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Image : Izza devant un babillard placardé d'affiches.

Texte : Nassima Way | Photographie : Emilio Avalos

C’est une force de porter le voile, ça demande du courage, car il y a des moments où ce n’est pas facile, dit Kawtar Maaraf, qui a choisi de porter le voile à l’âge de 21 ans.

Le voile, qu’il soit intégral ou non, est souvent au cœur des discussions sur l’Islam. Des discussions politiques, juridiques et sociales qui durent depuis si longtemps qu’on oublie parfois d’y inclure les actrices principales : les femmes.

Afin de rééquilibrer ces discussions, trois femmes voilées ont accepté de nous raconter pourquoi elles ont choisi de le porter.

Howaida devant sa maison.
Image : Howaida devant sa maison.
Photo: À l’âge de 12 ans, Howaida Hamaoui, Canado-Libanaise, a fait le choix de mettre le hijab.  Crédit: Radio-Canada

« J’en avais assez de pleurer »

À l’âge de 12 ans, Howaida Hamaoui, qui est Canado-Libanaise, a fait le choix de porter le hijab.

À l’époque, en 2001, elle subissait quotidiennement des micro-agressions dans son école de Wetaskiwin. Les musulmans étaient si peu nombreux dans cette communauté, située à environ une heure au sud d’Edmonton, qu’ils n’y étaient pas recensés.

Je pleurais, assise sur mon lit, en me disant que je ne pouvais plus continuer, que je ne pouvais pas endurer ça toute ma vie. Que j’avais besoin de l’aide de Dieu. Je devais faire quelque chose pour que les choses changent et j’avais besoin qu’elles changent rapidement, raconte-t-elle.

Invisible dans les chiffres, sa présence dans l’école était toutefois remarquée. Une présence qui dérangeait. Elle affirme qu’elle était traitée différemment à cause de sa religion.

Howaida, de dos, marche près d'une école.
Les parents de Howaida se sont installés en Saskatchewan avant de déménager à Wetaskiwin, car ils y avaient de la famille. Elle dit qu’à cette époque il devait y avoir deux ou trois familles musulmanes dans la localité. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

J’ai été harcelée par quelques enseignantes. Elles me traitaient sans ménagement sans aucune raison. Elles n’étaient jamais satisfaites de moi, quoi que je fasse. Elles me criaient dessus quand je faisais une erreur, se rappelle-t-elle.

Sa vie scolaire était tellement stressante qu’elle appelait régulièrement ses parents pour qu’ils viennent la chercher. Elle pleurait aussi tous les dimanches soir à l’idée de retourner à l’école le lendemain.

Howaida ne s’est confiée à personne. Je ne crois pas que ça aurait changé quelque chose. J’ai juste pensé que Dieu était le seul qui pouvait améliorer les choses pour moi, explique-t-elle.

Howaida adossée contre un mur de briques.
Son éducation religieuse a commencé quand elle avait 5 ans. Ses parents lui ont enseigné les valeurs de l’Islam à travers le Coran et d’autres livres. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

J’en avais assez de pleurer, j’en avais assez d’être harcelée. J’avais besoin du soutien d’une puissance supérieure.

Une citation de :Howaida Hamaoui

Dans ses réflexions de préadolescente, elle en est venue à la conclusion que, pour avoir l’aide de Dieu, il fallait lui prouver sa foi. J’ai décidé de mettre le hijab, car c’était, selon moi, une action suffisamment majeure pour que Dieu me vienne en aide aussi vite que j’en avais besoin.

Dès le lendemain, Howaida a mis le hijab. Je suis allée dans la cuisine où mes parents déjeunaient pour demander une épingle [à ma mère]. Tous les deux ont littéralement figé en me voyant. Puis ils se sont regardés, la bouche ouverte, surpris, dit-elle en riant.

La surprise a laissé place à la fierté chez ses parents. À l’école, le hijab a suscité de nombreuses questions des élèves.

C’était comme faire une grande déclaration : je suis musulmane et j’en suis fière.

Une citation de :Howaida Hamaoui

Selon Howaida, les enseignantes qui la harcelaient l’ont alors regardée avec dédain, mais elle n’a pas baissé les yeux. Je n’ai pas assez de mots pour décrire ce que j’ai ressenti le premier jour (...) Je me suis sentie forte. J’avais confiance en moi et j’étais prête à assumer tous les obstacles de la vie, car j’avais la protection de Dieu, raconte-t-elle.

Howaida a terminé l’année avec plus d’assurance et passé l’été au Liban avec sa famille.

Howaida en train de magasiner dans une boutique de voiles.
Howaida avoue avoir de nombreux hijabs dans sa garde-robe. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

En septembre 2001, elle est entrée à l’école secondaire. C’était difficile pour les gens de l’école de s’adapter à mon hijab. Des garçons ont essayé plusieurs fois de me l’enlever, et les enseignants ne faisaient rien pour les arrêter.

Elle a quand même eu le courage d’en parler au directeur de l’école, mais cela n’a rien changé. Je ne me suis pas laissée faire (…) Ils essayaient de prendre une partie de moi. Je les repoussais, je faisais tout pour les tenir à distance , explique-t-elle en parlant de ses harceleurs.

La situation s’est améliorée après quelques mois. Les autres élèves se sont désintéressés d’elle ou se sont tout simplement habitués à son hijab.

Le hijab me rappelle d’avoir foi en Dieu, car peu importe ce que la vie me donne, peu importe les défis, Dieu sait ce qu’il fait.

Une citation de :Howaida Hamaoui
Izza Javed devant le campus de l'université qu'elle fréquente.
Image : Izza Javed devant le campus de l'université qu'elle fréquente.
Photo: Izza Javed, 19 ans, est née à Lahore, la capitale de la province pakistanaise du Punjab. Elle porte le voile depuis qu’elle a 12 ans.  Crédit: Radio-Canada / Emilio Avalos

« Je vais être honnête, je l’ai fait pour ma mère »

Izza Javed, 19 ans, étudie à l’Université de l’Alberta. Elle porte le voile depuis qu’elle a 12 ans.

Elle explique que sa mère est la personne la plus importante dans sa vie et que c’est elle qui lui a enseigné de nombreuses valeurs de l’Islam, dont le port du voile.

Elle ne m’a jamais dit qu’il fallait que je le fasse. C’est juste que, comme c’est enseigné, c'est en quelque sorte attendu, explique-t-elle en ajoutant que le port du voile est aussi une façon de préciser son identité et de confirmer son appartenance à la communauté.

Izza montre un voile bleu foncé qu'elle tient dans ses mains.
Izza a des dizaines de voiles de couleur vive, mais ce sont les voiles de couleur sombre qu’elle porte le plus, car ils sont plus faciles à marier avec ses vêtements. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

J’aime ma mère. Je ferais tout pour elle. Que je mette le voile était une chose qui la rendait heureuse. (...) Donc, c’était une décision très spontanée.

Une citation de :Izza Javed

La spontanéité du choix a été suivie par des périodes de doute qui ont mené Izza dans une quête identitaire de plusieurs années.

J’étais très heureuse avec mon voile, mais puisqu'on vit dans une société où ce n’est pas normal, on se sent jugé et c’est comme ça que mes premiers doutes ont commencé, raconte-t-elle.

Izza assise dans un amphithéâtre avec un ordinateur portable sur ses jambes. En plus du voile sur ses cheveux, elle porte aussi un masque facial en raisons des mesures sanitaires liées à la pandémie de COVID-19.
Izza en est à sa deuxième année de baccalauréat en majeure de psychologie. Elle espère faire une spécialisation en trouble de spectre de l’autisme. Elle fait aussi une mineure en français afin d’approfondir sa connaissance de la langue apprise à l’école et pour ouvrir ses horizons.Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Arrivée à Edmonton à l’âge de 5 ans avec sa famille, elle n’a aucun souvenir de sa vie d’avant au Pakistan. J’ai été élevée ici, c'est vraiment tout ce que je connais, dit-elle.

Après son arrivée au Canada, la famille a intégré une communauté musulmane très proche de sa mosquée. J’allais à l’école la semaine et à la mosquée les fins de semaine et [les deux milieux étaient] très différents Je vivais un choc identitaire. Elle s’est d’ailleurs plusieurs fois sentie déchirée entre le désir de s’intégrer et celui de valoriser sa culture.

Je suis une Canadienne musulmane pakistanaise.

Une citation de :Izza Javed
Gros plan sur le visage d'Izza, qui porte un percing sur le nez.
Izza Javed, 19 ans, est née à Lahore, la capitale de la province pakistanaise du Pendjab. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Son passage à l'école secondaire n’a fait qu’amplifier ce sentiment. Elle y a vécu ses plus grands doutes. Je me souviens qu’après les cours de gym j'allais à la salle de bain pour arranger mon voile. Les autres filles me disaient : ‘’Oh que tes cheveux sont beaux.’’ Au lieu de me faire du bien, cela me faisait encore plus mal parce que c’était comme s’il fallait que j’enlève mon voile pour qu’on me trouve jolie.

Ces questionnements n’ont pas diminué sa foi. Ils lui ont permis d’en apprendre plus sur la religion. Chaque question la lançait dans une recherche pour trouver une réponse. Chaque réponse contribuait à transformer sa décision impulsive de porter le voile en une affirmation éclairée.

Izza devant la porte de l'université.
À l’université, elle s’est fait des amis musulmans comme elle, qui ont les mêmes références religieuses qu’elle, mais aussi culturelles. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

L’université l’a aussi beaucoup aidée. Son besoin d’acceptation a enfin été comblé avec l’Association des étudiants musulmans de l’Université de l’Alberta. Je me suis entourée de gens complètement différents et c’est là que j’ai commencé à m’adapter à qui j’étais, dit-elle.

Kawtar Maaraf dans la cour de sa maison.
Image : Kawtar Maaraf dans la cour de sa maison.
Photo: Kawtar Maaraf, mère de deux enfants, est enseignante. Elle travaille en ce moment à la maison en raison de la COVID-19.  Crédit: Radio-Canada / Emilio Avalos

« Au-delà d’un foulard, c’est tout un comportement »

Un jour, je me suis réveillée avec une intuition ou comme une force intérieure qui me disait :  “C’est le bon moment!” et j’ai senti quelque chose de très fort en moi.

En racontant l’histoire du premier jour où elle a mis un voile, Kawtar Maaraf, le regard perdu dans ses souvenirs, revit pleinement le moment.

À l’époque, Kawtar vivait encore à Casablanca, au Maroc, où elle étudiait le marketing dans une école de commerce privée. J’ai cherché un foulard et je l’ai mis, je n’étais pas préparée, je n’ai rien acheté. Alors j’ai mis ce que j’ai trouvé chez moi, raconte-t-elle.

Étalages de voiles dans une boutique.
En 2016, les revenus de la mode pour femmes musulmanes étaient estimés à près de 500 milliards de dollars américains.Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Kawtar avait alors tout juste 21 ans et vivait seule. Ses parents habitaient à cette époque dans un autre pays. La première personne à l’avoir vue porter son voile a été sa meilleure amie, qui, bien que surprise, l'a félicitée de son choix.

À l’école, le voile de Kawtar a suscité de l’étonnement. En entrant en classe, j’ai vu que tout le monde commençait à me regarder et à se demander : “Qu’est-ce qui arrive à Kawtar ce matin?”

L’étonnement des autres s'est rapidement transformé en inquiétude. Un professeur lui a même demandé : Pourquoi as-tu décidé du jour au lendemain de porter le voile? Aujourd’hui, le souvenir de ces regards et de ces questions la fait rire.

C’est une évolution de passer à un état d’esprit où on veut plaire à soi et plaire aux autres à l’objectif de satisfaire notre Créateur.

Une citation de :Kawtar Maaraf
Kawtar en train de lire le Coran assise dans une cour.
La mention du port du voile se retrouve dans deux sourates du Coran. Une d’elles demande aux hommes et aux femmes de manifester de la décence. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Sa réponse dévoile la profondeur de sa foi, le résultat d’un cheminement spirituel qui a commencé une année plus tôt, quand ses parents l’ont invitée à aller la Mecque pour faire la Omra, le petit pèlerinage de la religion musulmane.

Je voyais tout le monde autour de moi en train de prier Dieu, de l’invoquer ou de pleurer puis un moment donné, c'est comme s’il n’y avait plus personne autour de moi. J’étais seule face à Dieu (...) C’est à ce moment-là que j’ai commencé à sentir cette connexion spirituelle, raconte Kawtar.

Cette connexion avec Dieu a été tellement puissante que Kawtar a cherché à la garder à son retour au Maroc. Elle a commencé à faire ses prières de façon plus concentrée, puis à s'informer avec des livres pour mieux comprendre le Coran.

Elle n’a toutefois pas voulu faire le choix de porter le voile de façon précipitée. J’attendais que le bon moment soit venu parce que je ne voulais pas le porter sans avoir vraiment été bien préparée et avoir la conviction que je le porterais pour de bon (...) Parce que ce n’est pas juste un foulard qu’on met sur la tête, c’est tout un comportement qui doit venir avec, c’est un mode de vie qu’on va commencer à avoir.

Pour moi, ce n’était pas un foulard, mais tout un état d’être pour lequel je devais être prête pour assumer ce choix.

Une citation de :Kawtar Maaraf

Pour Kawtar, être bien préparée veut dire comprendre le rôle de la femme dans l’Islam, mais aussi faire un travail sur soi en appliquant les valeurs morales de la religion musulmane, comme le respect des autres.

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Porter le voile est un engagement pour Kawtar, qui croit qu’il s’agit d’une obligation religieuse. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

En le portant chaque matin, il faut se rappeler de ses intentions parce que, parfois, on a des moments où on a des faiblesses (…) Il faut donc rafraîchir sa relation avec le voile de façon continue parce que, au bout d’un moment, après quelques années, ça devient une habitude. Il faut se rappeler qu’au-delà d’un foulard c’est tout un comportement, une intention, une purification de l’être, conclut-elle.

S'affranchir du regard des autres

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Kawtar a adapté sa garde-robe pour avoir des vêtements longs qui cachent également les autres parties du corps, comme les jambes et les bras.Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Aujourd’hui, les voiles sont les éléments les plus importants de la garde-robe de Kawtar. Ils lui rappellent quotidiennement sa relation avec Dieu qui lui a permis de trouver la sérénité.

En le portant, je sens une plus grande confiance en moi parce que je ne me soucie plus des autres ni de mon image dans la société. Mon souci, maintenant, c’est : est-ce que je satisfais Dieu? C’est ça qui est le plus important.

Une citation de :Kawtar Maaraf
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Howaida Hamaoui est divorcée et a trois enfants âgés de 6, 8 et 10 ans. Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Howaida non plus n’a jamais regretté son choix, ou très brièvement lorsqu’elle était à l’école secondaire. Pour celle qui est aujourd’hui mère de famille, le sentiment de protection a mûri vers un sentiment de profonde humilité spirituelle.

J’essaie de suivre ce que le prophète Mohammed demande, à savoir être une bonne personne. Donc, j’essaie du mieux que je peux d’en être une, en prenant soin des autres, que ce soit avec un geste aussi simple qu’un sourire, ouvrir une porte ou faire du bénévolat.

Une citation de :Howaida Hamaoui
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Malgré ses doutes, Izza Javed dit qu’elle fera toujours le choix de porter le voile.Photo : Radio-Canada / Emilio Avalos

Izza, de son côté, admet qu’elle aura toujours des doutes à cause du regard des autres. Elle aimerait que les gens comprennent que le fait de porter le voile n’a rien d’anormal.

Je me sens très forte quand je le porte. Contrôler ce que je peux montrer et à qui est un sentiment magnifique. C’est comme une protection complète de mon être.

Une citation de :Izza Javed

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