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Image : Portrait de Nathalie Stake-Doucet.

Un an après le début de la pandémie, des travailleuses de la santé brisent le silence et demandent un meilleur soutien psychologique pour ceux et celles qui tiennent à bout de bras la santé des Québécois.

Un texte de Valérie Ouellet

Ne les appelez surtout pas des anges gardiens, encore moins des soldats au front.

C’est l’une des premières déclarations que me font Marie-Eve et Natalie lorsque nous parlons au téléphone avant qu’elles ne décident de m’accorder une entrevue.

L’une est infirmière en CHSLD depuis six ans, l’autre a décidé d’y retourner au plus fort de la première vague par solidarité pour ses collègues.

Un an plus tard, elles ont besoin de guérir, de comprendre, mais surtout d’en parler, même si la détresse psychologique demeure taboue dans le milieu de la santé.

Je savais que je pouvais aider

Marie-Eve Lingard Lord atterrit comme une comète à l’hôtel où nous lui avons donné rendez-vous pour l’entrevue. L’infirmière de 37 ans rayonne d’une énergie fébrile alors qu’elle nous raconte à quel point elle aime ses patients.

Je me sens un peu comme en reconstruction, confie-t-elle. Ça va de mieux en mieux. Je travaille en ce moment fort, fort, fort à me refaire une base solide pour être capable de retourner travailler. Chaque jour, ça va un peu mieux.

Quand la pandémie commence, Marie-Eve vient tout juste de compléter un projet pilote au centre d’hébergement de l’Hôpital Général de Québec visant à diminuer le ratio infirmière-patients pour mesurer l’impact sur la qualité des soins.

Un vrai conte de fées pour l’infirmière clinicienne qui en avait assez d’être débordée.

Nos patients ont beaucoup de besoins, mais il y a encore beaucoup de belles choses qu’on peut faire avec eux, explique celle qui fait ce métier depuis six ans.

J’avais un ratio plus petit où j’avais le temps de m’investir avec mes patients, d’aller au bout de mes connaissances. Je suis retombée amoureuse de mon métier, ça m’a donné envie de rester. Quand la pandémie est arrivée, ça a freiné tout ça.

En quelques semaines, elle passe du rêve au scénario catastrophe alors que le CHSLD de l’Hôpital Général de Québec se transforme en foyer d’éclosion majeur.

Marie-Eve Lingard Lord porte une visière.
Marie-Eve Lingard Lord a passé par une gamme d'émotions en allant travailler auprès de personnes contaminées par la COVID-19.Photo : Marie-Eve Lingard Lord

Après un passage dans un autre centre, elle y retourne à la fin mai.

J’étais contente d’arriver là en renfort, parce que je retrouvais certains collègues, des patients que j’avais connus. Je sentais que je serais un peu plus utile là.

Son début de pandémie, Natalie Stake-Doucet l’a vécu collée aux bulletins télévisés, horrifiée par les images de cercueils empilés, de patients mourant dans les stationnements d’hôpitaux et de travailleurs de la santé complètement épuisés.

Pour celle qui est infirmière depuis plus d’une dizaine d’années, c’était clair que ce n’était qu’une question de temps avant que la crise ne gagne la province. Après l’annonce de mettre le Québec sur pause par le gouvernement Legault, elle soumet sa candidature pour travailler en centre d’hébergement sur la plateforme Je Contribue!

Je savais que je pouvais aider. J'ai déjà été en CHSLD, comme préposée [aux bénéficiaires] et comme infirmière. Je ne voulais pas laisser mes collègues passer à travers ça tout seuls.

Une solidarité toute naturelle pour celle qui est aussi présidente de l’Association québécoise des infirmières et infirmiers (AQII), un regroupement visant à soutenir la voix politique infirmière.

Je viens d’une famille très militante. J’ai grandi dans une maison où c’était encouragé qu’on questionne, qu’on revendique, qu’on argumente. Autant je suis tombée en amour avec la profession d’infirmière, autant j’ai rapidement eu l’impression qu’on n'était pas valorisées à notre juste valeur.

Début avril, on la rappelle : elle sera envoyée dans un centre d’hébergement du Grand Montréal en pleine éclosion, qu’elle décrit comme l’un des pires CHSLD, qui était dans un de ses pires moments.

Quand on lui demande à quoi elle s’attendait à sa première journée de travail, le temps s’arrête. Natalie soupire et prend une pause. Les mots lui manquent.

Je savais que ça allait… que ça allait être vraiment difficile… je savais qu’il allait manquer du monde, que je n’aurais pas une orientation complète… mais malgré mes attentes très sombres… c’était mille fois pire que ce que j’aurais pu imaginer dans mes pires cauchemars.

Comme une scène de film post-apocalyptique

Dès sa première journée en centre d’hébergement, Natalie a l’impression d'atterrir au beau milieu d’une scène de film post-apocalyptique.

Je me souviens, ma première journée, ce qui m’a frappé le plus, c’est qu’on n'avait même pas assez de poubelles, se rappelle Natalie en riant jaune.

On avait une machine à signes vitaux pour l’unité au complet, pis ce n’était même pas divisé en zone chaude ou zone froide. À chaque niveau d’organisation, il manquait quelque chose : soutien, matériel, personnel. Il n'y avait rien qui était facile.

Quand on lui demande à quoi ça ressemble un centre d’hébergement en pleine éclosion, Marie-Eve Lingard Lord veut tout de suite mettre un fait au clair : Il faut vraiment faire la différence entre un hôpital et un CHSLD.

Un CHSLD, ce ne sont pas des chambres d’hôpital, c’est des chambres avec les photos des résidents, leurs effets personnels, leurs vêtements. Les résidents, on les laisse circuler, se promener, parce que c’est là qu’ils habitent.

Une citation de :Marie-Eve Lingard Lord

Bien avant la pandémie, raconte l’infirmière, il était déjà difficile de contenir les éclosions de gastro ou d’influenza en centres d’hébergement. En plus, nos patients, pour une grosse majorité, n'ont pas tous la capacité de comprendre qu’ils sont contagieux.

En contexte de pandémie, le personnel a rapidement perdu le contrôle, dit-elle, et a dû se résoudre à garder à distance des résidents contaminés, confus et apeurés qui ne les reconnaissaient plus derrière leurs masques et leurs visières.

On avait l’habitude d’avoir une familiarité, une chaleur humaine avec nos résidents, là soudainement, il fallait les garder à distance, les séparer les uns des autres, ça devenait un peu… contre nature, dit-elle, la voix qui se brise.

Des décisions crève-cœur dont Marie-Eve a encore de la misère à parler.

Elle raconte qu’au pire de l’éclosion, le personnel en mode panique a dû se résoudre à médicamenter des résidents anxieux pour les calmer et à installer des demi-portes pour empêcher ceux qui étaient contaminés de quitter leur chambre.

Moi personnellement, je trouvais ça… je trouvais ça difficile. C’était… des choix déchirants… régulièrement comme ça qu’on faisait, se rappelle l’infirmière.

Parmi les problèmes les plus criants rencontrés par Natalie dans son CHSLD, il y a le manque de bonbonnes d’oxygène qui permettent aux résidents contaminés de l’unité de respirer un peu mieux pendant environ une heure.

Le personnel fait tout ce qu’il peut pour en donner à un maximum de patients. C’est des images qui ne vont jamais te sortir de la tête, de gens qui se battent pour respirer, confie Natalie. Tu ne veux pas voir du monde qui souffre.

Moi, je peux te décrire les décès que j'ai vus, je peux te garantir que tu ne voudras jamais, jamais, jamais mourir comme ça.

Une citation de :Natalie Stake-Doucet, infirmière en CHSLD durant la première vague
Portrait de Nathalie Stake-Doucet.
Nathalie Stake-Doucet a vécu des moments sombres au coeur de la crise de COVID-19.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Malgré tous les efforts déployés, les résidents tombent comme des mouches.

Au centre d’hébergement où travaille Natalie, près de 40 % des résidents meurent en quelques semaines. Au CHSLD où Marie-Eve a été envoyée en renfort, près d’une trentaine de décès sont recensés durant la première vague.

Un an plus tard, celle qui a accompagné sa propre grand-mère jusqu’à son dernier souffle en 2016 repense souvent à ses patients décédés sans leur famille.

Son plus grand regret : ne pas avoir pu leur offrir une belle mort.

Pour moi, c’était comme un échec, vraiment, explique Marie-Eve, la voix remplie d’émotion. Parce que je sais c’est quoi l’impact pour les familles. C’est ceux qui restent pour qui ça devient central, pour être capable de faire un deuil sain. Pis ça, on n'était pas capable de le faire. On se sent vraiment impuissant.

Natalie vit aussi mal avec certains décès dont elle a été témoin. L’infirmière se souvient avec émotion d’une famille qui s’était déplacée dans un froid glacial sous la fenêtre d’une résidente mourante dans l’espoir de la voir une dernière fois.

Je me suis dit à ce moment-là que je ne verrai jamais quelque chose d’aussi triste de ma vie , raconte Natalie, des larmes coulant sur son visage.

Un moment donné tu deviens comme anesthésiée

Après six semaines dans un centre d’hébergement en éclosion, Marie-Eve est placée en arrêt de travail, officiellement pour une blessure au dos.

Mais ce qui inquiète encore plus son médecin, c’est qu’elle a commencé à faire des crises de panique pour la première fois de sa vie.

C’était comme une vague un peu soudaine et je me sentais complètement paralysée, explique-t-elle. Pour moi, c’était vraiment de la peur. J'avais l'impression qu'il y avait quelque chose d'imminent qui allait m'arriver, mais je ne savais pas d'où ça venait.

En plus de ces crises, elle constate que son sommeil est devenu très fragile, qu’elle est plus agitée et plus irritable à la maison, surtout après ses quarts de travail. Plus d’une fois, elle quitte la table au souper pour ne pas pleurer devant sa famille.

Physiquement, je n'étais plus capable. Psychologiquement, j’aurais probablement eu besoin d'arrêter avant, mais là c'était mon corps qui me le disait en plus. Quand j'ai parlé au médecin, c'était clair que j’étais allée au bout et que j’avais besoin d’arrêter.

Pour Natalie, c’est un résultat positif à un test de dépistage de la COVID-19 qui mettra fin à ce mois intense passé en centre d’hébergement.

Ce n’est qu’une fois guérie et grâce au soutien de ses proches qu’elle prend vraiment conscience à quel point son expérience en CHSLD l’a traumatisée.

C'est vraiment eux qui m'ont aidée à réaliser que oui, c'était gros, pis que c'était normal d'être bouleversée par ce que j'avais vécu. C'était correct de me rappeler certains événements, de pleurer ou de me sentir triste ou fâchée ou désespérée, pis que ce genre d'émotion-là, c'est normal, c'est sain.

Avec le recul, elle réalise qu’elle a dû se détacher de la réalité au travail pour survivre. Un moment donné tu deviens comme anesthésiée face à ça, pis t’as pas le choix, tu ne peux pas vivre ça à tous les jours, laisser ton coeur à terre tous les jours.

J’étais en train de m’épuiser à chercher de l’aide

Pour les deux infirmières, le chemin vers le mieux-être n’a pas été facile.

Début novembre, l’arrêt de travail de Marie-Eve se termine. Elle est de nouveau envoyée dans un centre d’hébergement en éclosion. C’est là qu’elle prend vraiment conscience que son expérience l’a changée.

C'est un centre que j'avais connu avant la pandémie, ce n'est pas du tout la même ambiance. Il y a comme une espèce de lourdeur. Personnellement, je craignais de plus en plus de m'attacher aux résidents parce qu’il faut que je me protège.

À peine retournée, elle apprend qu’elle a contracté la COVID-19, en plus d’avoir contaminé son conjoint et sa belle-fille, pendant la période des Fêtes.

Le fait d’être retournée [au travail] et d'avoir contracté la COVID, ça m'a beaucoup déstabilisée. Je me sentais comme fragilisé, je n'avais plus de ressources.

Rongée de culpabilité d’avoir transmis le virus à sa famille, Marie-Eve est plus anxieuse que jamais. Elle se tourne vers son programme d’aide aux employés et découvre qu’elle n’a droit qu’à huit heures de thérapie pour toute l’année.

J'ai tenté de trouver un soutien psychologique au privé, mais après plusieurs heures, je tombais tout le temps sur le même message qui me disait qu’on ne prenait pas de nouveaux patients. J'étais en train de m'épuiser à chercher de l'aide.

Quant à Natalie, comme c’est le cas pour beaucoup de travailleurs de la santé, elle a décidé de ne pas consulter, de peur qu’un diagnostic en santé mentale n’affecte sa capacité d’être embauchée à nouveau dans le réseau public.

Elle prend aussi un risque en nous racontant son expérience à visage découvert. Le réseau de la santé, on se le cachera pas, il y a une loi du silence. Il est inclus dans le contrat d'embauche qu'un employé de soins infirmiers ou un préposé n'ont pas le droit de s'adresser aux médias sans la permission explicite de leur employeur. Et ça, ça nuit à la qualité des soins et ça nuit à notre réseau de santé.

Quel soutien psychologique pour les travailleurs de la santé?

En mai 2020, le gouvernement québécois a débloqué 14 millions de dollars pour ajouter trois heures de thérapie supplémentaires (Nouvelle fenêtre) aux cinq ou six séances par année normalement accordées au personnel de la santé et des services sociaux à travers les programmes d’aide aux employés (PAE) des centres intégrés de santé.

Un investissement qui a eu peu d’impact jusqu’à maintenant, selon le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant. On a analysé l'impact et on voit qu'il y a eu seulement 2 % d'augmentation des demandes, malgré tout le stress et tout ce qu’a vécu notre personnel dans le réseau.

Selon le ministre, plusieurs employés étaient réticents à profiter du programme en raison de problèmes de confidentialité.

Pendant ce temps, au moins six des neuf centres intégrés de santé du Grand Montréal ont vu une augmentation des arrêts de travail de plus de deux semaines liés à des raisons psychologiques. Entre avril et décembre 2020, ces arrêts ont bondi en moyenne de 55 % comparativement à la même période en 2019.

C’est lourd à porter tout ça

Un an après son expérience en CHSLD, Natalie garde un sentiment profond d’impuissance et d’injustice. Elle continue d’aimer sa profession d’infirmière, mais ne sait pas si elle sera un jour capable de retourner travailler en centre d’hébergement.

Le gouvernement, le ministère, les CIUSSS, il faut qu'ils réalisent le tsunami de problèmes de santé mentale qui s'en vient.

Une citation de :Natalie Stake-Doucet

Pour elle, c’est clair : le pire est à venir pour ses collègues qui travaillent sans relâche depuis un an et qui n’ont pas encore pris la pleine mesure de leur traumatisme. C'était déjà un énorme problème dans le réseau avant la pandémie. Pis là, en plus de ça, tu rajoutes le risque de syndrome de stress post-traumatique, des troubles de panique qui peuvent résulter de la tragédie qu'on a vécue.

Marie-Eve nous confie que cette entrevue fait partie de son processus de guérison : dans un milieu où parler ouvertement de sa santé mentale est tabou, voire interdit, elle a décidé de surmonter sa peur en espérant que ses pairs se sentent entendus.

Portrait de Marie-Eve Lingard Lord.
Marie-Eve Lingard Lord a décidé de partager publiquement son combat pour obtenir du soutien en santé mentale.Photo : Radio-Canada

On est dans un milieu où on valorise beaucoup le fait d'être des tough. On est des héros, des anges gardiens. C'est lourd à porter tout ça. Puis on n'est pas tous équipés également pour porter ça.

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