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Image : Jean Chrétien assis dans un fauteuil près d'un foyer.

Enquête a obtenu des courriels de 2019 à 2020 qui lèvent le voile sur un projet de stockage de déchets nucléaires étrangers au Labrador et qui mettent en lumière le rôle clé de l’ancien premier ministre du Canada.

Par Marie-Maude Denis, Jacques Taschereau et Daniel Tremblay

J’ai très hâte de vous voir tous à Montréal dès que possible. J’espère que le Canada ouvrira ses frontières plutôt tôt que tard.

- extrait courriel de Tim Frazier avril 2020

Au printemps 2020, la pandémie a bousculé les plans d’un groupe d’hommes d’affaires et d’avocats qui planifiait une rencontre au Canada avec de potentiels partenaires japonais.

La réunion devait réunir un ex-conseiller du gouvernement américain en matière d’énergie nucléaire, Tim Frazier; un homme d'affaires montréalais, Albert Barbusci; ainsi que des personnalités influentes de l’industrie nucléaire et des relations publiques au Japon.

Mais le plus connu des invités à cette rencontre sans cesse repoussée par la fermeture des frontières est Jean Chrétien. Il agit depuis plusieurs années à titre d’avocat-conseil pour les promoteurs du projet, des clients de son cabinet Dentons.

Selon des courriels obtenus par Enquête, le but de la rencontre était de discuter d’un projet de construction d’un dépôt géologique en profondeur.

Le professeur Ian Clark du Département des sciences de la Terre et de l’environnement à l’Université d’Ottawa explique qu’il s’agit de creuser une mine à des centaines de mètres sous terre pour isoler de façon permanente les déchets hautement radioactifs.

À la surface, il y a la biologie, l'hydrogéologie, les eaux souterraines, et donc il faut protéger ces environnements des déchets qui peuvent éventuellement sortir de ces sites de stockage.

Une citation de :Ian Clark

Ce genre de site existe déjà en Finlande et en Suède et fait généralement consensus chez les scientifiques comme un moyen plus sécuritaire de se débarrasser des combustibles nucléaires usés.

Un tunnel creusé dans la pierre.
Des déchets nucléaires sont stockés en sous-sol à la centrale nucléaire d'Olkiluoto, sur l'île d'Eurajoki, dans l'ouest de la Finlande.Photo : Getty Images / Sam Kingsley

Au Canada, la Société de gestion des déchets nucléaires cherche depuis longtemps à faire un dépôt souterrain semblable, en Ontario, pour enterrer les déchets des centrales nucléaires canadiennes.

Mais les courriels que nous avons obtenus évoquent un projet fort différent et inédit. Celui d’importer au Canada des déchets hautement radioactifs, notamment du Japon.

Cette perspective a fait sursauter le consultant indépendant en énergie nucléaire Mycle Schneider. La première réaction a été une stupéfaction à quel point des gens qui, extrêmement haut placés, se rassemblent dans une espèce de conspiration incroyable, destinée à garder au secret un plan et de le faire avancer suffisamment loin pour confronter les décideurs avec des faits accomplis.

Portrait de Mycle Schneider.
Mycle Schneider, consultant indépendant en énergie nucléaire.Photo : Radio-Canada / Mathieu Hagnery

Pour Mycle Schneider, dont l’expertise est recherchée partout dans le monde, l’origine de la démarche est problématique, puisque ce genre de projet doit être mené par des gouvernements.

À ma connaissance, il n'y a pas eu d'accords internationaux pour accepter en l'état des combustibles irradiés dans un autre pays, bien que cela ait été tenté à plus d'une reprise.

Une citation de :Mycle Schneider

À la demande de ses clients, les promoteurs du projet, Jean Chrétien a signé une lettre, à l’été 2019, destinée à Hisafumi Koga, un patron d’une grande agence de relations publiques japonaise. Il y plaide en faveur du projet :

Le Canada a été le plus important fournisseur de combustible nucléaire pendant des années, et j’ai toujours pensé qu’il serait approprié que le Canada devienne, en fin de compte, l’intendant et le garant de l’entreposage sécuritaire des déchets nucléaires après leur premier cycle de service.

- extrait lettre de Jean Chrétien à Hisafumi Koga, 2019

Ça ne s'est jamais fait et il y a de bonnes raisons, explique Mycle Schneider. Ce sont des matières extrêmement radioactives. Pour donner une idée, à un mètre de distance, si un combustible irradié n'est pas protégé, la dose létale pour un humain, c'est en moins d'une minute.

C’est dans la lettre de Jean Chrétien à Hisafumi Koga qu’on apprend où les clients de son cabinet d’avocats veulent faire ce projet.

Le granit sec du Labrador serait parfait pour cette utilisation.

- extrait lettre de Jean Chrétien à Hisafumi Koga, 2019

Un paysage en hiver.
Le Labrador.Photo : CBC / Holly Andersen

Terre-Neuve-et-Labrador, un lobbyiste et des contacts politiques en haut lieu

Nous avons communiqué avec l’un des promoteurs du projet, l’homme d’affaires montréalais Albert Barbusci. Avant d’apprendre que nous avions obtenu les courriels échangés avec ses potentiels partenaires japonais, il a coupé court à nos questions en nous assurant qu’il n’y avait pas de projet, tout au plus une idée dont on avait discuté seulement 20 minutes avec Jean Chrétien. M. Barbusci ajoute qu’il n’est pas question spécifiquement du Labrador, puisqu’aucun site n’a vraiment été étudié.

Pourtant, d’autres indices laissent croire que le projet est en marche depuis plusieurs années et que les promoteurs se concentrent effectivement sur Terre-Neuve-et-Labrador.

Par exemple, en 2017, Greg Mercer qui était le chef de cabinet du premier ministre provincial d’alors, Dwight Ball, s’est fait pincer pour une affaire de lobbying. Mercer n’avait pas déclaré, dans les délais prévus par la loi, ses activités de lobbying notamment pour l’entreprise Terravault. Elle est inscrite au registre des entreprises du Québec et du Canada à l’adresse du cabinet Dentons à Montréal.

Terravault, c’est l’entreprise qui mène le projet de site de stockage de déchets nucléaires au cœur des courriels que nous avons obtenus. L’un des principaux actionnaires est Tim Frazier, un ancien conseiller en nucléaire du département de l’Énergie aux États-Unis. Il a refusé de nous parler.

Mais son partenaire, le Montréalais Albert Barbusci, nous a dit qu’il n’était pas au courant de cette affaire de lobbying illégal, qui précède son implication dans le projet. Il nous a affirmé ne pas cultiver de contacts politiques dans cette province.

Or, un autre courriel contredit cette affirmation. En juin 2020, il écrit aux potentiels partenaires japonais ceci :

Comme vous le savez peut-être, le premier ministre Ball a annoncé qu’il va démissionner et qu’un nouveau chef sera nommé le 3 août. Cela dit, nous prévoyons rester en contact avec le premier ministre Ball de sorte que la transition devrait se faire en douceur.

- extrait courriel d'Albert Barbusci aux partenaires japonais du projet, juin 2020

Pour le professeur de sciences politiques Denis Saint-Martin, les courriels sont une fenêtre rare sur un phénomène bien étudié dans son domaine. En sciences politiques, on appelle ça la politique silencieuse. Ça se fait exactement comme décrit dans les courriels [...] Au début, c'est des intérêts privés. Mais quand ils sont capables, avec l'aide des politiciens, de nous faire croire que l'intérêt public et privé c'est une fusion, c'est un bel arrimage.

Il faut empêcher la fuite des informations avec le plus grand soin.

- extrait lettre Hisafumi Koga à Jean Chrétien, septembre 2019

Cette phrase de la réponse d’Hisafumi Koga à Jean Chrétien illustre le caractère secret des discussions. Koga salue sa noble idée et s’adresse à Jean Chrétien à titre de vingtième premier ministre du Canada.

Il conclut sa lettre en acceptant l’invitation de Jean Chrétien à une réunion au Canada. Takuya Hattori, qui a occupé de hautes fonctions chez Tepco, l’entreprise impliquée dans l’accident nucléaire de Fukushima, devait également faire partie du voyage, selon la correspondance. Koga et Hattori n’ont pas répondu à nos courriels.

Le rôle de l’avocat-conseil Jean Chrétien

Lorsque nous avons contacté Jean Chrétien à la fin février pour discuter du projet de site de stockage de déchets nucléaires des clients de son cabinet d’avocat, l’affaire semblait vague et lointaine.

On m'a consulté, mais là, je sais pas où ils en sont rendus. Vous parlez des Japonais? J'ai pas entendu parler de ça.

Une citation de :Jean Chrétien

L’ancien politicien a soutenu ne pas avoir rédigé de lettre, ni n'avoir organisé de rencontre à ce sujet, ni même n'avoir connaissance que des hommes d’affaires japonais faisaient partie de la démarche.

Dans sa lettre au Japonais Hisafumi Koga, Jean Chrétien écrit qu’il serait inapproprié pour moi d’endosser publiquement un projet d’une compagnie en particulier. Mais il promet quand même d’y travailler activement.

J’organiserai et participerai à des discussions au Canada, dans ses provinces et dans des pays partenaires éventuels pour faire avancer le projet d’un dépôt en profondeur dans le Nord-Est canadien.

- extrait lettre Jean Chrétien à Hisafumi Koga, 2019

Lorsque nous avons recommuniqué avec Jean Chrétien pour lui dire que nous avions cette lettre, il a accepté notre demande d’entrevue et nous a reçus à sa résidence d’Ottawa.

Jean Chrétien et Marie-Maude Denis assis un en face de l'autre.
Jean Chrétien a finalement accepté notre demande d'entrevue.Photo : Radio-Canada / Jacques Taschereau

D’entrée de jeu, Jean Chrétien dit qu’il croit que le nucléaire est une solution aux changements climatiques et que le projet pourrait rendre cette forme d’énergie plus attrayante. Et même relancer la vente de réacteurs CANDU (une technologie développée dans les années 50 et 60 par Énergie atomique du Canada et vendue en 2011 à une filiale de SNC-Lavalin).

Nous, le Canada, on a été des vendeurs d'uranium, c'est-à-dire qu'on a profité de ce problème. Parce qu'on a vendu de l'uranium. Alors, on aurait une responsabilité d'aider à régler le problème.

Une citation de :Jean Chrétien

Il nous a confirmé que les clients de son cabinet d’avocats lorgnent du côté du Labrador. Il n'y a pas eu de tremblement de terre qu'on sache au Labrador. C'est un roc extrêmement dur. L'idée, c'est de faire des forages et d'aller déposer les déchets nucléaires à 5000 pieds dans le sol.

Ce site pourrait être ouvert à tous les pays qui ont des déchets radioactifs.

Évidemment, il faut avoir les approbations des gouvernements. Ça, c'est pas pour ouvrir demain matin. C'est un projet qui va prendre 10 ans à mettre de l'avant, précise Jean Chrétien.

Et voici ce qu’il répond lorsqu’on soulève le fait que ces déchets seront encore radioactifs dans 10 000 ans.

Hé bien y'aura peut-être un problème dans 10 000 ans, on laissera aux politiciens de cette époque-là à le régler.

Une citation de :Jean Chrétien

Des bonnes nouvelles et des meilleures

Quant à la discrétion du projet, Jean Chrétien invoque son secret professionnel d’avocat. À ce propos, nous lui avons demandé ce qu’il pensait d’un courriel écrit par un avocat de son bureau, Dentons, à l’un des promoteurs du projet de site de déchets nucléaires, Albert Barbusci. Quelques jours après la réélection de Justin Trudeau, en octobre 2019, Me Terry Didus lui écrit :

BONNE NOUVELLE : les libéraux sont de retour!
MEILLEURE NOUVELLE : Jean [Chrétien] vient d’être "désigné" par Justin Trudeau comme son "conseiller de confiance" [...] Essentiellement, Jean sera au courant de toutes les grandes décisions politiques à venir.

- extrait courriel de Me Terry Didus, octobre 2019

En entrevue, c’est un Jean Chrétien irrité qui a répliqué que ce qu'a écrit son collègue était faux, qu’il n’était pas un conseiller de confiance de Justin Trudeau. Il assure qu’il n’a jamais fait de lobbying auprès d’aucun membre du gouvernement pour ce projet et qu’il ne l’a jamais fait pour aucun autre projet de clients de son cabinet.

Lorsque nous lui avons suggéré que son confrère de Dentons vantait ses contacts pour mieux en faire le commerce auprès des clients du cabinet, Jean Chrétien nous a dit de nous adresser à l’auteur du courriel. Me Terry Didus n’a pas souhaité faire de commentaire.

Le reportage Un secret radioactif de Marie-Maude Denis et de Jacques Taschereau est diffusé à Enquête à 21 h, sur ICI Télé.

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