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Image : Une femme tient une plume d'aigle.

Texte et photos | Marie-Laure Josselin

Elles s’appellent Stacey et Mathilde*. Elles sont jeunes et viennent de sortir de prison. Encore fragiles, ces deux femmes autochtones ont déjà fait des thérapies, des récidives, mais elles espèrent enfin briser ce cycle. Et pour cela, elles misent sur une denrée rare : la seule maison de transition tenue par un organisme autochtone au Québec qui accueille des femmes détenues autochtones.

Stacey et Mathilde, ce sont deux histoires différentes mais représentatives des femmes autochtones, surreprésentées dans le milieu carcéral. Près d’une détenue sur deux (42 %) emprisonnées dans un établissement fédéral est d’origine autochtone, alors que les femmes autochtones représentent 4 % de la population canadienne.

Ces chiffres troublent l’enquêteur correctionnel du Canada, Ivan Zinger. Dans son rapport publié en 2020, il déplore que, malgré les conclusions des commissions royales et enquêtes nationales, l’intervention des tribunaux ou encore les promesses des dirigeants politiques, aucun gouvernement n’a réussi à renverser cette tendance. Le nombre d’Autochtones emprisonnés ne cesse d’augmenter depuis des décennies.

L’indigénisation de la population carcérale du Canada n’est rien de moins qu’une parodie nationale.

Une citation de :Ivan Zinger

Même si les services correctionnels déploient plus d’efforts pour adapter certains de leurs services à la population carcérale autochtone, les ressources sont limitées partout dans le pays.

Au Québec, seuls deux établissements de transition se consacrent aux Autochtones, et Kapatakan-Gilles Jourdain est le seul à offrir quelques places à des femmes. À cela s’ajoute le fait que les Autochtones ont un accès très limité aux mesures conditionnelles, que ce soit pour la libération conditionnelle ou la permission de sortir.

Les possibilités pour Stacey et Mathilde d’entamer ce chemin vers la guérison étaient donc faibles.

Mais les voilà, au centre Kapatakan-Gilles Jourdain, un long bâtiment blanc avec quelques touches de rouge, situé à l’entrée de Mani-utenam sur la Côte-Nord.

Un centre résidentiel en hiver.
Le centre résidentiel communautaire Kapatakan-Gilles Jourdain à Mani-utenamPhoto : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

De l’extérieur, seules une ossature de tipi devant le bâtiment du centre et, en regardant bien sous un tremble qui se tient droit comme un I, quelques offrandes rappellent la spiritualité autochtone. À l’intérieur, les éléments y sont beaucoup plus nombreux.

Ici, on vient chercher notre identité. En cherchant notre identité, la guérison va venir toute seule.

Une citation de :Jade Canapé-Pilot, éducatrice-animatrice

Stacey, la consommation dès l’enfance

La chambre est neutre. Mais Stacey Sikounik Denis-Damée y a apporté quelques touches personnelles : une croix bien en évidence accrochée à la fenêtre côtoie un capteur de rêves. Une grande couverture rose qu’elle montre avec fierté, des pantoufles, des tuques, des sacs. Elle a tout fait au crochet.

Le crochet? Son passe-temps en prison, dit-elle tout simplement. C’est pas bien, la prison, mais tu apprends des choses pareil. Elle y a même passé ses 1re, 2e et 3e années du secondaire.

Stacey est une Atikamekw de 26 ans. Elle ne veut pas montrer son visage, mais tient à donner son nom pour encourager les jeunes filles dans les communautés autochtones à ne pas prendre le mauvais chemin, ne pas consommer et aller à l’école.

Et Stacey est fière de ce qu’elle a accompli en 15 jours au centre Kapatakan, même s’il reste encore du travail à faire, des choses à apprendre.

Malgré son jeune âge, elle est récidiviste, comme elle le dit dans ses mots. Tu sors de prison et tu ne sais pas trop comment aller dans la société; pis des fois, tu fais des délits pour gagner ta vie. Pis moi, j’ai fait ça, car j’étais en consommation jusqu’à ce que je me retrouve en prison.

Une femme touche une croix à son cou.
Pendant la discussion, Stacey touche en alternance ses cheveux en natte et la croix qu’elle porte autour du cou.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Dans ses souvenirs de petite fille qui vivait dans la communauté atikamekw d’Opitciwan, la consommation était déjà présente. Très tôt, elle a suivi le chemin de [ses] parents toxicomanes, c’était normal, confie-t-elle de sa voix douce, en attrapant parfois ses cheveux nattés, parfois sa croix qui pend à son cou.

À 13 ans, elle a arrêté l’école. Quand tu grandis avec des parents toxicomanes, c’est comme s’il n’y avait pas de limite, tu fais ce que tu veux et c’est ce qui est arrivé. Pourtant, elle ne leur en veut pas nécessairement, c’est moi qui ai choisi, lâche-t-elle.

Elle n’a jamais demandé quel mal rongeait ses parents, mais tente une explication. Je ne sais pas si c’est ça, mais mes parents ont été aux pensionnats, mes grands-parents aussi, pis ça se transmet sur nous autres.

Stacey Sikounik Denis-Damée n’est pas un cas à part.

De toutes les agressions commises contre les peuples autochtones, le système des pensionnats pour Autochtones est sans doute celui qui a causé le plus de dommages à l’identité autochtone et qui a eu des répercussions intergénérationnelles, selon le rapport de la Sécurité publique du Canada, intitulé Marginalisées, l’expérience des femmes autochtones au sein des services correctionnels fédéraux.

Abus sexuels et psychologiques, consommation abusive d’alcool et de drogues, faibles niveaux de scolarisation, taux de chômage endémique, perte d’identité, taux de suicide élevé, déclin des compétences parentales… Les séquelles des pensionnats sont immenses et expliquent en partie la surreprésentation flagrante des Autochtones au sein du système de justice pénale.

Sauf que Stacey veut briser ce cycle. Ou du moins essayer, rectifie la jeune femme. Si jamais j’ai un enfant, je ne veux pas lui montrer ce que mes parents m’ont montré. Je veux qu’il soit bien, qu’il grandisse, pas comme moi, tsé!

Mathilde, l’Innue qui voulait des yeux bruns

Elle prend une grande bouffée d’air frais, se cale dans son fauteuil, jette un regard et caresse la plume d’aigle qu’elle tient à la fois délicatement et fermement. La plume, avec l’énergie qu’elle lui transmet, lui enlève, dit-elle, gêne et timidité.

Mathilde* a un mal de vivre. Renfermée, elle ne parle pas, ne pleure jamais. Mais depuis peu, sa langue se délie, les larmes commencent même à couler sur ses joues, souvent dans le silence.

Mathilde, la trentaine, sort tout juste de prison. Elle dit avoir perdu la carte, avoir été une autre personne et cela l’a amenée à commettre son délit. Elle prend de longues pauses, regarde son guide spirituel qui l’encourage d’un sourire.

Une femme tient une plume d'aigle.
Mathilde prend la plume d’aigle pour témoigner, car elle l’apaise et lui donne de la force.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Mathilde a grandi dans une famille autochtone mais pas traditionnelle. À 4 ans, la petite fille a demandé au père Noël des yeux bruns. Et pourquoi pas, des cheveux noirs. Car elle est blonde aux yeux bleus.

J’ai vécu full d’intimidation… la blonde aux yeux bleus qui parlait le montagnais. À l’école, ils ne savaient pas que j’étais autochtone, mais quand je parlais aux Innus, les autres disaient : "Ah t’es autochtone". Ils faisaient le saut. Je sentais… pas du racisme, mais du jugement, raconte-t-elle.

Il y a trop de préjugés envers les Autochtones. On nous accuse de tout!, déplore la femme.

Mathilde aurait voulu montrer qu’elle était la plus innue de tous à l’école, elle aurait voulu aussi pleurer à la maison, mais il ne fallait pas. Alors, elle s’est perdue. Et la consommation de drogue a commencé : La première fois est la fois de trop.

Mathilde n’est pas non plus un cas à part. Selon le rapport de la Sécurité publique sur les femmes autochtones dans les pénitenciers fédéraux, l’expérience collective des femmes autochtones de milieu rural ou urbain avant leur arrivée au sein du système correctionnel fédéral est marquée par de nombreuses injustices sociales. La différence majeure est le racisme. Il engendre la violence, une violence dirigée contre [elles], puis la [leur] en retour.

Mathilde précise : Les femmes autochtones ont vécu beaucoup de souffrances, de violences physiques, verbales, psychologiques. De là, elles font des crimes, des délits, ça défoule.

L'entrée d'un centre résidentiel communautaire.
L’entrée du centre résidentiel communautaire Kapatakan-Gilles Jourdain à Mani-utenam en plein hiver.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Trouver sa thérapie

Stacey et Mathilde ont déjà suivi plusieurs programmes et thérapies. La première a, par exemple, suivi un programme autochtone à la prison de Joliette, qui l’a beaucoup aidée, de son propre aveu, mais n’a pas suffi.

Je suis retournée dans ma communauté et j’ai recommencé à consommer. Y’a du monde qui s’en sort avec une thérapie pis y’a du monde qui s’en sort jamais, ça finit à la morgue. Mais moi, j’ai choisi d’aller demander encore de l’aide, explique Stacey.

Les deux femmes ont donc choisi une maison de transition où elles pourraient apprendre à se connaître en tant qu’Autochtones et surtout faire une thérapie pour elles… leur thérapie, leur guérison.

La motivation est d’ailleurs l’un des critères importants qu’essaie de jauger l’agente de liaison innue Marie-Alexe Charland lorsqu’elle fait les préentrevues pour les admissions.

En étant honnête, on s’aide, on l’aide. C’est la première base, lance Marie-Alexe Charland.

Une femme regarde la caméra.
L’agente de liaison innue Marie-Alexe CharlandPhoto : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Au début, Stacey et Mathilde avaient quand même une petite méfiance à l'égard de la spiritualité, les cérémonies, le cercle de partage, mais en deux voire trois semaines, le cheminement effectué est assez impressionnant, confient-elles chacune de son côté.

Depuis 2014, le centre résidentiel communautaire Kapatakan-Gilles Jourdain accueille des résidents dans son programme de guérison autochtone. Hors pandémie, sa capacité d’accueil est de 20 résidents. Actuellement, elle est de 8. Le centre a un contrat avec les services correctionnels du Québec et du Canada.

Objectif : la guérison 100 % autochtone

La grande pièce ressemble presque à une salle de classe d’école avec ses pupitres entassés les uns sur les autres, le tableau et le bureau à l’avant.

Dans cette salle de formation, les résidents consacrent le plus clair de leur temps à la guérison. Sauf qu’il y a peu encore, elle était trop institutionnelle au goût du directeur du centre, Léonard Mckenzie.

Ça ne correspondait pas à nos façons de faire, explique-t-il. Alors l’équipe a poussé les pupitres, récupéré des chaises pour les disposer en cercle et a déposé sur un bureau quelques objets importants, dont des mitaines, des mocassins, des raquettes et une rame.

À l’issue des 12 semaines au centre, les résidents sortiront avec une apuiat (rame en innu-aimun) pour leur permettre d’avancer dans la vie, comme les ancêtres le faisaient sur le territoire.

Sur un tissu rouge au milieu du cercle de partage, plusieurs objets importants sont déposés, dont du tabac, de la sauge, mais aussi un document avec les ancêtres de Jean-Guy Pinette.
Sur un tissu rouge au milieu du cercle de partage, plusieurs objets importants sont déposés, dont du tabac, de la sauge, mais aussi un document avec les ancêtres de Jean-Guy Pinette.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Ces changements symboliques montrent l’envie de se tourner vers encore plus de spiritualité. L’équipe clinique vient d’ailleurs d’accueillir un leader spirituel.

Son apport est extraordinaire, il a un diplôme universitaire, a eu un enseignement spirituel et est reconnu par ses pairs comme étant leader spirituel, [ça] fait que j’ai le gros lot, lance Léonard Mckenzie en jetant un coup d'œil vers la porte.

Jean-Guy Pinette entre alors. Ses yeux rieurs laissent deviner, sous son masque noir, un large sourire. Il enfile sa tunique noire ornée de bandes rouges, jaunes et blanches, et des griffes d’ours brodées – son animal sacré –, met son collier avec une boule et une tête d’Indien par-dessus : ce sont ses protections.

Il replace des objets sur un tissu rouge au milieu du cercle de chaises et, enfin prêt, il invite Stacey, Mathilde et un autre résident à entrer dans le cercle de partage.

Yogi, comme est surnommé Jean-Guy Pinette, prend la sauge, l’allume et commence à se purifier. Puis attrape la plume d’aigle et commence à parler. Il veut faire le point sur les enseignements de la semaine. Ses mots passent de l’innu au français.

Ne plus avoir honte

J'aimerais revenir sur le fait qu’à un moment donné, il faut ouvrir un peu plus votre cœur et être dans la rigoureuse honnêteté. On est dans un cercle de guérison, un cercle sacré. Son objectif? Que le mal qui les contrôle sorte et qu’ils se sentent plus légers.

À chaque discussion, l’aîné n’hésite pas à parler de sa vie personnelle, de moments vécus, comme la fois où il n’avait pas été complètement honnête et avait, lors d’une thérapie, caché les abus sexuels qu’il avait vécus. Son cheminement en avait pris un coup.

Ma force, c’est de parler librement de moi. Je n’ai plus honte aujourd’hui, je n’ai plus de culpabilité.

Une citation de :Jean-Guy Pinette, leader spirituel

Mathilde et Stacey boivent ses paroles.

Yogi inspire la force à Mathilde. Quand il nous a conté ce qu’il a vécu, je ne m’attendais pas à ça, pas à autant de souffrance, et il est encore là aujourd’hui.

Jean-Guy Pinette a six ans quand un prêtre est venu le chercher pour faire un tour. Lui pensait qu’il allait se balader dans sa communauté à Schefferville. Mais en fait, il s'est retrouvé dans le train, arraché à sa famille et a atterri au pensionnat pour Autochtones Notre-Dame, à Mani-utenam.

Toute notre identité, on l’a perdue là pour entrer dans une autre mentalité. C’est la coupure. La coupure avec ses grands-parents, la langue, la forêt, les amis. Il y a été abusé sexuellement.

Ensuite, il a été placé par la protection de la jeunesse dans une famille allochtone. Il était tout magané, se moquait même de sa culture, de la vie traditionnelle, en venait même aux poings pour faire valoir son point de vue.

Je ne savais même pas qui j’étais. Je me voyais comme un blanc. Ma culture était loin.

Une citation de :Jean-Guy Pinette

Avec les abus, il s’est détesté à mort, sans estime de lui, et a traîné longtemps honte et culpabilité. Quand quelqu’un parlait d’abus, il voulait vomir. Il buvait… beaucoup.

Puis sa grand-mère spirituelle lui a proposé la guérison autochtone avec des cercles de partage, des tentes à suer, etc. Il fallait qu'il retrouve ses racines.

Le leader spirituel Jean-Guy Pinette.
Le leader spirituel Jean-Guy PinettePhoto : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Quand je me suis libéré de mes affaires, je suis sorti de ma prison, explique-t-il aux résidents.

La réserve, c’est une prison, mais les personnes qui gardent leur souffrance en secret, c’est encore pire. Ici, on va vous apprendre à vous libérer de vos blessures, de votre prison intérieure. J’en suis sorti, et c’est pour ça que je peux vous en parler.

Stacey et Mathilde, sur plusieurs aspects, se retrouvent dans cette histoire et y puisent de l’espoir. Elles prennent tour à tour la plume d’aigle et parlent.

Stacey confie à Yogi que, depuis qu’elle est ici, avec les cercles de partage, elle a retrouvé son identité autochtone et qu’elle se sent bien. Mikwetc, dit-elle. Merci, en atikamekw.

Mathilde sent qu’elle est à la bonne place, qu’elle s’ouvre peu à peu.

Ça fait chaud au cœur, leur confie Jean-Guy Pinette. C’est là que le travail de guérison se fait, que la personne ouvre son cœur et son âme. Je te vois aller et la transformation se voit. Elle ne veut pas retourner où elle était, et on va lui donner les outils pour quand elle sortira.

Aller à son rythme

Afin d’aller vers une guérison 100 % autochtone, il a fallu mettre de côté certaines recettes toutes faites que contient le gros cartable avec les modules à thème dont on doit suivre les consignes.

Avant, par exemple, si on était rendu à l’étape de l’empathie avec la victime, on devait en parler même si la personne n’était pas prête, tandis que maintenant, on y va plus à leur rythme, explique l’éducatrice-animatrice innue Jade Canapé-Pilot qui fait de l’intervention individuelle avec les résidents.

L’éducatrice-animatrice innue Jade Canapé-Pilot travaille au centre et a constaté la transformation.
L’éducatrice-animatrice innue Jade Canapé-Pilot travaille au centre et a constaté la transformation.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Elle fournit quelques autres exemples, notamment pour marquer le deuil : C’est beaucoup plus spirituel que la façon allochtone, affirme-t-elle.

Il fallait travailler sur des valeurs sur lesquelles ils s’identifient. Comme c’était fait avant, je ne dis pas que c’était pas bon pour d’autres personnes, mais c’était pas ancré dans nos valeurs. En faisant le principe de la guérison autochtone, ça répond mieux et on le constate, affirme Leonard Mckenzie.

C’est l’heure du repas. Marie-Alexe Charland a troqué son bureau pour la cuisine où elle sert un potage aux légumes, du rosbif aux patates pilées et une salade. On est polyvalent. On s’entraide, remarque-t-elle entre deux services.

Tout le monde mange dans la même salle et la conversation fuse, entre petites blagues et demandes sérieuses sur l’état d’esprit du groupe.

Une femme sourit en servant un bol de salade.
Au centre Kapatakan-Gilles Jourdain, tout le monde met la main à la pâte, comme ici Marie-Alexe Charland qui sert le repas. Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Cette présence quasiment à 100 % autochtone est un élément considérable dans la guérison de Stacey et Mathilde. Elles se sentent mieux, moins jugées.

Quand on demande à Mathilde de s’imaginer dans un an, deux ans, dix ans, elle voit une femme épanouie, déclare-t-elle avec une voix puissante. Une femme heureuse, sans barrière ni gêne.

J’va m’aimer en sacrament.

Des larmes coulent en silence.

Aimer la femme, l’Innue que je suis, que je vais devenir ici. Parce que je me suis ben trop perdue, mais je sais que cette maison est outillée pour m’aider. Elle, qui cherchait la mort avant, voit un rayon de lumière dans la vie.

Stacey s’inspire aussi des lieux, car elle ne veut pas retourner à la case prison. Elle veut sortir, voir les arbres, étudier, travailler, faire quelque chose dans la société. Sauf qu’elle a peur, peur d’une rechute, peur de ne pas être assez forte.

Jean-Guy Pinette et l’équipe savent que ce n’est pas facile et essaient, au maximum, de leur donner outils et force.

En cercle de partage, il évoque celle de l’une, celle de l’autre. Je ne parle pas du péché, comme j’ai appris à l’église, mais je travaille avec les forces, car ces gens, j’essaie de les réveiller. Je sais qu’ils possèdent des forces.

Des gens marchent sur une route en hiver.
C’est l’heure de la promenade pour les résidents du centre Kapatakan-Gilles Jourdain.Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Il est 14 h. Marie-Alexe Charland propose une promenade jusqu’à la plage en traversant le village de Mani-utenam, un moyen de prendre l’air, faire de l’exercice, mais aussi de se raccrocher à l’identité, l’histoire.

On montre où les gens campaient quand ils venaient vers la mer avant de retourner en hiver vers les terres. On peut aussi aller vers la rivière Moisie qui fait partie de notre histoire, indique le directeur du centre.

La réussite de tous

En sortant, un résident va discrètement devant un tremble déposer une offrande de tabac. Léonard Mckenzie est à la fois surpris et heureux. Il y a peu, l’homme montrait de la réticence à la spiritualité autochtone, même s’il avait fait la demande pour venir au centre.

Et tranquillement, ça fait son chemin et il s’ouvre plus.

Bientôt, un lieu sacré devrait voir le jour afin de faire des sessions de guérison dans la meteshan, la tente de sudation. Là encore, Jean-Guy Pinette pourra raconter à quel point cela l’a aidé.

Le directeur du centre Kapatakan-Gilles Jourdain, Léonard Mckenzie.
Le directeur du centre Kapatakan-Gilles Jourdain, Léonard Mckenzie Photo : Radio-Canada / Marie-Laure Josselin

Le directeur du centre, Léonard Mckenzie, est persuadé que la réussite passe par une combinaison de personnes œuvrant ensemble : les résidents, l'équipe, mais aussi les partenaires gouvernementaux. Il aimerait d’ailleurs ouvrir une aile plus grande spécifiquement pour les femmes.

Le plus gros problème entre les Premières Nations et les allochtones, c’est le fossé qui existe toujours, soutient-il. Certes, il apprécie les montants budgétaires pour que le centre fonctionne, mais il souhaite aussi la confiance. Et plus il va y avoir de confiance dans ce genre d’établissements, plus ceux-ci seront nombreux.

Car la demande est là, criante, assure-t-il.

Si on veut briser le cercle vicieux "tu entres en prison, tu sors, tu retournes", en se donnant des chances un peu tout le monde, ça va être la réussite de tout le monde; mais si les partenaires n’y croient pas, ça va être difficile.

Une citation de :Léonard Mckenzie

Yogi regarde les résidents et leur parle du tremble, un arbre qui est droit et qu'il a choisi, car il est très significatif.

Vous êtes arrivés courbés et vous vous redressez, et quand vous sortirez, vous serez droits comme l’arbre.

Un espoir de taille pour Stacey et Mathilde qui, pour une rare fois, y croient. Elles espèrent se tenir droites et sortir des statistiques pour devenir elles-mêmes… et ainsi guérir.

À écouter : Une maison de transition pour femmes autochtones, le reportage de Marie-Laure Josselin à Désautels le dimanche

* Prénom d’emprunt

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