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Image : Catherine Boivin, enceinte de 7 mois, dans sa résidence à Odanak (près de Sorel-Tracy).

Du prénom de leur enfant au type d'accouchement, en passant par la tenue de cérémonies traditionnelles, les femmes autochtones semblent de plus en plus nombreuses à se réapproprier culturellement la maternité.

Un texte de Julie Marceau  |  Photographies par Ivanoh Demers

Il est petit, moyen ou long, parfois composé. Il a un rôle crucial : il définit (en partie) notre identité toute la vie. C’est le prénom. On peut le souhaiter beau, original, significatif, facile d’usage, mais, avant tout, les parents le souhaitent (généralement) issu de leur langue… même si cette langue n’est pas celle de la majorité.

Catherine Boivin, enceinte de 7 mois, y a longuement réfléchi avec son mari. Puis la décision est tombée, solide et ferme : tant pis si sa fille devra épeler ou répéter son prénom à l’extérieur de la communauté, elle aura un prénom autochtone, plus précisément atikamekw.

En donnant des noms autochtones, on se réapproprie notre culture, mais on la diffuse aussi, explique la femme de 31 ans qui nous reçoit dans sa maison d’Odanak, près de Sorel-Tracy.

[Les prénoms autochtones] c’est en train de revenir, de se répandre

Une citation de :Catherine Boivin
Jacques T. Watso, sa femme enceinte Catherine Boivin et sa mère Priscilla Watso devant leur maison intergénérationnelle à Odanak (près de Sorel-Tracy).
Image : Jacques T. Watso, sa femme enceinte Catherine Boivin et sa mère Priscilla Watso devant leur maison intergénérationnelle à Odanak (près de Sorel-Tracy).
Photo: Jacques T. Watso, sa femme Catherine Boivin et sa mère Priscilla Watso devant leur maison intergénérationnelle à Odanak (près de Sorel-Tracy).  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le prénom, symbole d'un héritage

Catherine Boivin, est née à 325 kilomètres d’Odanak, dans la communauté atikamekw de Wemotaci, au nord de La Tuque. Ses sœurs s’appellent notamment Eve, Emma, Karina...

Son mari porte également un nom québécois, comme il le dit : Jacques.

Mon père s’appelait Jacques. Moi, c’est Jacques junior. J’ai dit à ma femme qu’on devrait appeler notre fille Jacqueline, mais elle n’a pas voulu!, raconte Jacques T. Watso, faisant éclater de rire tout le monde dans la maison. (Le couple habite avec la mère de Jacques, Priscilla Watso).

C’est que cet ardent défenseur et promoteur de l’identité et de la culture autochtones n’avait pas besoin de se faire convaincre de donner un prénom autochtone à sa fille.

C’est une façon de perpétuer un héritage. Je veux qu’elle marche la tête haute, dit-il.

Catherine, une artiste multidisciplinaire, et Jacques, un élu du Conseil des Abénakis d’Odanak, se sont d’ailleurs connus à travers un projet de réappropriation culturelle.

La communauté abénaquise d'Odanak est située à 32 km à l'est de Sorel.
La communauté abénaquise d'Odanak est située à 32 km à l'est de Sorel.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Un matin, je lui ai écrit. J’ai dit : j’ai envie de faire un projet. Qu’est-ce que tu penserais d’offrir un cours de danse de pow-wow [à Odanak]?, se souvient Catherine. On a lancé le projet à l’été 2017. Je donnais des ateliers avec lui. On avait même réussi à avoir un peu d’argent, c’était ben cool!, se rappelle la diplômée en arts du collège Kiuna et de l’UQAM.

Moi et Catherine, on a la même vision de la réalité culturelle [des Autochtones]. On veut rayonner par la fierté malgré des siècles de trauma, explique Jacques.

Ma fille, je ne veux pas qu’elle change le monde, ça, je m’en occupe!, dit le conseiller politique en riant, mais je veux qu’elle soit fière de qui elle est.

Ces prénoms autochtones bannis

Là, il y a un regain de fierté d’être Autochtone, mais nous, on longeait les murs, confie la professeure de l'École d'études autochtones de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) Suzy Basile, d'origine atikamekw. Il y a 25-30 ans, les prêtres refusaient encore les prénoms autochtones. Ce n’était pas glamour.

Jusqu'en 1994, année de la réforme du Code civil au Québec, les prêtres (ministres du culte) étaient également des officiers de l’état civil. Ils pouvaient donc signer des documents officiels : naissance, mariage et décès.

La militante innue Evelyne St-Onge se rappelle avoir insisté auprès du curé de Mani-utenam (près de Sept-Îles) pour pouvoir donner un prénom autochtone à son troisième enfant, en 1980.

Ils acceptaient si on ajoutait le nom d’un saint avant. Nous, on voulait donner le prénom Mishta-Shipu. Ça veut dire : la grande rivière, la rivière Moisie. [...] On a fini par l’appeler Sylvestre Mishta-Shipu!, raconte-t-elle.

Mon garçon en est fier. Des fois, il dit à son père en français : Allo, c’est la rivière Moisie qui te parle, ajoute-t-elle en riant.

Détentrice d’un doctorat honorifique pour son rôle dans la sauvegarde et la transmission des savoirs autochtones, Evelyne St-Onge a eu trois enfants, Benoît et Michèle Audette (nés d’un père non autochtone, Gilles Audette), puis Mishta-Shipu McKenzie (avec le chanteur innu Philippe McKenzie).

L'aînée et enseignante Evelyne St-Onge
L'aînée et militante innue Evelyne St-Onge.Photo : Radio-Canada / Daniel Fontaine

Ses petits-enfants ont tous des prénoms autochtones, comme Amun (frayère de saumon), Uapen (lever du jour), Yocoisse (fils du vent) Sheshka (la neige du printemps) et Awastia (une belle âme).

Il y a une connotation culturelle, un sentiment de fierté qui vient avec ça

Une citation de :Evelyne St-Onge, militante innue

Les prénoms autochtones sont non genrés et réfèrent souvent à la nature (rivière, vent, neige) ou à un trait de personnalité (force, sagesse), mais selon Mme St-Onge, les noms d’animaux sont moins populaires en raison de l'influence du clergé.

C’était, comment dire… de l’autocensure? Nos parents nous disaient : donne pas un nom d’animal à ton enfant; et je pense que c’est à cause de la religion catholique, parce que c’était mal vu qu’une personne soit un animal, dit-elle.

Il y a un mouvement en faveur de la réappropriation culturelle [...] Qu’on le veuille ou pas, les noms font partie de la vie quotidienne. Les gens portent des noms, qu’ils soient donnés de façon formelle ou informelle. Les noms fabriquent l’identité d’un individu et son identité dans la communauté, souligne l’anthropologue et traductrice québécoise José Mailhot.

Shushei (José en langue innue) s’est passionnée tout au long de sa carrière pour le processus de désignation d’une personne chez les Autochtones.

Elle s’appellera…

Après avoir étudié les mots signifiant lumière (selon la lumière du feu, de la lune ou du soleil, par exemple) le couple Watso-Boivin s’est tourné vers les différentes facettes du mot force.

Le choix s'est arrêté sur Maskowisi, qui veut dire être fort(e) comme un ours en atikamekw.

Si on décortique Masko-wi-si, le wi réfère à wiaw le corps, le si à une personne (soi) et masko, c’est l’ours!, précise la future nikawin (mère).

Un prénom également lié au futur papa abénaquis qui est issu du clan de l’ours, ajoute Catherine.

Je veux que ma fille porte la fierté des deux communautés

Une citation de :Jacques T. Watso

Parmi les politiques discriminatoires qui s’appliquent encore, la Loi sur les Indiens oblige toutefois Jacques et Catherine à choisir une seule nationalité autochtone pour leur fille.

Un citoyen canadien peut par exemple avoir la nationalité française (donc deux passeports), mais un enfant autochtone ne peut pas être issu à la fois de la communauté atikamekw de Wemotaci et de la communauté abénaquise d’Odanak. Un seul numéro de bande est permis, les réserves ayant toutes été numérotées au moment de leur création.

C’est comme si nous étions encore des enfants aux yeux de la loi, déplore Jacques, qui estime, comme plusieurs personnalités politiques autochtones, que la Loi sur les Indiens est vouée à disparaître.

Catherine Boivin et Jacques T. Watso, lors d'un moment de complicité dans leur maison.
Image : Catherine Boivin et Jacques T. Watso, lors d'un moment de complicité dans leur maison.
Photo: Catherine Boivin et Jacques T. Watso lors d'un moment de complicité, dans leur maison.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Se réapproprier la grossesse

Outre ce regain pour les prénoms autochtones, la professeure de l’UQAT Suzy Basile, titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les enjeux relatifs aux femmes autochtones, note qu’il y a un mouvement de réappropriation culturelle plus large autour de la maternité.

Il y a une reprise de pouvoir des femmes autochtones en général sur leur santé, sur la grossesse et l’accouchement [...] une revitalisation de certains rituels, dit-elle.

Les femmes autochtones, habituées d’accoucher de façon naturelle dans leurs communautés, ont été pendant des décennies hospitalisées et médicalisées de force. Les pratiques traditionnelles, comme la cérémonie du placenta, étaient également interdites.

La professeure de l'École d'études autochtones de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) Suzy Basile.
La professeure de l'École d'études autochtones de l'Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) Suzy Basile.Photo : Courtoisie / Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)

Suzy Basile pilote actuellement des recherches visant à comprendre pour la toute première fois l’impact des politiques coloniales durant la grossesse et l'accouchement sur des générations de femmes autochtones.

La cérémonie du placenta

La cérémonie du placenta, par exemple, sert à consolider le lien avec le territoire ancestral, explique-t-elle.

Le placenta peut être suspendu à un arbre ou enterré sous un arbre. Cette cérémonie a été longtemps cachée, bannie, affirme la professeure Basile.

Moi, je me suis obstinée pour avoir un bout de placenta. Ils disaient qu’ils n’avaient pas le droit de me le remettre, se rappelle l’ex-commissaire de l'Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA) Michèle Audette, qui, comme sa mère, cumule une longue feuille de route dans la défense et la promotion des droits des femmes autochtones.

En 2017, Québec a finalement obligé les hôpitaux québécois à remettre le placenta aux parents qui en font la demande.

Avant, les femmes autochtones se faisaient regarder avec des gros yeux ou on leur faisait des commentaires désobligeants parce que le placenta est considéré comme un déchet biomédical. [...] C’est en train de changer et c’est tant mieux, souligne Suzy Basile, qui précise que les femmes autochtones n’ont jamais mangé le placenta, un mythe selon elle.

Catherine Boivin n’a pas encore décidé où elle allait enterrer son placenta, mais cela fait partie du plan, confirme-t-elle.

La mère de Jacques T. Watso, Priscilla Watso.
La mère de Jacques T. Watso, Priscilla Watso.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Celle qui attend son premier enfant tient aussi à donner naissance de façon naturelle. Suivie par une sage-femme, elle prévoit accoucher dans une maison de naissance à Nicolet.

Retour à l’allaitement

Catherine prévoit également donner le lait maternel : Je ne ressens pas de la pression, mais les kukum atikamekw (grands-mères) encouragent l’allaitement.

Oh moi, dans mon temps, ça ne se faisait pas!, lance Priscilla Watso, la mère de Jacques, qui n’a allaité aucun de ses cinq enfants. Pourquoi? Je ne sais pas, ajoute-t-elle.

Priscilla Watso (la mère de Jacques) en 1959 alors âgée de 14 ans lors du premier pow-wow à Odanak.
Priscilla Watso (la mère de Jacques) en 1959 alors âgée de 14 ans lors du premier pow-wow à Odanak.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Outre le phénomène de l’industrialisation et la médicalisation de la maternité en Occident (visant à éviter les décès), les pensionnats ont aussi créé une déchirure en arrachant de force les enfants aux mères autochtones pour les placer dans des écoles religieuses.

Les pensionnats, c’est une autre des nombreuses coupures vécues par les femmes autochtones. C’est sûr que ça a eu un impact. Ça ne se faisait pas d’allaiter publiquement, explique Suzie Basile.

Un porte-bébé traditionnel, affiché fièrement dans la maison des Boivin-Watso.
Un porte-bébé traditionnel confectionné par Jacques T. Watso dans la maison du couple à Odanak. Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La professeure donne aussi en exemple le porte-bébé traditionnel, que les médecins déconseillaient aux femmes d’utiliser en raison des avancées technologiques.

Aujourd’hui, Jacques et Catherine affichent fièrement un porte-bébé traditionnel dans leur maison. Jacques est en train d’en construire un deuxième pour l’arrivée de la petite Maskowisi Watso.

Catherine Boivin, artiste multidisciplinaire et lauréate du prix Manitou-Kiuna 2018 (pour les diplômés en arts), arbore ici un châle (shawl) traditionnel qu'elle porte lorsqu'elle réalise une performance de de « fancy dance », une danse effectuée lors des pow-wow. Le châle se démarque par ses couleurs vives et ses paillettes.
Image : Catherine Boivin, artiste multidisciplinaire et lauréate du prix Manitou-Kiuna 2018 (pour les diplômés en arts), arbore ici un châle (shawl) traditionnel qu'elle porte lorsqu'elle réalise une performance de de « fancy dance », une danse effectuée lors des pow-wow. Le châle se démarque par ses couleurs vives et ses paillettes.
Photo: Catherine Boivin, artiste multidisciplinaire et lauréate du prix Manitou-Kiuna 2018 (pour les diplômés en arts), arbore ici un châle (shawl) traditionnel qu'elle porte lorsqu'elle réalise une performance de de « fancy dance », une danse effectuée lors des pow-wow. Le châle se démarque par ses couleurs vives et ses paillettes.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

De nouvelles tendances

Sur la photo : Catherine Boivin déplie pour nous le châle (shawl) traditionnel qu'elle porte lorsqu'elle pratique la fancy dance, une danse effectuée lors des pow-wow. Le châle se démarque par ses couleurs vives et ses paillettes. L'artiste multidisciplinaire est notamment lauréate du prix Manitou-Kiuna 2018 (pour les diplômés en arts).

Catherine attend son premier enfant à l'âge de 31 ans, après avoir fait son deuil à 23 ans.

Je voulais le faire tôt dans ma vie ou ne jamais en avoir, explique-t-elle (avant de changer d’avis lorsqu'elle a rencontré son mari).

Suzie Basile, âgée de 48 ans, a donné naissance à sa fille encore plus tardivement.

J’ai eu ma fille à 38 ans. En plus, un seul enfant… On m'agaçait [dans la famille], mes cousines étaient déjà grand-mères!, confie-t-elle.

Catherine et Suzie confirment les plus récentes données de Statistique Canada : les femmes autochtones ont moins d’enfants qu’avant et elles en ont de plus en plus tard.

Entre 1996 et 2016, l'organisme a observé une baisse du taux de fécondité chez les Autochtones âgées entre 15 et 29 ans et une légère hausse chez les femmes âgées entre 30 et 44 ans.

Selon le recensement 2016, les femmes autochtones donnent en moyenne naissance à 1,9 enfant. Dans les années 1960, ce taux s’élevait à 5,5 enfants.

La professeure Suzy Basile estime toutefois que, peu importe l'âge, avoir un enfant est encore aujourd'hui au coeur des priorités dans les communautés autochtones.

C’est culturellement valorisé d’avoir des enfants. Peu importe l’âge, c’est bienvenu. Ce n’est pas vu comme étant un embâcle ou un empêchement, précise-t-elle.

Un enfant dans ma langue, c’est un awashish, un petit être de lumière, indique Catherine.

Je veux que ma fille se sente bien avec son héritage. C'est tellement pesant, des fois, être Autochtone. Il faut toujours être en train de s'expliquer, de s'affirmer, de se réconcilier, mais on veut juste exister, conclut Jacques.

Celle qui aura la force de l'ours, Maskowisi Watso, doit commencer son existence officielle dans la communauté abénaquise d'Odanak autour du 1er juillet, entourée de ses parents et de sa kukum.

Priscilla Watso, Jacques T. Watso et Catherine Boivin devant leur maison intergénérationnelle.
Priscilla Watso, Jacques T. Watso et Catherine Boivin devant leur maison intergénérationnelle.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

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