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Image : Un géant chinois de la génétique prend pied au Canada

Un texte de Marc Godbout

Discrètement, le groupe chinois BGI cible le marché des laboratoires et des hôpitaux canadiens. Sa présence est à peine remarquée ici, alors qu’ailleurs les intentions de ce mystérieux conglomérat soulèvent des questions et des doutes. En toile de fond : la quête de la Chine pour le contrôle des données biologiques de l’humanité.

Un radieux soleil printanier frappe l’édifice, comme pour attirer l’attention sur ce qui s’y passe.

Tous les jours, le laboratoire de l’hôpital Mount Sinai de Toronto analyse pas moins de 15 000 échantillons de tests de dépistage de la COVID-19. C’est l’un des plus importants points de chute du genre au Canada.

Dans la course folle pour contrer la pandémie, Mount Sinai était rapidement devenu, il y a un an, une pièce maîtresse de la stratégie ontarienne.

Rien de plus normal. Ses experts en microbiologie avaient joué un rôle crucial lors de la crise du SRAS de 2003.

L’hôpital Mount Sinai dans le centre-ville de Toronto.
L’édifice abritant les laboratoires de l’hôpital Mount Sinai dans le centre-ville de Toronto. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Mais le laboratoire, l’expérience et la réputation de l’institution n’allaient pas être suffisants.

Il fallait trouver le moyen d’accroître la capacité de détection et analyser plus rapidement les tests de dépistage provenant de 24 hôpitaux et de 15 centres d’évaluation de la province. Pour y arriver, l’ajout d’équipements devenait essentiel.

Et c’est à ce moment précis qu’une main charitable est apparue dans le portrait. La main tendue d’une entreprise chinoise.

La ville de Shenzhen.
Image : La ville de Shenzhen.
Photo: La ville de Shenzhen dans la province du Guangdong en Chine.   Crédit: Getty Images / Daniel Berehulak

La poignée de main de Shenzhen

Ce qui s’est produit dans la métropole chinoise de Shenzhen le 13 mai 2020 tranche avec le climat de vives tensions qui perdure entre Ottawa et Pékin depuis plus de deux ans.

Ce jour-là, l'ambassadeur canadien en Chine s’est rendu dans cette ville surnommée la Silicon Valley chinoise. C’est là que se trouve le siège social de BGI, la plus grande entreprise de séquençage d’ADN de la planète.

Au nom du Canada, Dominic Barton a montré sa reconnaissance au président et cofondateur de BGI, Wang Jian.

BGI, à travers son bras caritatif, la fondation Mammoth, venait d’offrir gratuitement à l’hôpital Mount Sinai de Toronto des équipements de laboratoire dont elle est le fabricant.

Une des pièces clés de ce don est un robot d’extraction permettant d’accélérer l’analyse des tests de COVID-19. L’offre allait aussi inclure l'installation, la formation et le soutien logistique.

Au Canada, personne n’a fait grand bruit de cette annonce. Affaires mondiales s’est bien gardé d’en faire la promotion.

En Chine, cet événement comportait un tout autre niveau d’intérêt. À Shenzhen, les caméras ont croqué la poignée de main et les sourires. Les journaux n’ont pas tardé à présenter l’image d’un Canada aidé par la Chine.

L’ambassadeur du Canada en Chine, Dominic Barton, et le président de BGI Group, Wang Jian.
L’ambassadeur du Canada en Chine, Dominic Barton, et le président de BGI Group, Wang Jian, lors d’une cérémonie à Shenzhen, le 13 mai 2020. Photo : Global Times

Geste diplomatique de Pékin? Peut-être. Mais cette offre de BGI au Canada n’est pas unique. Elle s’inscrit même dans une vaste stratégie mondiale.

Tout au long de la pandémie, le géant de la génétique a saisi les occasions pour multiplier les dons et offrir son aide. Près de 20 pays ont déjà reçu de l’équipement de cette entreprise, et dans certains cas, comme en Serbie, en Lettonie et en Grèce, des laboratoires entiers ont été construits par BGI.

Cette histoire cache une dimension préoccupante. Un angle mort qui soulève passablement des questions, dont une en particulier : ces largesses sont-elles plutôt un cheval de Troie?

Un technicien de laboratoire de BGI travaille sur des échantillons.
Image : Un technicien de laboratoire de BGI travaille sur des échantillons.
Photo: Un technicien de laboratoire de BGI travaille sur des échantillons.  Crédit: afp via getty images / STR

Chasse aux données génétiques

Souhaiteriez-vous que votre ADN ou d'autres données médicales soient transmis à un régime autoritaire qui a l'habitude d'exploiter l'ADN à des fins de répression et de surveillance?

C’est avec cette question que le contre-espionnage américain a lancé une mise en garde dans un document publié en février.

À Washington, le Centre national de contre-espionnage et de sécurité est sans équivoque : la Chine a tenté d'utiliser la crise de la COVID pour mettre la main sur l’ADN des Américains. Et l’agence considère que BGI avait un plan qui visait à atteindre cet objectif.

Une douzaine d’États américains ont été approchés par le groupe chinois, qui offrait de gérer ou de moderniser des laboratoires avec ses équipements. Mais face aux soupçons, l'une après l’autre, les offres ont été rejetées.

La Chine investit massivement dans la révolution biotechnologique et a adopté des politiques nationales donnant la priorité à la collecte de données sur les soins de santé, tant à l'intérieur du pays qu'à l'étranger.

Une citation de :Le Centre national de contre-espionnage et de sécurité

Cet avertissement survient alors que les autorités américaines ont confirmé que des entreprises chinoises, dont BGI, ont déjà eu accès à des données sur les soins de santé aux États-Unis en s'associant avec des hôpitaux, des universités et d'autres organismes de recherche américains.

Des préoccupations sont aussi apparues en Australie. Là-bas, la présence de BGI suscite un important débat alimenté par les craintes de fuites de données.

Les autorités chinoises ont compris que les données des patients, quand on parle de données de millions d'individus, ont une valeur stratégique comparable à celle de l’or, du minerai de fer, ou encore du pétrole.

Une citation de :Yves Moreau, professeur d’ingénierie à la KU Leuven,
Le professeur Yves Moreau.
Yves Moreau, professeur d’ingénierie à la KU Leuven, en Belgique. Photo : Lies Willaert

10 mois se sont déjà écoulés depuis le don de BGI au laboratoire de l’hôpital Mount Sinai de Toronto. Plus d’un million et demi de tests ont été analysés depuis le début de la pandémie.

En réponse à Radio-Canada, l’établissement insiste pour souligner que son laboratoire ne dépend pas uniquement de l’équipement de BGI. Nous avons plusieurs instruments et analyseurs différents que nous utilisons pour les tests COVID-19.

L’hôpital Mount Sinai cherche à dissiper les doutes quant aux risques entourant la sécurité des données et aux préoccupations soulevées dans d’autres pays.

Aucune donnée n'est partagée avec BGI ou la Fondation Mammoth, précise l’institution dans une déclaration écrite. Les seules personnes qui ont accès au système d'information du laboratoire, où sont stockées les informations, sont nos employés, qui ont besoin d'un nom d'utilisateur et d'un mot de passe pour y accéder.

Mais Yves Moreau de l’université belge KU Leuven, un expert en biologie computationnelle de renommée internationale, croit qu’il est maintenant temps pour tous les pays, y compris le Canada, de se poser de sérieuses questions sur les objectifs de BGI.

Il faut sortir de cette naïveté absolue. Ici, on fait face à un partenaire qui n’est pas classique. Le débat public doit avoir lieu. Il ne faut pas attendre que ce soit la catastrophe.

Une affiche installée sur l'édifice abritant le siège social de BGI, à Shenzhen.
Image : Une affiche installée sur l'édifice abritant le siège social de BGI, à Shenzhen.
Photo: « Ma vie est entre mes mains », peut-on lire sur une affiche installée sur l'édifice abritant le siège social de BGI, à Shenzhen.   Crédit: Getty Images

De la génétique à l’échelle industrielle

À Shenzhen, BGI ne cache pas son obsession pour la santé de ses propres employés. Elle croit qu’ils devraient tous vivre plus de 100 ans et a même officiellement un objectif baptisé 100+.

Ils sont encouragés, tout comme leurs familles, à utiliser les produits BGI en se soumettant régulièrement à une batterie de tests génétiques et autres pour dépister des maladies telles que le cancer, les maladies cardiaques et la démence.

S’ajoutent à cela des règles inhabituelles et controversées. Par exemple, son personnel n'est pas autorisé à avoir des enfants atteints de malformations congénitales.

S'ils naissaient avec des défauts, ce serait une honte, a même déjà déclaré publiquement son président, Wang Jian, lors d’une conférence internationale.

Le président de BGI, Wang Jian.
Le président de BGI, Wang Jian. Photo : imaginechina/ap / Jiang Sen

BGI est devenue le plus grand centre de séquençage d’ADN au monde. Elle a notamment réussi à décoder le génome du riz, de 40 types de vers à soie, du panda géant, d’un homme ayant vécu il y a 4000 ans. Ses biogénéticiens ont aussi pu séquencer le premier génome humain d’un individu asiatique.

C’est l’acquisition en 2010 de 128 séquenceurs dernier cri produits par la compagnie américaine Illumina qui a vraiment propulsé le groupe chinois.

Or, BGI a développé par la suite sa propre série de séquenceurs de nouvelle génération, donnant lieu à une série de litiges pour violation de brevets l’opposant à son concurrent américain.

Une diminution radicale du coût du séquençage a résulté de cette bataille féroce qui a tous les ingrédients d’un roman d’espionnage.

En 2001, il en coûtait plus de 95 millions de dollars pour séquencer un génome humain. En 2014, Illumina a réduit cette facture à 1000 $. Aujourd'hui, BGI prétend pouvoir le faire pour 100 $.

Un avantage compétitif entretenu notamment grâce à l’engagement d’une armée de biogénéticiens hébergés dans des dortoirs sur le campus du groupe et rémunérés aux tarifs chinois.

Une chercheuse de BGI devant un séquenceur d’ADN.
Une chercheuse de BGI devant un séquenceur d’ADN. Photo : barcroft media via getty images / Barcroft Media

BGI voit un monde où l’ADN guidera les décisions médicales de demain et permettra de développer des traitements sur mesure en fonction des gènes des individus. Une vision qui s’inscrit dans la logique du dernier plan quinquennal de la Chine qui présente les biotechnologies comme l'un de sept domaines stratégiques de Pékin.

Mais aux États-Unis, le Centre national de contre-espionnage et de sécurité y voit un autre danger : le contrôle par la Chine du secteur biopharmaceutique.

L'Amérique pourrait devenir plus dépendante de l'innovation et du développement de médicaments chinois pour ses traitements, ce qui entraînerait un transfert de richesse et de plus grandes opportunités d'emploi en Chine.

Une citation de :Centre national de contre-espionnage et de sécurité

BGI Genomics est inscrite au Shenzhen Chi-Next, le parquet chinois de type NASDAQ pour les entreprises de croissance. Sa valeur boursière est maintenant estimée à près de 9 milliards de dollars.

Un tableau électronique indiquant les indices boursiers de Shanghai et de Shenzhen.
Un homme passe au-dessus d'un tableau électronique indiquant les indices boursiers de Shanghai et de Shenzhen.Photo : Reuters / Aly Song

Mais la frontière qui sépare le géant BGI et Pékin est de plus en plus floue.

La Société de développement et d'investissement de l'État (SDIC), le plus grand véhicule d’investissement public de Chine, a injecté 300 millions de dollars dans l’entreprise pas plus tard qu’en février, selon des documents déposés à la Bourse de Shenzhen. SDIC est entièrement détenue par le gouvernement central chinois, qui nomme son conseil d'administration et se concentre sur les industries stratégiques émergentes.

Il faut aussi garder à l’esprit que c’est BGI qui a construit et qui gère la banque nationale chinoise de gènes. Aucune autre banque du genre sur la planète ne détient autant d’échantillons génétiques et biologiques d'êtres humains et d'autres êtres vivants.

Propriété du gouvernement communiste, elle permet de déposer les bases de la vie de milliards d'individus, de lire, de comprendre, d’écrire et d’appliquer de manière systématique les données génétiques.

La banque nationale de gènes du gouvernement chinois.
La banque nationale de gènes du gouvernement chinois. Elle est administrée par BGI et couvre 47 500 mètres carrés. Photo : Getty Images

Or, dans un nouveau rapport de 750 pages qui vient d’être remis au Congrès américain et au président Joe Biden, la Commission de sécurité nationale sur l'intelligence artificielle met en garde Washington.

Les liens de BGI avec le gouvernement chinois sont peut-être plus profonds qu'elle ne l’affirme publiquement, car elle gère la base de données génétiques nationale du gouvernement chinois et a utilisé les superordinateurs de l’Armée de libération du peuple pour traiter les informations génétiques.

Sous la présidence de Xi Jinping, la Chine a intégré les entreprises technologiques privées dans la recherche militaire.

Le questionnement prend donc de l’ampleur aux États-Unis. Les auteurs du rapport appellent le secrétaire d'État à avertir son vis-à-vis que les États-Unis auront à l'œil les liens que Pékin entretient avec BGI et à ne pas hésiter à sévir.

L'envergure mondiale du géant chinois de la génomique BGI pose des menaces similaires dans le secteur des biotechnologies à celles de Huawei dans le secteur des communications.

Une citation de :Extrait du rapport de la Commission de sécurité nationale sur l'intelligence artificielle

L’entreprise chinoise insiste sur le fait qu'elle ne partage rien avec le gouvernement chinois.

BGI accorde une attention particulière au respect de l'éthique scientifique et à la protection de la vie privée à tout moment, avec une tolérance zéro pour toute violation de l'éthique et de la vie privée, répond l'entreprise chaque fois que la question est soulevée.

Mais Margaret McCuaig-Johnston de l’Université d’Ottawa, qui mène des recherches sur la stratégie scientifique et technologique de la Chine, n’en croit rien.

En Chine, la confidentialité des données n'existe pas. Cela ne fait pas partie de la culture et des droits, bien au contraire, l'État a accès à toutes les données en Chine.

Margaret McCuaig-Johnston.
Margaret McCuaig-Johnston de l’Institut de recherche sur la science, la société et la politique publique de l’Université d’Ottawa. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Mme McCuaig-Johnston, une ancienne haute fonctionnaire fédérale qui connaît très bien la Chine, prévient : Si les entreprises chinoises ont accès aux informations privées provenant de l’extérieur de la Chine, il n'y aura pas d'effort pour protéger la vie privée des citoyens, y compris celle des Canadiens. Le sens de l’éthique est très limité.

Quelques semaines à peine après que BGI et sa fondation eurent fait don d’équipements au Canada, des filiales de l’entreprise chinoise étaient montrées du doigt pour leur rôle dans des campagnes de surveillance répressives menées en Chine.

Des manifestants s’opposent à la collecte d’ADN par les autorités chinoises.
À Hong Kong, des manifestants s’opposent à la collecte d’ADN par les autorités chinoises. Photo : Getty Images / ISAAC LAWRENCE

L'Institut australien de politique stratégique révélait qu’une entité de BGI, la Forensic Genomics International (FGI), avait collaboré étroitement avec la police chinoise pour prélever des échantillons génétiques sur des millions d’hommes et de garçons afin de constituer des bases de données.

Un mois plus tard, le gouvernement américain imposait des sanctions contre deux autres entités du groupe, la Beijing Liuhe BGI et la Xinjiang Silk Road BGI. Le motif? Leur participation au fichage génétique des Ouïgours et d'autres groupes minoritaires musulmans du Xinjiang par le gouvernement chinois.

Pendant ce temps, BGI s’installe lentement au Canada.

Deux personnes passent devant les locaux de BGI sur l’avenue du Parc, à Montréal.
Image : Deux personnes passent devant les locaux de BGI sur l’avenue du Parc, à Montréal.
Photo: Deux personnes passent devant les locaux de BGI sur l’avenue du Parc, à Montréal.   Crédit: MARC GODBOUT

Présent, mais discret

Un premier indice confirme que BGI a déjà un pied-à-terre au Canada.

Le groupe chinois loue un espace commercial sur l'avenue du Parc, à Montréal. Son logo est même visible sur une porte vitrée.

Que s’y passe-t-il vraiment? L’information semble contradictoire.

Sur le site web chinois de BGI, on peut lire que l’entreprise a établi un laboratoire de séquençage génomique à Montréal en 2019.

Pourtant, en réponse à Radio-Canada, BGI nie effectuer des activités de séquençage dans son bureau de l'avenue du Parc.

Actuellement, notre bureau de Montréal est fermé et n’est pas opérationnel. Aucun employé de BGI n'y travaille, aucun séquençage n'a lieu à cet endroit, a fait savoir par écrit le siège social de BGI à Shenzhen.

Un lecteur de contrôle d’accès, une sonnette et une boîte aux lettres.
Un lecteur de contrôle d’accès, une sonnette et une boîte aux lettres à l'extérieur des locaux de BGI situés sur l’avenue du Parc, à Montréal. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Ce qui est certain, c'est que BGI tisse sa toile dans le milieu de la recherche au Canada.

Radio-Canada a pu confirmer la présence d’au moins six séquenceurs de l’entreprise chinoise dans des universités et des centres de recherche canadiens. Les appareils fabriqués par sa filiale MGI se trouvent dans des laboratoires situés en Colombie-Britannique, en Ontario et au Québec.

Fait particulier, un seul de ces séquenceurs a été acheté et a fait l’objet d’un appel d’offres. L’Université de Toronto s’est procuré l’appareil pour un peu plus d'un demi-million de dollars, l’an dernier. Mais dans les cinq autres institutions, l'entreprise chinoise demeure propriétaire de cet équipement ultrasophistiqué.

Deux de ces séquenceurs d’ADN sont logés au Centre de génomique de l’Université McGill.

Ce laboratoire qui a recours au séquençage de nouvelle génération vise l’innovation dans la biomédecine et les sciences de la vie.

Un séquenceur de BGI dans son laboratoire australien.
Un séquenceur de BGI dans son laboratoire australien. Ce modèle est semblable aux deux séquenceurs MGI DNBSEQ G-400 qui se trouvent à l’Université McGill de Montréal. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Comme pour tous les équipements et séquenceurs, y compris ceux fournis par MGI il y a plusieurs mois, les données de recherche produites sont analysées localement avec les partenaires de recherche, le cas échéant, indique l’Université McGill dans une courte réponse écrite. Aucune donnée n'est transférée à un quelconque fabricant d'équipement.

Ces deux séquenceurs ont traité l’information génétique de combien d'individus? Où sont stockées les données générées, dans un serveur ou dans un nuage? Qui est autorisé à accéder à ces données? Combien de projets de recherche ont eu recours aux séquenceurs de BGI?

L’Université McGill n’a pas répondu à ces questions. Elle a aussi décliné la demande d’entrevue de Radio-Canada.

En raison des différentes ententes contractuelles et commerciales avec nos partenaires et nos fournisseurs, nous ne pouvons vous fournir de plus amples détails ni accorder d’entrevue à ce sujet.

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Des sarraus de laboratoire dans l’édifice abritant le Centre de génomique de l’Université McGill. Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Et pendant ce temps, BGI offre une réponse semblable à celle offerte à d’autres pays qui se questionnent sur ses intentions. Seuls les chercheurs et scientifiques canadiens ont accès aux données. BGI n'a pas accès aux données des patients. Des copies ne sont pas faites ou stockées en Chine.

D’avoir une machine de séquençage dans un centre de recherche ou une université, il faut que tu sois prêt à ouvrir le capot de ta voiture et la confier au mécanicien de la compagnie qui vient jouer dedans.

Une citation de :Étienne Crevier, biochimiste

Les séquenceurs de nouvelle génération peuvent faire une grande différence face à des problèmes biologiques complexes, précise le biochimiste de formation Étienne Crevier.

À partir de ce qui est généré par un séquenceur, on peut trouver des réponses à bien des questions sur la santé et la génétique des individus. C’est un peu le plan d'architecture d’un individu.

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Étienne Crevier, biochimiste de formation et PDG de MedFuture Photo : Radio-Canada / MARC GODBOUT

Étienne Crevier, qui a fondé une entreprise dans le domaine de la génomique et qui est aujourd’hui PDG de Medfuture, explique une réalité dont on ne peut faire abstraction. La norme est d’accorder le contrat d’entretien au fabricant. McGill ne fait pas exception.

Que se passe-t-il par la suite? C’est la grande question.

Je ne suis pas convaincu qu'il soit possible de garantir qu'une copie des données générées par les services de séquençage de BGI dans les pays occidentaux ne finira pas en Chine, bien que je ne prétende pas que ce soit déjà le cas.

Une citation de :Yves Moreau, professeur d’ingénierie à la KU Leuven

L'expert belge de bio-informatique et spécialiste de la génétique Yves Moreau croit que le danger d’espionnage existe et qu’il ne faut surtout pas le sous-estimer.

Je dois admettre que ça pose question. Si on a ce produit-là, comment fait-on pour éviter des risques d'espionnage? Ce n’est pas suffisant de dire qu’il n’y a pas de preuve d’abus. Il n’y a pas de preuve, mais il y a un risque.

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Image : Une matrice contenant des informations sur l'ADN.
Photo: Une matrice contenant des informations sur l'ADN.   Crédit: Getty Images / GREG BAKER

« Beaucoup de drapeaux rouges »

La réalité est que le Canada est le seul endroit en Amérique du Nord où on trouve des séquenceurs de BGI.

Et dans au moins un cas, le rôle de BGI au Canada va au-delà de celui de simple fournisseur d’équipements. Il prend la forme d’une étroite collaboration scientifique.

Cet exemple tangible permet de démontrer que l’entreprise chinoise s'intéresse aux données canadiennes depuis déjà un certain temps.

BGI s’est associée à l'Institut de recherche Lunenfeld-Tanenbaum du réseau hospitalier Mount Sinai de Toronto. Il abrite une des plus grandes équipes de chercheurs sur la santé des femmes et des nourrissons en Amérique du Nord.

Cette collaboration existe depuis plus de trois ans en vertu d’un programme de Génome Canada, un organisme entièrement financé par Ottawa.

Ce projet implique explicitement le partage ouvert de données entre les groupes de recherche du Canada, de la Chine et de l'Australie sur un sujet d'intérêt commun, confirme Génome Canada.

Les travaux de recherche permettent de cerner des marqueurs génétiques dans le but de prédire quelles femmes qui éprouvent des symptômes de travail préterme donneront naissance à des bébés prématurés.

Or, cette démarche est notamment motivée par un objectif commercial de BGI : concevoir des solutions pour le dépistage et le diagnostic des naissances prématurées.

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Un brin d'ARN sur un fragment d'ADN. Photo : universal images group via getty / BSIP

Génome Canada précise que ce projet annoncé en 2017 a été approuvé à une époque où le Canada encourageait activement les partenariats de recherche méritoires et de grande valeur avec la Chine.

Bien que les chercheurs ne procèdent pas à un séquençage du génome entier de l’ADN, ils obtiennent des données sur la génétique de femmes qui se présentent à l'hôpital pour une naissance prématurée imminente, des données partagées avec BGI.

Les données sur l'expression génétique peuvent être liées à des femmes individuelles, mais ces données restent confidentielles, explique Génome Canada.

Margaret McCuaig-Johnston est loin d’être rassurée. Au Canada, nous avons des règles très strictes en matière de protection de la vie privée, nous avons des processus stricts lorsque la recherche est effectuée sur des êtres humains. Il n'y a aucune garantie de confidentialité lorsque vous traitez avec la Chine.

L’ancienne haute dirigeante du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada croit que la combinaison de données personnelles sensibles et d’un accès de ces données en Chine est particulièrement préoccupante en 2021. Il y a beaucoup de drapeaux rouges ici.

Radio-Canada a demandé à Génome Canada de pouvoir consulter l’entente qui encadre l'échange ouvert de données signée par les partenaires du projet. Mais l’agence a répondu que cet accord de partage des données est confidentiel.

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Image : La porte des locaux de BGI situés sur l’avenue du Parc à Montréal.
Photo: La porte des locaux de BGI situés sur l’avenue du Parc à Montréal.   Crédit: Radio-Canada / MARC GODBOUT

Ce portrait prend forme alors que le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) constate que les activités d’espionnage et d’ingérence étrangères ont atteint des niveaux jamais vus depuis la guerre froide.

Dans son dernier rapport annuel, le SCRS rappelle encore une fois que les secteurs de la biopharmaceutique et des sciences de la vie au Canada sont particulièrement vulnérables face à des pays comme la Chine et la Russie.

L’agence de renseignements n'a pas voulu discuter de la situation de BGI et des risques que pourrait représenter l’entreprise chinoise pour le Canada.

Le SCRS ne peut pas commenter publiquement, ni même confirmer ou infirmer, les détails de ses enquêtes, de ses intérêts opérationnels, de ses méthodes ou de ses activités, a indiqué son porte-parole Eric Balsam.

Pendant ce temps, le gouvernement fédéral accroît le nombre de séances d'information auprès des administrations universitaires et des chercheurs pour les aider à évaluer les risques potentiels que posent certaines collaborations pour la sécurité de la recherche.

Mais pour Margaret McCuaig-Johnston, ce n’est pas suffisant.

Le Canada doit être plus proactif que ça. Les chercheurs canadiens, les conseils subventionnaires et le gouvernement canadien doivent poser beaucoup de questions sur cette entreprise et ce qu'elle fait au Canada.

Les États-Unis ont découvert des problèmes importants avec BGI. Le gouvernement canadien devrait s'intéresser de près à BGI et examiner les preuves dont disposent les États-Unis. Il doit envisager d’adopter la même approche.

Une citation de :Margaret McCuaig-Johnston, Université d'Ottawa

Plusieurs semaines auront été nécessaires pour dresser ce tableau de la présence de BGI au Canada. De nombreuses zones d’ombre demeurent.

BGI, le géant chinois, n’est encore à ce jour qu’un joueur mineur au Canada. Mais pour combien de temps? Et à quel prix?

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