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Image : La petite Roseanna, qui vit avec sa mère Glenda Stevens à Kitigan Zibi, a toujours bu de l'eau en bouteille.

Les oubliés de Kitigan Zibi

Des habitants de la communauté algonquine du Québec n'ont pas accès à de l'eau potable depuis 20 ans.

Des habitants de la communauté algonquine du Québec n'ont pas accès à de l'eau potable depuis 20 ans.

Un texte de Laurence Niosi

Desservir les communautés autochtones en eau potable a été au cœur des promesses libérales lors du premier mandat de Justin Trudeau. Au moins deux milliards de dollars ont été investis pour ce faire. Or le chantier est loin d'être terminé : encore aujourd'hui, de nombreux Autochtones n'ont jamais bu d'eau du robinet. C'est le cas à Kitigan Zibi, au nord de Gatineau.

Depuis qu'elle a construit sa maison en 2001, Lisa Commanda n'a jamais bu une goutte d'eau du robinet. L'eau de son puits contient, dit-elle, une des concentrations en uranium les plus élevées du village – en plus de l'oxyde de manganèse qui lui donne une couleur rougeâtre.

« Ma peau rayonne la nuit, mais au moins j'ai un beau teint », s'esclaffe la policière, qui n'a manifestement pas perdu son sens de l'humour.

Comme environ la moitié de la population, Lisa Commanda se fait livrer toutes les semaines des bouteilles d'eau pour sa consommation personnelle. L'eau du robinet lui sert à prendre des douches, à laver la vaisselle ou même à remplir la piscine hors terre.

Mais la peur d'une contamination est omniprésente dans cette communauté située aux portes de Maniwaki, en Outaouais, à deux heures de route à peine de la capitale fédérale. « Lorsque vous examinez les taux de cancer, c'est une évidence : nous savons ce qui nous tue », dit-elle, le regard assombri. (Santé Canada estime que « les preuves ne sont pas suffisantes » pour conclure que l'exposition par voie orale à l'uranium naturel peut causer le cancer.)

La policière Lisa Commanda, ici assise sur son puits, a construit sa maison à Kitigan Zibi en 2001. Elle n'a jamais bu de l'eau du robinet.
La policière Lisa Commanda, ici assise sur son puits, a construit sa maison à Kitigan Zibi en 2001. Elle n'a jamais bu d'eau du robinet.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

À l’autre extrémité du village, Glenda Stevens se souvient bien des inquiétudes de la communauté pendant les années 1990, avant l’intervention de Santé Canada. « Mon frère me disait : ''Qui sera le prochain à partir?'' », raconte-t-elle.

L’artiste vit avec ses enfants sur la très passante route 105, tout juste en bordure du lac Ayàjiwadjwesi, l’une des dizaines d'étendues d’eau qui parsèment le territoire. Sa fille Roseanne n’a jamais bu de l’eau du robinet - « Oui, une fois! », s’empresse-t-elle de corriger. C’est que parfois, explique sa mère, il arrive au livreur d’eau de tomber malade ou au camion d’être en panne.

C’est sans compter les vols de bouteilles, un fléau depuis l’été passé, souligne son voisin Sylvain Mayer, qui vit avec sa femme et son fils à deux kilomètres de l’aqueduc. Le vétéran des forces armées n’utilise même pas l’eau du robinet pour faire la cuisine. En plus de contenir de l'uranium, « ici, l’eau est dure », explique le jeune homme, qui a pris l’habitude de verser de l’eau de Javel dans son puits pour diminuer l’odeur du souffre.

Le résident de Kitigan Zibi Sylvain Mayer se fait livrer quatre bouteilles d'eau de 18 litres par semaine pour lui et sa famille.
Le résident de Kitigan Zibi Sylvain Mayer se fait livrer quatre bouteilles d'eau de 18 litres par semaine pour lui et sa famille.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers
Glenda Stevens ne boit pas l'eau du robinet, mais s'en sert pour faire la vaisselle.
Glenda Stevens ne boit pas l'eau du robinet, mais s'en sert pour faire la vaisselle.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers


En quête d’une solution permanente

Au moment où des réserves en Ontario ont récemment déclaré l’état d’urgence en raison de problèmes d’eau, la communauté algonquine de Kitigan Zibi connaît, depuis 20 ans, ses propres problèmes d’approvisionnement.

Mais contrairement à d’autres communautés dont l’eau est contaminée par la présence de bactéries dangereuses ou de chlore, les problèmes de Kitigan Zibi sont dus à une forte concentration dans l’eau souterraine d’éléments radioactifs : de l’uranium et du radium. En 2001, une étude commandée par le ministère des Affaires autochtones indiquait que le risque de contamination dans la communauté était de 8 sur 10.

Santé Canada a découvert l’uranium dans l’eau au début des années 90 en effectuant des analyses de routine. Quelques années plus tard, l’organisme a recommandé aux habitants qui n’étaient pas déjà reliés au réseau d’aqueduc de Maniwaki de ne pas boire l’eau de leur puits.

Stéphane Aubé livre toutes les semaines des bouteilles d'eau aux résidents de Kitigan Zibi.
Stéphane Aubé livre toutes les semaines des bouteilles d'eau aux résidents de Kitigan Zibi.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Depuis, les résidents de la communauté de 1500 habitants sont toujours en quête d’une solution permanente.

Aujourd’hui, environ la moitié de la communauté, quelque 300 foyers, boit encore de l’eau embouteillée – des contenants en plastique de 18 litres déposés sur le balcon des maisons chaque mardi ou mercredi matin, comme au temps des laitiers. L’opération coûte environ 90 000 $ par an, dont 75 000 $ sont assumés par le fédéral, selon le conseil de bande.

Depuis 1999, on remarque quelques signes encourageants. Plus de ménages sont aujourd’hui raccordés à un nouveau système d’aqueduc construit il y a moins de 10 ans. En 2016, le gouvernement Trudeau a annoncé des investissements de 4,9 millions de dollars dans la communauté pour raccorder 34 nouveaux foyers au réseau d’aqueduc.

N’empêche, la moitié de la population demeure dépendante de la distribution d’eau en bouteille. Paul McDougall, du conseil de bande, estime qu’il faudrait environ 25 millions de dollars pour brancher au réseau public toute la communauté, qui s’éparpille le long de deux artères principales sur un territoire de 175 km2.

Paul McDougall, directeur des services communautaires au conseil de bande de Kitigan Zibi, affirme avoir soumis des projets pour raccorder des foyers au réseau d'approvisionnement d'eau.
Paul McDougall, directeur des services communautaires au conseil de bande de Kitigan Zibi, affirme avoir soumis des projets pour raccorder des foyers au réseau d'approvisionnement d'eau.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

« En mars, nous avons soumis cinq ou six projets pour raccorder la communauté en phases. Pour l’instant, nous n’avons pas de nouvelles du gouvernement », affirme le directeur des services communautaires au conseil de bande, sans chef depuis le départ de Jean Guy Whiteduck l’année dernière.

Des conditions dignes du tiers monde

Depuis 2015, le gouvernement Trudeau a répété de nombreuses fois que d’ici mars 2021, il éliminera tous les avis de faire bouillir l’eau à long terme dans les communautés autochtones, mettant fin à une injustice qui dure depuis des décennies.

Le phénomène est loin d'être marginal chez les communautés autochtones. Entre 2004 et 2014, 400 des 618 Premières Nations au pays, soit deux tiers, ont été obligées de faire bouillir leur eau.

Dans le dernier budget, Trudeau s’est engagé à injecter 739 millions de dollars sur cinq ans, en plus de 2 milliards de dollars consacrés depuis 2015 pour construire des infrastructures d'approvisionnement et des usines de traitements des eaux usées dans les communautés autochtones.

Au 3 septembre, 56 avis à long terme étaient toujours en vigueur. C’était le cas notamment à Neskantaga, communauté du Nord de l’Ontario qui a récemment été évacuée à la suite d’un bris du système de pompage d’eau, ou encore à Grassy Narrows, aux prises avec des problèmes de contamination au mercure depuis des décennies.

Sauf que Kitigan Zibi ne figure pas dans ce bilan. Sur une carte produite par le gouvernement, la communauté apparaît en vert, avec 87 collectivités où l’avis de faire bouillir l’eau a été levé depuis 2015. Ottawa n’effectue en effet le suivi que des avis à long terme touchant les systèmes publics. Les 300 foyers sans eau potable de la communauté algonquine sont alimentés, eux, à partir de puits individuels.

Charlie Angus, candidat et député néo-démocrate sortant du nord de l’Ontario qui a déjà travaillé avec les Algonquins du Québec à titre de consultant, trouve que les investissements du fédéral sont insuffisants tout en soulignant l’absence, selon lui, de solutions à long terme.

Portrait d'un homme en costume en train de parler à un micro
Le candidat du NPD dans Timmins-Baie James, Charlie Angus, affirme que le manque de financement dans les communautés autochtones est le résultat d’une discrimination systémique envers les Premières Nations.Photo : La Presse canadienne / Justin Tang

Dans un rapport publié en décembre 2017, le directeur parlementaire du budget estimait qu'il en coûterait à Ottawa au moins 3,2 milliards de dollars pour mettre à niveau les systèmes d’aqueduc des Autochtones. Les dépenses totales engagées depuis 2011 ne couvriraient en fait que 70 % des besoins d’investissements.

« À moins que vous ne fassiez un bon entretien, ces choses vont casser. Toute municipalité a des budgets de maintenance. Alors que les Affaires indiennes construisent l'usine puis quittent la ville », déplore celui qui était jusqu'au déclenchement des élections le porte-parole néo-démocrate en matière d’affaires autochtones.

« C’est le résultat d’une discrimination systémique, en termes de financement. Gouvernement après gouvernement, le fédéral refuse de mettre de l’argent dans les communautés autochtones, que ce soit en éducation, en logement, en santé. Et les gens meurent », ajoute Charlie Angus, qui n’hésite pas à parler de « conditions dignes du tiers monde ».

Dans une note écrite à Radio-Canada, Services aux Autochtones Canada (SAC) assure que de nouveaux projets d’agrandissement du système d’eau potable sont prévus afin de raccorder d’autres habitations et que de nouvelles données provenant d’échantillons récents seront bientôt dévoilées.

« Comme la moitié des résidences de Kitigan Zibi sont dispersées sur un vaste territoire rural, le raccordement de toutes les résidences au système public serait prohibitif », affirme néanmoins Rola Tfaili, porte-parole pour SAC.

Les Premières Nations ont des « défis » quant à la maintenance des infrastructures, reconnaît le ministère. « En raison de la taille de leur réseau et de leur emplacement géographique, certaines communautés peuvent avoir de la difficulté à trouver et à maintenir en poste des opérateurs agréés pour gérer leurs installations », affirme Mme Tfaili.

Lors de notre passage à Kitigan Zibi, la technicienne responsable de faire des analyses de l’eau, venait tout juste de donner sa démission. Son poste est toujours vacant.

« Nous n’allons nulle part »

Malgré les défis, Lisa Commanda ne vivrait nulle part ailleurs. Après avoir vécu à Ottawa pendant quelques années, c’est à Kitigan Zibi qu’elle est revenue pour construire sa maison. Près des siens, de son fils et de son petit-fils d’un an dont elle s’occupe une semaine par mois. Et qu’elle se résigne à faire prendre ses bains dans de « l’eau radioactive ».

Même si elle note un certain fatalisme de la population de sa communauté – d’autres enjeux quotidiens prennent toujours le dessus – Lisa espère que le gouvernement fédéral réglera un jour le problème de l’eau potable dans les réserves.

« Il est temps d'arrêter de fermer les yeux et de voir ce qui se passe dans les communautés des Premières Nations. Nous sommes ici depuis longtemps et nous n'allons nulle part », dit-elle.

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