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Image : Émile et Abbygaelle portent des sous-vêtements conçus par Masha.

Un texte de Justine de l'Église Photographies par Ariane Labrèche

La lingerie n’est pas qu’une affaire de vêtement. C’est ce qu’on réalise en entrant dans l’univers de Will et Masha, qui déconstruisent la norme pour mieux habiller les corps. Tous les corps.

Que ce soit pour les personnes trans ou non binaires, ou encore ceux et celles qui veulent explorer de nouveaux horizons, les propriétaires de la boutique Wicked Mmm ont ouvert un monde de possibilités… mais surtout d’acceptation.

Les délicates pièces de lingerie confectionnées à la main par Masha baignent dans la lumière de la boutique montréalaise. Les dentelles sont douces au toucher. Le noir trône en maître parmi les étoffes légères, mais quelques riches couleurs se sont taillé une place dans les fantaisies de la designer d’origine ukrainienne.

Celle-là, c’est mon pain et mon beurre, lance Masha en décrochant un cintre auquel est suspendue une culotte en dentelle rouge sang.

Ce qu’on ne remarque peut-être pas au premier regard, c’est que cette culotte a un petit quelque chose de spécial. Comme nombre de strings, de boxeurs et de justaucorps conçus par Masha, elle a une pochette à l’avant qui sert à soutenir le pénis. D’autres coupes sont conçues pour les personnes qui n’ont pas de pénis, ou encore pour celles qui voudraient le dissimuler.

L’offre de Wicked Mmm s’est diversifiée à mesure que les gens ont exprimé des besoins en matière de lingerie délicate épousant leurs différentes formes. Si l’idée paraît simple, il est pourtant rare de trouver des produits du genre – et de cette qualité – sur le marché.

L’entreprise s’est donné pour mission d’offrir des sous-vêtements aux personnes de tous genres. Si leurs premiers pas ont été difficiles, les propriétaires ont tenu bon, croyant au droit des gens d’habiller leur intimité comme bon leur semble, peu importe les organes génitaux dont ils ont hérité.

Masha est dans son atelier et est assise sur Will.
Image : Masha est dans son atelier et est assise sur Will.
Photo: Masha et Will  Crédit: Radio-Canada / Ariane Labrèche

La muse de Masha

L’histoire de Will et Masha en est une de quête identitaire. Ce sont deux personnes marginales qui cherchaient leur place quand elles ont découvert, à l’aube de leur trentaine, la communauté BDSM.

Nous nous trouvons dans une pièce à l’éclairage feutré, attenante à la boutique de lingerie. Will et Masha y offrent des ateliers de bondage – cet art du ligotage – dans le contexte de leur autre entreprise, Tension.

Il n’y a rien de particulièrement érotique à l’endroit où nous les retrouvons. Il s’agit d’un vaste espace d’inspiration japonaise, où un arbre de corde s’enracine et déploie ses branches ornées de lanternes diffusant une lumière orangée. On peut apercevoir des ancrages ici et là qui servent à suspendre les personnes ligotées.

Toutefois, aujourd’hui, tout le monde est bien libre de ses mouvements. S’installant confortablement sur une petite estrade, Masha raconte que c’est pour Will qu’elle a cousu sa première culotte en dentelle. Et c’est peut-être ce qui fait de Wicked Mmm une réalisation aussi personnelle.

Il y a six ans environ, Will voulait des dessous à la fois fonctionnels et affriolants pour ses prestations de bondage, quelque chose qui reflétait sa nouvelle identité de genre – celle qui s’était imposée alors que Will sentait un carcan l’enfermer dans des normes qui ne lui correspondaient pas. L’affirmation de cette identité a eu lieu à ses 29 ans : iel est non binaire.

Non binaire : se dit d’une personne qui ne se définit pas comme étant de genre féminin ou masculin, mais qui se situe plutôt quelque part entre les deux; qui considère son identité de genre comme un mélange des deux; ou encore qui ne se reconnaît dans ni l’un ni l’autre.

Le pronom neutre iel est employé dans ce texte lorsque l’on parle des deux personnes qui s’identifient comme non binaires.

Iel se raconte aujourd’hui avec une fragilité encore perceptible, alors que cette identité de genre reste à apprivoiser.

J’essaie de me trouver, d’être confortable dans le neutre, parce que ce n’est pas quelque chose que je veux faire, de transitionner, mais c’est quelque chose que j’aurais fait si j’avais commencé plus jeune. Si ça avait été plus facile pour moi de le faire, si j’avais su que c’était une possibilité, je l’aurais fait, explique Will.

Ses bras se referment autour de son corps élancé comme un étau protecteur lorsqu’il est question du pronom à utiliser dans ce texte. Will est à l’aise avec l’emploi de iel, mais précise avoir de la difficulté à l’exiger. Le fait de demander des pronoms spécifiques, c’est quand même assez nouveau, dit-iel en soupirant. Il y a beaucoup d’explications qui viennent avec ça.

Toutefois, au fil de l’entrevue, ses membres se délient. Son regard s’illumine derrière son masque représentant un visage félin quand iel parle des créations de Masha : des pièces originales, qui viennent pallier l’offre limitée des boutiques érotiques.

Will avait fait la tournée des boutiques pour se procurer une culotte à son goût, mais n’avait trouvé que des produits non fonctionnels, ou encore de vraiment mauvaise qualité et très chers, pour aucune raison.

On est rentrés à la maison un peu déçus, raconte Masha, qui s’est mise en mode solution. J’ai dit : "Bon, laisse-moi essayer de te fabriquer quelque chose."

Masha est débrouillarde depuis son jeune âge, une qualité qu’elle a développée en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) avec l’aide de sa mère et de sa grand-mère, qui lui ont montré à découper des rideaux ou des guenilles pour en faire des robes de poupée. Désormais couturière de formation, Masha a expérimenté avec quelques patrons avant d’en arriver à créer une culotte épousant l’anatomie masculine. Cette expérience a nécessité quelques essais et erreurs, admet-elle, les yeux pétillants derrière son masque aux motifs squelettiques.

Ses créations ont attiré l’attention dans les milieux marginaux, grâce à des performances de bondage, des participations à des événements spécialisés et des défilés de mode éclatés. Will est devenu la muse de Masha et a pris en charge les opérations de leur entreprise, tandis qu’elle s’est occupée du volet créatif.

Masha a continué à concevoir des sous-vêtements avec l’idée de répondre à un besoin – et aussi de mettre l’anatomie en valeur. Je n’aime pas quand les parties mâles sont écrasées, comme si elles n’existaient pas. Mes designs ne sont pas nécessairement conçus pour les souligner, mais plutôt : "Tu as un pénis? Et alors? Habillons-le!"

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Image : Christophe, Émile, Nate et Abbygaelle posent autour de l'arbre en corde du local de l'entreprise Tension.
Photo: Christophe, Émile, Nate et Abbygaelle  Crédit: Radio-Canada / Ariane Labrèche

Un outil d’affirmation identitaire

Au fil de la rencontre avec Will et Masha, des personnes entrent au compte-gouttes dans le studio.

Nous rencontrons ainsi Christophe, ami et partenaire du couple polyamoureux, puis Émile, Abbygaelle et Nate – ce dernier se joint au groupe par l’entremise du haut-parleur d’un cellulaire. Nous formons une belle bande masquée et distanciée, le temps d’une discussion sur le rôle qu’un sous-vêtement peut jouer dans la vie de ceux et celles qui ne correspondent pas toujours à la norme.

Pourquoi les sous-vêtements de Masha leur plaisent-ils autant?

De telles pièces sont difficiles, voire impossibles, à trouver ailleurs, selon Abbygaelle, une femme trans qui n’a pas subi de chirurgie de réattribution sexuelle. J’aime bien les trucs qui sont très, très féminins. Au début, j’ai acheté des trucs mainstream, mais c’est très difficile à porter, confie-t-elle.

Tu devais sacrifier le confort? suggère Christophe, ce à quoi elle répond par l’affirmative.

De son côté, Nate explique être non binaire. Iel cherche des dessous féminins qui habillent son anatomie masculine. Cela lui procure un petit plaisir supplémentaire en tant que personne asexuelle. Sa voix a beau être transmise depuis le haut-parleur d’un téléphone cellulaire, on sent toute sa chaleur et son sourire émaner de l’appareil.

Je me sens juste super bien dans ce genre de vêtements. Et je peux juste faire mon ménage avec ça, whatever. C’est juste d’apporter un autre vibe et de me sentir beau.

Une citation de :Nate, personne non binaire et asexuelle

Pour Émile, qui se définit comme une personne non binaire transmasculine, les sous-vêtements de Masha sont une façon d’explorer son expression de genre.

Transmasculin : se dit d’une personne née de sexe féminin, mais qui se situe plutôt sur le spectre masculin – sans nécessairement s’identifier comme homme. Le terme peut regrouper notamment les hommes trans, les personnes de genre fluide et les personnes non binaires, tant que ces personnes s’identifient à la masculinité.

Quand je recherche de la lingerie, je dirais que c'est un peu compliqué, parce que j'aime beaucoup la féminité et, en même temps, je veux quand même avoir ma part de masculinité qui reste, explique Émile. C'est compliqué à trouver.

Il souligne en outre l’impossibilité de trouver des sous-vêtements qui accommodent les prothèses pouvant simuler la présence d’un pénis.

Questionné sur l’importance d’un sous-vêtement dans l’affirmation de sa sensualité, Émile réfléchit longuement à sa réponse.

Quand j'ai réalisé que j'étais trans, j’ai vraiment voulu me détacher de ma féminité, dit-il au bout d’un moment, sa voix légèrement enrouée laissant filtrer son émotivité. J'ai vraiment arrêté de vouloir être beau, parce que beau, pour moi, c'était être fem, et la lingerie, ça ne fittait pas là-dedans. J'ai vraiment dû me mettre de côté, sacrifier ma féminité pour pouvoir être reconnu aux yeux des autres.

Will aussi a connu ce sentiment de devoir taire une partie de soi pour affirmer son identité de genre. Je me sentais beaucoup comme ça aussi, de vouloir en quelque sorte garder une neutralité, pour montrer que ça peut-être une option, dit-iel. Les sous-vêtements de Masha leur ont permis de rompre avec l’image qu’il et iel pensaient devoir projeter.

Avoir la lingerie qui "fit" enfin avec comment je me vois et je me sens, ça me permet de pouvoir me reconnecter avec qui je suis réellement et de pouvoir enfin vouloir à nouveau être sexy.

Une citation de :Émile

C’est d’ailleurs quelque chose qu’il retrouve facilement devant l’appareil photo lors de la séance photo organisée la semaine suivante. D’abord timide et nerveux, Émile retrouve toutefois son naturel lorsque l'appareil photo s'active. Les poses s’enchaînent et laissent transparaître son plaisir, voire sa détermination.

C’est la même chose pour Abbygaelle, Nate et Christophe, qui prennent rapidement leur aise et s’exposent candidement devant la lentille.

Ce dernier s’enthousiasme d’ailleurs des témoignages offerts par le groupe. De son côté, il se décrit comme un allié, mais précise n’avoir jamais remis son genre en question. Il porte parfois les sous-vêtements de Masha, mais c’est d’abord parce qu’ils sont confortables et, surtout, pour faire plaisir à ses partenaires.

Ce qui me frappe en ce moment, c'est de voir la diversité, s’exclame Christophe. Même si c’est un tout petit groupe, ce sont trois "catégories" complètement différentes!

Quatre, le corrige Émile, amusé.

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Image : Nate porte de la lingerie et se tient debout derrière les paravents de style japonais.
Photo: Nate  Crédit: Radio-Canada / Ariane Labrèche

Une mission d’acceptation

Quand Wicked Mmm a-t-elle enfin réussi à établir sa clientèle? Je ne sais pas… Avez-vous réussi? taquine Christophe, déclenchant les rires autour de lui.

J’ai l’impression qu’on est encore à la veille de percer, souffle Masha.

Les premiers pas de l’entreprise dans le marché plus traditionnel ont été fort décevants pour ses propriétaires, à commencer par sa participation au Salon de l’amour en 2017, où ses sous-vêtements détonnaient parmi la mer de jouets et vêtements assez traditionnels. Il y avait même des clients trop mal à l’aise pour se procurer leurs culottes en dentelle.

Les gens n’étaient pas prêts pour nous, lance Masha. On était les moutons noirs de l’endroit.

Un gars a acheté un de nos produits, mais il est resté à un autre kiosque, à l’autre bout de l’allée, et de loin, il pointait à sa femme ce qu’il voulait qu’elle lui achète. Il était comme : "Non, celle-là!" Et elle lui montrait, à une distance de 20 pieds, en demandant : "Celle-là?" Et il disait : "Non! Non! L’autre!" raconte Will en pouffant de rire, sans malice.

Tu peux juste venir la prendre! dit Masha en s’esclaffant.

Le salon a été le début d’une petite série de déceptions. On n’a même pas recoupé nos frais. Je ne sais pas pourquoi on avait des attentes aussi élevées, mais on s’est juste écrasé la face par terre, dit Masha en laissant échapper un petit rire.

C’est pourtant une bonne part de la clientèle de Will et Masha qui sont des hommes cisgenres, hétérosexuels, même mariés. Mais leurs achats se font plus souvent en ligne.

Cisgenre : se dit d’une personne dont l’identité de genre correspond au sexe avec lequel elle est née. Une personne née de sexe féminin et qui s’identifie comme femme est une femme cisgenre.

Will et Masha ont tenu bon malgré les difficultés. La pandémie a compliqué leurs activités, forçant notamment la fermeture des nouveaux locaux qui venaient à peine d’être inaugurés. Au moins, les commandes en ligne ont commencé à débouler, et la clientèle, à se fidéliser.

Cela enthousiasme particulièrement Will, qui a toujours encouragé Masha à ne pas baisser les bras, malgré le travail qui engloutissait temps et argent – avec peu de redevances. En tant que personne qui n’est pas fondamentalement "positive", ça pouvait être un peu difficile à faire, dit Will en rigolant.

L’idée valait trop à ses yeux pour être abandonnée. C’est vraiment ce que moi, j’aurais voulu avoir il y a 20 ans. Je veux que ça existe pour moi, affirme-t-iel. C’est vraiment important pour moi de garder le message de Wicked en vie.

Masha tient elle aussi à ce message ancré dans le respect, et non dans la fétichisation des corps. Notre approche est de dire : "Vous êtes tous valides." On veut que les gens se sentent inclus, représentés et pas ridiculisés. Juste… reconnus.

Ce message résonne auprès de la clientèle et c’est ce qui a permis à Wicked Mmm de se maintenir la tête hors de l’eau. Il y a des gens qui nous ont écrit des messages du genre : "Oh, mon dieu, vous avez changé ma vie!" raconte Will. Sans ça, on n’aurait pas continué. On n’aurait pas pu.

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L'atelier où Masha conçoit à la main ses sous-vêtementsPhoto : Radio-Canada / Ariane Labrèche

Will et Masha estiment que leur boutique en ligne n’est pas classée de manière optimale. Quand les produits étaient catégorisés de manière plus neutre et inclusive, leur clientèle ayant le plus de moyens financiers – les hommes cisgenres hétéros – ne s’y retrouvait pas. Au terme d’une séance avec un groupe de réflexion, le classement monsieur, madame et neutre s'est imposé comme la meilleure avenue pour le moment.

On s’est dit que c’était la façon de faire le plus de dommage à la norme, dit Will, le regard assuré.

Will et Masha tiennent à faire passer un message d’ouverture aux différentes réalités et c’est aussi pourquoi leur entourage a accepté de se dévoiler devant notre lentille.

C’est pour montrer la diversité, et comment on peut montrer différentes faces et que ça peut être beau, lance Abbygaelle, en toute simplicité.

Je n’ai pas vraiment de message à faire passer, admet Émile, le sourire qui déborde de son masque jusque dans ses yeux. J’ai juste envie d’exister, de montrer que j’existe. C’est tout!

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