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Image : Illustration d'un homme qui sert la main de quelqu'un d'anonyme, derrière une porte entre-ouverte.

TEXTE : BRUNO SAVARD | ILLUSTRATIONS : OLIVIA LAPERRIÈRE-ROY

La clinique SABSA (Service à bas seuil d'accessibilité), qui vient en aide aux patients marginaux des quartiers centraux de Québec depuis 2010, ouvre rarement ses portes aux caméras de télévision. L’animateur du Téléjournal Québec, Bruno Savard, a obtenu ce privilège. Il est allé à la rencontre de ses principaux acteurs. Il nous raconte leur histoire.

– Es-tu retourné à l'hôpital depuis ta tentative de suicide?
– Non...

– J'ai comme mal aux ovaires...
– As-tu eu des relations sexuelles non protégées?
– Euh, oui!

C'est en plongeant dans le quotidien de la coopérative de solidarité SABSA qu'on comprend combien ce point de chute hors-norme offre un service nécessaire.

Pour la plupart des gens, l’accès au réseau de la santé se résume à ce que j'ai moi-même vécu, le printemps dernier. Une plaie sur mon avant-bras gauche semblait s'infecter. J'ai obtenu une place rapidement dans une clinique de mon quartier. En arrivant sur les lieux, je n'ai eu qu'à tendre ma carte d'assurance maladie, et voilà que j’étais pris en charge.

Dans l'heure qui allait suivre, j'avais rencontré un médecin, qui m'a dirigé vers un infectiologue du CHUL. Il m'a à son tour diagnostiqué une infection de type fasciite nécrosante qui menaçait de déclencher une septicémie. En un rien de temps, je me retrouvais sur un protocole d'antibiotique par intraveineuse.

Un homme qui vit dans la rue, sans adresse, sans papiers, sans ressources, et qui se retrouve avec une telle infection, peut carrément en mourir.

Il y a longtemps que je suis les hauts et les bas de la clinique SABSA, un concept unique qui a vu le jour il y a une dizaine d'années dans le quartier Saint-Roch, à Québec. Un peu comme la vie des gens à qui elle vient en aide, SABSA a traversé toutes les tempêtes. Il fallait d'abord opérer légalement dans un cadre complètement éclaté : une clinique médicale sans médecin, qui allait traiter des sans-papiers.

En 2010, il y avait urgence d'agir. Le VIH et le sida circulaient en basse-ville. Des accros aux drogues dures s'échangeaient parfois des seringues souillées. Mais il y avait aussi tous les autres infections et risques liés à une vie dans des milieux à très grande précarité.

Isabelle Têtu, Maureen Guthrie, Amélie Bédard, Steve Giroux et Véronique Brousseau fondent alors SABSA. Avec ce service à bas seuil d'accessibilité, ils vont bousculer les conventions, accélérer le débat sur la reconnaissance des infirmières praticiennes en soins de premières lignes et développer leur propre concept. SABSA devient un projet pilote financé par un syndicat, puis le sujet de recherches universitaires, et éventuellement, une clinique établie avec un financement partiel de l'État et une fondation.

Ça, c'est ce qu'on sait de SABSA. Et ce dont j'ai parlé des dizaines de fois au Téléjournal. Nous voulions toutefois savoir de quoi était fait le quotidien de ceux qui portent SABSA.

Illustration d'une femme appuyée sur une table.
Image : Illustration d'une femme appuyée sur une table.
Photo: Chapitre 1 illustré : une clientèle vulnérable  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Une clientèle vulnérable

Nous avons donc demandé une chose qui ne se fait pas, normalement. Nous avons installé des caméras dans une salle de consultation de la clinique. Bien sûr, nous avons promis la plus stricte confidentialité aux personnes qui allaient être filmées. Elles devaient nous accorder leur consentement, et nous allions modifier leurs voix et masquer leur identité. Nos caméras ont tourné pendant deux jours.

Au visionnage des séquences dont l’utilisation a été autorisée, j'ai été renversé : il y a la détresse et la vulnérabilité que l'on voit dans certaines rues de Québec — on a tous déjà croisé une personne qui quête pour survivre... ou se payer un fix. Mais lorsqu'on va plus loin, lorsqu'on va jusqu'à la consultation de santé, cette détresse nous fouette au plus profond de notre humanisme.

Mylène* se présente à Isabelle Têtu avec une telle désinvolture. Elle vient la voir aujourd'hui parce qu'elle a mal aux ovaires, dit-elle. C'est le moment pour l'infirmière de la sonder sur ses habitudes de vie.

– Consommes-tu encore?
– Ah, non. J'prends pu rien. Juste du pot, pis des speeds, pis de l'alcool. J'ai tout arrêté les drogues dures!

Mylène va devoir être testée pour une ITS (infection transmise sexuellement).

Une médecin en évaluation d'un client dans sa salle de consultation du SABSA

Dans la salle de consultation de SABSA

Photo : Radio-Canada

Roger* vient consulter en suivi de sa cirrhose. Il ne boit presque plus, dit-il. Il lui arrive parfois de résister à l'envie de prendre une bière, même s'il y en a au frigo. Il ne mange pas beaucoup. Il préfère boire.

Michel* raconte que sa vie va presque bien : il n'a pas été hospitalisé depuis deux ans — depuis sa tentative de suicide. Il n'a toujours pas sa carte d'assurance maladie du Québec. Il a un document temporaire vu qu'il est originaire d'une autre province. Il s'empresse à vouloir montrer ce document à l'infirmière. Elle n'en aura pas besoin. Chez SABSA, la carte-soleil n'est qu'une pièce d'identité. Elle ne sert pas de carte de paiement pour les soins de santé.

– Ton adresse est toujours à Lauberivière, Michel*?
– Ah non! Chu pu là asteure! Ça fait deux jours!

André* est mal en point, son intervenante a réussi à le convaincre de consulter une infirmière. Il a mal partout, réussit-il à exprimer. Aujourd'hui, on se concentrera toutefois sur ce qui est le plus urgent : une cystite, soit une inflammation de la vessie provoquant une miction douloureuse.

Rencontre entre une médecin et un client de la clinique SABSA.

Des anges gardiens pour les patients de SABSA

Photo : Radio-Canada

Illustration d'un intervenant social qui sourit.
Image : Illustration d'un intervenant social qui sourit.
Photo: Chapitre 2 : des intervenants engagés  Crédit: Radio-Canada

Des intervenants dédiés

Le quotidien des 4000 patients suivis par la clinique SABSA n'a rien de banal. Quatre mille humains qui, autrement, seraient en marge de notre système de santé. Ils sont maintenant pris en charge ou dirigés vers des ressources médicales plus spécialisées.

Au fil du temps, la clinique s'est adjoint les services d'intervenants comme Simon Vermette.

Simon occupe un poste dont la description de tâche est pratiquement impossible. Il va à la rencontre des patients, s'assure de tisser un lien solide avec eux. Il s'informe de leur état de santé, les convainc de consulter, assure leur suivi de médication et les accompagne lors d'examens médicaux.

Simon est intervenant à la clinique SABSA

Simon Vermette : une sentinelle dans la rue

Photo : Radio-Canada

Simon est à la fois travailleur social, infirmier au triage, secrétaire médical, ambulancier, chauffeur de taxi et livreur... Mais il est surtout profondément humain. Comme tous ceux et celles qui gravitent dans l'univers de SABSA. Il faut avoir un profond désir d'aider l'autre quand ton job est d'offrir de l’aide à ceux qui n'en veulent pas.

Simon sait ce que c'est que d'être marginalisé. Un bon p'tit gars de Sainte-Foy qui a mis le pied, à l'aube de sa vingtaine, dans la spirale de la consommation de drogues dures. Il étudiait en agronomie et traversait une peine d'amour. Quelqu'un, un soir, lui a proposé une injection de cocaïne pour apaiser sa douleur émotive. La chute a été brutale. En un rien de temps, il s'est retrouvé au fond d'un stationnement avec une seringue dans le bras. Son enfer a duré plusieurs mois.

Mais il s'en est sorti. Il est passé à travers le douloureux processus de sevrage à la méthadone.  Il est retourné aux études en travail social, cette fois. Le voici donc à nouveau dans la rue — pour aider ceux qui y sont toujours. Il sait ce que c'est que de croiser le regard d'une personne qui te juge sans savoir. Il sait ce que c'est que d'avoir ce sentiment d’ébranler la sensation de fausse sécurité du citadin ordinaire.

Son nouveau travail, c'est une façon de redonner au suivant. Il y a des gens qui m'ont tendu la main quand j'étais dans la rue. Il a commencé à voir la lumière au bout du tunnel quand il a commencé à s'impliquer pour aider les autres qui, comme lui, se trouvaient en situation précaire. On a monté une association pour revendiquer le droit de se piquer en toute sécurité.

Ces démarches ont mené éventuellement à l'ouverture du service d'injection supervisée dans l'ancien local de SABSA, sur la rue Saint-Vallier. Il a senti à nouveau ce que c'était que d'être utile à quelqu'un.

Simon est intervenant auprès de la clientèle du SABSA

Le nécessaire accompagnement fait par SABSA

Photo : Radio-Canada

J'ai écouté Simon de longues minutes me raconter ses passages à vide. Il le faisait avec une telle lucidité. Nous devrions tous entendre ce récit. C'est le genre d'histoire qui fait un croque-en-jambe à toute forme de préjugés que nous pourrions avoir envers ces humains de la rue.

J'ai peut-être croisé Simon dans le quartier Saint-Roch, un jour. Malheureusement, je n'y aurais pas suffisamment porté attention. Aujourd'hui, je suis là, à me sentir si petit devant ce grand gars de Sainte-Foy.

Simon a du vécu et une expertise, qu'il met maintenant au service des autres. Le fait de leur apporter un café. Le fait de leur apporter un médicament d'ordonnance qu'ils doivent prendre assidûment pour soigner une infection. C'est leur dire qu'ils sont eux aussi importants. Il leur dit qu'ils valent la peine de prendre un peu plus soin de leur santé.

Simon marche dans les rues du quartier Saint-Roch, à Québec.

Simon Vermette : redonner à la communauté

Photo : Radio-Canada

Illustration e mains qui tiennent la main de quelqu'un d'autre.
Image : Illustration e mains qui tiennent la main de quelqu'un d'autre.
Photo: Chapitre 2 : Des intervenants dédiés  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Les patients d’abord

J'ai aussi rencontré Amélie Bédard, la directrice générale de SABSA. En discutant avec elle, on se rend compte que ces gens sont dans le concret. En lui posant des questions, je lui souligne qu'au prorata des patients qu'ils traitent, avec les ressources qu'ils ont, ils sont bien au-delà des ratios observés dans les groupes de médecine familiale.

La directrice de SABSA en entrevue avec Bruno Savard

Un échantillon représentatif de la clientèle de SABSA

Photo : Radio-Canada

Certes, ils n'ont pas de médecins, mais la gestion des cas demeure la même. Aussi bien dire qu'ils sont totalement débordés. Mais elle n'a pas le temps d'y réfléchir. Victimes de leur succès? C'est une façon de voir les choses, me répond-elle avec un sourire en coin.

Québec n'est toutefois pas la seule grande ville qui doit composer avec la réalité des clientèles marginalisées de la rue. Ne pourrait-on pas exporter la façon SABSA ailleurs? Après tout, le défrichage a été fait depuis 10 ans. On connaît la recette. Là encore, Amélie me sourit. Elle n'a visiblement pas la tête à ça.

À l'intérieur, des patients l'attendent. Son équipe a besoin d'elle. C'est envers ces gens qu'elle est dédiée. Si d'autres groupes veulent reproduire la méthode SABSA, ils sont libres de le faire. Mais Amélie et son équipe n'auront pas beaucoup de temps à leur consacrer à titre de consultants.

Le temps — le peu qu'ils ont — et les ressources qu'ils inventent sont totalement dédiés aux 4000 humains à qui ils offrent des soins de santé, pendant que notre imposant réseau conventionnel ne sait pas comment les aider...

La devanture de la clinique SABSA.

SABSA : une équipe essoufflée

Photo : Radio-Canada


*Nom fictif

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