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Image : Policiers et intervenants marchent dans la rue.

Pour la première fois au Québec, un corps policier accepte de donner accès à ses ondes radio à des intervenants qui ne portent pas l’uniforme. L’objectif d’équiper ainsi des civils formés en santé mentale : désamorcer plus rapidement des situations de crise.

Un texte de Pascal Robidas

Il est 9 h du matin; la police de Laval demande l’aide d’une équipe de la division Urgence sociale pour traiter un cas de détresse psychologique. L’intervention implique une femme en état de psychose qui refuse de sortir de sa voiture. Elle craint d’être tuée si elle sort.

L’équipe d’intervenantes sociales, formée de Karynne Patry et Valérie Landry, se met en route. Pendant le trajet, Valérie lit les renseignements disponibles à sa collègue, Karynne, pour évaluer la situation : On a un historique de consommation de crystal meth [méthamphétamine en cristaux], de méthamphétamines, de GHB, de médicaments d'ordonnance... Elle tient des propos inquiétants. Elle est paranoïaque. Elle veut tuer ses poursuivants. Elle pense que des gens sont cachés dans son divan… Elle entend la voix de sa fille. Et elle suspecte un complot du personnel médical.

Deux personnes sur le siège avant d'un véhicule.
Une équipe de la division Urgence sociale de Laval se déplace pour traiter un cas de maladie mentale. Photo : Radio-Canada / Pascal Robidas

À Urgence sociale, aucune intervention n’est banale. La maladie mentale fait partie du quotidien. L’équipe d’Urgence sociale, une division de la police de Laval, compte une dizaine d’intervenantes. L’équipe, entièrement féminine, est formée pour désamorcer des situations de crise liées à la maladie mentale.

Depuis 1995, ces équipes n’interviennent sur des appels d’urgence que lorsque les policiers font appel à leurs services.

Des policiers debout dans la rue.
La police de Laval attend l’équipe d’intervenants sociaux avant d’entrer dans un logement où une femme est en détresse psychologique.Photo : Radio-Canada / Maxime Rousseau

Sur les lieux de l’intervention, deux équipes de patrouilleurs de la police de Laval attendent déjà l’équipe d'intervenantes sociales. La dame en détresse psychologique s’est finalement réfugiée dans son logement.

Ce type de situation où les patrouilleurs doivent attendre les intervenants changera cette année. Un projet pilote mis sur pied par le Service de police de Laval (SPVL) leur octroiera plus de pouvoirs. Au cours des prochaines semaines, toutes les voitures civiles de l’Urgence sociale auront les mêmes équipements de communication que les auto-patrouilles.

En ayant accès aux appels 911 en temps réel, Urgence sociale pourra se déplacer pour une intervention sans attendre que la police demande de l’aide.

Dans un contexte où un mouvement social réclame le définancement de la police, c’est la première fois qu’un corps policier donne entièrement accès à ses communications à des intervenants qui ne portent pas l’uniforme.

La police de Laval fait donc le pari de bonifier l’approche psychosociale pour traiter les dossiers en santé mentale.

Ce changement majeur est très bien accueilli chez les policiers de Laval, selon l’agente Érika Landry, qui est sur les lieux de l’intervention en cours.

L’agente Érika Landry à bord de son auto-patrouille.
L’agente Érika Landry juge que la maladie mentale touche toutes les classes sociales. Personne n’est à l’abri d’être impliqué dans une intervention.Photo : Radio-Canada / Maxime Rousseau

La policière affirme que les appels liés à la santé mentale sont plus fréquents et plus complexes que jamais.

Les intervenantes d'Urgence sociale viennent tout changer dans les interventions sur le terrain. Elles ont les outils et les connaissances que les policiers n'ont pas. Nous, on est policiers; on n'est pas des intervenants sociaux. On essaie d'aider le plus possible. Il y a des choses qu'on ne peut pousser plus loin dans nos interventions, affirme la policière, qui cumule 12 années de patrouille à Laval.

Il est aussi prévu que les répartiteurs au 911 déploient les intervenants d’Urgence sociale comme de véritables patrouilleurs.

Le délai qu'on avait entre les appeler et les attendre sur un lieu va être coupé. L'intervention sera plus directe. Je vois le travail entre le nôtre et Urgence sociale comme un partenariat, ajoute l’agente Érika Landry.

Des gens dans un corridor.
Policier et intervenante psychosociale en situation de crisePhoto : Radio-Canada / Ivanoh Demers, photographe de Radio-Canada

Il faut dire que la police de Laval, comme tous les corps policiers au Québec, est débordée d’appels liés à la maladie mentale.

Depuis les 15 dernières années, le nombre de demandes venant des policiers pour avoir l’intervention d’Urgence sociale a explosé.

Il est passé de 200 appels en 2006 à plus de 1200 appels en 2020.

L’accès direct des appels 911 aux équipes d’intervenants fera hausser cette tendance.

Portrait de Martin Métivier.
Martin Métivier est chef le chef de la division Urgence sociale au Service de police de la Ville de Laval (SPVL).Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Le but, c'est d'être plus proactif pour aller soutenir les policiers dans le cadre de leur travail, explique Martin Métivier, chef de la division Urgence sociale.

La Ville de Laval a fait le choix de ne pas demander de prêts de service de travailleurs sociaux du réseau de la santé pour former des équipes mixtes d’un policier et d’un intervenant à bord d’auto-patrouilles.

Au lieu d'avoir un policier jumelé à un intervenant social sur le terrain, on préfère que notre personnel travaille toujours en équipe indépendamment des policiers. On préfère toujours évaluer une situation de notre point de vue d’intervenants communautaires.

Une citation de :Martin Métivier, chef de la division Urgence sociale

Martin Métivier a déjà de grands objectifs pour ses équipes sur le terrain.

À long terme, ce qu'on souhaite, c'est que notre équipe d'Urgence sociale prenne des appels 911 au lieu des policiers avec certaines clientèles connues où l'on sait qu'il n'y a pas de risques. On pense aux gens avec des historiques de santé mentale, en perte d'autonomie, qui ont des débuts de démence, explique M. Métivier.

Deux personnes franchissent une porte.
Les travailleurs sociaux d’Urgence sociale essaient de désamorcer des situations de crise avant que la police le fasse.Photo : Radio-Canada

De retour sur le terrain, Karyne et Valérie interviennent en premier auprès de la dame en détresse. Après consultation, les policiers restent en retrait. Les intervenantes entrent en premier dans le logement. L’approche communautaire est privilégiée.

On veut juste rentrer et avoir l'occasion de tenter de parler avec la dame, disent-elles aux policiers.

Merveilleux; on est juste à côté, répond l'un des policiers, qui se tient devant la porte principale extérieure de l’immeuble à logements.

En entrant, les deux intervenantes vont à la rencontre d’une femme dans la trentaine. La simple présence d’une intervenante en civil, au lieu d’un policier en uniforme, a souvent un effet d’apaisement quand vient le temps de désamorcer une crise.

Valérie Landry debout, consulte un document.
L’intervenante sociale Valérie Landry discute avec une dame en détresse psychologique.Photo : Radio-Canada

Après une trentaine de minutes de discussion, la situation revient au calme. Comme la présence des policiers dans l’entrée du logement semble déranger la dame en crise, Karynne va les voir. Elle dit aux patrouilleurs qu’elle évalue que le niveau de danger est très bas.

Karynne Patry parle à des policiers dans un cadre de porte.
L’intervenante sociale Karynne Patry explique aux policiers qu’elle prend le relais avec sa collègue pour terminer une intervention en santé mentale. Elle estime que leur présence n’est plus nécessaire.Photo : Radio-Canada

Les intervenantes jugent qu’il ne sera pas nécessaire d’appliquer la loi P-38, ou Loi sur la protection des personnes dont l’état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui. Cette loi oblige un transport à l’hôpital.

Elle va donc expliquer aux policiers que la situation est finalement maîtrisée. Les policiers font le même constat. Ils décident de quitter les lieux sans avoir eu à intervenir directement.

Après 90 minutes de discussion et d’appels téléphoniques avec des membres de la famille de la dame en détresse, cette dernière accepte de retourner volontairement à l’aile psychiatrique de la Cité de la santé pour se faire soigner.

La policière Érika Landry marche près d'une dame qui a demandé de l'aide.
La policière Érika Landry affirme que les appels liés à la maladie mentale sont devenus le quotidien des patrouilleurs.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

L'intervenante sociale Karynne Patry est convaincue que son travail fait la différence entre une crise désamorcée et une intervention policière musclée.

Les gens en détresse psychologique auront tendance à beaucoup plus se confier et s’ouvrir à des personnes en civil qu’à des gens en uniforme. Bien souvent, nous obtiendrons des informations sur le contexte de la crise, les antécédents de consommation et même les sévices psychologiques et physiques qu’ils ont subis, dit-elle.

Des personnes autour d'une table.
Les travailleurs sociaux d'Urgence sociale auront accès aux radios d'auto-patrouilles et aux terminaux de cartes d'appel du 911 pour prendre part à des interventions policières qui nécessitent leur présence.Photo : Radio-Canada / Ivanoh Demers

Elle reconnaît toutefois que la présence des policiers dans des interventions à haut risque sera toujours essentielle pour assurer sa propre sécurité.

On sait qu'il ne faut pas s'acharner à rester sur les lieux quand il y a un risque évident. On le sent quand une intervention va dégénérer. On apprend à se parler du regard entre collègues. Mieux vaut revenir avec des policiers pour assurer notre sécurité et tenter de stabiliser une personne en détresse, juge l'intervenante sociale après 15 ans de service à Urgence sociale.

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