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Image : L'ombre des quatre frères Beaumont sur un chemin de pierre.

Replonger en enfance quand on a franchi le cap des 70 ans, pourquoi pas? Les quatre frères Beaumont l'ont fait. La vie leur ayant fait emprunter des routes différentes, ils ont choisi les chemins de Compostelle pour se retrouver et rétablir leur complicité d’antan. Une balade à pied de 700 kilomètres en France et en Espagne. Un voyage au fond d’eux-mêmes. Ensemble.

Bottines aux pieds et sac au dos, Louis-Marie, 75 ans, Gilles, 74 ans, et leurs deux petits frères de 72 et 70 ans, Lucien et Claude, se sont envolés vers la France en juin dernier. À peine arrivés sur le Vieux Continent, ils se sont mis à marcher non pas avec leurs pieds ou leur tête, mais bien avec leur coeur. C’est ce qu’on fait quand on est pèlerin.

Deux semaines après le retour à la réalité, ils se sont réunis avec leurs proches chez Gilles à Saint-Gédéon au bord du lac Saint-Jean. C’est là que nous les avons rencontrés. La maison grouille de vie. Les taquineries et les rires fusent de toutes parts dans le salon pendant que Louis-Marie fait défiler les clichés pris en Europe.

Claude, Louis-Marie, Gilles et Lucien Beaumont
Claude, Louis-Marie, Gilles et Lucien Beaumont au bord du lac Saint-Jean.Photo : Radio-Canada / Mireille Chayer

Les quatre frères ont revêtu le t-shirt qu’ils ont fait faire spécialement pour leur voyage. Une photo d’eux prise il y a 16 ans y est imprimée. Une image toute simple où on les voit se tenir par les épaules en regardant l’objectif. Leurs cheveux sont aujourd’hui un peu plus pâles, mais leur sourire est intact.

Ils se qualifient de « vieux bonshommes ». Ils ont plutôt l’allure de gamins fiers d’avoir réussi un mauvais coup lorsqu’ils plaisantent en s’agaçant. On sent que le lien qui les unit est fort, plus solide que jamais après ce qu’ils viennent de vivre.

Un voyage hors du temps

Ils ont entamé leur chemin avec confiance, sans appréhension, simplement heureux de pouvoir, à leur âge, ajouter un tel défi à leur feuille de route.

Le fait de s’embarquer pour 40 jours, se positionner dans l’obligation de se côtoyer à tout instant permet d’ouvrir davantage la conscience et de constater tout le merveilleux qui est présent derrière la façade de chacun. Quel beau défi personnel, quel beau défi fraternel!

Claude Beaumont

Leur objectif était de parcourir 350 kilomètres en France, du Puy-en-Velay jusqu’à Cahors, puis de prendre le train pour se rendre à León, en Espagne, et finir leur pèlerinage à Saint-Jacques-de-Compostelle. Au total, il s’agit d’un trajet d’environ 700 kilomètres, effectué à raison d’une vingtaine de bornes chaque jour pendant un peu plus d’un mois.

Par contre, ils estiment en avoir fait un peu plus en prenant le mauvais chemin dès le deuxième jour. Une rencontre fortuite, comme il y en a beaucoup sur les chemins de Compostelle, leur a heureusement permis de reprendre la bonne direction et d’arriver là où ils voulaient se rendre.

Louis-Marie Beaumont devant une borne.
Les chemins de Compostelle sont parsemés de bornes qui guident les pèlerins.Photo : Avec l'autorisation de la famille Beaumont

Comme on s’était perdu de vue depuis un certain temps, ça nous permet de revoir les caractères, revoir comment nos frères pensent, revoir comment ils sont ouverts. J’ai été agréablement surpris de ce qui s’est passé, mentionne Claude.

Les quatre frères ont rapidement établi une routine quotidienne, se levant aux petites heures pour partir de l’auberge au moment où le soleil commençait à poindre à l’horizon. L’aube sur le chemin est un instant presque magique. Calme. Silencieux. Propice à la réflexion. Les marcheurs, encore endoloris de la veille, se remettent en route tout doucement pendant que la noirceur cède sa place aux couleurs. L’écho des bâtons de marche et des pas dans le gravier fait communion avec le chant des oiseaux. Les gens chuchotent encore comme pour éviter de briser l’instant.

Ils marchaient environ deux heures dans cette quiétude avant de prendre une pause pour le petit déjeuner. Mais pas question de s’arrêter trop longtemps. La saison estivale a été caniculaire en Europe. Le mercure atteignait parfois les 40 degrés Celsius et les pèlerins n’y échappaient pas.

La bonne nouvelle, c’est que le chemin est rempli de surprises, de belles rencontres et de découvertes. De quoi oublier la chaleur torride.

Les frères marchaient sans relâche, attentifs aux inconforts de l’un et de l’autre pour échapper aux blessures. Ils ont d’ailleurs pu éviter miraculeusement les ampoules aux pieds, se contentant d’en avoir « aux yeux », comme le dit Lucien. Ils ont bien eu quelques courbatures, particulièrement la première semaine, mais rien de plus. Ils sont en forme, les « vieux bonshommes ».

Gilles et Louis-Marie Beaumont
Les frères Beaumont marchaient parfois seuls, parfois en groupe. Ici, les aînés, Gilles et Louis-Marie, font un bout de chemin ensemble.Photo : Avec l'autorisation de la famille Beaumont

Lucien et Claude se sont vite imposés comme de nouvelles figures parentales. Ils veillaient à ce que les aînés de la famille n’oublient rien sur la route et s’assuraient qu’ils soient bien tout au long de la journée. Sur le chemin, Louis Marie avait plus tendance à être en arrière, Gilles, plus tendance à être en avant. On s’organisait pour être avec l’un ou l’autre, explique Lucien.

Au gré des kilomètres, ils se sont parfois remis en question et ils ont surtout partagé leurs réflexions et leurs idées. Des souvenirs d’enfance, impliquant leurs parents aujourd’hui décédés et leurs deux soeurs, ont aussi refait surface. Les frères se sont dit des choses crues quelquefois, mais l’ont toujours fait en douceur.

Il y a peut-être des fois où on avait le goût d’être ailleurs. Il y a peut-être des fois où on aurait voulu que la journée finisse plus vite, mais il n’y avait pas de tristesse. On prenait les choses comme elles étaient.

Claude Beaumont

Ils ont toujours marché ensemble, laissant parfois quelques centaines de mètres entre eux pour se perdre dans leurs pensées ou pour discuter avec d’autres pèlerins. Les amitiés se tissent aisément le long du chemin. Il suffit d’un « buen camino » pour lancer une conversation. Découvrir l’autre n’est nulle part aussi facile.

Gilles Beaumont marche dans la brume.
Même s'il a eu besoin de solitude à certains moments, Gilles Beaumont dit apprécier davantage la présence de ses frères grâce à leur voyage à Compostelle.Photo : Avec l'autorisation de la famille Beaumont

Il n’y a qu’une journée où les frères ont fait « route à part ». Gilles était de moins bonne humeur qu’à la normale et avait besoin de solitude après avoir été mal compris par les autres la veille. Il est parti très tôt, sans eux, pour marcher seul. Par chance, les bars sont aussi nombreux que les églises quand on se rend à Compostelle. La fratrie s’est réunie le soir autour d’une bière et tous les ponts ont été rétablis.

C’est d’ailleurs le soir, lorsqu’ils enfilaient leur gilet identique après leur douche bien méritée, que les Beaumont se faisaient le plus remarquer. Ils ne comptent pas les témoignages qu’ils ont reçus de la part de pèlerins qui auraient voulu vivre la même chose avec leurs frères ou leurs soeurs, mais qui ne s’entendaient pas assez bien avec eux pour le faire. Certains versaient parfois des larmes tellement ils étaient touchés par l’histoire des quatre frères, qui se savent très chanceux.

Je pense qu’on a changé le chemin. Ce n’est pas le chemin qui nous a changés.

Gilles Beaumont

Ils profitaient de chaque soirée pour rigoler, ça va de soi, mais aussi pour échanger sur ce qu’ils avaient vécu au cours de la journée.

« Ça, c’était nourrissant. Ce qui nous avait émerveillés, on le partageait puis s’il y avait eu des choses qui avaient été difficiles, on le partageait aussi. Ça nous aidait à cheminer ensemble », soutient Louis-Marie.

Quand ils étaient jeunes, les quatre frères partageaient la même chambre. Facile de les imaginer en train de jouer des tours, de partager secrets et confidences ou de se raconter des histoires.

Sur les chemins de Compostelle, ils n’ont eu d’autres choix que de redécouvrir cette proximité. Dans les auberges, on couche dans des dortoirs ou dans des petites chambres, souvent sur des lits superposés. La différence entre avant et maintenant, c’est simplement la force des ronflements, mais qu’importe le bruit, quand on marche une bonne partie de la journée, le sommeil s’empare très vite de nous et à 20 h 30, tout le monde dort.

Grandir… à plus de 70 ans

Claude, Louis-Marie, Gilles et Lucien Beaumont
Claude, Louis-Marie, Gilles et Lucien Beaumont sont heureux d'avoir réalisé ensemble le long pèlerinage qui les a conduits à Saint-Jacques-de-Compostelle.Photo : Avec l'autorisation de la famille Beaumont

Gilles, Louis-Marie, Lucien et Claude reviennent parfaitement en paix de cette aventure de 40 jours en sol européen. Ils sont épanouis, fiers de ce qu’ils ont accompli et plus proches que jamais. Ils échangent même des textos tous les matins depuis leur retour.

Ensemble, au bord du lac Saint-Jean, ils surfent encore sur « l’effet Compostelle » et transmettent leur bonne humeur contagieuse à quiconque les côtoie. L’oeil rieur et la moquerie facile, ils ne se prennent pas au sérieux. Ils semblent simplement apprécier chaque seconde comme si c’était la dernière, en phase les uns avec les autres.

On est allés loin. À l’âge où nous sommes, on ne peut que se nourrir de ça. Nos vies sont faites. La retraite est acquise. On n’a pas à se regarder l’un, l’autre. Pour moi, c’est vraiment un beau souvenir de famille. On est fiers de ça!

Lucien Beaumont

Les quatre frères regardent vers l’avenir et rigolent en s’imaginant parcourir à nouveau les chemins de Compostelle dans quelques années.

J’ai pensé qu’on referait Compostelle, mais que je pousserais Louis-Marie dans le fauteuil roulant et Gilles, on va lui organiser quelque chose d’électrique pour qu’il soit capable de suivre, lance Claude, provoquant une explosion de rire chez ses trois frères.

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