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Image : Des conifères enneigés sur un fond de ciel bleu.

La vallée des Fantômes ne porte pas ce nom si mystérieux par hasard. Ici, la neige transforme les arbres en fantômes. Le long du sentier, les randonneurs voient leurs silhouettes étranges, et croisent même parfois leurs regards discrets. L’imagination les transforme en bouts de squelettes, une mère et ses petits, un homme barbu.

La nature s’endort lorsque les dernières feuilles touchent le sol. Au sommet du massif des monts Valin, au nord de Saguenay, se déploie alors une grande robe de neige immaculée. Les flocons s’accumulent mètre par mètre, transformant la forêt vieille de 5000 ans en un théâtre énigmatique.

Image : Un arbre chargé de neige.
Photo: La neige s'accumule sur les branches et les enveloppe.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

Le calme est soudainement brisé par le grondement d’une chenillette. À l’entrée de la vallée, après une montée de 45 minutes, le véhicule s’arrête et laisse descendre sa cargaison de touristes. Derrière le volant, Robert Fluet, l’un des guides de la Sépaq, éteint le moteur avant de les rejoindre. Emmitouflés de la tête aux pieds, saisis par le froid, les randonneurs chaussent raquettes et skis. Robert s’assure que tout le monde a le bon équipement avant l’ascension vers le pic Dubuc et donne les dernières instructions. Les membres du groupe lèvent la tête, les yeux écarquillés, et découvrent le décor féérique qui les environne. Le sentier qui les attend leur réserve bien des surprises.

Un kilomètre et demi plus loin, le Français Joseph Pelegrino s’est arrêté au milieu du sentier pour reprendre son souffle dans la montée. Il observe les alentours, surpris par la blancheur des lieux et les conifères qui se dressent de chaque côté. Dans la vallée, la neige s’accumule dès la première semaine d’octobre. La température ne grimpe au-dessus de zéro degré que deux mois et demi par année. Le paysage se transforme au gré des précipitations.

Si l’on va dans les Alpes, il y a de la neige, mais ce n’est pas du tout pareil!

Joseph Pelegrino
Joseph Pelegrino
Joseph Pelegrino photographie les formes qui se dessinent le long du parcours.Photo : Radio-Canada / Chantale Desbiens

Le soleil répand une lumière pure dans la vallée. Les rayons traversent les flocons qui s’échappent des branches, les transformant en véritables cristaux étincelants. Appareil photo au cou, le randonneur immortalise les formes fantomatiques qui se dessinent étrangement autour de lui.

Image : Des arbres chargés de neige.
Photo: Les arbres enneigés enveloppent le sentier dans la vallée des Fantômes.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

Si la mystérieuse vallée des Fantômes dévoile sa magie aux téméraires qui osent s'y aventurer, elle peut aussi les repousser par une tempête imprévue. Séductrice mais indomptable. Le silence y règne en maître.

La vallée est peuplée de créatures uniques qui apparaissent sous le poids de la neige, se forment et se déforment sous l’effet du vent. Des arbres disparaissent carrément sous l’épais tapis blanc.

Image : Robert Fluet
Photo: Le guide Robert Fluet partage sa passion avec les adeptes de randonnée depuis une dizaine d’années.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

La voix du guide Robert se fait entendre. Après s’être assuré que le groupe est bien lancé, il avance rapidement dans le sentier qu’il connaît par coeur. La vallée n’a plus de secrets pour lui. Il y travaille depuis une dizaine d’années et transmet sa passion pour la nature aux personnes venues vivre l’aventure d’un jour. C’est mon bureau quotidien!, dit-il. Il est habillé seulement d’une légère veste malgré le froid. Filant sur ses skis, il salue tous ceux qu’il dépasse. Il les accompagne parfois un moment. Le paysage l’impressionne encore, surtout qu’il change de jour en jour.

Quand ces arbres sont remplis de neige, on a l’impression que c’est une lubie de l’esprit!

Robert Fluet

Les précipitations annuelles de neige sont de 5,5 mètres en moyenne dans la vallée des Fantômes. Cette quantité a même atteint 7 mètres certaines années. Le contexte géographique y est pour beaucoup. Le nombre élevé de rivières dans la région crée de l’humidité dans l’air. Avec le vent dominant, l’humidité est poussée contre le massif et elle se change en neige, explique le guide.

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Les randonneurs peuvent se réchauffer et faire une pause dans le refuge avant de poursuivre leur ascension vers le pic Dubuc.Photo : Radio-Canada / Vicky Boutin

Pendant que des randonneurs sont déjà en chemin vers le plus haut sommet du Saguenay–Lac-Saint-Jean, au pied de la montagne, d’autres se préparent à monter dans le deuxième et dernier voyage de navette de la journée. Le soleil plombe et le ciel est bleu, mais c’est souvent synonyme de froid polaire.

Le mercure affiche -25 degrés Celsius. En haut, la température dégringolera encore de 5 degrés, sans compter l’effet du vent.

Pour certaines personnes, ces six kilomètres seront une petite randonnée du dimanche, mais pour d’autres, l’expérience sera plus compliquée pour toutes sortes de facteurs : défi physique, isolement, résistance au froid.

L’anxiété et l’excitation montent d’un cran chez les excursionnistes à l’idée de se faire laisser au milieu de nulle part. Le groupe estime tout de même avoir de la chance : la Société des établissements de plein air du Québec (Sépaq) n’offre que deux montées en navette chaque jour. Il faut réserver longtemps à l’avance pour avoir ce privilège. La Sépaq préserve son joyau et ne tient pas à en faire une fourmilière.

Au coeur de la forêt, quelques mètres avant d’arriver au refuge de la vallée des Fantômes, Gérald Beaudoin avance avec le sourire. Le Belge en est à sa première visite sur les monts Valin. En montant dans la chenillette aux côtés du guide Robert, une heure plus tôt, il s’est assuré que son équipement et ses vêtements étaient adéquats. Il craignait le froid, mais heureusement, ses complices avaient tout prévu. J’avais une liste d’achats à faire avant de venir ici parce qu’il faut de l’équipement : le polar, les multiples couches, etc. On n’a pas froid!

Il fait partie d’un groupe d’une dizaine d’amis venus d’Europe pour découvrir le Saguenay. Son compatriote Francesco Pagny a fait le détour par la vallée des Fantômes plusieurs fois dans sa vie. L’endroit le renverse à chaque visite. On voulait faire découvrir ça à des amis parce que c’est tellement beau et extraordinaire! Nous, en Europe, nous n’avons pas cette impression de grands espaces comme ici.

Image : Une photographe au sommet du pic Dubuc
Photo: Au sommet du pic Dubuc, les visiteurs ont l'impression de surplomber les monts Valin.  Crédit: Radio-Canada / Chantale Desbiens

Si la beauté des lieux frappe les touristes dès les premiers pas, le silence aussi vient vite les surprendre. L’endroit niché au sommet des monts Valin semble coupé du monde, emmitouflé dans un cocon de ouate. L’épaisse couche de neige agit comme isolant et bloque tous les bruits qui pourraient nuire à la quiétude des lieux. D’ailleurs, il n’y a ni oiseaux ni animaux dans la vallée.

Quelques traces sont visibles ici et là, mais les petits visiteurs ne restent pas. L’été est court. Il n’y a que des conifères, donc peu de variétés, ce qui limite la nourriture, explique le guide Robert en observant les alentours. La vallée est ainsi laissée à elle-même.

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Un lièvre a laissé ses traces en s'aventurant dans la vallée des Fantômes.Photo : Radio-Canada / Chantale Desbiens

En raquettes ou en skis, ceux qui sont peu habituées à quitter la civilisation se sentent vite seuls au monde. Plusieurs ont dû faire une longue route pour se rendre au Saguenay, puis au Parc national des Monts-Valin, pour finalement monter jusqu’à la vallée. Certaines personnes sont confrontées à leurs démons intérieurs lorsqu’elles sont forcées de composer avec cet isolement. La plupart ne l’avouent pas d’entrée de jeu, mais le sentiment d’inconfort est palpable.

D’autres n’ont que faire de ces angoisses, poussant l’expérience jusqu’à sortir des sentiers battus. Quelques pas dans la neige molle suffisent pour que le décor les avale. Les troncs d’arbres sont particulièrement sournois : leurs pourtours dissimulent souvent des trous qui peuvent ensevelir les plus téméraires.

Image : Deux personnes en raquettes dans la vallée des Fantômes.
Photo: Les arbres ensevelis sous une épaisse couche de neige enveloppent les randonneurs dans la vallée des Fantômes.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

De l’autre côté du refuge, Monique Proulx surgit du sentier enneigé, les joues rouges et la pointe des cheveux glacée. Elle redescend tout juste du sommet, encore ébahie. C’est quelque chose qu’il faut voir une fois dans sa vie! Il faut dire merci d’être assez en santé pour le faire… c’est exceptionnel! La femme de Blainville en a vu d’autres. Elle compare d’ailleurs la vallée des Fantômes et son sommet spectaculaire aux Chic-Chocs en Gaspésie, sauf que les arbres sont plus hauts et plus enneigés dans la vallée.

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Monique Proulx revient du sommet, éblouie par la beauté des lieux.Photo : Radio-Canada / Chantale Desbiens

La profondeur du ciel bleu est extraordinaire, mais la vue d’en haut… On voit le fjord, la chaîne de montagnes à perte de vue. C’est à voir!

Monique Proulx

Elle s’engouffre dans le refuge pour se réchauffer et faire part de ses impressions à Robert qui prend une pause lui aussi. Avant d’entrer, elle envoie la main à d'autres randonneurs qui entament le dernier kilomètre vers le sommet. La vallée ne leur a pas encore livré tous ses mystères.

Image : Deux skieurs dans un sentier de la vallée des Fantômes.
Photo: Deux personnes cheminent à l’ombre des momies dans la dernière portion du sentier menant au sommet.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

Dans la dernière portion du parcours, les fantômes laissent la place aux momies. Elles se forment seulement au-delà de 900 mètres d’altitude, lorsque le givre enrobe les arbres. L’effet est saisissant, d’autant plus que le sentier devient plus étroit à mesure qu’approche le sommet. Les excursionnistes se sentent rapidement minuscules au milieu de ces monstres glacés. Ils sont gigantesques. Tout à coup, l’espace se dégage, faisant place à un spectacle impressionnant.

La vue est éblouissante à 984 mètres d’altitude. Les arbres chargés perdent la vedette devant ce panorama. Ils sont pratiquement figés dans la glace à cette hauteur. Le froid est aussi plus mordant. Des monts enneigés se dessinent à des dizaines de kilomètres à la ronde. Les yeux les plus avertis reconnaissent facilement, au loin, le fjord du Saguenay qui brille sous le ciel bleu. Ce sommet, c’est celui qu’on espère en s’engageant dans cette aventure. Aucun autre point de vue n’offre ce coup d’œil exceptionnel sur la région.

Ce n’est pas pour rien que des excursions amènent des touristes ici depuis plus de 25 ans. Le Parc national des Monts-Valin y organise des randonnées depuis sa création en 1996. Avant lui, des entreprises privées y amenaient déjà les touristes, et les plus braves pouvaient s’y rendre par leurs propres moyens.

Image : Deux personnes regardent au loin.
Photo: La vue panoramique à 984 mètres d'altitude est à couper le souffle.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

Plusieurs marcheurs regardent la scène, immobiles, malgré le vent qui souffle et s’engouffre dans chaque ouverture des vêtements. D’autres immortalisent leurs efforts en prenant la pose. Tout le monde prend soin de ne pas s’aventurer trop loin, parce que le relief forme un précipice tout près.

À cause du froid et du soleil qui descend, bien sûr, mais surtout en raison de la météo changeante qui pourrait imposer ses caprices, il faut vite repartir et se remettre en action.

Image : Deux femmes regardent les arbres enneigés.
Photo: Deux randonneuses françaises marchent dans le sentier et observent les alentours.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

Justement, peu de temps après que le groupe a rebroussé chemin, quelques nuages font leur apparition et cachent le soleil. Le temps devient gris. Les excursionnistes pressent le pas.

Le décor change. Des flocons commencent à tomber. Le paysage autour reste étonnant. Les couleurs vives des vêtements ressemblent à des taches de peinture dans ce décor monochrome. Les précipitations s’accentuent.

Au refuge, le guide Robert rechausse ses skis. D’autres viennent tout juste de quitter le petit chalet. La neige tombe maintenant à plein ciel et le vent se lève. La visibilité diminue et le ciel s'obscurcit. La vallée pousse les visiteurs hors de ses murs. L’aventure a assez duré.

Robert prend le chemin du retour lui aussi. Il est le seul à ne pas être surpris par le changement d’humeur soudain de dame Nature sur le massif. Il en faut bien plus pour qu’il oublie sa chance d’être ici.

La vallée a son propre tempérament. Elle veut retrouver le calme et le silence, loin des regards indiscrets.

Peu à peu, la tempête efface les traces dans le sentier, emportant avec elle les derniers téméraires. Robert, lui, est déjà prêt à revenir.


Texte - Vicky Boutin | Photos - Chantale Desbiens et Vicky Boutin

Image : Le guide Robert Fluet dans le sentier enneigé.
Photo: Robert Fluet prend le chemin du retour en bravant la tempête.  Crédit: Radio-Canada / Vicky Boutin

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