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Image : Montage d'un homme, les yeux fermés, duquel émanent un cerveau, trois Z, un coureur, un trophée et des lignes de terrain de basketball.

Les athlètes de haut niveau ont une nouvelle obsession : mieux dormir que leurs adversaires. En étudiant les bienfaits du sommeil chez les sportifs professionnels, les spécialistes espèrent amener toute la société à revoir sa relation avec l’oreiller. Incursion dans une révolution non pas tranquille, mais endormante.

TEXTE : GUILLAUME PIEDBOEUF | DESIGN : OLIVIA LAPERRIÈRE-ROY

David Savard et ses coéquipiers auraient dû manquer d’énergie. Les Blue Jackets de Columbus disputaient leur cinquième match en huit soirs, dans l’environnement contrôlé de la Ligue nationale de hockey à Toronto, et la partie était interminable.

Mais au moment d’entamer la cinquième période de prolongation, le 11 août, après avoir passé près de 50 minutes sur la patinoire, le défenseur de Québec se sentait encore en forme.

Malgré le fait que c’était beaucoup plus de matchs en peu de temps qu’à l’habitude et que c’était du hockey intense de séries, on avait l’énergie pour passer à travers ce match-là, relate-t-il.

Les Jackets se sont finalement avoués vaincus dans ce qui s’est avéré le 4e plus long match de l’histoire de la Ligue nationale de hockey (LNH). Mais mis à part l’aspect particulièrement crève-cœur de la défaite, Savard et ses coéquipiers arrivaient au même constat.

On a pas mal tous remarqué que même si on jouait plus de matchs, on trouvait ça moins pire qu’en saison régulière. Ça montre l’effet que peut avoir le voyagement entre les parties.

Confinés à la bulle de Toronto depuis des semaines, les joueurs de la LNH s'évitaient les voyages en avion incessants et les nombreux changements de fuseaux horaires. Inévitablement, ils dormaient mieux et en voyaient les résultats.

David Savard, en action sur la glace, porte le numéro 58 des Blue Jackets de Columbus.
David SavardPhoto : Getty Images / Maddie Meyer

D’habitude, quand on revient d’un match sur la route, on a de la misère à se lever le lendemain matin tellement on est fatigué, explique David Savard.

Le fait qu’un meilleur sommeil ait un effet sur la récupération et les performances n’a pas vraiment surpris le défenseur et ses coéquipiers. C’est un secret de moins en moins bien gardé de la LNH avec ses éreintantes saisons de plus de 80 matchs.

Un grand nombre d’athlètes souffrent de déficit de sommeil. Et ceux qui arrivent à mieux naviguer vers l’oreiller bénéficient d’un avantage non négligeable dans des sports où la marge est si fine entre la victoire et la défaite, entre une longue carrière et une rétrogradation dans les mineures.

Montage numérique d'une main tenant une loupe qui analyse un cerveau.
Image : Montage numérique d'une main tenant une loupe qui analyse un cerveau.
Photo: Le sommeil démystifié  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Le sommeil démystifié

C’est assez récent que le sommeil soit devenu un sujet à la mode et que tout le monde ait commencé à se pencher là-dessus, lance Jonathan Charest, directeur des services de sommeil aux athlètes au Centre for Sleep and Human Performance, à Calgary.

Les deux visages les plus connus du sport nord-américain, le basketteur Lebron James et le footballeur Tom Brady, sont des apôtres de la longue nuit de sommeil. Deux athlètes dont la longévité dans leur sport est quasi sans précédent et qui parlent ouvertement du fait qu’ils dorment au moins 9 h ou 10 h par nuit.

LeBron James en possession du ballon.
LeBron JamesPhoto : Getty Images / Patrick Smith

Un discours tout en contraste avec celui qui règne depuis longtemps dans nos sociétés nord-américaines hyper compétitives, fait remarquer Jonathan Charest, lui-même un ancien patineur de vitesse de haut niveau. « C’est dans notre culture. On entend encore souvent des dictons du genre "Pendant que tu dors, d’autres s’entraînent." »

Ou en anglais, le fameux You snooze, you lose.

Au contraire, dormir mieux et plus longtemps est un grand avantage, soutient le diplômé de l’Université Laval. Surtout pour les athlètes qui ont besoin de plus d'heures de sommeil que le commun des mortels.

La pierre angulaire de la récupération, c’est le sommeil. En fait, c’est la seule façon de pouvoir récupérer, explique le spécialiste.

Plutôt avant-gardiste en ce qui a trait à la gestion de son sommeil, l'ex-fondeur Alex Harvey dormait 12 heures par jour durant sa carrière sur le circuit de la Coupe du monde de ski de fond.

Alex Harvey.
Alex HarveyPhoto : Getty Images / Matthias Hangst

Je dormais 10 à 11 heures par nuit et je faisais une sieste de 1 à 1 h 30 chaque jour entre nos deux entraînements. Ça prenait ces heures-là pour récupérer et, à la longue, éviter les blessures, explique celui qui notait minutieusement ses heures de sommeil et leur qualité dans un journal d’entraînement.

Tout le monde est capable de s’entraîner trois heures chaque jour. J’ai toujours considéré que ce qui m'a permis d’avoir de bons résultats, c’est toutes les petites choses que je faisais au niveau de la récupération pour arriver dans une forme optimale à ces entraînements-là.

Le coureur olympique Charles Philibert-Thiboutot abonde dans le même sens. C’est l’aspect le plus important de l’entraînement, outre l’entraînement en tant que tel. Quand on détruit notre corps au jour le jour, à petites doses, le sommeil est vraiment essentiel.

Charles Philibert-Thiboutot.
Charles Philibert-ThiboutotPhoto : Getty Images / Cameron Spencer

C’est une question de récupération, mais plus encore. Lorsqu’on dort, notre cerveau revisite nos apprentissages de la journée, y compris les apprentissages moteurs, et fait de la place pour ceux du lendemain.

Un nouveau lancer pour un lanceur au baseball, un nouveau positionnement pour un avantage numérique au hockey. On peut les répéter, mais c’est dormir qui fait en sorte que ça se consolide au niveau cérébral, donne en exemple Jonathan Charest.

Dormir nous permet aussi de traiter nos émotions. Inconsciemment, nous refoulons en dormant les mauvais souvenirs et renforçons les bons.

Le manque de sommeil, à l’inverse, a un effet négatif quasi immédiat sur la vitesse de prise de décision, la capacité à se concentrer, l’humeur, le stress et l’anxiété.

Ce ne sont toutefois pas ces notions théoriques qui ont attiré l’attention du sport professionnel. C'est plutôt une série d’études qui, depuis une dizaine d’années, ont démontré concrètement l’important impact du sommeil sur les performances sportives.

En 2011, des chercheurs de l’Université Stanford ont suivi les performances de onze joueurs de l’équipe de basketball de l’établissement. Ces derniers dormaient en moyenne six heures et demie par nuit et plusieurs souffraient de déficit de sommeil chronique.

Une joueuse de basketball tient un ballon d'une main en regardant une coéquipière.
Une joueuse de l'équipe de basketball de l'Université Stanford lors d'un match contre l'Université d'Arizona en janvier 2021.Photo : La Presse canadienne / Josh Galemore / Arizona Daily St

Incités par les chercheurs à dormir le plus possible, les participants ont allongé leur nuit de sommeil d’environ deux heures. Au bout de deux mois de ce nouveau régime, ils couraient plus rapidement et leur pourcentage de réussite au lancer franc et au tir de trois points avait augmenté de 9 %.

En 2013, des chercheurs de l’Université Vanderbilt ont démontré que les frappeurs des Ligues majeures de baseball s'élançaient de plus en plus sur des lancers en dehors de la zone des prises au fur et à mesure qu'avançait la saison de 162 matchs. La fatigue accumulée serait à l’origine du phénomène, ont-ils théorisé.

Dans la même lignée, des chercheurs de la Virginie ont déterminé que plus un joueur se sentait somnolent au quotidien, moins il avait de chances d'être encore dans le baseball majeur trois saisons plus tard.

Pour Jonathan Charest, le constat est clair.

Tout ce que vous avez à faire pour améliorer vos performances, c’est d'allonger vos heures de sommeil. Pas besoin de pilule, pas besoin de café. Le sommeil est le meilleur optimiseur de performance qui existe. Il n’y a absolument rien qui peut battre ou remplacer une nuit de sommeil adéquate.

N’empêche, on commence à peine à comprendre comment le sommeil interagit avec la performance sportive, précise Geneviève Forest, directrice du Laboratoire du sommeil de l’Université du Québec en Outaouais. Les données qu’on a, c’est nouveau.

C’est que la réduction de la fatigue n’est pas la seule chose à prendre en considération. Dans le sport professionnel, la gestion des rythmes circadiens est au cœur du casse-tête du sommeil.

Montage numérique d'un réveil matin avec des éclairs qui en sortent, pour illustrer l'appareil qui sonne le matin.
Image : Montage numérique d'un réveil matin avec des éclairs qui en sortent, pour illustrer l'appareil qui sonne le matin.
Photo: Y a-t-il un horloger dans la salle?  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Y a-t-il un horloger dans la salle?

Les rythmes circadiens, en fait, c’est notre horloge biologique, explique Jonathan Charest. L’horloge en question opère selon un cycle d’environ 24 heures. En se fiant à des facteurs externes, principalement la lumière, elle signale au corps quand vient le temps de dormir. C'est ce qui explique pourquoi on a naturellement envie de dormir la nuit. Ce n’est pas qu’une question de fatigue accumulée.

Génétiquement, certaines personnes sont faites pour se lever et coucher tôt, d’autres pour se lever et coucher tard. Dans la littérature scientifique, on les sépare en trois chronotypes. Les lève-tôt (early birds), les oiseaux de nuit (night owls) et ceux qui se trouvent entre les deux.

« En ce moment, on est en train de se rendre compte qu’il y a des moments dans la journée où un athlète a un sommet de performance et ça suit à peu près les mêmes cycles que le rythme circadien. »

— Une citation de  Geneviève Forest

Pour une majorité d’athlètes, ce sommet de performance survient à la fin de l’après-midi et au début de la soirée. Ensuite, la température du corps va diminuer, le corps va ralentir ses fonctions. Il y a une espèce de préparation à aller se coucher qui se fait naturellement chez la plupart des gens, explique la chercheuse.

Là où ça se complique, pour les athlètes de haut niveau, c’est lorsqu’on passe d'un fuseau horaire à un autre. L’horloge biologique du corps prend environ une journée à s’habituer à chaque heure de décalage horaire.

C’est une réalité que connaissent depuis longtemps les athlètes canadiens qui se rendent en compétition en Europe ou en Asie. Pour ce qui est des Jeux olympiques, ce n’est pas vraiment un problème parce qu’on arrive assez longtemps avant la compétition, relate Charles Philibert-Thiboutot.

Sur le circuit de la Coupe du monde de ski de fond, Alex Harvey explique avoir vite compris qu’il avait besoin d’au moins d’une semaine pour s’acclimater lorsqu’il traversait l’Atlantique vers l’Europe.

Alex Harvey (à droite) lors de sa vague quarts de finale du sprint libre des mondiaux de ski de fond, à Seefeld, en Autriche.
Alex Harvey (à droite) lors du sprint libre des mondiaux de ski de fond à Seefeld, en Autriche, en 2019.Photo : Reuters / Lisi Niesner

Par contre, en expérimentant, je me suis rendu compte qu’entre arriver trois jours avant une compétition en Europe et arriver la veille, je préférais arriver dernière minute. Au moins, tu n’as pas la fatigue accumulée de plusieurs mauvaises nuits de sommeil, explique le fondeur à la retraite.

Philibert-Thiboutot abonde dans le même sens. L’adrénaline du jour d’une compétition peut compenser pour une mauvaise nuit de sommeil, même une très mauvaise. C’est la fatigue accumulée qui fait des dégâts.

C'est une autre histoire dans les grands circuits professionnels nord-américains, où les équipes se promènent constamment et rapidement entre quatre fuseaux horaires.

En compilant les résultats des équipes de la LNH, de la NBA et de la NFL durant cinq saisons, Geneviève Forest a remarqué que les longs voyages d’est en ouest sont particulièrement difficiles pour les joueurs.

Les équipes de la LNH traversant trois fuseaux horaires vers l’ouest pour jouer un match, par exemple, ne remportent que 41,5 % de leurs matchs. Les équipes prenant le chemin inverse, d’ouest en est, remportent plutôt 52,4 % de leurs matchs.

Un résultat logique pour la chercheuse.

« Le joueur du Canadien qui arrive à Vancouver pour un match à 19 h, il est trois heures plus tard pour lui. Il va jouer au moment où il devrait se préparer à aller se coucher, au moment où tous ses rythmes sont en train de ralentir. Tandis que le corps du joueur de Vancouver est à son peak de performance. »

Des joueurs de hockey.
Le gardien du Canadien Carey Price regarde le défenseur Ben Chiarot (8) lutter pour la possession de la rondelle avec Tanner Pearson (70) et Brock Boeser (6) des Canucks.Photo : La Presse canadienne / Darryl Dyck

Pour réduire le phénomène, de plus en plus d’équipes tentent d’arriver à destination deux jours avant un match lorsqu’elles traversent plus d’un fuseau horaire vers l’ouest.

À travers un calendrier de 82 matchs en un peu plus de six mois, ce n’est toutefois pas toujours possible. Surtout que voyager de nuit, après les matchs, dans le but d’être plus rapidement à la prochaine destination n’est pas une solution.

Au contraire, les équipes les plus avant-gardistes en ce qui a trait à la science du sommeil, comme les Warriors de Golden State, dans la NBA, évitent autant que possible ce genre de vol. On ne peut espérer que des joueurs qui atterrissent dans un nouveau fuseau horaire à 1 h ou 2 h du matin et doivent aller s’installer à l’hôtel aient une nuit réparatrice.

Dans tous les cas, les joueurs eux-mêmes n’ont pas tous les morceaux du casse-tête de leur sommeil. Les entraîneurs, les responsables de la planification des déplacements et même les commissaires des ligues professionnelles ont tous leur part de responsabilité.

Le problème n’est pas tant la quantité de matchs que la quantité de déplacements, pointe Jonathan Charest.

Des séquences de trois matchs en quatre soirs, ça ne devrait pas exister. Des deux matchs en deux soirs, il devrait y en avoir le moins possible et il devrait y avoir plus de matchs joués à l’intérieur de sa division.

Il en a également contre les entraînements matinaux au lendemain d’un match, particulièrement nuisibles pour les joueurs de type oiseaux de nuit, génétiquement fait pour se lever plus tard. Ces entraînements devraient être délaissés, croit-il.

Un ballon de basketball.
Les grandes ligues professionnelles sont réfractaires aux changements d'horaire des entraînements.Photo : EvantoElements

Certains entraîneurs ont commencé à le faire, d’autres s’y opposent catégoriquement.

Si on leur dit qu’il faut abolir les entraînements matinaux, c’est notre poste qui va être aboli. La culture en place est difficile à changer, illustre le spécialiste, lui-même consultant auprès d’équipes professionnelles.

Réduire le nombre de kilomètres parcourus en une saison et de donner un peu plus de repos aux joueurs ne va pourtant pas à l'encontre de l’intérêt des entraîneurs ou des propriétaires d’équipes, ajoute ce dernier. Réduire les blessures et améliorer les performances est à l’avantage de tous.

« On ne veut pas dénaturer le sport. »

— Une citation de  Jonathan Charest

N'empêche, les grandes ligues professionnelles sont souvent réfractaires au changement. En ce sens, la pandémie de COVID-19 est venue leur forcer la main. Les joueurs de la LNH et de la NBA ont fait l’expérience d’un environnement contrôlé sans déplacement, l’été dernier. Ils ont pu constater l’impact de quelques heures de sommeil de plus sur leurs performances.

Pour des raisons épidémiologiques, les calendriers des deux ligues ont aussi été revus, cette saison. Les équipes affrontent régulièrement un même adversaire au même endroit lors de deux matchs consécutifs. Une nouveauté qui donne davantage de temps au corps pour s’acclimater à un nouveau fuseau horaire et qui réduit les heures de vol.

Je pense que ça fait vraiment une bonne différence. On est capable de garder notre niveau d’énergie plus haut, estime le défenseur David Savard.

Il sera difficile de revenir en arrière maintenant que les joueurs en ont fait l’essai. L’enjeu des déplacements pourrait s’inviter dans les négociations de conventions collectives entre les joueurs et les propriétaires.

Mais même dans le meilleur des scénarios, c’est impossible pour les joueurs d’avoir une routine de sommeil parfaite, lance le spécialiste. Les calendriers seront toujours trop chargés.

Même en écartant l’effet du décalage horaire, les joueurs doivent encore gérer leur fatigue accumulée. Ce qu’on doit faire, c’est regarder l’horaire et optimiser les fenêtres d’opportunité afin de bien dormir.

Collage numérique d'un docteur qui met son stéthoscope sur un nuage de nuit étoilée.
Image : Collage numérique d'un docteur qui met son stéthoscope sur un nuage de nuit étoilée.
Photo: Des docteurs du sommeil très demandés  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Des docteurs du sommeil très demandés

En 2018, le directeur général des Blue Jackets de Columbus, Jarmo Kekalainen, a confié à un compatriote finlandais, le réputé spécialiste Henri Tuomilehto, le mandat d’optimiser le sommeil de ses joueurs. Tous sont allés au lit couverts de senseurs, raconte le défenseur David Savard.

Ça permet de voir l’activité cérébrale, les mouvements que tu fais en dormant, le nombre de fois où des muscles se contractent et tout. Voir quand ton métabolisme se ferme vraiment.

Savard a ainsi appris qu’il bougeait trop en dormant, signe que son sommeil n’était pas optimal.

Après les parties, tu as la tête qui tourne pendant encore plusieurs heures. Tu repenses à ton match, se justifie-t-il.

Tuomilehto l’a incité à incorporer des exercices de relaxation dans sa routine avant de se coucher. Surtout, de profiter au maximum des nuits qui ne suivent pas un match, en évitant les stimuli avant d’aller au lit et en s’assurant de dormir au moins 8 heures.

Le téléphone et la télé, c’est le moins possible après le souper. C’est comme avec un enfant. On évite de le stimuler le soir pour qu’il s’endorme rapidement. En relaxant et en réduisant les stimuli, il sait que ça va être le temps d’aller dormir, compare le père de famille.

L’omniprésence de la lumière bleue et l'hypervigilance créée par la dépendance aux téléphones intelligents est effectivement un problème documenté.

Une étude réalisée chez les joueurs de la NBA en 2019 a noté que les joueurs qui publiaient sur le réseau social Twitter entre 23 h et 7 h, la veille d’un match, marquaient en moyenne un point de moins par match et voyaient leur pourcentage de réussite au lancer baisser de près de 2 %.

Un homme tenant entre ses mains un cellulaire allumé.
La lumière bleue et l'hypervigilance créée par la dépendance aux téléphones intelligents est un problème, selon Jonathan Charest.Photo : iStock / bombuscreative

Dans un match décidé par trois ou quatre points, ça peut faire la différence entre une victoire et une défaite, explique Jonathan Charest.

Toutes les équipes professionnelles devraient avoir un spécialiste du sommeil à temps plein, au même titre qu’un préparateur physique et un nutritionniste, dit-il en prêchant pour sa paroisse.

C’est toujours pareil. Les équipes nous contactent d’abord pour donner une présentation aux joueurs sur l’importance du sommeil. Mais c’est comme si un entraîneur va une seule fois devant ses joueurs et leur présente le plan d’entraînement pour le mois suivant. Quelles sont les chances qu’à la fin du mois les athlètes aient suivi le plan? Aucune! lance le chercheur.

Jonathan Charest lors d'une conférence.
Le spécialiste du sommeil Jonathan Charest Photo : Courtoisie

La routine de sommeil d’un athlète doit être réajustée après une nuit particulièrement mauvaise. La sieste est incontournable pour éviter la fatigue accumulée, mais il faut bien prévoir sa durée, ainsi que le moment auquel elle est prise, afin d'éviter de bouleverser la nuit de sommeil suivante et de nuire aux performances.

Or, le moment qui convient pour une sieste diffère d’un athlète à l’autre, selon son chronotype, ses habitudes, son alimentation, etc.

Pareille gestion du sommeil nécessite le suivi étroit d’un spécialiste, affirme Jonathan Charest. Une présence quotidienne que demandent de plus en plus de joueurs professionnels.

« En ce moment, tous les joueurs veulent dormir plus longtemps. Nous, ce qu’on aime, c’est surtout l’influence que ça peut avoir dans la population en général. »

— Une citation de  Jonathan Charest

C’est que les spécialistes du sommeil n’ont pas l’intention d’uniquement conquérir le sport professionnel.

Si être moins fatigué a un effet si marqué chez les athlètes professionnels, dont l’immense talent peut compenser pour un manque de sommeil, imaginez ce que ça peut faire pour monsieur et madame Tout-le-Monde, lance Jonathan Charest, une étincelle dans la voix.

Montage numérique, où l'on voit une femme étendue, les yeux fermés. En arrière d'elle, les aiguilles d'une horloge.
Image : Montage numérique, où l'on voit une femme étendue, les yeux fermés. En arrière d'elle, les aiguilles d'une horloge.
Photo: Une épidémie de manque de sommeil  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

Une épidémie de manque de sommeil

Les problèmes de manque de sommeil et de fatigue accumulée sont loin d’être propres aux athlètes de haut niveau.

Alors qu’une nuit de sommeil de 8 heures est recommandée aux adultes par les experts, plus du quart des Canadiens dorment moins de 7 heures par jour, indiquait un rapport (Nouvelle fenêtre) de la Rand Corporation en 2017. Du nombre, 6 % dorment moins de 6 heures par jour.

Aux États-Unis, la durée de la nuit de sommeil moyenne en semaine est passée de 8 heures et demie au début des années 60 à 7 heures, 50 ans plus tard, selon les recherches du réputé Dr Charles Czeisler, directeur de la médecine du sommeil à la Faculté de médecine de l’Université Harvard.

Ce manque de sommeil ne crée pas que de la somnolence pour les principaux intéressés. La fatigue chronique est associée à un plus grand risque de souffrir d’un cancer, d’alzheimer, de dépression, de démence, d’obésité, de diabète, d’une crise cardiaque ou de maladies du cœur.

D’un point de vue sociétal, tout cela a un coût. Au Canada, la Rand Corporation estimait en 2019 que le manque de sommeil coûtait 21 milliards $ par année à l’économie du pays, principalement en raison des heures de travail perdues et des soins de santé.

Une femme fatiguée.
Alors qu’une nuit de sommeil de 8 heures est recommandée aux adultes par les experts, plus du quart des Canadiens dorment moins de 7 heures par jour, indiquait un rapport de la Rand Corporation, en 2019.Photo : getty images/istockphoto / lolostock

La situation n’est pas mieux chez les jeunes. Alors que la société canadienne de pédiatrie recommande des nuits de 8  à 10 heures aux adolescents, les études suggèrent que la moitié des Canadiens de 13 à 18 ans ne dorment qu’entre 6 heures et demie et 7 heures et demie par nuit.

En 2019, la directrice de la médecine du sommeil de l’hôpital pour enfants malades de Toronto, Indra Narang avait qualifié la situation « d’épidémie de manque de sommeil » (Nouvelle fenêtre) chez les jeunes Canadiens.

Or, le changement sociétal passe par les jeunes. L’adolescence et les premières années de l’âge adulte sont les moments pour forger de bonnes habitudes de sommeil, explique Jonathan Charest.

Ce qui arrive présentement, c’est l’inverse. Plus on avance dans nos études, plus on étudie comme des malades. On fait des nuits blanches, on boit du Red Bull et du café. On apprend à performer en privation de sommeil. Notre façon de performer au travail devient de raccourcir nos nuits et travailler plus fort.

Les études sur le sommeil et la performance ont créé une sorte de mode dans le sport professionnel qui déboule vers les sports non professionnels, mais je suis à peu près la seule qui regarde cet enjeu-là chez les ados, relate pour sa part Geneviève Forest.

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Alors que la société canadienne de pédiatrie recommande des nuits de 8 à 10 heures aux adolescents, les études suggèrent que la moitié des Canadiens de 13 à 18 ans ne dorment qu’entre 6 heures et demie et 7 heures et demie par nuit.Photo : Getty Images / Anna Cinaroglu

Les jeunes sont tellement amochés par rapport au sommeil, dit-elle. L’activité physique en soi aide à bien dormir, mais l’ajout d’un sport de haut niveau dans l’horaire chargé d’un étudiant doit se faire de manière consciencieuse, prévient la professeure.

Si on est capable de convaincre un étudiant-athlète qu’améliorer son sommeil va avoir un effet bénéfique sur son sport, c’est facile après de lui faire comprendre que c’est la même chose du côté académique, ajoute Jonathan Charest. On est en train de lui inculquer de bonnes habitudes de sommeil qu’il va garder dans sa vie adulte.

Une démarche que s’efforce de faire Geneviève Forest dans ses projets de recherche.

J’ai fait des entrevues avec des athlètes de 16 à 25 ans. C’est sûr que ce ne sont pas des athlètes professionnels, mais c’est épouvantable de voir leur hygiène de vie. Il y a une sensibilisation qui n’est pas présente.

Et il n’y a pas que dans le sport professionnel que les recommandations des spécialistes peuvent froisser les entraîneurs. Même chez les jeunes, les changements que proposent Geneviève Forest ne sont pas toujours bien accueillis.

« La réponse de la majorité des gens est extraordinaire, mais dans certains sports, j’ai malheureusement été rabrouée. Il y a une espèce de culture où l’athlète doit être tough. »

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Les sports où les entraînements tôt le matin sont la norme sont particulièrement sous la loupe de la professeure de l’Université du Québec en Outaouais.Photo : Radio-Canada / Camille Vernet

Les sports où les entraînements tôt le matin sont la norme sont particulièrement sous la loupe de la professeure de l’Université du Québec en Outaouais. C’est le cas de la natation, où les jeunes athlètes sont souvent dans la piscine dès 5 h, avant le début des classes.

« On sait que le pire moment pour un athlète pour s’entraîner, c’est très tôt le matin. C’est là où l’athlète performe le moins bien et où le risque de blessure est le plus élevé. »

— Une citation de  Geneviève Forest

C’est encore pire chez les adolescents, dont les rythmes circadiens sont naturellement décalés. Les ados deviennent des oiseaux de nuit extrêmes. Pour eux, 5 h du matin, c’est presque le milieu de leur nuit.

Mais lorsque Geneviève Forest a mentionné lors d’une conférence vouloir sensibiliser les parents des jeunes nageurs, des clubs l’ont pris de travers.

Certains ont eu vent de ça et ils m’ont carrément fermé les portes pour tout ce que je voulais faire, parce qu’il n’était pas question que je vienne toucher à leurs heures d’entraînement. Souvent, l'argument est que ce sont les seules heures de piscine disponibles, mais ce n’est pas vrai. C’est une question de culture. De discipline. Ça s’est toujours fait comme ça et ça va rester comme ça.

Ladite culture ne se limite toutefois pas aux clubs de natation. Geneviève Forest rencontre le même problème avec de plus grandes et plus influentes institutions.

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Image : Collage numérique d'un tableau noir avec des mains qui pointent une illustration de coq qui chante.
Photo: L'école désuète  Crédit: Radio-Canada / Olivia Laperrière-Roy

L’école désuète

Parlez de sport professionnel à un spécialiste du sommeil et il vous détaillera les résultats de plusieurs études. Pour un plaidoyer animé, toutefois, parlez-lui de l’heure à laquelle commencent les cours au secondaire.

La Société canadienne du sommeil (SCS) se bat depuis des années pour que l’école commence plus tard. Aux États-Unis, l’American Sleep Association mène le même combat.

Les étudiants ne sont pas prêts à être sur un banc d’école à 8 h ou 8 h 30 du matin. L’adolescent qui se lève à 10 h n’est pas lâche, il n’est juste biologiquement pas fait pour être réveillé à 6 h, insiste Jonathan Charest, membre exécutif de la SCS.

« L’école est encore basée sur le vieil horaire de la ferme. On arrête au mois de juin pour les foins et on recommence en septembre quand les foins sont finis. Et comme on s’est levé tôt tout l’été pour les foins, on fait la même chose avec l’école. »

— Une citation de  Jonathan Charest

Aujourd’hui, toutefois, la journée de travail des parents suit souvent le même horaire. Difficile, donc, de leur vendre l’idée que les cours de leur ado devraient commencer plus tard dans l’avant-midi.

Le système scolaire est géré par des adultes avec des horaires d’adultes. Mais on doit penser aux besoins des jeunes, affirme Geneviève Forest.

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L'heure du début des classes remise en question

Photo : Olivia Laperrière-Roy

Un directeur de centre de services scolaire lui a déjà refusé la simple permission de distribuer un questionnaire à des étudiants pour évaluer leur sommeil. Aux yeux des gens du domaine scolaire, les spécialistes et chercheurs du domaine du sommeil n’ont aucune crédibilité, dit-elle.

Les cours en ligne au secondaire en raison de la pandémie ont toutefois permis aux jeunes de faire l'essai d’une nouvelle routine. Un peu comme les joueurs de la LNH et de la NBA dans les bulles.

Le printemps dernier, on a mené un sondage en ligne auprès de 500 jeunes de 12 à 25 ans. L’école avait repris à distance, pour la plupart, avec un horaire très flexible.

Si la pandémie semble avoir eu, à la longue, un effet négatif sur le sommeil des adolescents, ce n’était pas le cas initialement. Les résultats de Geneviève Forest montraient plutôt une amélioration marquée chez les 12-17 ans.

Laissés plus libres de leur horaire, la semaine, les 12-14 ans allaient se coucher en moyenne une heure plus tard et se levaient deux heures et demie plus tard. Ils gagnaient en moyenne une heure et demie de sommeil par jour. C’est énorme. Imaginez à quel point ils étaient privés de sommeil avant la pandémie! Pour moi, c’est un résultat extraordinaire.

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Plus libres de leur horaire, les 12-14 ans gagnaient en moyenne une heure et demie de sommeil par jour, au début de la pandémie.Photo : Radio-Canada / Guy Leblanc

C'est une raison de plus pour continuer de frapper à la porte des centres de services scolaires et même du gouvernement. Aux États-Unis, de plus en plus d’États décident de repousser les heures de début des cours, avec des résultats probants, note Geneviève Forest.

Ils sont en avance sur nous et les études montrent qu’en augmentant la durée de la nuit de sommeil chez les jeunes, leurs notes augmentent. Il y a une diminution de la consommation de stupéfiants, une diminution des accidents de la route également. L’impact est vraiment majeur.

Ultimement, pour Jonathan Charest, le constat est le même pour les athlètes professionnels, les adolescents à qui on demande de s’entraîner chaque jour trop tôt le matin et les étudiants que l’on réveille dès 6 h pour se préparer à aller à l’école.

« On ne s’habitue pas à un manque de sommeil. À la longue, tout ce que ça fait, c'est un manque de sommeil chronique. »

— Une citation de  Jonathan Charest

N’empêche, les deux spécialistes se disent optimistes pour la suite des choses.

Quand j’ai commencé ma carrière, au début des années 2000, personne ne parlait du sommeil. Je m’étais donné comme but d’en faire la propagande. Aujourd’hui, les gens sont beaucoup plus sensibilisés, relate Geneviève Forest.

La technologie n’est pas encore tout à fait adéquate, mais dans 5-10 ans on va probablement avoir des outils à la maison qui vont permettre d’évaluer le sommeil, prédit pour sa part Jonathan Charest. Quand les gens vont pouvoir voir en temps réel l’impact du manque sommeil sur leur rythme cardiaque et leur santé, c’est là qu’on va voir le réel changement dans les habitudes.

Les données scientifiques de plus en plus étoffées collectées par les chercheurs ne pourront plus être ignorées très longtemps.

Il est maintenant de la responsabilité des institutions de se réveiller, conclut le chercheur, et de nous laisser dormir.

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