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Image : Un vieux modèle de télévision avec les barres de différentes couleurs à l'écran

Un dossier d'Angie Landry

N’ajustez pas votre appareil. Au Québec, les acteurs issus des minorités visibles sont de plus en plus présents à l’écran. Mais ce sont encore des comédiens blancs qui jouent les premiers rôles et qui apparaissent sur les affiches promotionnelles.

C’est ce que révèle notre analyse des 10 séries télé les plus populaires de 2018, celles qui rejoignent le plus de Québécois et Québécoises. Sommes-nous prêts pour un Claude Legault noir? Avons-nous dans notre bassin d’acteurs une Guylaine Tremblay asiatique?
 


Tollé autour du dernier Gala Artis dont les 70 nommés étaient tous Blancs, remontrances à propos des personnes en lice, en majorité Blanches, qui seront de la prochaine télédiffusion du Gala des prix Gémeaux, levées de boucliers entourant les pièces de théâtre SLĀV et Kanata de Robert Lepage. Les exemples ne manquent plus. Le sujet de la diversité est sur toutes les lèvres.

894.

C’est le nombre de rôles joués par 804 comédiens qui ont travaillé sur les 10 séries les plus regardées au Québec en 2018, selon la firme Numeris. C’est aussi le nombre de rôles que nous avons regardés, un à un.

Résultat : sur 894 rôles, 97 sont joués par des personnes racisées. Lorsqu'on calcule le pourcentage respectif de diversité pour les 10 séries, on tend vers une proportion d'environ 11 %. On s’approche ainsi du taux de 13 % de personnes issues des minorités visibles au Québec (Statistique Canada, 2016).

Selon Statistique Canada, on définit comme une « minorité visible » les personnes « autres que les Autochtones, qui ne sont pas de race blanche, ou qui n'ont pas la peau blanche ». Aux fins de notre analyse, nous avons décidé d’inclure les Autochtones au groupe des minorités visibles, qui sont loin d’être surreprésentés à l’écran.

Tout compte fait, la diversité projetée dans nos écrans se rapproche – lentement, mais sûrement – d’une représentativité de la population québécoise.

C’est bien beau qu’il y ait plus d’[acteurs de la] diversité [qu’avant]. Encore faut-il regarder où cette dernière est dirigée, nuance Anouk Bélanger, sociologue et professeure en communication publique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Alors, regardons de plus près la place attribuée.

Selon les données de notre analyse :

Les troisièmes rôles sont joués à 12,8 % par des acteurs de la diversité.

Les deuxièmes, à 16,2 %.

Les premiers, à 8,1 %.

Dans l’entente collective de l’Union des artistes (UDA), « on dit d’un comédien qu’il est un :

  • Premier rôle lorsqu’il prononce 11 lignes de texte ou lorsque sa présence visuelle est égale ou supérieure à 30 % de la durée de l’œuvre;
  • Deuxième rôle lorsqu’il prononce de 2 à 10 lignes de texte ou lorsque sa présence visuelle est de 16 % à 29 % de la durée de l’œuvre;
  • Troisième rôle lorsqu’il prononce une ligne de texte, ou s’il ne prononce pas de texte, lorsqu’on l’identifie à un personnage ou lorsque sa présence visuelle est de 15 % et moins de la durée de l’œuvre. »

Le bémol, c’est que la définition du premier rôle est plutôt élastique.

Même si un comédien apparaît dans votre téléviseur à chaque épisode de votre téléroman préféré et qu’il y lance le nombre minimum de lignes de texte pour signer un contrat de premier rôle de l’UDA, il se peut que son visage ne soit pas imprimé sur les affiches promotionnelles de la série ou que son nom ne virevolte pas sur les notes du générique d’ouverture.

Ainsi, certains acteurs qui tiennent un premier rôle reçoivent un chèque de paie en fonction des paramètres de la convention collective de l’UDA. D’autres, selon leur expérience, leur rang dans le gratin québécois ou leur aura de saveur du mois, peuvent avoir un contrat amendé. Est-ce que la personne tient un rôle-titre sur ses épaules? Apparaît-elle dans la stratégie de promotion? Parce que oui, une « vedette », ça se formalise. Entre autres par l’ajout d’un astérisque sur un papier d’engagement, nous confirme la présidente de l’UDA, Sophie Prégent.

Lorsqu’on décortique les distributions pour en analyser la diversité, comme le prescrit la sociologue Anouk Bélanger, on comprend qu’elle s’évapore dans le giron des premiers rôles.

Encore plus quand il s’agit des têtes d’affiche. Quand on parle de « vedettes ».

Sur 894 rôles, Cynthia Wu-Maheux (Da-Xia Bernard dans District 31) et Iannicko N’Doua Légaré (Jonathan Archambault dans Le jeu) représentent les deux seuls acteurs non caucasiens à avoir obtenu un rôle-clé parmi les 10 séries télé les plus populaires au Québec en 2018.

À un astérisque d’un rôle-titre

Ces résultats, nous les avons présentés à Cynthia Wu-Maheux. « Il faut le préciser, je n’ai pas de rôle-titre dans District 31 », a-t-elle alors spécifié d’entrée de jeu. « Ce n’est pas stipulé dans mon contrat. »

Cynthia Wu-Maheux.
L'actrice Cynthia Wu-MaheuxPhoto : PL2 studio

Effectivement. Une recherche sur le site web de la production (Aetios) ou sur celui du diffuseur (Radio-Canada) permet de visionner les affiches « officielles », celles qui seront promues sur les panneaux publicitaires, dans les revues, dans les pubs télé. Pas de signe de l’actrice dans l’alignement authentifié de ceux qui tiennent le fort du 31. Son nom? Absent du générique d’ouverture. On la remarque parfois sur des clichés tirés de ce qui est diffusé à la télévision à même les banques d’images de la page officielle de la série.

Iannicko N’Doua-Légaré apparaît quant à lui sur quelques-uns des portraits de la campagne de promotion de la série Le jeu. Mais pas partout, puisque les images mettent essentiellement de l’avant les deux vedettes (Laurence Lebœuf et Éric Bruneau). Contrairement à Cynthia, impossible de savoir si celui qui continue de se tailler une place importante au petit écran (Les Simone, Fugueuse) comme au cinéma (Et au pire on se mariera, Hochelaga, terre des âmes) avait un rôle-titre dans Le jeu. Ce dernier a refusé notre demande d’entrevue. En consultant son curriculum vitae sur le site web de son agence, on comprend toutefois que son personnage est considéré comme un rôle de soutien en continu.

Un homme noir avec un chandail blanc, les cheveux tressés, est assis sur un banc devant un fond noir. Il regarde vers la caméra.
Le comédien Iannicko N'Doua-LégaréPhoto : Site : Agence Duchesne / © Photo: Dominic Lachance 2015

Si, sur papier, le pourcentage de diversité des acteurs considérés comme « minorités visibles » se rapproche de celui que l’on observe dans la société québécoise, pourquoi, en pratique, les grands rôles sont-ils réservés presque exclusivement aux acteurs blancs?

Pour (tenter de) répondre à ces interrogations, il apparaissait inévitable de passer par les principaux intéressés, d’engager un dialogue avec ces acteurs qu’on dit issus de la diversité – qu’ils soient établis ou non – et qui sont malgré eux au cœur d’un phénomène aujourd’hui examiné sous toutes ses coutures.

Infographie où des pièces de casse-tête sont superposées à l'image d'un cerveau.
Le casse-tête de la diversité à la téléPhoto : Radio-Canada / Sophie Leclerc

Cinq comédiens au cœur du casse-tête

Devenir un acteur est un véritable parcours du combattant pour quiconque aspire à jouer sur les planches ou devant la caméra – et c’est d’autant plus vrai dans un petit marché comme celui du Québec. Mais la route des comédiens issus de la diversité est encore plus cahoteuse. Entretien avec Cynthia Wu-Maheux, Samian, Noémie Leduc-Vaudry, Yanic Truesdale et Leila Donabelle Kaze.

Même si elle jouit d’une place considérable au sein de District 31, l’émission chérie des Québécois en 2018, Cynthia Wu-Maheux préfère rester réaliste. Elle s’estime chanceuse, mais un premier rôle lui semble hors de portée.

Celle qui interprète la « geek du 31 » croit qu’il y a perpétuellement deux poids, deux mesures quand on en vient finalement à parler de diversité culturelle à l’écran.

L'actrice fait le chiffre 2 avec ses doigts.
Cynthia Wu-Maheux dans la peau de Da-Xia Bernard dans une scène de la quotidienne « District 31 »Photo : Aetios productions

Cynthia Wu-Maheux est née en Mauricie en 1983 d’une mère chinoise et d’un père québécois. Son arrière-grand-père a quitté la Chine pour s’établir dans la région. Mes deux cultures sont très fortes. J’ai grandi à Trois-Rivières, jamais bien loin des fourneaux du restaurant familial. Inévitablement, dit-elle, du côté québécois, j’ai de quoi de bien rural.

Mais c’est son arrivée au Conservatoire d’art dramatique de Montréal, où elle a obtenu son diplôme en 2007, qui l’a confrontée à la dualité de ses origines.

Ironiquement, j’avais le plus gros accent québécois. J’ai dû travailler pas mal plus que le dude qui venait d’Outremont, qui avait le joual [québécois] bien moins fort que moi.

Cynthia Wu-Maheux

Ces paroles résonnent chez Noémie Leduc-Vaudry, une « actrice de la relève ». Elle roule sa bosse depuis 10 ans à coups de petits rôles comme celui d’une « jeune ingénue » dans la série humoristique Les pêcheurs, d’une journaliste dans le film Junior majeur ou d’une « jeune lectrice » dans le téléroman Les Simone. Vous la reconnaîtrez peut-être pour son apport plus important à la série Le jeu, où elle a fait ressortir la personnalité un peu ratoureuse de Béa Beaulieu, une programmeuse plutôt colorée.

Adoptée en Chine, elle a grandi dans la ville de Mont-Royal aux côtés de parents québécois.

Mon casting est touchy. Je ne suis pas assez Québécoise pour jouer une Québécoise, mais je ne suis pas assez Chinoise pour jouer une Chinoise.

Noémie Leduc-Vaudry

Malgré les efforts de la comédienne et ceux de son agente pour mettre son visage de l’avant auprès des producteurs, des réalisateurs ou des directeurs de casting, elle ne reçoit que très peu de convocations en audition. En fait, pour une seule année, elles se comptent sur les doigts d’une main.

Une jeune femme, d'origine Chinoise, regarde vers la caméra.
Noémie Leduc-VaudryPhoto : Agence artistique Diane Riel / Andréanne Gauthier

Trois facteurs alimentent le cercle vicieux dans lequel elle tourne : celui du processus d’audition, de moins en moins utilisé dans le domaine, des stéréotypes ethniques et du profil associé à un acteur (casting).

C’est rendu que je n’espère même pas avoir un premier rôle, parce que c’est trop demander. Tsé, l’amie ou la collègue d’un personnage? On s’en fout un peu si c’est une Asiatique, non?

Ce qu'il faut dire, c'est que l'actrice ne reste pas les bras croisés. Pour vivre de sa passion, elle joue différents rôles pour des publicités, fait de la surimpression vocale et apprivoise le doublage pour le cinéma et la télévision. Elle a même créé des soirées de réseautage artistique gratuites (Les Plans Raccords) afin de créer des opportunités de collaboration, puis elle est très active sur les réseaux sociaux pour promouvoir son travail, toujours dans le but de montrer ce qui l'anime : le jeu.

Mais quand on cherche une Asiatique, ah! là, je suis convoquée. Là, on me considère. Et quand on me voit, on me dit : ça ne marche pas, t’es grande, t’as des gros seins, on cherche une Asiatique typique, avec un petit frame.

Noémie Leduc-Vaudry

L’an dernier, pour le compte d’une production télé très populaire au Québec, Noémie a été convoquée à l’audition d’un rôle dit « ethnique ». Un immense processus de casting. Beaucoup de fébrilité, étant donné qu’il s’agissait là d’une première audition depuis des lustres.

Puis plusieurs mois sans nouvelles. Et finalement, un second appel, un « callback » comme on le dit dans le jargon artistique, où elle et une autre comédienne asiatique ont joué le tout pour le tout. Une lueur d’espoir.

Après deux à trois autres mois d’attente, un message vocal : « On est vraiment désolés, ça n’a pas fonctionné pour Noémie. Mais elle était vraiment excellente, donc on va essayer de lui trouver quelque chose dans la série, peut-être pour la prochaine saison. »

Quelques mois plus tard, Noémie ouvre la télévision. Lorsqu’elle regarde la série, elle réalise que ce n’est pas sa compatriote asiatique qui a eu le rôle. C’est plutôt une comédienne blanche connue du grand public. On a changé l’ethnicité du personnage.

La rare fois où j’ai une audition pour un premier rôle – en fait, la rare fois où j’auditionne – on prend une actrice caucasienne pour jouer le rôle qui était spécifiquement écrit pour un personnage “ethnique”.

Noémie Leduc-Vaudry

En nous racontant cette expérience, Noémie admet être souvent découragée.

Je me suis dit : si lorsqu’on cherche un acteur issu de la diversité, on se tourne vers des acteurs caucasiens, est-ce que mes espoirs sont finalement en vain? Est-ce que ça va être arrangé? Ça fait peur.

Diplômée en 2017 du Conservatoire de Québec, Leila Donabelle Kaze, contrairement à Noémie, avoue que, pour l’instant, elle contourne relativement bien les obstacles depuis qu’elle est sortie de l’école.

Entre autres connue pour son rôle de Shanel-Magali dans la websérie L’âge adulte, Leila Donabelle Kaze a joué dans Les Simone, Fourchette, M’entends-tu? et Boomerang. Elle fait aussi partie de la distribution du long métrage coécrit par Mélanie Charbonneau et Geneviève Pettersen, Fabuleuses.

Une jeune femme noire porte un cotton ouaté rouge et tient un pruneau dans sa main. Elle a un regard blasé.
Leila Donabelle Kaze dans le rôle de Shanel-Magali, dans l'émission « L'âge adulte », diffusée sur ICI Tou.tv.Photo : Site web : ICI Tou.tv

Leila touche du bois : l’année 2018 a été « plutôt folle », dit-elle, et les projets, eux, continuent de s’enchaîner.

Ce n’est toutefois pas sans anicroche qu’elle est parvenue à se faire connaître de la colonie artistique. Un peu comme Cynthia Wu-Maheux et Noémie Leduc-Vaudry l’ont vécu, Leila a connu (et connaît toujours) son lot de stéréotypes dans l’attribution des rôles racisés.

Elle a déjà refusé d’aller en audition parce qu’on lui demandait de parler avec un “accent africain”. « Parce que t’as perdu le tien, on pensait que tu l’avais encore », qu’on lui a dit. Je suis arrivée ici à 8 ans. Et à quel accent ils pensaient, admettons? L’Afrique, c’est gros!, dit-elle.

L’actrice, qui arrive relativement à vivre de son talent, craint malgré tout un retour du balancier.

J’aspire à continuer de travailler autant. Juste parce que j’aime ce que je fais, soutient-elle. Mais je mise quand même sur des premiers rôles à la télévision, au cinéma ou sur le web.

Dernièrement, quelqu’un me disait : “je ne veux pas te décourager, mais je ne sais pas si le Québec est prêt pour ça. Essaye-toi du côté anglo”.

Leila Donabelle Kaze

Cette « solution » de partir travailler sur des plateaux anglophones – que ce soit au Québec, au Canada anglais ou aux États-Unis – revient couramment dans les entrevues avec des acteurs issus de la diversité.

L’option a été considérée par le Montréalais Yanic Truesdale. Celui qui incarne Michel, le Français blasé de la série culte pour adolescents Gilmore Girls, a décidé de quitter le Québec il y a une vingtaine d’années. Après l’annulation en 1996 de Majeur et vacciné, une comédie de situation diffusée à Radio-Canada, il s’est expatrié notamment en raison de l’absence de rôles intéressants pour les personnes de couleur.

Il y a 30 ans, quand je suis sorti de l’école, c’était des rôles de chauffeurs de taxi haïtiens [qu’on m’offrait]. Il fallait que je fasse l’accent alors que je ne suis même pas Haïtien!

Yanic Truesdale

J’ai catché que c’était plus intelligent d’aller à Los Angeles. C’était genre : “ok, je n’ai plus de job”, puis je n’ai pas la personnalité de quelqu’un qui attend. Je suis un go getter, raconte l’acteur.

Yanic Truesdale
Yanic TruesdalePhoto : Radio-Canada

Son arrivée dans la capitale du cinéma américain n’a pourtant rien du rêve hollywoodien. Plutôt une année de flottement, dit-il. Ça a été très difficile. Ce n’était pas évident de recommencer à zéro après avoir travaillé presque 10 ans au Québec.

Au bout du compte, partir travailler dans le pays voisin lui a été bénéfique. Le payoff du combat a été plus attrayant qu’ici.

Plus de 15 ans après avoir décroché son rôle dans Gilmore Girls – sa première audition à Hollywood, d’ailleurs – son personnage reste ancré dans la culture populaire de la télévision américaine.

Au-delà des stéréotypes, d’autres acteurs voient plutôt l’emploi de comédiens issus des minorités visibles comme une volonté maladroite des intervenants de l’industrie. Surtout quand vient le temps d’engager des Autochtones, estime l’artiste multidisciplinaire anichinabé Samian.

La diversité culturelle, on le voit, des fois c'est forcé, pis c'est laid. Quand j'étais en musique, à la fête du Canada, j'ai été le premier Autochtone qui a fait du rap devant la reine d'Angleterre; je ne suis pas fou, c'était pour la subvention.

Samian

Celui qui apprivoise depuis quelques années les plateaux de tournage souligne malgré tout que certains décideurs facilitent son passage de la musique à l’écran.

Samian, dans son rôle de jeune archéologue, est suspendu dans un énorme trou au moyen d'un harnais, s'éclairant à l'aide d'une lampe frontale.
Samian a tenu le rôle d'un jeune archéologue dans le dernier film de François Girard, « Hochelaga, terre des âmes »Photo : Max Films / Marlène Gélineau Payette

Avec François Girard, pour Hochelaga, terre des âmes, on a travaillé sur le fait que je jouais l'archéologue mohawk – alors que je suis Algonquin, nuance-t-il. Il m’a demandé si ça me dérangeait, et ce n’était pas du tout le cas. C’est une belle sensibilité de la part d’un réalisateur et scénariste.

Les cinq comédiens sont unanimes : il existe une réelle volonté de l’industrie en matière de diversité, et elle est palpable. Plus que jamais. Mais ils rappellent tout de même que lorsqu’on pioche pour briser les plafonds de verre, on risque quelques écorchures avant et pendant l’effondrement.

Il faut briser le carcan et les laisser jouer. Il faut arrêter d’avoir peur de la différence, plaide Cynthia Wu-Maheux.

Infographie où une patate chaude est superposée à un écran de télévision.
La patate chaude de la diversité à la téléPhoto : Radio-Canada / Sophie Leclerc

La diversité à l’écran, une patate chaude

Vous êtes un jeune réalisateur. Il y a deux ans jour pour jour, vous faisiez votre « pitch », sans trop connaître les aléas du métier ni les us et coutumes de l’industrie. Mais vous voilà en ondes de l’émission radio #1 du matin pour promouvoir votre série, l’une des plus attendues de la rentrée. Votre rêve est en train de se réaliser.

Après quelques commentaires positifs sur l’originalité de votre synopsis, l’animatrice bifurque.

Uppercut. Une question sur la blancheur de votre distribution, parce que la diversité à l’écran, c’est la discussion de l’année. Vous figez.

« Mais que s’est-il passé? J’avais plein de bonnes intentions en matière de diversité quand je me suis lancé dans l’aventure », vous rappelez-vous intérieurement.

Les nombreuses étapes de la production de votre série défilent à une vitesse vertigineuse dans votre tête.

Les gros noms

Vous plaidez que ça prend de « gros noms » pour plaire aux diffuseurs et au public, et que, malheureusement, ils sont rarement issus des minorités visibles.

Le sociologue et philosophe Edgar Morin l’a déjà dit : "les stars sont le produit et le moteur de l’industrie", soutiendrait la professeure Anouk Bélanger.

Parce qu’effectivement, même si des diffuseurs vous ont questionné sur votre volonté d’intégrer des artisans de la diversité dans votre projet, ce sont plutôt vos potentielles têtes d’affiche qui font réellement monter la valeur de votre beau programme. C’est un secret de polichinelle, selon Sophie Prégent, comédienne et présidente de l’Union des artistes (UDA). Mais ce sont les diffuseurs « qui ont le gros bout du bâton » sur ce plan.

Sophie Prégent au micro de Catherine Perrin.
« Oui, les grosses jobs, effectivement, ce ne sont pas les gens issus de la diversité qui les ont », mentionnait Sophie Prégent à l'animatrice de radio Catherine Perrin, en mai dernier.Photo : Radio-Canada / Olivier Lalande

On est [dans] un petit marché. Le diffuseur, il veut rester vivant. C’est encore vrai qu’en mettant des noms très connus dans les dix premiers rôles, ça va créer, probablement, un phénomène de remorque, explique-t-elle.

Prêt, pas prêt, le public?

L’animatrice de l’émission enchaîne : pensez-vous que la population est prête à voir plus de diversité à l’écran?

Encore une fois, vous verbalisez difficilement votre pensée.

Sophie Prégent pourrait mieux répondre que vous. Ça dépend. Dans nos sondages, on demande au public : “êtes-vous tannés de toujours voir les mêmes?”, on nous répond que oui. On demande : “voulez-vous continuer de voir les mêmes?”, on nous répond que oui. On est ambivalents, un peu comme au hockey. Quand on perd par un point : “on est des pourris, pis il faudrait changer le monde et surtout le coach”. Quand on gagne une partie : “ça sent la coupe!”.

En humour ou en animation, on arrive pourtant à faire briller l’étoile des artisans, peu importe leur couleur de peau, la forme de leurs yeux ou leur accent.

La plus grosse vedette d’animation, au Québec, ça a toujours bien été Normand Brathwaite. Sugar Sammy, je pense qu’il n’a pas de misère à remplir ses salles. Rachid Badouri et Mariana Mazza non plus. C’est un faux problème.

Sophie Prégent

La télé, elle, tarde à modifier les codes de son ADN.

Probablement à cause de la peur de l’inconnu, dirait l’artiste d’origine algonquine Samian. Les gens sont frileux quand vient le temps d’engager [des acteurs de la diversité].

La sociologue Anouk Bélanger croit que les diffuseurs détiennent un pouvoir important. On imagine toujours le public comme la « matante de région » qui va s’offusquer si elle voit un Noir dans sa télévision. On n’est plus là, et les diffuseurs devraient arrêter “d’avoir peur d’avoir peur”. 

La quantité

L’animatrice n’en démord pas. Il est où le problème dans ce cas?

Vous plaidez la quantité. Le bassin d’acteurs de la diversité est trop restreint.

Sur ce point, la directrice de casting Nathalie Boutrie, lauréate du prix Gémeaux de la meilleure distribution pour 19-2 en 2015, serait d’accord avec vous. Reconnue dans le domaine pour oser les « castings différents », elle admet elle-même que le bassin d’acteurs de la diversité dans la sphère artistique est restreint.

Une femme blancge portant des lunettes noires, debout devant un fond blanc et les mains dans les poches, regarde vers la caméra en souriant.
La directrice de casting Nathalie BoutriePhoto : Site : IMdB / © Marili Clark

Ce n’est pas un manque de volonté, ni de l’industrie ni du “méchant Blanc dominant”. Au Québec, il n’y a pas toujours eu 36 000 possibilités d’acteurs de la diversité. C’est la chose qu’on a tendance à oublier avec ce débat

Nathalie Boutrie

Le truc, dit-elle, c’est que toutes les équipes de production ne possèdent pas le temps ni les moyens financiers – denrées rares du domaine artistique – pour acquérir de nouveaux visages. Française d’origine, ayant elle-même immigré au Québec il y a près de 30 ans et s’identifiant aux minorités audibles, elle affirme que l’industrie a un réel désir de faire « du casting sans couleur » et d’employer le meilleur [acteur] pour un rôle précis, pour une émission précise. La volonté [de mettre de l’avant la diversité] est là et les diffuseurs nous le rappellent.

On justifie aussi la quasi-absence d’acteurs de la diversité dans les rôles phares de la télévision parce que le Québec n’aurait pas été témoin des mêmes vagues migratoires qu’ont connues le reste du Canada ou nos voisins du Sud, soutient André Béraud, directeur de la programmation des émissions dramatiques et des longs métrages à Radio-Canada.

Un homme noir, avec des lunettes translucides, assis sur un banc devant un fond blanc, regarde la caméra en souriant.
André Béraud est à la tête du secteur des émissions dramatiques et des longs métrage de Radio-Canada depuis 10 ans.Photo : Radio-Canada

On n’a pas encore cette masse d’acteurs, [cette masse] que j’envie chez les Américains et parfois chez le Canada anglais, pour avoir un bassin [d’acteurs] très vaste et y piger [pour] mettre la bonne personne au bon endroit et dans le bon casting. 

Sophie Prégent concède que la banque d’acteurs du Québec, en termes de quantité, n’a rien à voir avec celle des deux autres marchés. Mais elle croit cependant que l’industrie doit briser le moule et creuser davantage pour trouver les talents de la diversité. On ne les connaît pas. C’est différent.

La comédienne Noémie Leduc-Vaudry abonde dans le même sens que la présidente de l’UDA.

Ce qui arrive dans mon cas, c’est que les gens voient mon CV, mais ils ne m’ont jamais vue jouer. Donc ils ne me convoquent pas en audition. Si je ne suis pas convoquée, on ne voit pas mes capacités. Et si je ne suis pas engagée, je ne travaille pas sur un plateau pour [acquérir] de l’expérience. Pas d’expérience, ça fait que je ne suis pas connue des producteurs ou des directeurs de casting. 

Ça fait 10 ans que je suis dans un cercle vicieux.

Noémie Leduc-Vaudry

La relève se fait attendre

Vous vous relevez tranquillement du coup reçu en début d’entrevue. Pour prendre un peu de galon, vous soulevez le manque de candidats et de diplômés des écoles de théâtre reconnues, et vous précisez qu’une tendance positive se dégage : plus d’inscriptions et plus de diplômés, lentement, mais sûrement.

Vous marquez un point.

Gideon Arthurs, directeur général de l’École nationale de théâtre (ENT), pourrait lui-même ajouter quelques faits à ce que vous avancez en ondes.

L’établissement a vu passer le taux d’inscription des personnes issues des minorités visibles au programme Interprétation - Acting de 9,2 % pour l’année scolaire 2015-2016 à 15 % pour 2018-2019.

Et 15 %, c’est encore très peu, mais c’est beaucoup mieux que ce qu’on avait, affirmerait-il.

Aux Conservatoires d’art dramatique de Québec et de Montréal, on remarque que le pourcentage de candidatures posées ne grimpe pas rapidement, mais qu’il augmente tout même : en 2015, 5,4 % des inscriptions totales provenaient de candidats de la diversité. En 2019, on atteignait 6,1 %.

Les chiffres obtenus par Radio-Canada démontrent qu’entre 2015 et 2019, les noms de quatre personnes issues des minorités visibles se sont inscrits au bottin des diplômés des deux établissements.

Vous ajoutez qu’à l’ENT, pour les deux programmes d’interprétation (français et anglais), ce sont 18 étudiants issus de la diversité qui ont reçu leur diplôme entre 2015 et 2019. Plus précisément quatre du côté francophone.

Ce que vous dites à ce point-ci de l’entrevue détend un peu l’atmosphère dans le studio. Vous n’êtes plus en position de défense.

L’animatrice veut comprendre :  Alors si je vous suis bien, il n’y a pas énormément d’acteurs de la diversité qui sortent des écoles de théâtre. Vous me dites aussi qu’ils ne s’y inscrivent pas en masse. Pourquoi, selon vous?

Une profession pas assez noble

Celui qui fait de la sensibilisation et de la formation sur tous les fronts pour les artistes de la diversité, le directeur de Diversité artistique Montréal (DAM) Jérôme Pruneau, saurait sans doute vous aiguiller à ce sujet. Pour les côtoyer depuis longtemps, il sait que n’entre pas qui veut dans une école de théâtre, surtout les minorités visibles, et ce, pour une raison qu’on évoque rarement : le contexte familial. En particulier – et précisément – pour les immigrants de première ou de deuxième génération.

On immigre pour donner une meilleure vie à notre enfant. Notre réflexe, en tant que parent, ce n’est pas nécessairement de l’envoyer devenir un artiste. On rencontre cette représentation sociale de l’artiste qui ne gagne pas sa vie. Alors c’est vrai que, dans les familles, on pousse plutôt les jeunes à être médecin, infirmier, etc., affirmerait-il.

Jérôme Pruneau, directeur général, Diversité artistique Montréal
L'ethnologue Jérôme Pruneau est le directeur général de l'organisme Diversité artistique Montréal (DAM)Photo : Radio-Canada

Leila Donabelle Kaze, dont la famille a immigré au Québec pour fuir la guerre civile du Burundi, hocherait la tête à écouter Jérôme Pruneau. Les gens racisés viennent de familles comme la mienne, qui sont ici pour s’intégrer dans leur pays d’accueil. Ils ne viennent pas nécessairement d’un milieu où ils se font dire : “va travailler en arts”.

On se fait dire : “va où tu peux t’assurer de ne pas vivre les mêmes difficultés”. Quand j’ai décidé d’être comédienne, ma mère m’a dit : “ok, mais encore une fois, t’es une femme noire dans cette société, tu vas devoir te battre encore plus fort. Sois prête.”

Leila Donabelle Kaze

Après la quantité, la qualité

L’animatrice revient à la charge. Donc, c’est juste une question de nombre, de quantité?

Vous plaidez cette fois-ci la qualité. Le talent n’est pas toujours au rendez-vous.

Vous parlez du rythme effréné de votre tournage. Les journées étaient longues, elles commençaient tôt, finissaient tard. Budget restreint oblige, vous deviez tourner plus de scènes en moins d’heures et les répétitions se faisaient de plus en plus rares.

Aujourd’hui, on tourne souvent un plan en une ou deux prises et c’est fini, on passe à l’autre scène, dit Sophie Morasse, directrice de la programmation chez Radio-Canada, du côté des émissions de culture, de société et de variétés. Le talent, selon elle, ce n’est pas seulement une question de savoir jouer. C’est aussi – et surtout – d’être en mesure de survivre aux aléas de l’industrie. Impossible, toutefois, de savoir si la situation est similaire à TVA, puisque le télédiffuseur a refusé notre demande d’entrevue.

Une femme blanche, avec un chandail noir, est assise sur un banc et regarde droit dans l'objectif de la caméra.
Sophie Morasse est devenue première directrice de la programmation des émissions de culture, de société et de variétés à Radio-Canada en 2016.Photo : Radio-Canada

On opte ainsi pour des Guy Nadon et des Magalie Lépine-Blondeau, « des olympiens du tournage », dirait pour sa part Nathalie Boutrie, ceux qui, au fil des années, ont intégré la rigueur des plateaux québécois.

Il faut avoir les meilleurs en tête d’affiche. Ceux qui ne sont pas dans les premiers rôles, ils sont en train d’apprendre.

Sophie Morasse

Sortie de l’école il y a moins de trois ans et sollicitée au point de refuser des contrats, la comédienne Leila Donabelle Kaze croit que son parcours prouve que le talent se révèle quand on lui donne la chance de rayonner.

Jusqu’à maintenant, tous les projets dans lesquels on peut me voir sont la preuve qu’on est capable d’en faire d’autres. Peu importe la couleur de peau, peu importe le sexe, c’est juste des histoires de gens qui vivent.

Leila Donabelle Kaze

En parlant aux gens de l’industrie, on remarque que les notions de talent et d’expérience s’entremêlent et portent parfois à confusion.

Ils ne sont pas plus faibles que les Blancs. Ils n’ont juste pas l’occasion de travailler autant que nous autres, dit Sophie Prégent.

Sur ce point, Cynthia Wu-Maheux croit qu’il faut user d’audace. Tant chez les directeurs de casting, les producteurs, les diffuseurs et les réalisateurs que chez les acteurs eux-mêmes. Je le crois sincèrement. À titre d’exemple personnel, dès ma sortie de l’école, j’ai appliqué sur un rôle qui avait d’abord une “parenthèse haïtienne”. J’ai eu le rôle parce que j’ai tout donné à l’audition et que j’ai appris sur le tas. J’ai été plus loin que la parenthèse.

Qui plus est, à un certain moment de son cheminement professionnel, l’actrice a été engagée par le metteur en scène Philippe Cyr, ce qui, selon elle, a créé un phénomène de remorque à sa carrière. Il m’a dit : “ça me tente, t’es drôle”. Puis il m’a engagée au-delà de ma face. Elle croit d’ailleurs que ce genre de moment fort peut se perpétuer, à l’avenir, si on laisse ceux qui ont cette conscience de la diversité prendre les devants.

L’entrevue se termine sur des exemples porteurs d’espoir. Ouf! Mais vous sortez du studio brûlé, étourdi, en vous disant que pour votre prochaine série, vous ferez mieux en matière de diversité.

Hors de question de perdre la face en ondes à l’avenir.

Dessin de plusieurs personnes sans visages derrière des barres de couleurs
« Il faut aller partout. Le "color-blind casting" c’est vraiment extraordinaire, mais ça ne suffira jamais. » –Sophie PrégentPhoto : Radio-Canada / Illustration: Sophie Leclerc

Du casting sans couleur et des quotas, la solution?

Pas assez de comédiens, pas assez d’expérience, pas assez de diplômés qui sortent des écoles. Alors que faire devant un diagnostic de carence en diversité dans nos écrans?

Plusieurs solutions ont été envisagées dans la dernière décennie pour atténuer les symptômes; nous les avons passées au peigne fin, question d’observer si l’industrie n’est pas soumise à une potentielle rechute ou si elle est en voie de guérison.

Le color-blind casting pour une télévision en couleurs

Dans les différentes tentatives de refroidir la patate chaude de la diversité, tant à l’Union des artistes que dans les plus importantes écoles de théâtre, il y a cette volonté d’améliorer la pratique du recrutement des acteurs. On crée notamment de plus en plus de distributions avec cette technique qu’on nomme le color-blind casting – qu’on traduit par casting daltonien ou casting sans couleur.

Le principe est assez simple : plutôt que de « faire des appels à rôles » en fonction de l’apparence d’un personnage, on envoie aux agences d’artistes un « détail des personnages » (character breakdowns) qui fait état de la personnalité recherchée pour les protagonistes d’un récit. Les impresarios peuvent donc proposer de nouveaux visages à ceux qui organisent les auditions ou qui élaborent les distributions pour jouer des rôles « sans parenthèse ».

Ce qu’on fait, au fond, c’est de donner une chance. Avec le color-blind casting, peu importe la couleur de l’être humain, on essaie de ne pas la stipuler, explique la directrice de casting Nathalie Boutrie. Si, à l’écran, il y a une dame au comptoir à la banque, elle peut être Asiatique. Son client peut être Noir. Point. Il vient chercher des sous. On n’a pas à spécifier à gros traits qu’il vient du Burkina Faso.

C’est d’ailleurs Nathalie Boutrie qui a offert une des rares auditions auxquelles l’actrice Noémie Leduc-Vaudry a eu la chance de participer dans les dernières années, grâce à un casting sans couleur, où l’on cherchait, pour la série Le jeu, une jeune femme enjouée, avec de l’assurance et qui est très à la mode.

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Noémie Leduc-Vaudry dans le rôle de Béa Beaulieu, une programmeuse dans une boîte de jeux vidéo.Photo : Site : Vimeo – Noémie Leduc-Vaudry / « Le jeu », TVA – Productions Amalga

Le color-blind casting, c’est cette possibilité de faire un personnage québécois de 2019, du 21e siècle, qui peut dire : j’ai une couleur, mais je n’ai pas une identité différente.

Nathalie Boutrie

Elle soulève toutefois un bémol : encore – et toujours – les conditions de production.

Le contexte de création et d’opérationnalisation d’un concept artistique, en télévision, en cinéma ou en théâtre, est de plus en plus rigoureux, le temps s'effrite et les budgets fondent. La conjoncture, selon Nathalie Boutrie, n’est plus du tout idéale pour que les recruteurs puissent arriver à faire du casting daltonien, alors qu’on en arrache déjà pour organiser de simples auditions.

Si elle disposait autrefois de quelques mois pour organiser des auditions ou feuilleter les curriculum vitae à tête reposée, la directrice avoue devoir désormais tout boucler en moins d’un mois, parfois même créer des distributions entières en deux semaines.

Normalement, en casting, le plaisir c’est de s’asseoir et de jaser avec le scénariste, de connaître qui sont ses personnages, de comprendre comment il veut qu’on procède. Maintenant, on travaille de plus en plus vite avec une surveillance accrue, la liberté de création est de plus en plus contrôlée. Ça aussi, c’est hyper-délicat.

Nathalie Boutrie

Les rôles-titres étant décidés d’avance par les gens qui se trouvent plus haut dans la hiérarchie, elle ajoute qu’il est complexe de bâtir le reste de la distribution sans aller dans la « logique » des rôles principaux bouclés. Beaucoup de gens ne comprennent pas ce qu’est le casting. Tu pars de ton rôle-titre et tous les autres découlent. Tu ne peux pas dire que ton rôle-titre c’est Roy Dupuis et l’autre c’est Noémie Leduc-Vaudry; c’est une famille qui se tricote autour du rôle principal.

Et notre travail est en train de disparaître. De plus en plus de productions font faire leur casting par les coordonnatrices ou par les réalisateurs eux-mêmes, et là, tu retrouves tous leurs potes.

Nathalie Boutrie

Difficile, selon elle, de pouvoir prôner le casting sans couleur dans un contexte aussi rude.

Envisagée par certains comme la façon idéale d’ouvrir la porte aux acteurs de la diversité, Sophie Prégent estime quant à elle que l’utilisation du color-blind casting ne fait plutôt que l’entrebâiller. Un peu comme si on essayait de panser une plaie ouverte avec un simple diachylon.

Il faut aller partout. Le color-blind casting c’est vraiment extraordinaire, mais ça ne suffira jamais.

Sophie Prégent

Il y a un nœud plus serré à délier, selon elle. Sans nier ses avantages, la présidente de l’UDA ne croit pas que c’est la solution pour que le Québec voie des Claude Legault noirs ou des Guylaine Tremblay asiatiques – autrement dit, des vedettes toutes couleurs confondues – surgir dans son écran de télévision.

Les quotas : frein à la créativité ou passage obligé?

Chez les différentes personnes clés de l’industrie rencontrées dans le cadre de notre reportage, on évoque la stratégie du quota du bout des lèvres, une technique utilisée pour « encourager » les équipes de production à engager des acteurs de la diversité culturelle.

Pour certains, comme la sociologue Anouk Bélanger ou le directeur de DAM, Jérôme Pruneau, se servir de barèmes est « nécessaire » pour que des acteurs issus des minorités visibles soient vus à l’écran, et pas seulement dans des « rôles d’ethnies ». Pour d’autres, comme Samian et Nathalie Boutrie, l’imposition de quotas par des diffuseurs peut brimer la créativité, autant celle des auteurs et des réalisateurs que des directeurs de casting.

Mais y a-t-il, réellement, dans l’industrie télévisuelle québécoise une imposition de quotas de diversité culturelle?

Non, il n’y a pas de quotas, pas à Radio-Canada en tout cas, répondent André Béraud et Sophie Morasse, directeurs de la programmation à Radio-Canada. Pour le diffuseur public, la mise en valeur de la diversité, dans son sens le plus large, c’est d’abord une question de réflexion et de concertation mutuelle avec les intervenants du milieu artistique.

Parlant de concertation, M. Béraud mentionne le Groupe de travail sur la diversité dans les dramatiques, un comité sur la diversité culturelle à l’écran formé en 2014 par la société d’État, auquel siègent DAM, le Groupe TVA, l’UDA et la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma (SARTEC), entre autres. Cette coalition s’est formée 10 ans après le dépôt d’un rapport commandé par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), qui faisait état de la question de la représentation de la diversité culturelle à la télévision canadienne.

Il n’y a pas à proprement parler de quotas chez le diffuseur public, mais on reconnaît qu’il existe des documents fournis aux productions, des formulaires qui doivent être remplis pour faire état de la diversité dans les œuvres qui sont soumises. Le formulaire va inciter le producteur à s’y pencher, soutient Sophie Morasse. L’important, pour un diffuseur public, ce n’est pas de remplir un quota, de cocher des [cases dans des] formulaires, c’est un besoin. C’est un mandat public de refléter la société.

Ainsi, pour Sophie Prégent, un quota ou un formulaire,  ça sert à faire un premier pas.La présidente de l’UDA estime que l’imposition de barèmes n’est surtout pas la solution ultime, mais qu’elle ouvre les portes. Je ne pense pas que c’est en tapant sur la tête de quelqu’un que tu vas lui faire aimer quelque chose. Ce serait quand même dommage. Elle reste toutefois convaincue qu’à force de répéter que les acteurs de la diversité existent et qu’ils doivent être vus aussi naturellement que les Blancs, l’utilisation du quota deviendra un jour désuète. Et ce sera tant mieux.

L’actrice Cynthia Wu-Maheux avoue être ambivalente quant à cette option. Je trouve ça dur de voir qu’on doit mettre des quotas pour les ethnies. Ça me fait de la peine parce qu’on oublie le talent. Il faudrait simplement qu’on arrête de parler de diversité et qu’on commence à parler d’humanité. 

Il est difficile, peu importe sa couleur de peau, de faire preuve de talent lorsque les portes de l’expérience ne s’ouvrent à peu près pas, souligne-t-elle.

La comédienne croit qu’il faut que des productions comme Trauma, série diffusée sur les ondes d’ICI Radio-Canada Télé il y a une dizaine d’années, osent plus, qu’elles sortent de leur zone de confort. Elle y a d’ailleurs joué le rôle de Christelle Pierre de 2009 à 2014.

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L'actrice Cynthia Wu-Maheux a joué le rôle de Dr Christelle Pierre dans la série « Trauma ».Photo : Radio-Canada / AETIOS PRODUCTIONS

Trauma, c’était un premier mouvement. On voulait s’assurer qu’il y ait de la diversité dans les rôles principaux.

Cynthia Wu-Maheux

La diversité doit écrire elle-même son (H)istoire

L’industrie ne se croise pas les bras devant cette idée de la diversité culturelle dans les écrans québécois. Des initiatives mises de l’avant, à vrai dire, il en pleut.

Ateliers de formation au doublage ou de théâtre pour les acteurs issus des minorités visibles, amélioration du moteur de recherche pour trouver des comédiens de la diversité sur le site des membres de l’UDA, et nouveaux mécanismes dans la reconnaissance des acquis des comédiens qui ont immigré au Québec. Programme de formation spécifique pour les aspirants scénaristes autochtones (ou issus des minorités visibles) à l’INIS, financé par Netflix.

À l’École nationale de théâtre (ENT), on a récemment pris la décision de faire siéger des personnes de la diversité dans les jurys lors des auditions. C’est incroyable à quel point un filtre personnel peut changer ce qu’on voit dans un talent, affirme le directeur général, Gideon Arthurs.

Pour Sophie Prégent, il faut d’abord et avant tout raconter des histoires où ces gens-là peuvent être intégrés. Un argument partagé par le comédien Yanic Truesdale, qui se reconnaît davantage dans le bassin d’acteurs aux États-Unis.

S’il y avait des Shonda Rhimes ici, un genre de Fabienne Larouche black, peut-être que ça aiderait.

Yanic Truesdale

C’est entre autres ce que souhaite Radio-Canada, soutient André Béraud. Dans l’annonce de son nouveau plan stratégique, la société d’État a elle-même revu ses objectifs en matière de diversité culturelle. On veut d’ailleurs miser sur les personnes issues des minorités visibles pour se raconter, tant à l’écran que derrière la caméra. Concrètement, on souhaite que la diversité soit valorisée au sein des têtes d’affiche, mais aussi parmi les personnes qui prennent en main la scénarisation, la réalisation ou la production.

Il faut que ces personnes soient aussi choisies pour être les créateurs de ces œuvres télévisuelles. Ils vont écrire quelque chose qui a une vérité – que ce soit de la comédie, de la science-fiction, du high concept – qui va ressembler aux gens qui vont jouer le rôle, estime le directeur de la programmation à la SRC.

La présidente de l’UDA persiste et signe : il faut que les diffuseurs, plus que jamais, s’intéressent à ces artisans. Il faut former des auteurs de la diversité, qui vont devenir assez performants pour accoter des auteurs de dramatiques au Québec, et dire : wow.

Le lien de la télévision avec le public est très fort, soutient la sociologue Anouk Bélanger, et elle a justement été mise de l’avant pour comprendre ce qui se passe, mais aussi, pour montrer qui vit dans notre société.

Malgré les divergences d'opinions, tout le monde admet que les choses bougent, que la volonté est là. Et les polémiques comme SLĀV et Kanata y sont pour beaucoup.

Au moins, cette controverse, pour tout le monde, elle est bénéfique. Elle a fait avancer plein de choses. À chaque fois qu’il y a des avancées, c’est après des controverses comme celle-ci.

Jérôme Pruneau

Il y a, cela dit, une occasion qui se présente; le comédien et réalisateur Patrick Huard adaptera prochainement la sitcom américaine Brooklyn Nine-Nine, une série où la diversité culturelle est à la fois visible, mais surtout célébrée dans toute son excentricité.

Sur une affiche promotionnelle de la série apparaissent sept comédiens : trois Blancs, deux Afro-Américains, une Cubaine, une Argentine.

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Les têtes d'affiche de la sitcom américaine Brooklyn Nine-Nine, originalement diffusée sur les ondes de Fox. Le réseau de télévision NBC a repris l'émission pour sa 6e saison.Photo : Site : Fox

Au Québec, l’adaptation de cette comédie a suscité des attentes sur les médias sociaux dès son annonce. Les internautes ont joué les directeurs de casting en énumérant des noms de comédiens de la diversité d’ici. Mariana Mazza dans la peau de la colérique et pince-sans-rire Rosa Diaz? Didier Lucien pour jouer l’irremplaçable et stoïque Capitaine Holt?

L’émission engendrera-t-elle la prochaine polémique culturelle ou deviendra-t-elle un futur exemple à suivre pour l’industrie?

De retour après la pause...

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