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Image : Le premier ministre albertain Jason Kenney à l'Assemblée législative

Après seulement deux ans au pouvoir, le premier ministre Jason Kenney traverse une véritable crise politique. Le chef du Parti conservateur uni de l’Alberta est critiqué de toutes parts, dont ses propres députés, pour sa gestion de la pandémie. Quelles seront les séquelles pour la droite albertaine?

Un texte de Mathieu Gohier

Dix-sept. C’est le nombre de députés du caucus de Jason Kenney qui ont publiquement dénoncé les mesures sanitaires de leur propre gouvernement, les estimant excessives, alors que la troisième vague frappe durement l’Alberta. Une situation exceptionnelle, mais aussi l’illustration claire d’une fracture unique au pays.

Un récent sondage Angus Reid montre que 45 % des Albertains trouvent que le gouvernement a imposé trop de mesures pour combattre la pandémie, un sommet au pays. À l’opposé, ce même coup de sonde révèle que 42 % des Albertains jugent trop faibles les restrictions.

Cela signifie que, d’une façon ou d’une autre, Jason Kenney s’est mis à dos une majorité d’électeurs. Pas surprenant dans ce contexte que 75 % des Albertains estiment que leur premier ministre a mal ou très mal géré la pandémie.

Que des électeurs traditionnellement plus progressistes évaluent durement le premier ministre est une chose, mais quand la grogne vient de l’intérieur, c’est la preuve que Jason Kenney se retrouve vraiment dans une position délicate.

Conservateurs urbains, conservateurs ruraux

Établi en Alberta depuis cinq ans, le menuisier acadien Denis Dugas s’est toujours défini comme un conservateur, quelle que soit la province dans laquelle il a habité durant sa vie.

La pandémie et les restrictions sanitaires lui ont fait perdre des clients, si bien que, depuis quelques mois, c’est dans son garage qu’il construit ses lits pour enfant sur mesure, incapable de payer le loyer du local commercial qu’il occupait dans la capitale albertaine.

Pour lui, il est évident que le premier ministre n’en a pas fait assez pour contenir la pandémie.

Je suis très déçu de notre équipe politique (...). Je pense que le premier lockdown imposé ici en Alberta (Jason Kenney) aurait dû le garder le plus longtemps possible, raconte-t-il.

Denis Dugas devant sa machinerie.
C'est dans son garage que Denis Dugas doit maintenant travailler, faute de pouvoir se payer le local commercial qu'il occupait avant la pandémie. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Épuisé par le yo-yo des restrictions et des relâchements, Denis Dugas envisage pour la première fois de voter pour le NPD dans deux ans.

Je pense pas que Jason Kenney soit la personne pour diriger l’Alberta avec qu’est-ce qu’on voit depuis les deux dernières années.

Une citation de :Denis Dugas

À Lacombe, une petite ville à un peu plus d’une heure de route au sud d’Edmonton, Sean Stroud est lui aussi déçu par Jason Kenney.

Propriétaire d’un magasin de peinture et de décoration, ce militant conservateur estime à l’inverse que le premier ministre albertain est allé trop loin avec ses restrictions sanitaires, ignorant, selon lui, sa base électorale en milieu rural.

On entend souvent que c’est une situation de ville versus campagne. Les conservateurs des villes sont d’accord avec plus de mesures, alors qu’en milieu rural les conservateurs demandent plus relâchement, illustre-t-il.

Portrait de Sean Stroud.
Sean Stroud fait partie des électeurs conservateurs albertains qui estiment que Jason Kenney a imposé trop de restrictions sanitaires. Photo : Radio-Canada / Richard Marion

Pour Sean Stroud la division de la droite est claire et il reproche au chef du Parti conservateur uni d’être allé trop au centre depuis le début de la pandémie.

J'aimerais voir plus de résistance de notre premier ministre. On attend d'un gouvernement conservateur qu'il écoute un peu plus l'autre côté de la médaille. On dirait que tout le monde s'entend sur les confinements et on ne les remet pas assez en question.

Une citation de :Sean Stroud

Un mariage de raison, une union difficile

Pilotée par Jason Kenney en 2017, la fusion entre le Parti progressiste-conservateur et le Wildrose ne s’est pas faite sans résistance, rappelle d’entrée de jeu le professeur Frédéric Boily de l’Université de l’Alberta.

Spécialiste du mouvement conservateur, il observe que cette union s’est affaiblie dans la dernière année, alors que la majorité des 17 députés contre les récentes restrictions proviennent majoritairement de l’ancien Wildrose, plus à droite.

C’est clair que la question de la pandémie est venue accentuer des fractures ou des dissensions lorsqu’on a réuni les deux ailes de la droite.

Une citation de :Frédéric Boily, professeur à l'Université de l'Alberta
Le professeur de science politique à l'Université de l'Alberta Fédéric Boily rappelle que l'union de la droite albertaine ne s'est pas faite facilement.
Le professeur de science politique à l'Université de l'Alberta Fédéric Boily rappelle que l'union de la droite albertaine ne s'est pas faite facilement. Photo : Radio-Canada

Frédéric Boily rappelle que le mariage de raison entre les deux partis de droite tenait à deux conditions : prendre le pouvoir et imposer un agenda économique conservateur. Or le double effet de l’effondrement du prix du pétrole et du ralentissement économique causé par la pandémie n’a pas permis à Jason Kenney d’accomplir le deuxième objectif.

Un autre facteur de dissension chez les militants et les élus conservateurs selon M. Boily.

Jason Kenney ne peut pas arriver et dire : "On a un bilan économique qui est favorable donc tenons jusqu’aux prochaines élections" et c’est ça que la pandémie est venue faire éclater.

Rachel Notley n’a pas dit son dernier mot

L’impopularité de Jason Kenney se traduit depuis quelques mois par une nette avance du NPD de Rachel Notley dans les sondages.

Si elle refuse de s’emballer, l’ancienne première ministre devenue chef de l’opposition officielle en 2019 dit comprendre la frustration des Albertains après un troisième reconfinement.

Rachel Notley dit qu’elle aurait fait les choses bien différemment.

Jason Kenney aurait d’abord dû être transparent. Les Albertains auraient dû avoir un aperçu des informations que le cabinet recevait sur les risques liés à la COVID-19 et les avis scientifiques dès le départ, dit-elle en entrevue.

Rachel Notley porte le masque.
La chef du NPD Rachel Notley tentera de redevenir première ministre en 2023. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Alors que la province traverse de fortes turbulences, la chef néo-démocrate estime que la province mérite un meilleur leadership que celui de Jason Kenney.

Il est essentiellement incapable de prendre la responsabilité pour des décisions qu’il a prises. Si un problème survient, il blâme toujours, toujours, toujours quelqu’un d’autre, soutient Rachel Notley.

Malgré des demandes répétées, le bureau du premier ministre Jason Kenney a décliné toutes les demandes d’entrevue de Radio-Canada dans le cadre de ce reportage.

Bien avant le coronavirus, l’Alberta traversait déjà une profonde remise en question de son modèle économique. Une fois la pandémie maîtrisée, la question devrait être centrale lors des prochaines élections en 2023.

De plus en plus d'Albertains comprennent qu'on doit diversifier notre économie. On ne peut pas continuer dans cette voie où Jason Kenney prétend qu’on peut revenir 15 ou 20 ans en arrière, indique Rachel Notley.

Jason Kenney baisse la tête.
Le premier ministre albertain Jason Kenney a vu sa cote de popularité chuter depuis le début de la pandémie. Photo : La Presse canadienne / Sean Kilpatrick

Vers l’après-pandémie

Malgré la grogne, Jason Kenney peut toujours compter sur des appuis solides. Pas question pour Sean Stroud de voter pour le NPD, même s’il sent que Jason Kenney est déconnecté de sa base sur la question de la COVID-19.

Sean Stroud n’est pas prêt à abandonner le chef conservateur.

J’ai aimé la direction prise, j’ai aimé certains des changements faits avant la COVID, explique-t-il, en citant notamment la défense bec et ongle par Jason Kenney de l’industrie pétrolière.

Sean Stroud dans sa boutique.
L'entrepreneur Sean Stroud dans sa boutique de Lacombe.Photo : Radio-Canada / Richard Marion

Avec la vaccination qui s’accélère, l’entrepreneur voudrait aussi entendre un message plus optimiste de son premier ministre.

Il devrait rappeler qu'une fois vacciné, on peut revenir vers une vie plus normale, dit Sean Stroud.

La vaccination est une bonne chose, mais en ce moment on ne sent pas l'espoir qui vient avec. On ne sent pas d'incitatif pour se faire vacciner, ajoute le militant conservateur.

Portrait de profil Denis Dugas.
Le menuisier Denis Dugas garde toutefois espoir, il pense que l'Alberta peut se remettre de la crise. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Mais de quoi aura l’air l’Alberta et son économie dans l’après-pandémie?

Denis Dugas a bien vu que la province qui l’a attiré en 2016 n’est plus tout à fait la même.

Au niveau du pétrole, on voyait déjà qu’il y avait des lacunes. Beaucoup de choses étaient arrêtées, même avant la COVID, qui ne tournaient plus, observe-t-il.

Mais le menuisier garde espoir. S’il a été capable de s’adapter depuis quelques mois, il pense que les Albertains de tous les horizons peuvent aussi le faire.

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