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Image : Navire nommé Vagabond sur la rive enneigée de Grise Fiord.

Texte et photos : Matisse Harvey

Du détroit de Béring à l’archipel du Svalbard, en Norvège, en passant par les côtes groenlandaises, l'Arctique n’a plus de secret pour le voilier de la famille Brossier, qui navigue depuis 20 ans au gré des marées du cercle polaire. Mais c’est aux latitudes du Nunavut que cette famille française a décidé de jeter l’ancre chaque année.

Éric Brossier avait 30 ans lorsqu’il a acheté le Vagabond, un voilier d'expédition conçu pour naviguer dans les glaces. Le scientifique venait de terminer ses études en génie océanique et avait soif d’expérimenter le travail de terrain.

Vingt ans plus tard, et après avoir parcouru plus de 125 000 kilomètres, le Vagabond n’a pas perdu de son lustre et porte de mieux en mieux son nom.

Carte avec différents points géographiques.
Image : Carte avec différents points géographiques.
Photo: Carte du tour arctique du Vagabond  Crédit: Radio-Canada

Maintenant, c’est une histoire de famille, résume Éric Brossier au bout du fil, depuis Brest, en Bretagne, où il a posé ses bagages pour l’année avec sa femme et ses deux filles adolescentes.

D’ordinaire, la France n’est leur point de chute que trois mois par année, mais la crise sanitaire leur a coupé l’herbe sous le pied. Depuis 2011, la famille s’envole pour le Nunavut où elle habite, été comme hiver, à bord du bateau.

Une fillette lit un magazine assise sur un traîneau près d'un bateau dans un mer glacée.
Lorsque la famille habite sur le voilier, sa routine est ponctuée par des sorties de chasse et de pêche, la collecte de données, l'école à la maison, entre autres. Cette image montre la jeune Léonie, en 2012, plongée dans ses livres. Photo : France Pinczon du Sel / Photo fournie par Éric Brossier

Avant de devenir parents, Éric Brossier et sa femme, France, avaient déjà passé plusieurs hivers dans l’archipel du Svalbard, mais l’absence d’Autochtones dans cette région de l’Arctique norvégien les a poussés à envisager le Nunavut, où environ 85 % de la population sont des Inuit.

On avait vraiment envie de côtoyer une population arctique, explique Éric Brossier. On connaissait la nuit polaire, mais pas la cohabitation avec les Inuit.

Où qu’on soit dans le monde, on apprend tellement des populations locales.

Une citation de :Éric Brossier, scientifique spécialisé en océanographie
Un enfant à bicyclette dans une rue enneigée de Grise Fiord.
Image : Un enfant à bicyclette dans une rue enneigée de Grise Fiord.
Photo: La famille Brossier a passé le premier hiver de leur aventure arctique en voilier à Grise Fiord.  Crédit: Radio-Canada / Matisse Harvey

Coup de foudre pour Grise Fiord

C’est à Grise Fiord que les Brossier ont amarré le voilier pour leur premier hiver.

Jimmy Qaapik, un résident et ami de la famille, se souvient encore du jour où il a aperçu le voilier qui s’approchait des berges. C’était vers la fin de l’été, explique-t-il. Ils sont arrivés le long du rivage, juste devant ma maison. Je suis allé à leur rencontre pour les accueillir.

Portrait de Jimmy Qaapik près de glaciers, à Grise Fiord.
Jimmy Qaapik, qui habite à Grise Fiord depuis un peu plus de 30 ans, s'est lié d'amitié avec Éric Brossier et sa femme, France. Ils ont l'habitude de se voir lorsque la famille se rend à Grise Fiord. Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

La communauté est toujours très accueillante et amicale envers les visiteurs, dit Éric Brossier. 

Comme de fait, le coup de foudre de la famille est immédiat. Au fil du temps, il se lie d’amitié avec des chasseurs qui lui transmettent leurs connaissances sur la chasse au phoque et la chasse à l’ours polaire. France apprend à confectionner des atigis, des manteaux traditionnels, tandis que sa fille aînée, Léonie, se lance dans l’apprentissage de l’inuktitut et des chants de gorge.

C’est très enrichissant, affirme cette dernière, le sourire dans la voix. Je ne m’en lasse pas, je trouve ça génial.

Un pêcheur dépose des morceaux de beluga dans une caisse en bois, sur une rive, pendant que d'autres les découpent, sur la rive, près d'une chaloupe.
Des habitants de Grise Fiord dépècent un béluga qu'ils viennent tout juste de pêcher.Photo : Radio-Canada / Matisse Harvey

Éric Brossier croit que le mode de vie de sa famille présente plusieurs similitudes avec celui des Inuit, qui accordent une grande importance aux valeurs familiales et à la transmission intergénérationnelle du savoir. [Notre relation] s’est développée très vite, parce que je pense que les Inuit ont vu en nous l’envie de vivre proche d’une nature à laquelle ils sont très attachés , dit-il.

Le voilier Vagabond sur la rive enneigée de Grise Fiord.
Image : Le voilier Vagabond sur la rive enneigée de Grise Fiord.
Photo: La famille Brossier navigue depuis 20 ans au gré des marées du cercle polaire à bord du Vagabond.  Crédit: Radio-Canada / Matisse Harvey

Une histoire de famille

Ces dernières années, la famille Brossier a aussi mis le cap sur Qikitarjuat et Arctic Bay, deux communautés de la région de Qikiqtaaluk, où tous les membres de la famille – même les deux filles – ont effectué des recherches sur le terrain pour des universités du sud du pays, parfois en côtoyant d’autres chercheurs.

En 2015, la famille s’est notamment intéressée à l’efflorescence algale, un phénomène printanier de floraison phytoplanctonique sous la banquise, dans le cadre du projet GreenEdge, du laboratoire Takuvik, de l’Université Laval, à Québec.

Léonie et son père percent un trou dans la glace avec une foreuse manuelle.
Depuis son plus jeune âge, Léonie Brossier donne un coup de main à son père dans son travail sur le terrain. À 14 ans, elle envisage déjà de se tourner plus tard vers une carrière scientifique. Photo : France Pinczon du Sel / Photo fournie par Éric Brossier

Du haut de ses 14 ans, Léonie Brossier garde un souvenir marquant de cette expérience : J’aime tellement aider les scientifiques. J’ai vraiment beaucoup aimé pouvoir les aider [et] qu’ils me confient quelques missions.

Paysage d'eau et de glaciers à Grise Fiord.
Image : Paysage d'eau et de glaciers à Grise Fiord.
Photo: Éric Brossier, un scientifique, parcourt les eaux arctiques du Nunavut depuis 20 ans avec sa famille.   Crédit: Radio-Canada / Matisse Harvey

Savoir inuit et recherche scientifique

Aujourd’hui, Éric Brossier ne voit plus comment il pourrait entreprendre des recherches scientifiques sans y intégrer le savoir inuit. Ce besoin est de plus en plus évident à mes yeux, insiste Éric Brossier, se disant vraiment satisfait que les programmes scientifiques soient de plus en plus liés à ce savoir ancestral, et que les chercheurs soient même contraints de l’intégrer dans leurs travaux.

Il avoue d’ailleurs avoir été déçu de constater l’absence de collaboration avec des populations autochtones dans la récente mission scientifique MOSAiC, à laquelle il a participé pendant cinq mois.

Des experts tentent de retirer un câble d'alimentation coincé entre des blocs de glace sur une mer glacée, près d'un navire.
Des experts de la mission scientifique MOSAiC tentent de retirer un câble d'alimentation coincé entre des blocs de glace.Photo : Stefan Hendricks / Institut Alfred Wegener

La mission MOSAiC (Multidisciplinary drifting Observatory for the Study of Arctic Climate) est une vaste opération de recherche scientifique qui a eu lieu entre septembre 2019 et octobre 2020.

Pendant un peu plus d’un an, environ 600 chercheurs des quatre coins du globe se sont relayés à bord du brise-glace Polarstern pour comprendre comment le réchauffement climatique touche l’Extrême-Arctique et, de facto, l’ensemble du globe. Les analyses des scientifiques ont gravité autour de cinq axes de recherche : l’atmosphère, la glace marine, l’océan, la biogéochimie et l’écosystème.

À quoi bon faire ce genre d’étude si on ne s’intéresse pas au savoir et aux questions qu’ont les gens qui habitent sur place?, lance-t-il. 

Malgré les incertitudes de la dernière année, marquée par une pandémie qui a restreint les possibilités de déplacement, Éric Brossier compte déjà remettre le cap sur Grise Fiord au mois de mai, lorsqu’il aura obtenu les autorisations nécessaires pour entrer au Nunavut et ainsi reprendre son travail de recherche.

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