forêt au printemps.
La majorité des zones de chasse au Québec sont situées sur des terres privées. Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Renverser une tendance

Pour améliorer le modèle actuel et favoriser une augmentation des prises, la biologiste Fanie Pelletier prône une meilleure connexion entre les propriétaires terriens, là où les cerfs sont en surnombre, et les associations de chasseurs. Des propriétaires pourraient effectivement s'associer avec certains groupes de chasseurs pour arriver à réduire les populations de cerfs. Et ça, c’est tout à fait possible à mon avis.

Ce type de réseautage a d’ailleurs été lancé récemment dans certaines régions, sous forme de projet pilote, notamment au Centre-du-Québec. Pendant ce temps, les populations de cerfs de Virginie continuent de s’accroître au sud du fleuve Saint-Laurent.

Imaginez-vous si leurs populations continuent d'augmenter, puis là, les animaux deviennent en mauvaise condition. Ça peut être très inquiétant pour la santé publique.

Une citation de :Fanie Pelletier, professeure au Département de biologie de l'Université de Sherbrooke

Les effets du cerf de Virginie deviennent plus importants et plus rapides que les effets des changements climatiques. Ils ont la capacité de convertir des écosystèmes encore plus rapidement que le changement climatique le fait lui-même.

Une citation de :Jean-Pierre Tremblay, professeur au Département de biologie de l'Université Laval
Faon avec sa mère.
Les femelles sont responsables de l'augmentation de la population de cerfs de Virginie.Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Chasse en milieu urbain?

Dans les parcs urbains et de banlieue, le contrôle des populations de cerfs représente un défi majeur pour les municipalités. Elles ont le pouvoir, en vertu de la loi sur les compétences municipales, de restreindre ou d’interdire l’utilisation d’engins de chasse sur leur territoire.

Pour le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs, qui gère les populations de cerfs de Virginie, la chasse sportive demeure le principal outil de contrôle pour abaisser leur nombre dans certaines zones où ils sont en surabondance. Mais dans les secteurs plus habités, ça se complique.

François Lebel en hiver.
François Lebel est responsable de la gestion du cerf de Virginie au ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Malgré qu'on récolte chaque année entre 40 000 et 50 000 cerfs de Virginie par la chasse sportive au Québec, quand on arrive en milieu urbain et périurbain, on est dans un autre contexte.

Une citation de :François Lebel, biologiste et responsable provincial de la gestion du cerf de Virginie, MFFP
Cerfs courant dans un champ.
Le ministère de la Faune évalue aujourd’hui cette population à 250 000 têtes au Québec. Plus de 325 000 si on inclut ceux de l’île d’Anticosti. C’est le double de l’inventaire réalisé il y a 30 ans.Photo : Radio-Canada / David-Étienne Durivage

Pour diminuer les populations de cerfs sur leur territoire, certaines villes comme Sherbrooke ont eu recours à une chasse contrôlée, en n’autorisant que des armes à moindre portée, comme l'arc et l’arbalète.

François Lebel, du MFFP, souhaite que ce genre d’initiative inspire d’autres municipalités : Un parc peut être fermé pendant quelques heures pour récolter quelques bêtes. Mais si cette solution-là n'est pas possible pour plusieurs raisons, il faut regarder les autres options possibles.

Cerf traversant un sentier.
En 2020, les chasseurs québécois ont abattu plus de 48 000 cerfs. De ce nombre, on retrouve seulement 13 600 femelles.Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Relocaliser, stériliser ou euthanasier une partie des cerfs en surnombre

Capturer et transporter des cerfs dans un autre environnement ou refuge pour animaux comporte des risques, selon les experts. Les protocoles pour ce type d’intervention impliquent l’utilisation de sédatifs et la contention pour maîtriser l’animal et le relocaliser.

Trop souvent, on croit qu’on peut déplacer un animal sans problème. Le cerf est très à risque de développer des myopathies, donc des lésions au niveau musculaire. Ça va aux reins, puis là, l’animal va en mourir. Vous prenez un cerf comme ça, que vous mettez en contention une heure au sol, en général il ne sera pas capable de se relever.

Une citation de :Dr Jean-Pierre Vaillancourt, expert en médecine vétérinaire à l'UdeM
Trois cerfs broutant.
L'augmentation de la population de cerfs de Virginie cause des dommages aux écosystèmes et aux habitats.Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Les relâcher en nature ailleurs, c'est une fausse solution. Ça s'est fait ailleurs, ça a été mesuré. Une grande proportion des animaux meurent à l'intérieur de l'année qui suit. Donc, éthiquement, c'est questionnable.

Une citation de :Jean-Pierre Tremblay, professeur au Département de biologie de l'Université Laval
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La gestion des cerfs dans certaines villes a provoqué du mécontentement.Photo : Radio-Canada

Des groupes de citoyens qui vivent à proximité de populations de cerfs dans des secteurs urbanisés ont réclamé la stérilisation des femelles, une autre option qui permet d’éviter d’abattre des bêtes.

Pour la biologiste Fanie Pelletier, cette solution n’est pas encore envisageable.

La difficulté, c'est qu'on n'est pas encore tout à fait au point avec les contraceptifs. Il faut quand même probablement les capturer puis les injecter, alors ça demande l'immobilisation des animaux. Donc ça impose un stress, puis cette méthode-là, elle n'est pas permanente nécessairement.

Une citation de :Fanie Pelletier, professeure au Département de biologie de l'Université de Sherbrooke

Étant donné que l’efficacité des méthodes de stérilisation ne fait pas encore consensus auprès des experts, plusieurs d’entre eux préconisent l’abattage des animaux.

Quand on est en surpopulation de cerfs, il faut diminuer la population, et malheureusement, pour la diminuer, c'est par la méthode létale. Le ministère évalue constamment les meilleures options possibles, selon ce que la science dit au fil des années.

Une citation de :François Lebel, biologiste et responsable provincial de la gestion du cerf de Virginie, MFFP

Il faut mettre en place des mesures comme la capture avec euthanasie des animaux si c'est impossible de procéder à une chasse sportive dans des conditions sécuritaires. Mais, dans ces milieux-là, les gens connaissent pratiquement les cerfs de Virginie par leur nom, alors je comprends que les actions létales sont peut-être difficiles à accepter.

Une citation de :Jean-Pierre Tremblay, professeur au Département de biologie de l'Université Laval
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La surabondance des cerfs n'affecte pas uniquement les zones rurales. Un grand nombre d’entre eux se déplacent vers des secteurs plus urbanisés de la Rive-Sud.Photo : Radio-Canada / David-Étienne Durivage

Le cerf et aussi l’humain ont envahi les écosystèmes

Et pendant que les scientifiques, le ministère et les municipalités essaient de s’entendre sur les solutions les plus efficaces pour réduire les populations de cerfs de Virginie, leur expansion se poursuit dans les parcs, les forêts et les terres agricoles du sud du Québec. À partir du moment où le cycle biogéochimique de ce qui se passe dans les sols est affecté par la présence des cerfs, là on a un problème, déplore Jean-Pierre Tremblay. C’est abstrait des fonctions des écosystèmes, mais c'est notre milieu de vie!

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Les cerfs endommagent les écosystèmes.Photo : Radio-Canada / Pier Gagné

Le cerf cache la forêt. Le cerf est une espèce charismatique, et le dommage à la forêt, on ne le voit presque pas. Mais il y est présent. Il est chronique.

Une citation de :Jean-Pierre Tremblay, professeur au Département de biologie de l'Université Laval

Faut pas oublier que la situation actuelle, on y a contribué. On s'est immiscé, on est rentré dans l'écosystème d'une façon plus ou moins adéquate, puis là, on est en train de vivre les conséquences.

Une citation de :Dr Jean-Pierre Vaillancourt, expert en médecine vétérinaire à l'UdeM

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