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Image : Photo: Radio-Canada / Ivanoh Demers Photo génériques pour illustre la DPJ, les jeunes ados, la dépression, l’isolation, l’intimidation, solitude, etc… Photo prise à Montréal, Québec, Canada. Sur la photo: (Gauche à droite) Un jeune adolescent dans les rues de Montréal. Le 17 Oct 2019 2019/10/17

Prendre chez soi un enfant « placé » par la Direction de la protection de la jeunesse, c'est s'engager dans une mission complexe et exigeante.

Alors que s'amorce la commission Laurent sur les droits de l'enfant et la protection de la jeunesse, des familles d'accueil ouvrent la porte sur leur réalité.

Un texte d'Anne Marie Lecomte


Pour déplacer sa famille, Patricia* loue à 1100 $ par mois une fourgonnette 15 passagers. C’est qu’elle s’occupe de ses propres enfants et des six autres que lui a confiés la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Mon mari dit que je suis hyperactive, plaisante cette quadragénaire de la Mauricie.

Jeune, Patricia rêvait d’avoir une grosse famille, mais pas nécessairement d’être enceinte. Dès ses 18 ans, elle s’est proposée comme mère d’accueil à la DPJ, mais on m’a dit que j’étais trop jeune.

À 25 ans, elle est devenue famille d’accueil alors qu’elle était encore célibataire, ce qui n’était pas courant à l’époque.

Sa formation d’éducatrice spécialisée a aidé sa cause, croit-elle. Elle côtoyait des jeunes en difficulté et se disait : Mon Doux! Si je les avais plus que quelques heures par jour, je pourrais faire la différence.

Selon les termes de la Loi sur la protection de la jeunesse, les familles d’accueil sont des milieux de vie substituts qui offrent des conditions de vie favorisant une relation de type parental dans un contexte familial.

Au 31 mars 2019, des 24 076 enfants qui étaient pris en charge par la DPJ :

  • un peu plus de la moitié faisaient l’objet d’un suivi dans leur propre famille;
  • près de 30 % étaient en famille d’accueil;
  • près de 10 % étaient confiés à un tiers significatif;
  • et, enfin, 9 % étaient en centres jeunesse ou dans une ressource intermédiaire.
Image : Un bébé couché sur le dos dans son lit dont on voit la jambes en gros plan.
Photo: Parmi les travailleurs sociaux et autres professionnels de la DPJ, la pénurie de personnel et l'épuisement des effectifs se font sentir.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Parents des enfants des autres

Parents des enfants des autres

Geneviève Rioux préside la Fédération des familles d’accueil et ressources intermédiaires du Québec (FFARIQ), qui représente 2500 familles d’accueil dans huit régions du Québec.

Quelque 2500 autres familles d’accueil de cinq régions de la province sont représentées par l’Association démocratique des ressources à l’enfance (ADREQ CSD).

Quand les familles d’accueil s’engagent, elles se font dire d’être de bons parents. En fait, elles doivent être des surhumains.

Geneviève Rioux, présidente de la Fédération des familles d’accueil et ressources intermédiaires du Québec (FFARIQ)

Et elle décrit la situation de ce jeune en famille d'accueil, aux prises avec un trouble du comportement et qui lançait des objets et frappait tout le monde quand il était en crise.

La mère de famille d’accueil a acheté un verrou de poignée de porte pour isoler le jeune dans sa chambre. Elle restait présente et lui parlait, du couloir : Calme-toi et je vais ouvrir la porte.

La DPJ a dit non au verrou.

Les familles d’accueil ne peuvent pas se retirer face à un enfant en crise, affirme Geneviève Rioux : Elles doivent lui faire face alors que le jeune voit justement comme une provocation le fait qu’on reste devant lui.

Malgré ses quinze ans d’expérience comme famille d’accueil, Patricia se sent quelquefois démunie.Dans les périodes de crise, on se relaie aux dix minutes auprès des enfants, mon mari et moi.

Paradoxalement, autant les parents d’accueil se sentent livrés à eux-mêmes, autant ils sentent en permanence le regard de la DPJ sur eux, comme par-dessus l’épaule.

Je dois toujours remettre en question mon jugement et me demander si ce que je décide de faire est une bonne idée, si la DPJ va l’accepter..

Être famille d’accueil, c’est littéralement élever les enfants des autres. Pas n’importe quels enfants. Les enfants placés par la DPJ ont été ou sont encore marqués par de l’abandon, de la négligence, de la maltraitance, des abus physiques, sexuels… Un jeune peut aussi être retiré à ses parents biologiques parce qu’il a un trouble du comportement.

Nos jeunes en familles d’accueil et en centres [de réadaptation] traînent un lourd bagage, affirme Pierre*, célibataire montréalais qui accueille chez lui des adolescents de la DPJ depuis 31 ans. Ces enfants ont les familles les plus “poquées” de la société.

Pour la DPJ, trouver LA bonne maison à ces enfants représente tout un défi.

Dans le réseau de la DPJ, lui-même enchâssé dans le réseau de la santé et des services sociaux, la famille d’accueil est un maillon.

À l’heure où une commission spéciale entend retourner toutes les pierres pour cibler les lacunes et les problèmes de ce système, la question suivante se pose : que doit faire la DPJ pour mieux encadrer les familles d’accueil afin qu’elles ne soient pas un maillon faible de ce réseau destiné à protéger les enfants du Québec?

Image : Un bébé assis dans sa chaise haute avec un jouet orangé sur la table.
Photo: Les pouvoirs conférés à la Direction de la protection de la jeunesse sont si larges qu'ils ont parfois préséance sur le Code civil.   Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Élever des enfants avec l'État

Élever des enfants avec l'État

Être famille d’accueil, c’est littéralement élever des enfants en partenariat avec l’État.

Et l’État, c’est gros.

Dans ce monde institutionnalisé, la famille d’accueil est une ressource, l’enfant est un usager dont le dossier est attribué à un intervenant (que les familles d’accueil appellent souvent le TS, pour travailleur social, même si les intervenants n’ont pas forcément ce titre professionnel).

Quand le signalement d’un enfant est retenu, deux avenues sont possibles : soit que la DPJ convient de mesures volontaires avec les parents, soit que le dossier de l’enfant se retrouve devant le tribunal. Auquel cas l’enfant et ses parents seront respectivement représentés par un avocat. Depuis 2017, les familles d’accueil sont admises aux audiences et peuvent être assistées d’un avocat.

Au Québec, il y a 19 DPJ et toutes font face à une pénurie de familles d’accueil, pour des enfants de tous âges. Par exemple au Saguenay-Lac-Saint-Jean, il faudrait ajouter 25 familles d’accueil aux 244 existantes.

On est en recrutement constant, explique Élisabeth Gagnon, cheffe des ressources familiales et intermédiaires au CIUSSS de la région.

Le besoin est criant aussi sur la Côte-Nord, où l’on cherche notamment des familles innues.

En mars dernier à Montréal, la pénurie de familles pour des poupons était si aiguë que le CIUSSS du Centre-Sud-de-l'Île-de-Montréal a médiatisé sa campagne de recrutement. Ce fut un succès : 400 personnes ont manifesté leur intérêt.

Mais ces recrues potentielles n’ont pas toutes ce qu’il faut pour prendre soin de jeunes aussi fragiles qu’explosifs.

L’enjeu pour nous est de recruter des gens qui auront la maturité et la capacité d’accueillir des enfants probablement aux prises avec un trouble de l’attachement et des troubles du comportement, affirme Johanne Robillard, cheffe de service au CIUSSS du Centre-Sud-de-l'Île-de-Montréal.

Photo: Radio-Canada / Ivanoh Demers
Photo génériques pour illustre la DPJ, les jeunes ados, la dépression, l’isolation, l’intimidation, solitude,  etc…

Photo prise à Montréal, Québec, Canada.

Sur la photo: (Gauche à droite) Un jeune adolescent dans les rues de Montréal. 

Le 17 Oct 2019   2019/10/17
Le processus pour devenir famille d'accueil s'échelonne sur un an.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Les personnes accréditées comme famille d’accueil ont des obligations et des responsabilités contractuelles envers la DPJ. Leur rétribution annuelle, non imposable, s’élève à un peu plus de 21 000 $, par enfant, au minimum.

Sont exclues comme familles d'accueil :

  • Les personnes ayant fait faillite dans les trois dernières années;
  • Les parents d'enfants qui présentent des difficultés majeures;
  • Les personnes dont la maison ne correspond pas aux normes exigées.

Par exemple, une famille du Saguenay–Lac-Saint-Jean a dû débourser 7000 $ pour aménager sa maison. Une autre a dû renoncer au projet, parce que la chambre qu'elle destinait à l'enfant était un petit peu trop petite.

Enfin, toute personne ayant des antécédents judiciaires en lien avec la fonction (abus physique ou sexuel sur des mineurs) ne peut devenir famille d'accueil.

La sélection des familles d’accueil s’échelonne sur une année et leur vie est explorée de fond en comble : références de l’entourage, historique personnel, familial et conjugal, habitudes de vie, traumatismes passés, motivations...

Émilie Simard, cheffe de service au CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec, parle d’une évaluation à 360 degrés. De tous les candidats, un peu plus du tiers seront finalement accrédités, dit-elle.

Jusqu’à cet automne, la DPJ de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec allait plus loin que toutes les autres DPJ dans l’investigation de la vie sexuelle des postulants : « Vous masturbez-vous? Où? En pensant à quoi? Combien de temps dure votre coït? » Un article publié dans La Voix de l’Est faisant état de cet interrogatoire poussé a alerté le ministre délégué à la Famille et aux Services sociaux, Lionel Carmant, qui a sur-le-champ ordonné au CIUSSS de cesser cette pratique.

Le CIUSSS de la Mauricie-et-du-Centre-du-Québec n’utilise plus ce questionnaire sur l’histoire sexuelle depuis le 26 septembre et promet de détruire les données recueillies au moment de son administration.

Image : Un jeune adolescent est accroupi dans un stationnement désert. Au loin une jeune femme marche.
Photo: Abandon, négligence, maltraitance, abus physiques ou sexuels, trouble du comportement : les enfants pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse ont besoin d'aide pour reconstruire leur sentiment de sécurité.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des parents qui restent dans le décor

Des parents qui restent dans le décor

Lorsqu’elles se lancent dans l’aventure, nombre de familles d’accueil s’imaginent qu’elles vont sauver un enfant des mains d’un mauvais parent.

La réalité est plus nuancée et plus complexe. Les familles d'accueil se retrouvent avec des enfants qui aiment leurs parents, même si ces derniers ont des difficultés, explique Johanne Robillard.

À moins d'avis contraire de la Cour, ces parents restent dans la vie de l'enfant. Certains récupèrent leur progéniture quelques jours, voire quelques semaines durant les vacances. D'autres ne les voient ou ne leur parlent au téléphone que sous supervision de la DPJ.

Pour la famille d'accueil, il est essentiel de collaborer avec les parents – quelles que soient leurs difficultés, parce qu'en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse, les parents ont la première responsabilité des enfants. C'est la primauté parentale.

Pour cette raison, la DPJ va d'abord, par des mesures d’encadrement, tenter de protéger l’enfant dans sa famille. Si ça ne fonctionne pas, l'enfant sera confié à la famille élargie ou, si c’est impossible, à une famille d’accueil. En dernier ressort, on le placera en centre de réadaptation.

Un bébé dans son fauteuil, vu de profil, le petit doigt en l'air.
Au Québec, le nombre d'enfants qui font l'objet de signalements et qui ont besoin de protection ne cesse d'augmenter, ce qui préoccupe la Direction de la protection de la jeunesse.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

De plus, la DPJ souhaite que les parents continuent à s'impliquer, même si leur enfant a été placé. Car il n'est pas exclu que cet enfant puisse un jour retourner dans sa famille si cette dernière parvient à rétablir sa situation.

Au jour le jour, cette primauté parentale oblige la famille d'accueil à quelques acrobaties de logistique. Pas question d'emmener le petit chez le dentiste, chez le coiffeur, ou de lui donner des antibiotiques sans l’autorisation du parent biologique. Pas question de vacances imprévues. Jusqu'à l’heure des repas qui doit être modifiée les soirs où les enfants attendent la visite ou un appel téléphonique de leurs parents. Chaque enfant a 10 minutes au téléphone, pas une de moins, pas une de plus, dit Patricia.

C’est pas du neuf à cinq, résume Patricia, qui dit s’appuyer sur son réseau : son mari très présent, son frère – famille d’accueil aussi – qui vit à six minutes de chez elle, et sa meilleure amie qui la reçoit à souper avec « toute sa gang » quand Patricia ne trouve pas de gardienne.

Sans oublier l’amour qu’elle porte à ces oisillons blottis sous son aile : Si on les aime pas, on tient pas la route.

Image : Un toutou vêtu d'un blouson et d'un casque d'aviateur dans un lit d'enfant.
Photo: L'évaluation par un travailleur social de la Direction de la protection de la jeunesse est l'étape cruciale qui détermine la suite des choses dans le dossier d'un enfant.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Des enfants qui ont trop de vécu

Des enfants qui ont trop de vécu

Les enfants qui ont un trouble de l’attachement ont peur de la relation. Or, les familles d’accueil sont là pour offrir une base de sécurité qui passe par la relation. Tel est le sacré défi de ces familles.

Louisiane Gauthier, psychologue à la retraite

Des familles désireuses et capables de relever ces défis, il en faut de plus en plus parce que, depuis cinq ans, le nombre d’enfants qui font l’objet d’un signalement auprès de la DPJ a bondi de 27 %.

En 2018-2019, la DPJ a franchi pour la première fois de son histoire la barre des 100 000 signalements, avec près de 106 000 signalements. De ce nombre, elle en a retenu 39 %.

En septembre dernier, 2500 enfants attendaient une évaluation. Tout enfant qui attend d’être évalué se trouve, potentiellement, dans une situation de grande vulnérabilité.

Par-dessus le marché, un jumelage infructueux peut infliger une énième coupure relationnelle à ces enfants parfois ballottés d’une famille d’accueil à une autre.

Geneviève Rioux, de la FFARIQ, se souvient de cette dame dont les enfants étaient à l’université et qui rêvait de bercer un bébé. La DPJ a commencé par placer chez elle deux enfants de 4 et 5 ans souffrant d’un trouble sévère de l’attachement.

Ces enfants-là sont un peu comme de grands brûlés, décrit Geneviève Rioux. Quand on les cajole, ça leur fait mal! Cette dame avait des intentions louables, mais au bout de deux mois, elle voulait démissionner.

Les enfants abusés sexuellement sont à risque de reproduire des comportements dont ils ont été victimes ou témoins.

« Ils [les parents d'accueil] doivent être capables d’accompagner un enfant qui se met à se masturber devant eux ou qui touche leurs enfants », dit Johanne Robillard.

On retire des enfants d’un milieu, parfois en urgence. Mais, qu’ont-ils vécu? On l’apprend au fur et à mesure.

Johanne Robillard du CIUSSS-du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal.

D'où l'importance pour ces parents substituts d'avoir les idées claires et d'être équilibrés, tant sur le plan affectif que sur le plan sexuel.

« Il faut que les familles d’accueil soient en mesure de voir le sens de ce comportement-là, au-delà du comportement lui-même », dit Johanne Robillard.

Es-tu capable d'être un parent?

Moi et mes gars.

C’est ainsi que Pierre décrit sa maisonnée composée de quatre adolescents que lui confie la DPJ, auxquels s’ajoutent deux jeunes adultes jadis placés en famille d’accueil chez lui.

Tous ces jeunes maintiennent le contact avec leur famille biologique.

Aux yeux de Pierre, il est normal que les deux jeunes adultes restent dans le giron familial : Plusieurs familles vivent ça de nos jours. Que sa famille à lui ait été assemblée par la DPJ n’y change rien. Pour Pierre, pas question de dire à ses gars : OK, bye, t’as 18 ans, trouve-toi un logement.

L’un des jeunes adultes, âgé de 19 ans, est atteint de dysphasie et du trouble de l’autisme. Il a terminé ses études et travaille. L’autre a 24 ans et gère un petit commerce que Pierre a ouvert pour lui procurer une expérience de travail.Il a aussi appris l’anglais, se réjouit Pierre.

Ce Montréalais ne gagne pas sa vie avec sa famille d’accueil. Le jour, il occupe un emploi administratif, et le soir, il s’occupe de ses gars.

Si sa formation en psychoéducation est un atout, il est père avant tout. Comme n'importe quel parent, des fois je suis fatigué, le ton monte [...] et je ne suis pas toujours fier des interventions que je fais.

Au total, Pierre a ouvert sa maison à plus d'une vingtaine d'adolescents, que des garçons. L'un d'eux n'a passé que six mois chez lui, mais il lui rend encore visite. Il y en a qui sont restés jusqu'à dix ans, mais, parmi eux, certains n'ont plus donné de nouvelles par la suite.

Sa vie de père d’accueil a commencé en 1988. Pierre avait participé à un projet pilote de familles thérapeutiques lancé par le Centre jeunesse des Laurentides qui cherchait des diplômés en travail social, en psychologie ou en éducation pour prendre en charge des enfants en grande difficulté.

Avant de donner à Pierre son accréditation, le Centre jeunesse lui a posé toutes les questions possibles et imaginables. Y compris sur sa vie sexuelle.

En 2005, il a déménagé à Montréal et, à nouveau, sa candidature a été passée au crible, cette fois par le Centre jeunesse de la métropole. Ça ne l’a pas dérangé une miette.

Je n’ai pas eu de malaise à aborder franchement ma réalité de célibataire et ma vie sexuelle. On veut savoir à qui on confie des enfants, hein?

Pierre, à la tête d'une famille d'accueil à Montréal

Offrir à ces jeunes une image masculine positive est la grande motivation de cet homme qui n'a jamais eu d'enfants à lui. Des quatre ados qu'il élève actuellement, trois n'ont jamais connu leur père.

Un jeune adolescent debout dans un stationnement voit son image reflétée dans une flaque d'eau.
Quatre principes guident la DPJ dans l'élaboration d'un projet de vie pour l'enfant : l’intérêt de l’enfant et le respect de ses droits, le maintien de l’enfant dans son milieu familial, la continuité des soins et la stabilité des liens et des conditions de vie et, enfin, la primauté parentale.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pierre se dit heureux de vivre dans une société où l'on accepte de confier des ados à un célibataire.

Es-tu seul ou pas, es-tu une femme ou un homme, c’est pas là que ça se joue. C’est pas ça qu’il faut regarder. La question à poser est la suivante : “Es-tu capable d’offrir un milieu de vie de qualité et d’investir ce qu’il faut pour être un parent pour un jeune?”

Pierre dit de sa vie qu’elle n’aurait pas été heureuse ni complète s’il n’avait pu jouer ce rôle parental. Et je lève mon chapeau aux familles naturelles, dit-il, car c'est tout un sacrifice d'avoir des enfants.

Image : Un toutou dans un lit d'enfant dont on voit les barreaux.
Photo: Quatre principes guident le législateur en protection de la jeunesse : la recherche de l'intérêt de l'enfant et le respect de ses droits, la primauté de la responsabilité parentale, le maintien de l'enfant dans son milieu familial et la prévention et la participation dans la communauté.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Prisonniers de leur famille d'accueil

Prisonniers de leur famille d'accueil

À titre de directrice régionale de la FFARIQ en Mauricie-Centre-du-Québec, Linda Labbé rencontre des familles d’accueil sur une base régulière.

Des histoires, elle en entend. Un préadolescent qui régresse au point de déféquer dans sa culotte et qui a peur du savon. Une fillette qui hurle systématiquement qu'on lui fait mal aux parties à l'heure du bain alors qu'on n'a pas commencé à la laver…

Linda Labbé affirme que des services, les enfants n’en ont jamais quand c’est le temps. On parle d’ergothérapie, de psychologie, d’orthodontie ou encore de services spécialisés pour le trouble du spectre de l'autisme et pour la déficience intellectuelle…

Lorsque la DPJ fait la sourde oreille aux demandes de services des familles d’accueil, la présidente de la FFARIQ, Geneviève Rioux, dit inciter ces dernières à porter plainte auprès de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJQ). Il lui arrive de le faire elle-même, au nom de la FFARIQ.

Mme Rioux déplore que la DPJ vire de bord les familles d'accueil qui formulent des opinions et des demandes de nature clinique. On se fait répondre : “T’es pas une professionnelle; le clinique, c’est notre responsabilité”, dit-elle.

À Montréal, Pierre affirme que la DPJ offre les services aux enfants lorsque la situation l’impose et qu’elle est bien documentée. Mais il peut s'écouler toute une année scolaire avant que l'orthophonie ou le précieux tutorat soit offert. Malgré tout, Pierre se considère chanceux : Je ne vis pas du tout les manquements qu'il y a eu en Mauricie.

Un homme en complet et une femme en tailleur lisent des notes sur une table derrière laquelle ils sont assis.
Le président et la vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, Philippe-André Tessier et Suzanne Arpin, présentaient les conclusions de l'enquête en juin 2019.Photo : Radio-Canada / Marie-Pier Bouchard

Le 29 juin dernier, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJQ) a rendu des conclusions accablantes sur les services dispensés aux enfants placés en familles d'accueil par la DPJ en Mauricie et au Centre-du-Québec entre 2013 et 2016.

L'enquête systémique de la Commission révèle que la prestation de services a accusé des lacunes majeures et que les droits des enfants ont été lésés.

La trentaine de constats dressés par la CDPDJQ sont consternants. Il est dit notamment que :

  • 30 % des enfants hébergés au sein de familles d'accueil avaient une note de mauvais traitement au dossier;
  • 32 % des enfants hébergés en familles d'accueil ont été l'objet d'un signalement retenu pour abus sexuel ou physique;
  • cinq familles d'accueil ont été accréditées, alors que le CIUSSS disposait d'informations claires selon lesquelles elles pouvaient présenter un risque pour les enfants.

Le rapport de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse du Québec (Nouvelle fenêtre)

Le drame à l'origine de cette enquête? Celui de deux garçons, âgés de 2 et 6 ans au moment du placement, qui sont restés prisonniers de leur famille d'accueil, dûment accréditée par la DPJ.

Document
Extrait du jugement de la Cour du Québec visant la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) de la Mauricie et du Centre-du-QuébecPhoto : Cour du Québec

Dans ce milieu toxique, comme l'écrira la juge Marie-Josée Ménard de la Cour du Québec, les garçons ont été giflés, tapés, humiliés, dénigrés et forcés de manger en marge du reste de la famille.

Ce gâchis, qui a duré sept ans, avait été dénoncé aux services sociaux, notamment par une pédopsychiatre et par la gardienne des enfants.

Comment la DPJ a-t-elle pu ainsi tolérer l'intolérable et faire preuve d'autant d'immobilisme?

Extrait de la décision rendue par Marie-Josée Ménard de la Chambre de la jeunesse en octobre 2016

Le CIUSSS et la DPJ en Mauricie et au Centre-du-Québec, dont la directrice a reconnu avoir manqué à son devoir de protection dans cette affaire, se sont vu donner quelques mois pour mettre en oeuvre une quarantaine des recommandations de la Commission.

Le CIUSSS assure que cela a été fait. Son plan d’action comprend la mise en place d’un plan de recrutement de familles d’accueil et l’embauche d’évaluateurs, ce qui a eu pour effet de diminuer la liste d’attente, indique-t-on au CIUSSS.

On a des situations et des services à améliorer, affirme Émilie Simard du CIUSSS Mauricie-Centre-du-Québec. [...] Mme Simard dit accueillir avec le sourire les 65 millions de dollars supplémentaires injectés par le gouvernement de François Legault dans le réseau de la DPJ.

L'argent à lui seul ne réglera pas le problème, rétorque Geneviève Rioux, qui a rencontré le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, peu après le dépôt du rapport.

Une femme debout à l'extérieur et posant la main sur une plaque en bois sur laquelle il est gravé : Entre-deux, 15, Famille Rioux.
Geneviève Rioux préside la Fédération des familles d'accueil et ressources intermédiaires du Québec (FFARIQ) depuis 2009.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

La présidente de la FFARIQ espère que le ministre appliquera les recommandations de la Commission non seulement dans sa région, mais à la grandeur de ce réseau empêtré dans les procédures, selon elle.

D'une région à l'autre, les DPJ prennent leurs propres décisions et inventent leurs propres procédures et protocoles, dit Mme Rioux. Les fonctionnaires me disent qu'il revient à chaque établissement de décider, voyons donc, s'insurge-t-elle. Les problèmes sont les mêmes partout.

J’ai dit au ministre : ‘’Heille! Reprenez le contrôle’’.

Ces jeunes que la DPJ « oublie »

Qui surveille les familles d'accueil? Ça dépend des régions.

Dans le Bas-Saint-Laurent ainsi qu'à Montréal, une personne-ressource se rend chaque mois dans chacune des familles d'accueil, en annonçant sa visite à l'avance.

Mais d’autres régions n’ont plus ces personnes-ressources.

Chaque établissement développe son offre de service avec ses couleurs locales, indique Émilie Simard, qui explique qu’en Mauricie et au Centre-du-Québec, on fait le suivi de l'enfant, pas celui de la famille d’accueil.

Le seul moment dans la vie de la famille d’accueil où on va l’évaluer, c’est à son point de départ, dit-elle. (À noter que dans cette région, la DPJ s'est dotée d'un plan de formation continue pour les familles d’accueil sur la recommandation de la CDPDJ).

Au CIUSSS du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Élisabeth Gagnon explique que l'État n'a plus de droit de subordination sur les familles d'accueil depuis que ces dernières ont conclu une première entente collective, en 2012.

En gros, on mise sur les intervenants qui gravitent autour de l'enfant pour tirer la sonnette d'alarme, le cas échéant.

Intervenants qui se succèdent dans un dossier durant une même année, ou qui ne sont pas remplacés lorsqu’ils partent en vacances, ou qui font 200 km en une journée pour couvrir une urgence… Dans le réseau de la protection de la jeunesse, la détresse, l’épuisement et le sentiment d’impuissance des troupes sont tels qu’en mai dernier, les travailleurs sociaux lançaient un cri d'alarme.

Les travailleurs sociaux [...] voient la vraie misère d'enfants malmenés et sont constamment dans l'urgence.

Guylaine Ouimette, présidente de l’Ordre des travailleurs sociaux et des thérapeutes conjugaux et familiaux du Québec

Et quand un intervenant pense qu'un enfant est dans une bonne famille d'accueil, il peut retarder sa visite parce qu'il n'est pas inquiet, reconnaît-elle. Malheureusement...

Un bébé se trouvant dans une chaise sauteuse appuie sa main sur un jouet.
Il arrive qu'un intervenant retarde sa visite à un enfant parce qu'il croit que ce dernier est bien dans sa famille d'accueil.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

C'est pas une prison ici.

La spécialité de Marie*, ce sont les adolescents en fin de parcours avec la DPJ. Il leur faut de l’encadrement, mais pas trop, dit-elle de ces grands de 16-17 ans qui vont à l'école sans conviction – quand ils y vont – et qui consomment de la drogue, par moments.

Que tu veux que je fasse, dit-elle calmement. C'est pas une prison ici.Marie s'en tient à quelques exigences : ne pas écouter de musique trop fort, ne pas trop sacrer... C’est tranquille dans ma maison, dit-elle.

Sauf que, quand les jeunes sont tranquilles, Marie dit que la DPJ les oublie.

Tu ne vois pas l’intervenant. Il te rappelle quand il a le temps.

Ils ont tous besoin d’aide, pourtant. Marie se souvient de celui qui en était à sa 17e famille d’accueil quand il est arrivé chez elle. Sa mère l'avait repris, puis l'avait remis à la DPJ, puis l'avait repris, puis…

Après tous ces rejets, l’ado était méfiant. Mais entre Marie et lui, le courant a passé. Devenu adulte, il est parti, mais souvent il l'appelait, la visitait.

Puis, un jour de Noël, Marie était malade et quand le jeune homme s'est présenté à la porte, quelqu'un d'autre est venu lui ouvrir et... ne l'a pas laissé rentrer.

Le jeune homme n’est jamais revenu.

Image : Un jeune adolescent accroupi et adossé à une clôture se prend la tête entre les mains.
Photo: Au 31 mars 2019, au Québec, près de 30 % des enfants pris en charge par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) étaient placés dans des familles d'accueil.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Conflit de loyauté

Conflit de loyauté

La psychologue Louisiane Gauthier, désormais à la retraite, a travaillé pendant trente ans en protection de la jeunesse. Elle affirme qu'entre ses vrais parents,souvent révoltés par l’intervention de la DPJ dans leur vie, et ces parents substituts que lui prête l'État, l'enfant se trouve en position délicate.

De manière consciente ou inconsciente, les parents biologiques lui donnent l'injonction de ne pas aimer davantage la famille d'accueil plus qu'il ne les aime eux, dit-elle. Pour cet enfant-là, la tâche est énorme, poursuit-elle. Et, pour la famille d’accueil, elle peut être très ingrate.

Quand tu es en famille d’accueil, c’est sous-entendu que c’est temporaire, que tu retourneras éventuellement chez tes parents. Alors tu peux idéaliser ces derniers en pensant que, tout d’un coup, ils vont devenir bons. Ou, au contraire, tu te dis que ce ne sera pas drôle de retourner là...

Louisiane Gauthier, psychologue à la retraite

Louisiane Gauthier dit rêver d'une société riche où les rencontres entre enfants placés par la DPJ et parents naturels se dérouleraient en présence de tiers. Des professionnels qui, après la rencontre, prendraient séparément parents et enfant et désintoxiqueraient la situation.

Et les familles d'accueil devraient elles aussi avoir accès à un psychologue pour démêler des choses.

On doit porter ces gens qui portent ces enfants en détresse, insiste la psychologue. Autrement, les familles d'accueil ne sentent pas qu'elles font partie de l'équipe et sont vidées à force de survivre aux attaques.

Dans le cerveau de l'enfant de 0 à 1 an, il se forme chaque minute jusqu'à 300 000 synapses. Autant de rencontres entre les neurones, autant de signaux de vie et d'intelligence qui construisent le petit et le rassurent.

Mais, comme l'exprime une dame de la Gaspésie qui a adopté des enfants placés sous la protection de la jeunesse, quand l'enfant ne sent pas sur lui le regard d'amour de ses parents, alors ses petits neurones ne se soudent pas bien et, à l'adolescence, ça saute.

De renchérir Louisiane Gauthier : Sans ce regard d'amour, l'enfant ne se développe pas normalement, ou cesse carrément de se développer.

Le développement pourra reprendre [...] mais avec beaucoup plus d'ouvrage, précise-t-elle. C'est un nouveau développement.

Cet ouvrage incombe aux familles d'accueil. Et chaque situation est unique.

Image : Un bébé vu de profil pleure dans son fauteuil posé sur le sol d'un logement vide.
Photo: La Direction de la protection de la jeunesse a reçu 289 signalements de situations d'enfants par jour en 2018-2019.  Crédit: Radio-Canada / Ivanoh Demers

Quand le signalement s'impose

Quand le signalement s'impose

Ses enfants élevés, Lyne* pensait qu’elle allait enfin pouvoir s’acheter une moto et voyager.

Ce n’est pas du tout ce qui s’est passé.

Elle raconte : Une amie de ma fille venait d'avoir un bébé et le faisait garder par un peu n'importe qui. Ma fille a dit à son amie: "Amène-le-moi quand tu voudras sortir". Ça a commencé par un soir, puis un week-end, puis une semaine... Le petit arrivait parfois chez ma fille pas de couches, pas de lait, pas assez de vêtements, etc.

De fil en aiguille, c’est moi qui suis devenue sa gardienne, jusqu’à quatre jours par semaine. La maman me payait quand elle avait de l’argent. Des fois le bébé m’arrivait avec les fesses au sang... J’ai montré à la maman quelles couches acheter, quel onguent appliquer, quoi surveiller. Elle le faisait puis... recommençait à le négliger.

Elle m’apportait le petit en déposant le siège d’auto sur le sol, avec le sac à couches à côté, sans le déshabiller, sans l’embrasser. Je lui disais qu’elle me droppait ça comme un sac de sport. Ça me peinait tellement.

Dès ce moment, j’aurais dû faire un signalement à la DPJ. Mais je ne savais pas comment ça fonctionnait et je voyais ça plus gros que c’était. Surtout, je me disais que la DPJ allait le retirer à la mère et qu’alors, on ne le verrait plus, ma fille et moi. Ça faisait des mois qu’on s’en occupait; on s’y était attachées.

On s’arrangeait pour l’avoir le plus souvent possible avec nous. Je prenais le petit sans poser de questions. J’étais plus en confiance quand il était avec moi.

Tout a dérapé le jour où la maman lui a laissé le bébé malade. Elle m’a dit qu’elle était allée à l’hôpital où on lui avait dit qu’il souffrait d’un rhume, raconte Lyne.

Mais l’état du petit était si inquiétant qu’après l’avoir veillé toute la nuit, Lyne l’a emmené aux urgences. En chemin, le bébé a arrêté momentanément de respirer.

À l’hôpital, Lyne a demandé au personnel de vérifier si la mère s’y était bel et bien présentée, comme elle l’avait prétendu. Ils m’ont regardée d’un drôle d’air, m’ont posé des questions et j’ai craché le motton.

Le signalement que j’aurais dû faire, ils l’ont fait, eux.

Au tribunal où l’affaire s’est retrouvée, le juge a accepté de laisser l’enfant à la mère pour un mois. Tout en lui ordonnant de se reprendre en main et de ne pas faire garder son enfant.

Deux jours après, la mère a appelé Lyne; elle voulait partir en voyage et lui laisser l’enfant, en cachette de la DPJ...

Je lui ai dit : “Si tu pars, ils vont t’enlever le bébé”. Je lui ai conseillé de réfléchir durant le week-end, raconte Lyne.

Au terme de la fin de semaine, la maman a envoyé le message texte suivant à Lyne : J’ai réfléchi, c’est beaucoup trop de responsabilité pour moi, je te le donne [le bébé], je sais que tu vas l’aimer et bien t’en occuper.

La jeune maman était trop jeune pour s'occuper de son enfant, pense Lyne, qui s'est vu confier le petit par la DPJ pour trois mois, puis un an, puis une autre année...

La DPJ a tenté de remettre la maman sur le bon chemin en lui donnant des outils, affirme Lyne. Mais, peine perdue. La mère a été déchue de son autorité parentale et le garçon n’a plus de contacts avec elle.

Une main de bébé, dont on voit les ongles, posée sur une table de chaise haute avec un jouet rouge.
La tutelle est l’engagement à long terme d’une personne significative envers un enfant pour qui un retour auprès de ses parents n’est pas possible.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Pour cet enfant à la condition médicale lourde et complexe, la tutelle subventionnée s’est avérée la solution. L’indemnité que reçoit Lyne – une travailleuse autonome – lui procure un petit salaire et couvre certains frais des soins constants requis par cet enfant handicapé.

Si je l’avais adopté, je n’aurais pas pu tout payer, explique Lyne. Or, s’il m’arrive quelque chose, qu’adviendra-t-il de lui? Je ne l’ai pas tiré de la misère pour le remettre dans la misère.

Créer un lien d’attachement avec l’enfant a été la première chose que la DPJ a demandée à Lyne. Les premiers temps, il dormait à côté de moi et me tenait le petit doigt... toute la nuit.

Les enfants en trouble d'attachement ne vivent pas de la perte, ils vivent du manque. C'est pas pareil! La perte survient quand quelqu'un que vous avez aimé n'est plus là, mais [que] vous l'avez à l'intérieur de vous. Le manque, c'est quand il n'y a personne.

Louisiane Gauthier, psychologue à la retraite

Aujourd'hui le gamin marche seul, va à l’école et raffole des Timbits aux bleuets… Mais, encore aujourd'hui, il se met à pleurer au son d’une berceuse comme celles des mobiles dont on se sert pour endormir les poupons. Ça lui est intolérable. J'imagine que sa mère partait le mobile et le laissait seul dans son lit, dit sa tutrice. Juste à vous le raconter, je pleure moi aussi.

Un bébé couché sur le dos dans son berceau, dont on ne voit que les jambes et une petite main.
La Direction de la protection de la jeunesse cherche des familles d'accueil dans toutes les régions du Québec pour des enfants de tous âges.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Quand un tout jeune enfant n'a pas une base de sécurité et qu'il entend du tumulte et des cris, il se crée en lui des états de stupeur, décrit Louisiane Gauthier.

Un enfant qui pleure des heures durant dans son lit et auquel le parent ne répond pas finit par ne plus pleurer. Il s'intéresse à ses orteils, à ses mains et s'automutile même, pour se sentir vivant.

Louisiane Gauthier, psychologue à la retraite

Son petit bonhomme, Lyne aime à penser qu’une cigogne l’a déposé à sa porte. Si un petit chat affamé est là, tu le laisses rentrer hein?

Elle ne regrette qu’une chose : ne pas avoir signalé dès le début à la DPJ que l’enfant était négligé et que sa sécurité était compromise.

Un signalement, c’est confidentiel, rappelle Lyne. Ça consiste à dire : J’ai vu ceci, j’ai observé cela. La DPJ va vérifier. Si ça ne s’avère pas, tant mieux, c’est que l’enfant est bien. Et si ça s’avère, la DPJ va y voir, en aidant les parents et en cherchant des solutions avec eux, ou malgré eux, pour le bien-être de l’enfant.

Lyne en est persuadée, c’est ainsi que son « petit chat » a eu la vie sauve.

C’est un privilège de pouvoir offrir un milieu de vie de qualité à des jeunes et de les voir s’y épanouir, conclut Pierre. Mais, pour que prenne la greffe entre l’enfant et ses parents d’emprunt, il faut que la DPJ et la famille d’accueil soient de vrais partenaires.

Le Montréalais cite l’exemple de ce jeune qui éprouvait tellement de difficultés d’attachement que la DPJ envisageait de le placer en institution. Une dernière chance a été tentée : le placement dans la famille de Pierre, mais à temps partiel la première année afin de lui laisser le temps de s’acclimater. Plus encore, Pierre a accepté de participer aux séances de psychothérapie offertes au jeune.

C’était il y a trois ans... Le placement chez nous est une grande réussite, dit Pierre. L’attachement a fonctionné!

C’est l’illustration qu’avec une bonne équipe, et de bonnes ressources, on change des vies, dit-il.

* Dans le cadre de la Loi sur la protection de la jeunesse, nul ne peut publier une information permettant d'identifier un enfant ou ses parents. Par conséquent, des prénoms fictifs ont été utilisés pour représenter les membres des familles d'accueil ayant participé à cet article.

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