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Image : Une illustration de Rita Doiron dans son lit d'hôital ayant une conversation au téléphone.

Une Néo-Brunswickoise se confie sur la mort de sa mère, emportée par la COVID-19. Gisèle Doiron-Bernard raconte comment sa mère s’est éteinte seule à l’hôpital, mais tout de même entourée des siens grâce à un heureux hasard. Une expérience bouleversante, dont elle chérira les souvenirs pour toujours.

Journaliste : Marie-Ève Arsenault | Illustrations : Kristel Mallet

J’ai eu la plus belle semaine de ma vie, jamais je ne me suis sentie si aimée, a déclaré Rita Doiron à sa fille Gisèle dans le combiné, quelques heures avant son dernier souffle.

La dame de 77 ans a dit adieu à ses proches par FaceTime depuis l’unité COVID du CHU Dumont en octobre. Quelques jours plus tôt, elle vivait seule en appartement à Moncton et menait une vie active comme vous et moi. À l’origine de ce départ précipité, un simple moment en famille.

Le premier test de dépistage qu’a dû subir Rita Doiron à l’automne s’est révélé négatif, au grand soulagement de tous.

Atteinte d’une maladie rare bien traitée depuis 12 ans – la granulomatose de Wegener –, Rita n’avait aucune chance contre le cruel virus.

Rita Doiron.
Née à Acadieville, Rita Doiron est décédée le 24 octobre 2020 à l’âge de 77 ans au Centre hospitalier universitaire Dr-Georges-L.-Dumont.Photo : Gracieuseté

Mais quelques jours plus tard, les redoutés symptômes ont commencé à apparaître : nez qui coule, petit mal de gorge.

Ensuite, ça a été vraiment, vraiment vite, raconte sa fille Gisèle, qui communiquait avec sa mère quotidiennement par téléphone.

Je me suis aperçue qu’elle avait un rhume un soir. Le lendemain matin, quand je lui ai reparlé, c’était assez grave que je pouvais dire que ça roulait dans ses poumons.

Gisèle était dévorée par l’inquiétude. Elle assistait à la détérioration de la santé de sa mère à distance, étant elle aussi en isolement.

La question, c’est de savoir : la prochaine fois que tu vas appeler, est-ce que quelqu’un va répondre?, illustre-t-elle, impuissante.

Un ambulancier accompagne Rita Doiron dans le véhicule qui doit l'amener à l'hôpital.
Image : Un ambulancier accompagne Rita Doiron dans le véhicule qui doit l'amener à l'hôpital.
Photo: Une ambulance a été dépêchée au domicile de Rita Doiron le dimanche 18 octobre.  Crédit: Radio-Canada / Kristel Mallet

Elle a alors décidé d’appeler la santé publique.

J'ai dit : Ma mère n’est pas bien. Elle n’est vraiment pas bien, et ça presse. Ma mère a une grosse maladie des poumons. Si elle attrape la COVID, ça va être sérieux, elle va mourir, relate celle qui décrit sa mère comme sa meilleure amie.

Une équipe de dépistage a été envoyée d’urgence au pas de la porte de Mme Doiron le jour même. Douze heures plus tard, le diagnostic tombait : positif.

À ce stade, la maladie était déjà bien avancée et une intervention d’urgence s’imposait.

J’ai juste eu le temps de me rendre au bloc-appartements , raconte Gisèle.

Je suis restée dehors et j’ai juste vu ma mère se faire rentrer dans l’ambulance. Elle m’a fait signe de bye. J’ai même pris des vidéos, parce que je savais. Je savais que ça allait être la dernière fois… que je la verrais , poursuit-elle, la voix brisée par des sanglots.

Un ambulancier accompagne Rita Doiron dans le véhicule qui doit l'amener à l'hôpital.
Une ambulance a été dépêchée au domicile de Rita Doiron le dimanche 18 octobre, 6 jours avant son décès.Photo : Gracieuseté

Rita Doiron a été admise aux soins intensifs du CHU Dumont, à Moncton. Sa maladie pulmonaire la rendait très vulnérable à la COVID-19 et son niveau d’oxygène diminuait d’heure en heure.

Deux masques couvraient son nez et sa bouche pour l’aider à respirer.

Elle nous parlait au téléphone comme ça et on n’entendait pas vraiment clair, mais elle parlait encore, se souvient sa fille Gisèle.

Son hospitalisation aura duré six jours.

Toute la semaine, j’ai été capable de lui parler. Je pouvais dire qu’elle empirait chaque fois. J’ai pris beaucoup de vidéos. Je recordais [enregistrais] mes conversations, parce que je savais que ça allait être nos dernières.

Une citation de :Gisèle Doiron-Bernard

Le samedi 24 octobre, Rita Doiron a passé une quinzaine de coups de fil. Elle sentait que son heure était venue. Après sa série d’appels, elle a téléphoné une deuxième fois à sa fille Gisèle pour lui faire ses adieux. Elle se disait prête à rejoindre sa sœur jumelle, morte subitement à l’âge de sept mois.

Jamais elle ne s’était sentie si aimée et si bien entourée.

Les infirmières à l’hôpital étaient là pour moi. Elles ont été ma famille. Elles ont tout fait pour moi. Elles m’ont fait sentir vraiment, vraiment aimée, a-t-elle confié à sa fille, qui garde aujourd’hui en haute estime tous les travailleurs de la santé qui ont pris soin de sa mère avec tant d’amour.

Gisèle Doiron-Bernard tient dans ses mains son téléphone cellulaire.
Gisèle Doiron-Bernard et sa mère Rita Doiron s'appelaient tous les jours et pouvaient discuter durant des heures.Photo : Radio-Canada / Guy Leblanc

Peu de temps après avoir raccroché avec sa mère, Gisèle a reçu un appel de l’hôpital. La médecin pleurait au téléphone. L’heure était bel et bien arrivée et les minutes étaient comptées, a-t-elle eu le triste devoir d’expliquer. Gisèle s’est alors empressée d’appeler sa fille Renée, qui travaille au CHU Dumont, pour lui annoncer la nouvelle.

J’ai juste pu attraper le téléphone et dire à ma fille : ''Mémère s’en va, tout de suite''. Elle a répondu : ''OK bye, j’y vais''. Elle était tout habillée. Elle s’est fait remplacer par quelqu’un et elle est montée à l’étage du COVID. Et elle est restée à la fenêtre de la chambre. Puis elle a ouvert FaceTime.

Gisèle a alors aperçu sa mère à travers la petite fenêtre de la chambre d’hôpital. Rita était au téléphone avec son fils Gilles, l’un des deux frères de Gisèle.

Rita Doiron et Gisèle Doiron.
Image : Rita Doiron et Gisèle Doiron.
Photo: Rita Doiron (à gauche) et sa fille Gisèle Doiron (à droite) étaient très proches.   Crédit: Radio-Canada / Kristel Mallet

Ma fille Renée a tourné le téléphone pour que ma mère me voie, et je lui ai envoyé un bec. Ma mère m’a soufflé un bec en retour. So elle m’a vue. Elle savait que j’étais là.

Tenant son cellulaire d’une main, Gisèle a saisi le téléphone de la maison de son autre main pour appeler sa sœur Linda et a activé le haut-parleur.C’est comme si on était tous là avec elle, malgré qu’on ne pouvait pas être là. On a juste eu un cadeau du ciel.

Rita Doiron dans un lit d'hôpital téléphone en main.
Selon sa fille Gisèle, Rita Doiron s’est endormie pour la dernière fois de manière paisible alors que deux infirmières lui serraient la main.Photo : Gracieuseté

Elle a dit à mon frère Gilles qu’elle nous aimait tous et qu’elle s’en allait. Et moi j’ai vu le téléphone tomber dans le lit.

J’ai pu voir la mort de ma mère sur FaceTime. C’est précieux. Je peux vous dire qu’elle a eu une belle mort. Et c’est le plus beau cadeau que j’aurais pu avoir.

Une citation de :Gisèle Doiron-Bernard

Pour Gisèle, Renée, Gilles et Linda, impossible d’éprouver de la tristesse devant une scène d’une telle beauté.

Ma mère était la femme la plus forte et brave que j’aie connue. Un des médecins qui m’a appelée m’a dit la même chose. Elle s’en est allée doucement, sans aucun médicament pour l’endormir. Elle a dit au médecin qu’elle n’en avait pas besoin. Elle n’avait aucune peur! Je ne pouvais pas pleurer, j’étais comme sur un high. Parce que c’était assez beau...

Près de cinq mois plus tard et un an après la déclaration de la pandémie, le vide qu’a laissé Rita Doiron dans la vie familiale pèse lourd, raconte sa fille.

Rita et Gisèle.
Rita Doiron (à gauche) et sa fille Gisèle Doiron-Bernard (à droite) étaient très proches.Photo : Gracieuseté

Les relations familiales ont été bouleversées. Gisèle confie s’être privée d’un Noël en famille malgré l’autorisation de la province et n’avoir vu personne depuis, mise à part sa fille Renée.

Ça a causé beaucoup de problèmes, regrette-t-elle, émotive. Je n’ose plus sortir. Et ça fait des conflits dans la famille, parce qu’on n’a pas tous la même manière de coper.

D’ailleurs, elle insiste : On se sent en sécurité avec la famille. Mon oncle et ma tante [qui ont reçu Rita en visite] ne savaient pas qu’ils avaient le virus. Mais on ne peut se sentir en sécurité nulle part. Il faut prendre des précautions, même avec la famille.

Les infections des huit membres de la famille Doiron peuvent toutes être liées à l’éclosion du Manoir Notre-Dame à Moncton. Aucun d’entre eux n’y résidait.

Cette importante éclosion déclarée le 5 octobre aura fait 44 malades et 2 morts.

La santé publique n’a pas voulu révéler comment le virus s’est infiltré dans ce foyer de soins.

Gisèle Doiron-Bernard souhaite remercier tous les travailleurs de la santé qui ont accompagné sa mère jusqu’à son dernier repos. Je sens qu’ils font partie de notre famille, dit-elle.

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