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Image : Une jeune femme avec les cheveux bouclés est assise sur un plancher de bois, sans vêtement. Elle sourit à la photographe devant elle, et le soleil plombe sur ses cheveux.

Un texte d'Angie Landry

Ensemble, elles ont mis au monde une tribune pour que le silence entourant la diversité corporelle des femmes devienne un son, puis ensuite une musique, et ultimement, un chant de ralliement pour toutes celles qui ont un corps parfaitement imparfait.

Ensemble, elles ont montré avec délicatesse des seins inégaux, des poils, du sang menstruel, et célébré les femmes qui les possèdent. Ensemble, elles ont aussi photographié les chanteuses Béatrice Martin (Cœur de pirate) et Stéphanie Boulay, pour écraser les standards abrutissants.

Et ensemble, elles ont signé la direction artistique du dernier vidéoclip de Safia Nolin, où elle et d’autres femmes, de toutes les formes et de toutes les origines, posent nues et courent librement dans les champs.

Elles, ce sont Sara et Cassandra, les deux artistes derrière The Womanhood Project (TWP).

Le concept de notre reportage : faire une séance photo de la séance photo. Radio-Canada qui photographie les filles de The Womanhood Project qui photographient leur modèle. Et voir ce qui pourrait ressortir de la rencontre opportune entre cinq femmes : Sara et Cassandra, de TWP, Hanorah, la modèle, Mallory, notre photographe, et moi, Angie.

Nous nous étions donné rendez-vous dans le petit appartement d’Hanorah, ancienne candidate à La voix, celle dont le corps et l’histoire allaient bientôt devenir œuvres d’art sous nos yeux.

Ici, les pièces sont remplies d’instruments – sept ou huit guitares électriques –, de bibliothèques hétéroclites bourrées de livres, de tasses et de chandelles, et des dizaines de dessins et de brouillons de peintures griffonnés sur des bouts de papier ornent les murs. Nul doute, nous sommes chez une artiste.

Survivante d’une agression sexuelle survenue à l’aube de sa vie adulte, Hanorah fait de l’art une arme pour mieux prendre place dans l’univers sans son badge de victime.

Les filles de The Womanhood Project entrent à leur tour dans l’appartement. Nous jasons, nous échangeons, nous rions. En un rien de temps, la confiance s’installe. Le petit quatre et demi devient un cocon, un safe space (espace sûr).

Womanhood, en français, signifie « l’état ou la condition d’être une femme ».
Womanhood, en français, signifie également « les femmes considérées collectivement ».

Sara et Cassandra élèvent plus haut ces définitions. Elles font fondre la « condition » pour autoriser les femmes à « être », tout simplement. D’une année à l’autre, elles opèrent une magie : celle de donner le sentiment aux femmes de ne pas être seules.

Prêtes, très prêtes, on y va.

Sara présente sa vision : [Ce qu’on fait aujourd’hui], ça part de [la volonté d’Hanorah de] se réapproprier son corps sur scène, à travers la peinture. On part avec ça, mais ça s’en va par là, puis par là… C’est le tout d’une histoire qui est important, en fin de compte. On ne peut pas juste la catégoriser dans la case “survivante d’une agression sexuelle”.

Les épaules d’Hanorah tombent. Voilà!lâche-t-elle dans un soupir de soulagement.

C’est un peu pourquoi je déteste en parler, aussi. Parce que souvent, on m’offre de très courtes entrevues, et les journalistes me lancent tout simplement:“Ok, alors, t’as été violée à l’âge de 18 ans et t’en as fait un album?” Point, explique-t-elle.

Mais il y a 18 ans de bullshit avant ça aussi. Comme quand j’aplatissais mes cheveux bouclés. Quand ma mère m’amenait me faire épiler le bikini... à 9 ans.

Hanorah

Des choses du genre qui contribuent à nous construire des idées autour de notre corps de femme, comme celles que notre corps ne nous appartient pas ou qu’il est une propriété publique. À un certain moment, j’en suis venue à me dire : “Je suis malheureuse tout le temps, je déteste ma vie, je suis toujours en colère, je pense constamment à mourir, et j’ai des pensées suicidaires.” Est-ce que je veux vivre une autre journée comme ça? Fuck, no!, s’exclame-t-elle.

Hanorah ne s’est pas agrippée à la vie, elle l’a carrément empoignée.

Pour se rebâtir, elle a fait la liste des sphères de son existence où des irritants lui empoisonnaient la vie – les amitiés, les relations, l’art, l’école, le travail, l’argent, et surtout la famille – et en a extirpé les sources toxiques.

Sara et Cassandra se déplacent sur le petit balcon de l’appartement. Le soleil brille de tous ses feux, comme Hanorah, qui les rejoint en léger kimono, les mains sur l’ouverture de son vêtement. Elle fait des blagues pour recouvrir cette nervosité mise à nue.

Si elle fait aujourd’hui appel à The Womanhood Project, c’est parce qu’elle a elle-même participé au tournage du vidéoclip de la chanson Lesbian Break-up Song de Safia Nolin. Idéatrices, réalisatrices, figurantes, techniciennes, Safia, alouette : ensemble, elles étaient nues.

Certaines entièrement. D’autres, partiellement, avec tout leur courage contenu dans une seule pièce de sous-vêtement.

Mais ensemble, main dans la main, elles étaient bien.
Et Hanorah, elle, veut revivre cet état de grâce avec elle-même.

Trois femmes sont sur un balcon extérieur. La journée est ensoleillée. Une des femmes a l'objectif de son appareil photo collé sur l'œil pour capturer une image de la femme devant elle.
Pendant que Cassandra s'affaire à faire des clichés d'Hanorah, Sara, elle, est à l'écoute de la jeune femme qui se confie sur plusieurs aspects de sa vie.Photo : Radio-Canada / Mallory Lowe

Quand j’ai vu que vous montriez ce que vos sujets veulent elles-mêmes montrer, j’étais comme : “Oh mon Dieu. C’est par là qu’il faut aller”, même si j’ai toujours été pétrifiée de ne pas avoir un “lieu sûr” pour le faire, avoue Hanorah au duo.

Pour Hanorah, participer à cette séance, c’était donc une suite logique après la liste des éléments toxiques de sa vie. Une nouvelle pierre parmi celles qu’elle retourne, une à une, pour mieux comprendre d’où elle arrive. Pour tasser les cases dans lesquelles on l’a flanquée. Pour faire un tout.

Et Cassandra et Sara croient viscéralement qu’il faut se donner le droit d’être une femme – menue, ronde, poilue, frisée, noire, avec des seins rongés par les vergetures, ou pas – et véhiculer le message que toutes ces possibilités existent, à travers la photographie. Parce que les images circulent et qu’elles s’impriment dans la mémoire.

On n’a pas le choix d’habituer l’œil à un autre type d’imageries. Si on trouve ça beau une grande fille blonde, c’est parce qu’on est habitués à ça. C’est normal qu’on trouve ça beau. C’est familier, souligne Sara.

Quant à elle, Cassandra avoue qu'elle aura aimé, lors de son adolescence, voir des initiatives comme The Womanhood Project.

À 12 ans, je me trouvais grosse. Je me trouvais dégueulasse. Puis je les regarde aujourd’hui; je n’étais pas grosse, je n’étais pas dégueulasse. J’étais normale.

Cassandra

Les premières photos sont prises à travers des discussions brise-glace.

Cassandra est silencieuse, concentrée et souriante. Sara, elle, détend l’atmosphère grâce à sa répartie et à son sens de l’humour.

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HanorahPhoto : Radio-Canada / Mallory Lowe

Les filles font pleuvoir les compliments. Une pluie torrentielle de mots gratifiants.

« Oh my god! » s’exclame Cassandra après qu’eut retenti un « clic » mécanique de sa Canon argentique. Quelques secondes plus tard, elle détache l’œil de son viseur, capte le regard d’Hanorah, et après une inspiration bien sentie, laisse tomber un « you are so gorgeous », comme si elle venait de découvrir la huitième merveille du monde.

Nous quittons l’extérieur pour gagner la chambre à coucher. Hanorah retire son kimono.

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La séance photo se déplace jusque dans la chambre à coucher d'Hanorah. C'est ici qu'elle retire son kimono. C'est aussi ici qu'elle laisse tomber quelques couches de protection et où elle se confie sur les moments difficiles vécus dans sa vie.Photo : Radio-Canada / Mallory Lowe

Seulement vêtue de ses sous-vêtements, elle nous parle de sa musique, qui fut une immense échappatoire au lendemain de son agression.

Je pense que si j’avais grandi dans des circonstances où c’était vraiment clair que les femmes ont leurs limites, et que c’était clair que, pour autrui, c’est inacceptable et inexcusable de les franchir, je ne serais pas tombée dans le piège, livre-t-elle, en regardant droit dans les yeux de Sara.

Les mots qu’Hanorah vient de déposer cimentent l’épaisseur du safe space de la chambre.

Cassandra fait rouler une mèche de ses longs cheveux noirs de jais et analyse les angles de la pièce. Elle saisit au bond cette assurance qui jaillit d’Hanorah.

     « Est-ce que tu te sens à l’aise d’enlever ton soutien-gorge? demande-t-elle.
     – Oui », dit Hanorah le souffle court.

Elle respire profondément, le retire discrètement puis, aussitôt, dépose ses mains sur ses seins. Une carapace automatique.

Cassandra prend un cliché. « Wow. Tu es tellement belle.
C’est magique », ajoute presque simultanément Sara.

Au fil des ans, Sara Hini et Cassandra Cacheiro ont mis en lumière le corps et la pensée de 31 femmes dont les histoires se retrouvent ici (Nouvelle fenêtre). C’est sans compter la quinzaine de miniportraits faits avec le vidéoclip de Safia Nolin, puis la douzaine de nouveaux qui sortiront lors de cette quatrième année de TWP. Pour continuer de mettre en valeur leur travail – elles ne reçoivent aucune subvention pour garder leur liberté de création –, elles mènent actuellement une campagne de sociofinancement.

Notre photographe, Mallory, ne parle pas beaucoup, mais elle sourit de toutes ses dents. Après elle-même avoir été modèle pour TWP, elle regarde cette fois-ci la scène comme elle souhaitait qu’on la regarde, elle, à l’époque.

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Mallory a elle-même participé au projet de Sara Hini et de Cassandra Cacheiro. Cette fois, elle regarde cette séance avec un œil extérieur, tout en sachant, mininalement, comment Hanorah peut se sentir en se mettant à nue devant les filles de The Womanhood Project.Photo : Radio-Canada / Angie Landry

« Moi quand je l’ai fait, dit Mallory, mon objectif était d’être comprise. »

En prononçant ces paroles, Mallory a la gorge nouée par l’émotion. Les yeux qui baignent dans l’eau et la voix tremblante, elle renchérit.

Je pense que c’est parfois ça qui manque dans la vie, quand tu vis un traumatisme. Juste de savoir que la personne en face de toi peut te dire:“Je te comprends et je t’entends vraiment.”

Mallory

Un bref silence s’installe dans la chambre. Nous nous regardons toutes, émues. Sara et Cassandra échangent un regard de fierté.

Nous passons au salon, où la séance photo s’achève et les confidences abondent. Les différentes réalités se rapprochent et les couches d’armure tombent tranquillement.

On peut photographier sans tes mains sur la poitrine, si tu veux, dit alors Sara à Hanorah. Et on ne les publie pas sur le web, si tu ne veux pas.

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Si Cassandra voit la beauté des femmes à travers sa lentille, Sara, elle, l'accompagne entre autres pour poser un regard extérieur à l'univers qui se créé lors des séances photo. Son rôle dans The Womanhood Project est surtout de mettre en confiance les femmes qui défilent devant la caméra, de leur parler, de les entendre.Photo : Radio-Canada / Mallory Lowe

Dans ce qui aurait pu être un petit vertige, Hanorah répond d’un trait : « We will see. »

Une sorte de reprise de pouvoir. La possibilité de ne pas accepter. Et de le faire sans culpabilité.

« D’une certaine façon, je savais que je pouvais le faire. Je savais que les filles allaient être ouvertes à l’entendre », me répond-elle, quand je le lui fais remarquer.

     – T’entendre être capable de dire non? que j’ajoute.

     – Oh my god, c’est ça. Oui! » crie Hanorah. Comme si je venais de trouver les mots qu’elle cherchait, qui tentaient de se frayer un chemin vers la sortie, vers la liberté.

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Vers la fin de la séance, Hanorah a littéralement du soleil plein la tête.Photo : Radio-Canada / Mallory Lowe

La séance est terminée.

Assises en cercle sur le matelas d’Hanorah, nous jasons, nous échangeons, nous rions.

Je disais justement à Cass en chemin que j’étais un peu nerveuse d’avoir d’autres gens [présents] aujourd’hui, avoue Sara en nous regardant, Mallory et moi. Ça fait quatre ans qu’on fait ça. Quatre ans que c’est juste Cass, moi et la participante.

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Sara et Cassandra, les deux artistes derrière The Womanhood Project.Photo : Radio-Canada / Mallory Lowe

Mais nous réalisons que peu importe le nombre, nos échos sont les mêmes. Ils ne sont que livrés et portés différemment.

Hanorah prend sa guitare et compose une nouvelle chanson, qu’elle dédie aux femmes réunies dans son salon.

Et avec une voix qui chavire, elle berce cinq inconnues qui, en quelques heures, sont devenues ses alliées, des piliers sur lesquels s’appuyer.

Elles sont devenues son Womanhood à elle.

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