•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : Un enfant dans un cour de garderie, à travers une fenêtre.

Un texte d'Anne-Marie Yvon

Près de 1000 enfants sont en âge de fréquenter la garderie à Wemotaci, Manawan et Opitciwan; pourtant ils ne sont que 285 à bénéficier du service. Les milliards promis par le gouvernement fédéral dans les services de garde autochtones n’ont rien changé à leur situation.

Suzanne Biroté Petiquay a 20 ans et deux enfants de deux et trois ans, mais ceux-ci ne fréquentent pas le CPE Six saisons de Wemotaci. Dans son cas, il s’agit d’un choix personnel.

Son plus vieux est inscrit, quelques heures par semaine, au Programme d’aide préscolaire aux Premières Nations (PAPPN) offert à l’école primaire. Le reste du temps, il est gardé, avec sa petite sœur, par leur kokom (grand- mère) à la maison.

Mais la jeune femme a changé de point de vue depuis qu’elle-même a commencé à faire des remplacements au CPE. Elle s’occupe d’enfants à besoins particuliers.

« Je vois comment les éducatrices font avec ces jeunes pendant la journée », dit-elle. Les jeux, la stimulation, les services offerts, tout ce qu’elle observe lui plaît.

Une femme debout dans la cour d'une garderie.
Suzanne Biroté Petiquay travaille depuis peu au CPE Six saisons de WemotaciPhoto : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Plusieurs autres parents gardent leurs tout-petits à la maison. Certains, comme Suzanne, le font par coutume, d’autres faute de places.

Actuellement à Wemotaci, plus de 110 enfants sont âgés de 0 à 5 ans. 40 à 45 d’entre eux fréquentent le CPE de la communauté quotidiennement, mais les 60 places sont prises.

« C’est pas tout le monde qui est à l’aise d’amener son enfant, ou encore les mamans préfèrent les garder auprès d’elles », explique Suzanne Chilton, la directrice du CPE Six saisons. Elle précise que bien souvent les services sociaux incitent les parents à inscrire leur enfant dans son installation pour favoriser son développement.

Au CPE grâce au principe de Jordan

« Je ne suis pas à pleine capacité, sauf que cette année grâce aux services qu’on offre, d’ergothérapie, d’orthophonie et de psychologie, on va recevoir plus de clientèle », dit encore Mme Chilton.

Des services qu’elle peut maintenant fournir grâce à un fonds d’aide associé au principe de Jordan offrant des soins de santé (et d’éducation) près du lieu de résidence des enfants.

Créé en souvenir de Jordan River Anderson, un garçon de cinq ans de la Nation crie de Norway House, au Manitoba, le principe de Jordan « répond aux besoins non satisfaits des enfants des Premières Nations en matière de santé et d'éducation, peu importe où ils vivent au Canada. »

Sans le principe de Jordan, je ne pourrais pas offrir ce soutien aux enfants.

Suzanne Chilton, directrice du CPE Six saisons

Et c’est grâce à ce principe que Suzanne Biroté Petiquay travaille au CPE. « J’amène les enfants autistes aux jeux sensoriels ».

Si la clientèle augmente, la directrice dit ne pas avoir plus d’argent, que ce soit du provincial ou du fédéral, pour répondre aux réalités spécifiques aux Autochtones.

Une éducatrice et un enfant dans le couloir d'une garderie.
Une journée comme les autres au CPE Six saisons de Wemotaci.Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

En 2017, les libéraux avaient promis 7,5 milliards de dollars sur 10 ans aux services de garde autochtones. « Je ne l’ai pas vue, la couleur de cet argent », rétorque la directrice du CPE Six saisons, « à moins que je ne sais pas à qui ils l’ont distribué pour qu’ils le redistribuent. »

Mais ces sous ne lui étaient pas destinés, puisque son budget de fonctionnement lui provient du ministère de la Famille, comme pour tout CPE au Québec.

« Et le gouvernement du Québec n’a rien reçu de cette enveloppe », explique le relationniste du ministère de la Famille, Alexandre Noël, en réponse à notre demande d’informations. Il précise que « le financement est versé directement par le fédéral aux organisations autochtones qui ont été désignées pour gérer ce financement. »

Quant au budget provenant de ce ministère, il n’a pas été bonifié non plus au cours des dernières années, constate Suzanne Chilton. « Mes deux autres collègues de Manawan et Opitciwan, je pense que c’est la même chose pour elles aussi », précise-t-elle, ce que confirment les deux directrices, respectivement Kathy Black et Paula St-Pierre.

Si je me fiais juste au ministère de la Famille, je n’y arriverais pas.

Suzanne Chilton, directrice du CPE Six saisons
Une femme travaille à son bureau.
Suzanne Chilton est la directrice du CPE Six saisons de Wemotaci, une installation de 60 places.Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Si le ministère de la Famille n’a pas haussé son budget de fonctionnement, Suzanne Chilton peut heureusement compter sur d’autres fonds, dont celui associé au principe de Jordan, ainsi qu’à d’autres enveloppes, dont une provenant de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador (CSSSPNQL), qui lui a permis, entre autres, d’effectuer des travaux au CPE.

Ce programme pancanadien, l’Initiative de services de garde pour les Premières Nations et les Inuits (ISGPNI), permet à Mme Chilton d’offrir de la formation aux parents, ainsi que les outils nécessaires pour venir en aide à leurs enfants.

« Le Québec a une situation particulière », fait remarquer Marjolaine Sioui, la directrice générale de la CSSSPNQL. « Parce qu’on avait déjà le financement fédéral pour l’ISGPNI et on a aussi le Québec qui a financé l’instauration de CPE dans les communautés. »

L’argent promis par les libéraux en 2017 sert autrement, précise Mme Sioui. « C’est pour l’apprentissage et la garde des jeunes enfants. Donc ce montant-là peut servir à différentes choses. »

Si les communautés autochtones du Québec ont bien reçu cet argent, il n’était pas destiné aux CPE, « des structures indépendantes incorporées, pour la plupart, qui reçoivent leur argent directement du ministère de la Famille », rappelle Marjolaine Sioui.

L'extérieur du CPE Six saisons de Wemotaci.
Le CPE Six saisons de Wemotaci reçoit son budget de fonctionnement du ministère québécois de la Famille.Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Le statu quo

« Le mot-clé ici est statu quo », précise Éric Duguay, un des administrateurs de la Fondation Nikanik nit ici matcan Je marche vers mon avenir. Cette fondation a été créée grâce à la détermination des trois directrices des CPE atikamekw pour aider les enfants de 0 à 5 ans et leurs familles.

« On a essayé de sensibiliser les deux paliers de gouvernement aux réalités des CPE atikamekw », dit-il. Des réalités qui s’appliquent d’ailleurs à l’ensemble des CPE dans les communautés autochtones. « Depuis ce jour-là, rien n’a avancé, aucune modification, c’est le statu quo », renchérit Éric Duguay.

Au-delà de l’argent, ce que demandent les CPE atikamekw depuis deux ans, c’est un statut particulier « pour qu’il y ait des assouplissements, pour que les normes soient appliquées différemment », dit encore Éric Duguay.

Le ministère [de la Famille] nous avait demandé d’atteindre le 80 % de taux de présence, nous on ne l’atteint vraiment pas.

Suzanne Chilton, directrice du CPE Six saisons, Wemotaci
Des casiers dans une garderie d'une communauté autochtone.
Le CPE Six saisons de Wemotaci accueille une quarantaine d'enfants chaque semaine, même si 60 y sont inscrits.Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Quelques semaines par année, les jeunes partent « dans le bois » pour pratiquer des activités traditionnelles. À d’autres moments, certains d’entre eux doivent quitter la communauté pour obtenir des soins de santé. Chacune de ces absences pénalise les CPE, qui se voient amputés de leur subvention.

« Mettons que j’ai 60 contrats, ou plus, ben si les enfants ne viennent pas dans mon CPE, je ne suis pas payée, c’est ça, je pense, que les parents ne comprennent pas », explique Suzanne Chilton.

Les assouplissements demandés il y a plus de deux ans par les CPE atikamekw n’ont reçu aucun écho favorable jusqu’à présent.

Ce qui réjouit particulièrement Suzanne Chilton du CPE Six saisons de Wemotaci, c’est la bataille qu’elle a remportée avec ses deux collègues de Manawan et d’Opitciwan permettant, depuis août 2018, la gratuité complète d’une place en CPE pour tous les enfants, autochtones ou non, dont les parents sont sur l’aide sociale.

Une éducatrice et des enfants dans une garderie en communauté autochtone.
Une éducatrice organise des jeux avec les enfants pour les stimuler au CPE Six saisons de Wemotaci.Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Les trois CPE atikamekw affichent complet. Si le sien ne peut offrir que 60 places, le CPE d’Opticiwan,le plus grand au Québec, accueille, dans deux installations, 160 enfants.

Celui de Manawan est aussi rempli au maximum avec 80 places. Un projet pour une autre installation de 60 places a été approuvé par le ministère de la Famille, mais les fonds pour le construire manquent toujours. Pendant ce temps, 80 enfants sont toujours sur une liste d’attente dans la communauté de Manawan.

Et les garderies en milieu familial?

Des garderies familiales permettraient de réduire ces listes d’attente, mais ce n’est pas possible, du moins pas pour le moment, puisque les maisons n’appartiennent pas aux individus mais bien aux conseils de bande dans les communautés.

« Peut-être éventuellement dans les années à venir, parce que le conseil a commencé à vendre les maisons aux gens qui sont locataires de ces maisons-là », explique encore Suzanne Chilton, ajoutant qu’il faudra alors assurer la maison et les biens.

Une maison de Wemotaci rachetée par le locataire.
Une maison de Wemotaci rachetée par le locataire.Photo : Radio-Canada / Anne-Marie Yvon

Entre-temps, les trois directrices travaillent très fort pour trouver d’autres sources de financement. Elles sont à l’origine de la mise sur pied, il y a 18 mois, de la Fondation Nikanik nit ici matcan Je marche vers mon avenir.

L’argent de la fondation leur permettra d’aller vers tous les enfants, qui fréquentent ou non les CPE, pour prévenir les problèmes de développement, faire de la sensibilisation ou de la stimulation, mais aussi pour offrir vêtements et nourritures si nécessaire.

« Des papas-mamans solides pour des enfants solides »

La Fondation n’a pas encore pris son erre d’aller, ses coffres n’étant pas suffisamment garnis, mais la promesse récente de deux des trois conseils de bande des communautés atikamekw de verser chacun 25 000 $ en dons à la Fondation devrait donner un coup de pouce pour commencer à offrir des services. Il ne manque qu’une réponse favorable du conseil de Manawan.

Grâce à cela, « je pourrais peut-être commencer à envoyer mes petites mamans en ressourcement », espère Suzanne Chilton.

Partager la page