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Image : Larry Audlaluk sur la rive de Grise Fiord regarde à l'horizon.

Texte et photos : Matisse Harvey

Un vent glacial rase le sol sec dénué de racines et de vie. Il n’y a ni arbre ni végétation. Désorientées, sept familles inuit scrutent l’horizon, à la recherche d’espoir. D’immenses montagnes les retiennent prisonnières. Un bateau vient de les recracher à des milliers de kilomètres de leur terre d’origine. Elles l’ignorent encore, mais l’hémorragie vient tout juste de commencer : on leur a menti.

29 août 1953. Larry Audlaluk avait presque 3 ans quand il a posé le pied pour la première fois sur le sol gelé de Craig Harbour, dans l’Extrême-Arctique, où ses parents s’étaient fait promettre des jours meilleurs. Soixante-sept ans plus tard, ce souvenir est tout aussi vif. Il se souvient du son du silence, un vide abyssal.

Paysage de Grise Fiord : des habitations au piémont de glaciers.
Image : Paysage de Grise Fiord : des habitations au piémont de glaciers.
Photo: Les familles ont d’abord été réinstallées de force à Craig Harbour, où elles sont restées pendant plusieurs semaines avant d’être à nouveau déplacées à quelque 70 km à l’ouest, sur la péninsule de Lindstrom, puis dans ce qui allait devenir la communauté de Grise Fiord, en 1961. Cette image montre la communauté de Grise Fiord de nos jours.  Crédit: Radio-Canada / Matisse Harvey

Des générations marquées au fer rouge

Assis dans son bureau de la mairie de Grise Fiord, le village le plus au nord du Canada, Larry Audlaluk fixe par la fenêtre les mêmes montagnes qui semblent toujours se fondre dans le ciel.

[Le gouvernement canadien] avait dit à mes parents qu’il rendrait notre vie plus facile et que nous n’avions pas besoin d’apporter quoi que ce soit parce que tout nous serait fourni, raconte-t-il. Mais ça ne s’est pas passé de cette manière.

Les autorités avaient promis à sept familles inuit de Port Harrison (aujourd’hui Inukjuak), au Nunavik, qu’elles connaîtraient des jours meilleurs si elles acceptaient de refaire leur vie quelque 2000 km plus au nord, sur la côte sud de l’île d’Ellesmere. On les avait abreuvées de promesses séduisantes : le luxe d’une faune et d’une flore abondantes – idéales pour la chasse et la cueillette –, des maisons leur étant réservées, en plus de la possibilité de retourner chez elles après deux ans.

Photo ancienne de Larry et sa famille quand il était enfant.
Le jeune Larry Audlaluk, assis entre son père, Paddy Aqiatusuk (à droite), et sa mère, Mary Aqiatusuk (à gauche).Photo : Fournie par Larry Audlaluk

Contre toute attente, il n’y avait rien de tout cela à leur arrivée. Le début de l’hiver, au mois de novembre, a plongé les nouveaux arrivants dans l’obscurité totale pendant plus de trois mois. Les animaux étaient rares, et leurs tentes, inadéquates. Le froid, la noirceur et l’environnement inhospitalier les ont forcés à tout réapprendre pour survivre. Pour se réchauffer, il leur a fallu brûler leurs bateaux de bois transportés depuis Inukjuak.

Sans ces embarcations, il était impossible de chasser le morse. Les ombles de l’Arctique qu’ils avaient l’habitude de pêcher étaient introuvables. La chasse aux caribous était, quant à elle, limitée.

De plus, les bœufs musqués qui traversaient la région étaient interdits de chasse depuis 1917 en raison d’une politique de conservation. [Les agents de la Gendarmerie royale du Canada] nous disaient : “Ne les tuez pas, car vous devrez payer une amende de 5000 $ ou vous irez en prison”, raconte Larry Audlaluk.

Pendant des années, les membres des sept familles ont dû se rabattre sur l’une de leurs dernières options : le phoque. À un certain point, je n’arrivais plus à en manger, se souvient Larry Audlaluk.

À maintes reprises, les familles ont supplié les autorités locales de tenir parole et de les laisser rentrer chez elles en vain. Elles ont été laissées sur place, sans explications.

Devant ce désert polaire aux conditions hostiles, leur vie s’est transformée en véritable enfer. Les enfants ne tenaient pas le coup dans ces conditions. Je ne sais pas combien de bébés sont nés prématurés et n’ont pas survécu.

L’un de mes tout premiers souvenirs douloureux est la perte de mon père, suivie par l'interminable période de noirceur et le souvenir d’être seul avec ma mère, submergée par le chagrin.

Une citation de :Larry Audlaluk, survivant de la réinstallation forcée

Selon plusieurs chercheurs qui ont étudié la question, le gouvernement canadien espérait surtout asseoir sa souveraineté dans l’Extrême-Arctique – à une époque où la région était de plus en plus convoitée sur le plan international – et se délester à long terme de ses responsabilités financières à l’endroit des Inuit en promouvant le retour à leur mode de vie traditionnel. Ottawa envisageait de le faire depuis plusieurs années, mais l’effondrement du prix des fourrures, en 1949, lui a fait craindre de devoir prêter assistance aux Inuit, ce qui a précipité sa démarche. On voulait que nous redevenions “des Esquimaux autosuffisants”, comme on nous percevait à la fin des années 1920 , affirme Larry Audlaluk.

Incitant aussi des familles de Pond Inlet à plier bagage, les autorités attendaient d’elles qu’elles forment deux nouvelles communautés, Grise Fiord et Resolute Bay.

Carte des lieux : Grise Fiord, île d'Ellesmere, île de Cornwallis, Resolute Bay, Pond Inlet et Port Harrison.
En 1953 et en 1955, le gouvernement canadien a forcé environ 80 Inuit de Port Harrison (aujourd’hui Inukjuak) et de Pond Inlet à déménager dans l’Extrême-Arctique, dans ce qui allait plus tard devenir les communautés de Grise Fiord et de Resolute Bay. Des familles de Pond Inlet, dans l’est du Nunavut, ont dû les suivre pour les aider à s’acclimater à leur nouvel environnement.Photo : Radio-Canada

Ce chapitre sombre, qui s’est déployé sur plusieurs décennies, a meurtri des vies entières, dont celle de Larry Audlaluk et de sa sœur, Minnie, qui racontent avoir été privés d’enfance. À Grise Fiord, ils restent à ce jour les deux derniers survivants de la réinstallation forcée d’Inuit dans le Haut-Arctique, mais aussi les seules voix pour la raconter.

On nous a simplement abandonnés. Nos parents s'attendaient à être pleinement pris en charge, mais quand on nous a déposés ici, c'était terminé. On n’a plus pensé à nous, confie Minnie Audlaluk. Elle se souvient d’avoir souligné son 14e anniversaire alors qu’elle était à bord du C.D.Howe, le navire qui transportait sa famille vers l’île d’Ellesmere.

Elle repense encore aujourd’hui à toutes les occasions manquées et à la vie qui lui a été volée.

Quel type de famille aurais-je aujourd’hui? Que seraient mes enfants si j’étais restée là-bas, si je n’avais pas été réinstallée?

Minnie Audlaluk en entrevue.

Le témoignage de Minnie Audlaluk, une survivante de la réinstallation forcée

Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

Des croix de bois plantés dans un sol aride et en partie enneigé, près de la rive, dans le cimetière de Grise Fiord.
Image : Des croix de bois plantés dans un sol aride et en partie enneigé, près de la rive, dans le cimetière de Grise Fiord.
Photo: Larry Audlaluk a perdu son père, Paddy Aqiatusuk, un sculpteur renommé d’Inukjuak, 10 mois après avoir que sa famille eut été réinstallée.  Crédit: Radio-Canada / Matisse Harvey

Se taire pour oublier

Pendant des années, bien des familles réinstallées ont préféré garder le silence pour épargner à la nouvelle génération d’Inuit, pour la plupart nés sur place, de porter la souffrance de leurs parents.

Mes enfants en savent très peu sur l’histoire de la réinstallation forcée parce que je ne leur en parle pas. C’est trop douloureux.

Une citation de :Minnie Audlaluk, survivante de la réinstallation forcée

Les frères Amon et Jaypetee Akeeagok font partie de ceux à qui il manque aujourd’hui plusieurs pages de ce chapitre. Durant notre enfance, nos parents ne parlaient jamais de ces sujets parce qu’ils savaient que nous les imposer aurait eu un impact sur nous, les enfants, à l’avenir, raconte Jaypetee Akeeagok, qui était trop jeune pour se souvenir de son arrivée, à la fin des années 1950.

Nous ne ressentions aucun sentiment douloureux, nous profitions de la vie ici, ajoute son frère, Amon. [Nos parents] voulaient que nous soyons heureux.

Larry Audlaluk regarde le monument commémoratif qui représente une femme et un enfant enlacés.
Image : Larry Audlaluk regarde le monument commémoratif qui représente une femme et un enfant enlacés.
Photo: Larry Audlaluk se tient devant le monument commémoratif érigé à Grise Fiord à la mémoire des victimes de la réinstallation forcée. Deux autres sculptures se trouvent aussi à Resolute Bay et à Inukjuak.  Crédit: Radio-Canada / Matisse Harvey

Un devoir de mémoire

Larry Audlaluk se souvient d’avoir traversé des années difficiles au début de sa vie d’adulte, mais cette période a ensuite laissé place à un besoin viscéral de se réapproprier son histoire.

Pendant de nombreuses années, j'étais en colère, mais j’ai appris à pardonner. Comment puis-je vivre dans la colère toute ma vie, s’interroge-t-il, l’air pensif.

Il a ainsi longtemps milité aux côtés d’autres victimes des réinstallations, dont John Amagolik, reconnu comme le père fondateur du Nunavut, et la traductrice-interprète Martha Flaherty, pour obtenir une reconnaissance des torts causés par le gouvernement fédéral. Leurs efforts ont d’ailleurs contribué à la création de la Commission royale sur les peuples autochtones, dont l’un des rapports, paru en 1994, a révélé au grand jour les souffrances et les injustices subies par les familles inuit réinstallées dans les années 1950.

Il leur a cependant fallu attendre jusqu’en 2010 pour obtenir des excuses officielles d’Ottawa.

Plus de 60 ans après les événements, Larry Audlaluk considère toujours qu’il est de son devoir de raconter son histoire. Un exercice exigeant qui, à tout coup, le replonge dans des bribes sombres de sa vie.

Récemment, il a d’ailleurs publié un livre, What I remember, What I know : The Life of a High Arctic Exile (Ce dont je me souviens, ce que je sais : la vie d’un exilé dans le Haut-Arctique), qui relate sa vision des événements.

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Larry Audlaluk se tient devant le monument commémoratif érigé à Grise Fiord à la mémoire des victimes de la réinstallation forcée. Deux autres sculptures se trouvent aussi à Resolute Bay et à Inukjuak.Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

L’histoire de la réinstallation est bien connue. Elle a fait l’objet de discussions, de livres, de documentaires, dit-il. Mais aucun survivant comme moi ne l’avait encore racontée selon sa propre perspective.

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Image : Des habitations et une barque ensevelie en partie sous la neige.
Photo: La communauté d'Inukjuak de nos jours  Crédit: Radio-Canada / Matisse Harvey

Guérir l’inguérissable

Aujourd’hui, même si la vie suit son cours, des cicatrices du passé sont toujours visibles. Certaines choses ont changé, d’autres non. La vie ici est encore extrêmement chère. Nous espérons encore avoir un jour des infrastructures adéquates, comme tous les autres Canadiens, dit Larry Audlaluk en soupirant. Au cours des dernières années, Grise Fiord a notamment fait face à plusieurs pénuries d’eau, dont la plus récente est toujours en cours et a été causée par le bris d’un de ses réservoirs.

Il ajoute qu’il a un pincement au cœur lorsqu’il entend parler français, une langue qu’il aurait apprise à l’école s’il avait grandi au Nunavik, dans le nord du Québec.

Et il y a aussi le tourment de vivre à des milliers de kilomètres de membres de sa famille qui ont décidé, à la fin des années 1980, de retourner à Inukjuak. Cela a été difficile d’être abandonné, raconte-t-il. Ma famille a quitté Grise Fiord parce que l’occasion de rentrer s’est présentée à elle.

De fait, en 1987, le ministère des Affaires indiennes et du Nord canadien s’est engagé à payer le voyage de retour vers Inukjuak aux Inuit qui souhaitaient rentrer chez eux, une trentaine d’années après avoir été déracinés.

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Dans son livre, Larry Audlaluk revient, entre autres, sur ses souvenirs de la réinstallation forcée et sur la vie qui en a résulté. Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

Sa sœur, Minnie, quant à elle, est triste de voir s’agrandir le fossé entre les aînés et la jeune génération. Nos enfants ne parlent presque plus l’inuktitut, se désole-t-elle. Étant unilingue, elle a elle-même de la difficulté à communiquer avec des enfants dont la langue maternelle est l’anglais. Elle croit que cette langue occupe un rôle trop important dans le système d’éducation, ce qui contribue à l’effritement intergénérationnel du savoir inuit. Nous sommes trop silencieux, de nos jours. La transmission des connaissances ancestrales aux jeunes a changé.

Certains jeunes, comme Derrick Akeeagok, 18 ans, souhaiteraient que l’histoire de Grise Fiord soit enseignée à l’école aux jeunes générations pour qu’elle soit mieux connue du public.

Je pense que l’impact sur la vie des Inuit a été considérable. Il y a vraiment eu un changement important entre la vie à cette époque et celle d’aujourd’hui.

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Grise Fiord aujourd'huiPhoto : Radio-Canada / Matisse Harvey

Le visage de Grise Fiord n'a pas changé, malgré le passage du temps. Les montagnes imposantes qui lui servent de forteresse contemplent toujours la mer, été comme hiver, lorsque le jour et la nuit deviennent éternels. Seuls les hurlements du vent ont été apprivoisés avec le temps, laissant place à un calme résilient, signe que le bonheur est parvenu à s’y frayer un chemin.

Larry Audlaluk connaît cet endroit mieux que nul autre.

C’est chez moi, ici. Aux côtés de bien d’autres personnes, j’ai contribué à construire les fondations de Grise Fiord. Nous avons une histoire qui ne doit pas être oubliée.

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