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Image : La silhouette d'une personne regardant au loin est dessinée sur un fond abstrait.

Un texte de Pascal Michaud Illustrations par Marie-Pier Mercier

Du jour au lendemain, la pandémie a bouleversé nos vies, générant incompréhension, mécontentement et frustration. Il n’est donc pas étonnant de constater que plus d’une personne sur cinq au pays éprouve de la colère à l’égard de la situation actuelle, d'après un sondage commandé par Radio-Canada.

La bonne nouvelle, c’est que cette émotion, qui habite aussi beaucoup de gens en temps normal, est saine. Il faut simplement l’apprivoiser. Rencontre avec des personnes qui ont réussi, dans leur vie, à dompter leur lion intérieur.

J’ai été submergée, je pense, par la plus grande colère de ma vie pendant ce procès-là, raconte Annick Charette, seule plaignante retenue dans l’affaire Gilbert Rozon, dont le procès pour attentat à la pudeur et viol s’est terminé en décembre dernier par un verdict d’acquittement.

L’hiver dernier, la firme SOM a sondé pour le compte de Radio-Canada la population canadienne à propos des répercussions de la pandémie sur sa santé mentale. Voici le quatrième d'une série de cinq textes sur le sujet, qui accompagnent une série de cinq émissions spéciales diffusées sur ICI Première à l’émission Le calendrier de l’après traitant du bien-être des Canadiens.

Au micro de Catherine Perrin, Annick Charette explique que la colère vive, elle l’a ressentie quotidiennement pendant le procès. C’était comme une vague. C’était comme un flot qui nous emporte. Il n’y avait rien pour l’arrêter. Il n’y avait que ça qui existait : ça prenait tout l’espace! mentionne-t-elle à propos du sentiment dont elle était prisonnière.

C’est le recul et la prise de conscience au sujet de sa propre colère qui ont permis à la femme de 61 ans de mieux comprendre le vif sentiment qui l’habitait. Ce travail sur soi, Annick Charette dit l’avoir entamé il y a une vingtaine d’années déjà. Il lui a donc grandement servi il y a quelques mois, c’est-à-dire au moment où elle n’y voyait que du rouge.

Aujourd’hui, celle qui agit à titre de secrétaire générale et trésorière pour la Fédération nationale des communications et de la culture et qui milite en faveur des droits et des victimes d’agression sexuelle dit privilégier l’action méditée et réfléchie plutôt que la réaction spontanée, souvent source de colère dans sa vie. Je pense que ce que j'ai appris, c'est la distinction entre agir et réagir. Ça, ç'a été un gros bénéfice dans ma vie, dit Annick Charette.

Quand on réagit, quand on est sollicité, on fait une action parce qu’on veut se soulager du sentiment qui nous atteint. On a une frustration, on a une peine : on veut juste agir en ayant l’impression que ça va régler la chose. Mais ça, c’est pas de l’action : c’est de la réaction.

Une citation de :Annick Charette, plaignante retenue dans l’affaire Rozon

Une émotion saine

La démarche intérieure d’Annick Charette pour se déprogrammer de la colère est une voie encouragée par de nombreux professionnels de la santé mentale afin d’apprendre à mieux dompter ce sentiment, généralement perçu comme négatif.

La colère, c’est une émotion qui est saine, qui est normale. Le problème, ce n’est pas de la ressentir : c’est la façon dont elle est exprimée, souligne la psychologue Stéphanie Léonard. Le problème avec la colère, c’est dans la canalisation, ou dans ce qu’Aristote appellerait des excès, renchérit le professeur en philosophie Ludvic Moquin-Beaudry.

Stéphanie Léonard explique qu'il est important pour une personne colérique de développer des mécanismes d’autorégulation. La colère, on a besoin de prendre du recul pour être capable de la comprendre suffisamment et d’être moins dans l’émotion lorsqu’on va décider de l’exprimer, observe la spécialiste au sujet de ce sentiment souvent associé à l’injustice, à l’inconfort ou à l’insatisfaction, tous les trois bien présents en temps de pandémie.

Cette colère-là va nous obliger à prendre conscience de ce qui se passe, à dire : "Pourquoi je me sens comme ça?", et à avoir envie, après, de se mobiliser pour qu’il y ait un changement.

Une citation de :Stéphanie Léonard, psychologue

Près de la moitié des gens associent la dernière année à un mot négatif :

  • 8 % merde, merdique, à oublier, mauvais
  • 6 % isolement, confinement
  • 5 % solitude, solitaire, seul
  • 5 % ennui, plate
  • 4 % difficile, difficulté, épreuve
  • 4 % triste, tristesse, déprime, découragement

Selon un sondage commandé par Radio-Canada

Samuel, un survivant de la colère

J’ai été élevé jeune dans la colère. Mes parents étaient de familles nombreuses où la strappe était de mise, puis ça s’est transmis de père en fils, témoigne Samuel (un nom emprunté pour conserver son anonymat), qui se décrit comme un survivant de la colère.

Sans s’en rendre compte, l’homme, lorsqu’il est devenu père de famille, a perpétué le cycle de la violence verbale avec sa fille. Mais il ne s’apercevait de rien. C’est lorsqu’elle a elle-même été violente à l’école que Samuel a mesuré l’ampleur de la spirale dans laquelle il se trouvait. Il a alors pris conscience du sillon dans lequel il avait entraîné sa fille. Le déclic s’est produit à ce moment.

Mon garçon plus jeune s’en allait aussi dans cette direction-là. On avait demandé de l’aide au CLSC. Eux, ils voulaient aider ma fille, mais moi, je leur disais : "C’est pas juste ma fille qui a besoin d’aide. Moi, j’ai besoin d'aide, parce que si vous m’aidez pas, je ne serai jamais un bon père", raconte Samuel.

Avec le soutien de l’organisme L’Accord Mauricie, un centre d’aide pour conjoints à comportements violents et en difficulté, Samuel a appris à gérer sa colère. C’est comme s’il y avait une ligne au sol. On franchit la ligne de la violence, puis tranquillement pas vite, avec la thérapie, on apprend à s’en éloigner. Et cette ligne-là, on la voit de plus en plus de bonne heure dans notre réaction face aux événements , dit le père de famille.

Certes, la gestion de la colère est un processus qui nécessite temps et patience. Ce n’est pas vrai qu’on s’en sort au bout de 20 semaines. [...] On parle de déprogrammation, souligne Robert Ayotte, qui a longtemps été directeur à L’Accord Mauricie.

À l’instar des psychologues et des spécialistes en santé mentale, celui qui a travaillé pendant 30 ans avec des personnes comme Samuel insiste sur la nécessaire prise de conscience du problème que représente la colère.

Si on ne va pas dans la prise de conscience [...] on va aller beaucoup plus vers la justification du comportement qu’on a eu, et si on entre dans la justification, personne n’est responsable. Plus on est responsable, plus on modifie notre comportement.

Une citation de :Robert Ayotte, ancien directeur à L’Accord Mauricie

Aujourd’hui, Samuel entretient une excellente relation avec ses enfants. Tout ça grâce, entre autres, aux outils qui ont été mis à sa disposition et qu’il a utilisés à bon escient pour modifier ses réflexes face à la colère.

On commence par s'écouter. On commence par voir où on est pour ensuite être capable, à ce moment-là, de dire : "Moi, je vais plus dans cette direction-là."

Méthodologie :

Le sondage commandé par Radio-Canada a été réalisé du 18 au 25 février 2021 par courriel auprès de 1348 adultes francophones du Canada, soit 1074 au Québec et 274 hors Québec. Nous avons pondéré les données pour nous assurer d’une bonne représentativité de la population adulte francophone au Canada selon l’âge, le sexe et la proportion de personnes dont la langue parlée le plus souvent à la maison est le français.

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