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Image : Wenceslas Billiot fils sur la rive, montre du doigt le large.

Sous l'impulsion des changements climatiques et de l'érosion des côtes due à l'activité humaine, notamment à l'exploitation pétrolière, l'Isle de Jean Charles, dans le sud de la Louisiane, a perdu 98 % de son territoire depuis les années 1950. Les habitants de ce petit bout de terre, des Autochtones francophiles, sont ainsi les premiers réfugiés d'Amérique liés à la montée des eaux.

Quand on franchit la petite digue pour accéder à l’Isle de Jean Charles, un sentiment de vide nous envahit. De façon très soudaine, on se retrouve sur une route très étroite, encerclée d’eau. À gauche, de l’eau. À droite, de l’eau. Au même niveau, ou presque, que la surface du bitume.

On se sent très vulnérable.

Mais tout en roulant, on se dit que c’est tout même une chance de pouvoir emprunter ce tronçon qui disparaît si souvent sous les eaux, dès que le vent du sud accentue la poussée des marées sur la côte.

Sur le bas-côté, une grande pelle mécanique s’affaire à remonter des roches du fond de l’eau pour les empiler au bord de la route, afin d’en faire un muret temporaire.

On dirait Sisyphe en Louisiane.

Une rétrocaveuse déplace des pierres.
Une digue est construite le long d'une route menant à l'Isle de Jean Charles.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Cinq kilomètres de ce macadam avant de pénétrer sur l’Isle de Jean Charles. Au tournant d’un virage en coude, des baraques délabrées et abandonnées, quelques carcasses de voitures rouillées, des chaloupes trouées, des chicots d’arbres morts dans le marais. L’impression du village fantôme est prenante.

Mais il y a encore de la vie à l’Isle de Jean Charles. On le sent bien dans le sourire chaleureux que nous offre Wenceslas Billiot fils, qui nous accueille en traversant le ponceau qui enjambe la zone marécageuse entre la route et sa maison natale. Son frère Robert, plus discret, reste de l’autre côté de la zone mouillée.

Wenceslas Billiot fils debout devant une passerelle de bois.
Wenceslas Billiot fils est né et a grandi sur l’Isle de Jean Charles. Le voici devant la maison de sa mère, qui y vit toujours et qui ne va pas déménager.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Leur vieille mère fait la sieste sur le balcon de la maison, juchée à 5 m de hauteur, sur des pilotis. La première chose qui frappe en arrivant, c’est le terrain, qui est au même niveau que l’eau.

Comme la majorité des habitants de l’Isle de Jean Charles, Wenceslas et Robert sont des membres de la nation biloxi-chitimacha-choctaw. Un des groupes autochtones de la grande famille des Houmas, qui se sont réfugiés dans les bayous de la Louisiane autour de 1830. À l'époque, les politiques discriminatoires du président Andrew Jackson à l'encontre des Premières Nations ont chassé les Autochtones du sud-est des États-Unis. C'est ainsi qu'avec l'aide des Français présents sur le territoire, les ancêtres des frères Billiot se sont réfugiés en Louisiane.

Wenceslas et Robert Billiot racontent, en français, la disparition de leur terre natale.

Wenceslas Billiot fils et Robert Billiot se tiennent debout dans un champ.
Les frères Wenceslas Billiot fils et Robert Billiot devant ce qui fut jadis des champs et des pâturages où on pratiquait l’agriculture sur l’Isle de Jean Charles.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

L'Isle de Jean Charles qu'ils ont connue dans leur jeunesse faisait cinq kilomètres de large. Aujourd'hui, l'île n'est plus qu'un petit bout de terre d'environ 300 mètres de large sur trois kilomètres de long. Depuis 1955, l'île a perdu 98 % de son territoire, à la faveur de l'eau qui engloutit la terre année après année.

Wenceslas et Robert pointent leur doigt vers le large, vers la mer salée, là où dans leur enfance, dans les années 60, cette grande étendue d’eau était plutôt une vaste terre où la végétation était exubérante et où l'agriculture était au centre des activités.

« Avant ici, c’était des champs, on faisait pousser du riz. Il y avait du riz tout le long, aussi loin que tu peux voir! Et il y avait des vaches, oooh il y avait un tas de vaches! Et des poules, il y avait un grand parc à poules! »

— Une citation de  Wenceslas Billiot fils

Il y avait des jardins partout! poursuit Robert, avec ses yeux rieurs et pétillants. On faisait pousser des beans, des patates, des okras, ça plantait, partout!

Portrait de Robert Billiot.
Robert Billiot, le frère de Wenceslas Billiot fils, se souvient des champs et des pâturages autour de chez lui dans sa jeunesse. Tout ça a été anéanti par l’intrusion de l’eau salée du golfe du Mexique.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Les deux frères gardent un souvenir très vif des après-midi de grandes chaleurs au cours desquels ils jouaient à la cachette à l’ombre des chênes, pour se rafraîchir un peu.

Il y avait des chênes, un tas de bois, dit Robert. Il y avait une grande pointe là-bas, mais après, l'eau salée a commencé à venir en dedans, et ça a tout tué. L’eau salée a tout tué ça.

Climat, pétrole et ouragans : une combinaison de facteurs

En effet, l’eau salée a tout tué. Au fil des ans, l’intrusion de l’eau du golfe du Mexique dans les terres de la Louisiane a provoqué une catastrophe environnementale sans précédent.

Un phénomène qui s’explique par une combinaison de facteurs.

Si la terre a disparu, c’est d’abord en raison des changements climatiques, qui font monter le niveau des mers. En Amérique, c’est dans le golfe du Mexique que cet effet est le plus intense.

Vue à vol d'oiseau de l'Isle de Jean Charles en novembre 2017.
L'Isle de Jean Charles disparaît en raison de l'élévation du niveau de la mer.Photo : Reuters / Nicky Milne

Mais cette hausse du niveau des océans se conjugue à un autre phénomène : l’enfoncement graduel de la côte. Une situation dont sont en bonne partie responsables les compagnies pétrolières.

Ces dernières ont creusé des milliers de canaux dans les marécages louisianais afin d'aménager des puits de forage et d'installer les réseaux de pipelines. C'est ainsi que, petit à petit, les sédiments qui tiennent la terre en place ont été drainés vers le delta par ces canaux artificiels, de véritables aspirateurs d'alluvions, des autoroutes de limon.

Petit à petit, c'est toute la structure du sous-sol de la côte qui s'est effritée, le squelette qui s’est désagrégé, causant ainsi l’affaissement des terres. La montée des eaux, combinée à l’enfoncement des côtes, a ouvert la voie à l’eau salée, qui a tué toute la végétation locale.

C’est ainsi que la Louisiane perd l'équivalent de la superficie de Manhattan tous les ans.

Mais ce n’est pas tout. Les bouleversements du climat ont aussi pour effet d’intensifier le phénomène des ouragans, qui ont tendance à frapper plus fort et à transporter plus d’eau.

Un balcon sous un toit domine un plan d'eau.
Un nouveau quai se dresse à côté de l'ancienne structure qui est submergée.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

De tout temps, la Louisiane a été frappée par les ouragans. Mais avant, les effets des tempêtes étaient atténués par la barrière que formaient les marécages de la côte louisianaise. Les mêmes qui disparaissent aujourd’hui à un rythme très rapide. Face aux grandes tempêtes, la grande éponge naturelle qu’ils constituaient n'existe plus.

Wenceslas et Robert Billiot ont été témoins de ces changements sur l’Isle de Jean Charles.

« Quand on était jeunes, les ouragans passaient, mais l’eau ne venait pas dans la maison. Et la maison était plus basse qu’aujourd’hui, peut-être deux pieds de haut seulement. »

— Une citation de  Robert Billiot

Pourquoi cela? Wenceslas Billiot décrit son expérience, le même phénomène que constatent les scientifiques :

Parce qu’avant, la terre était plus haute, et parce qu’il y avait un tas de terre en avant pour nous protéger. Astheure, il n’y a plus rien pour protéger là, en bas, dit-il en pointant du doigt le golfe du Mexique.

Au rythme actuel, l'Isle de Jean Charles aura complètement disparu d'ici cinquante ans.

Déplacement : les premiers réfugiés liés à la montée des eaux

Le sort de l'île a été scellé quand, il y a une plusieurs années, les autorités ont décidé d'exclure l'île du réseau de digues qui protège une partie de la région contre la montée des eaux.

On a bien construit une petite digue tout autour de l’île, mais trop modeste pour faire face aux ouragans qui dépassent la catégorie 1.

Wenceslas Billiot traverse un petit pont.
La mère des frères Billiot n'entend pas quitter sa maison qu'elle habite depuis toujours.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Au cours des dernières années, la Louisiane a plutôt choisi d’inciter les habitants à quitter l’endroit. Elles ont mis en place un plan pour déplacer la population. Les résidents de ce petit bout de terre sont ainsi les premiers réfugiés liés à la montée des eaux en Amérique.

Une trentaine de maisons sont en voie d'être construites sur une ancienne plantation de canne à sucre, à Schriever, à une quarantaine de kilomètres plus au nord. Elles sont offertes gratuitement.

Quand il s’est fait offrir de partir en échange d’une maison, Christophe Brunet a longuement hésité. À 55 ans, ce Choctaw a la garde de son neveu Howard, majeur, et de sa nièce Juliette, 17 ans.

Christophe Brunet devant sa maison.
Christophe Brunet, Chris pour les intimes, a longtemps hésité avant d’accepter l’offre de quitter l’Isle de Jean Charles pour être relogé dans un endroit plus sécuritaire. À 55 ans, il est un des plus jeunes résidents de l'île.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

M. Brunet est né sur l'île et ne l’a jamais quittée. Il nous reçoit chez lui, à l'extérieur, dans l’espace qu’il a aménagé sous le plancher de sa maison montée sur des pilotis de cinq mètres de hauteur.

Nous sommes des Autochtones et, à l’époque [au 19e siècle], on nous a chassés, dit M. Brunet. On est partis pour se trouver nouvelle maison. Or, nous l’avons notre maison, maintenant, ici! J’appartiens à cette terre, c’est ici ma maison! Et maintenant, on doit encore partir.

Christophe Brunet a finalement accepté l’offre pour quitter son île. Mais à quelques mois du déménagement, l’émotion est à vif.

Christophe assis dans son fauteuil à côté de son chien.
Christophe Brunet devant sa maison qui a été maintes fois inondée. Elle a été surélevée dans les années 2000.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Je sais que j'ai accepté de partir, dit-il. Mais ça ne veut pas dire que tout est réglé dans ma tête. C'est un long processus. On me demande de décider de me déraciner! De quitter l'endroit que je ne veux vraiment pas quitter!, lance-t-il avec émotion.

Le doyen qui incite les habitants à partir

Christophe Brunet a suivi les conseils de son oncle, le prêtre catholique Roch Naquin. M. Naquin a le même patronyme que Jean-Charles Naquin, ce Français arrivé en Louisiane en 1785 et en l’honneur de qui l'Isle de Jean Charles a été baptisée.

Roch Naquin est né sur l'Isle de Jean Charles en 1933. À 88 ans, il est un des plus vieux résidents de l'île, et va enfin pouvoir déménager dans sa nouvelle maison grâce à une offre de réinstallation.

Il s’en réjouit. Finies la crainte des inondations et la peur de ne plus pouvoir sortir de l'île à cause de la route ensevelie sous deux mètres d'eau.

Le père Roch Naquin porte une chasuble.
Le père Roch Naquin, un prêtre catholique de 88 ans, est né sur l’Isle de Jean Charles et y a passé la plus grande partie de sa vie. Il tente de convaincre les résidents d’accepter l’offre de réinstallation.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Le père Naquin garde un souvenir très vif de sa jeunesse sur l'île dans les années 30 et 40. La nature luxuriante de l'endroit, les champs cultivés avec l’aide des chevaux, la forêt où il jouait avec ses amis.

Mais aujourd'hui, il pense que le temps est venu pour tout le monde de quitter l'île. Et s'acharne à convaincre les plus récalcitrants de le faire.

Je leur dis : "Pendant que t'as une chance d'avoir une nouvelle maison, une place qui est sèche dans la terre haute, tu devrais en prendre avantage et sortir d'ici", dit-il. Ils sont tête dure! Parce que si leur maison est détruite, ils ne pourront pas retourner au monde et demander une maison. On va dire : "T'as eu ta chance, t'as pas voulu, ça fait que t'es responsable pour tout."

Le père Naquin est conscient de la difficulté de quitter sa terre natale.

Est-ce grâce à son âge avancé? Face à cette situation très émotive, il est pragmatique, ce qui l'aide à accepter le déménagement de l'île.

Ça a tout le temps été que la terre est mangée, et ça va continuer, dit Roch Naquin. Tout nous indique que, dans cinquante ans, l'île ne va plus être là. L'eau va être là, elle va noyer toute la place. Et merci Bon Dieu, on aura une chance de rester dans une place où la terre est plus haute et où on sera au sec.

Quant à son neveu, Christophe Brunet, il n’aime pas trop l’idée d’être considéré comme un réfugié.

« Je n’aime pas ça, parce que pour moi, un réfugié, c’est quelqu’un qui fuit, qui se cache pour sauver sa vie. Je ne me sens vraiment pas comme ça. Mais je n’ai pas d’autre mot pour décrire la situation. »

— Une citation de  Christophe Brunet
Une cabane et une roulotte.
Plusieurs résidents ont quitté l'île laissant derrière eux leur maison.Photo : Radio-Canada / Étienne Leblanc

Quand on a passé sa vie au même endroit, là où l'eau a représenté la vie, qu'elle nous a fait vivre par ses poissons, ses mollusques et ses fruits de mer, ce n'est certainement pas facile de partir.

Même si aujourd'hui, cette même eau représente la plus grande menace.

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