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Image : Le module lunaire en direction de la surface de la Lune.

Les jambes d'Apollo 11, fierté canadienne

« Personne ne pensait que ça irait jusque-là, mais ça s'est bien passé », se remémore Gaston Bernier, qui a participé dans les années 1960 à l'aventure spatiale de la compagnie Héroux Machine Parts de Longueuil. Petite histoire d'une grande réalisation.

« Personne ne pensait que ça irait jusque-là, mais ça s'est bien passé », se remémore Gaston Bernier, qui a participé dans les années 1960 à l'aventure spatiale de la compagnie Héroux Machine Parts de Longueuil. Petite histoire d'une grande réalisation.

Par Alain Labelle

Nous sommes le 20 juillet 1969.

Des centaines de millions d’humains sont rivés devant leurs écrans et regardent des images en noir et blanc de l’un des premiers événements historiques d’une ampleur planétaire diffusés à la télévision. Ils assistent, en direct, aux premiers pas de l’astronaute Neil Armstrong, qui devient le premier humain à mettre les pieds sur la Lune.

En juillet 1969, une famille de Tokyo au Japon assiste en direct à la télévision à l'alunissage des astronautes américains.
En juillet 1969, une famille de Tokyo au Japon assiste en direct à la télévision à l'alunissage des astronautes américains.Photo : Associated Press

C’était un grand moment pour l’humanité, mais surtout pour les Américains, qui relevaient du même coup le défi lancé huit ans plus tôt par le président John F. Kennedy d’envoyer un homme sur la Lune avant la fin de la décennie. Une réussite qui leur permettra de prendre une longueur d’avance sur l’ennemi soviétique qui menait jusque-là dans cette course de l’espace, l’un des symboles forts de la guerre froide.

Le président John F. Kennedy s'adresse aux élus américains.
Le 25 mai 1961, le président John F. Kennedy s'adresse au Congrès : « Je crois que notre pays devrait s'engager à atteindre l'objectif, avant la fin de la décennie, d'envoyer un homme sur la Lune et de le ramener sur Terre en toute sécurité.Photo : Associated Press

Or, pour un petit groupe d’ingénieurs et de machinistes québécois de cette entreprise de Longueuil devenue Héroux-Devtek, la fierté est accompagnée d’un sentiment du devoir accompli. Parce que, techniquement, ce sont les trains d’atterrissage qu’ils ont fabriqués qui se sont posés les premiers sur la Lune.

Des employés d'Héroux regardent l'alunissage d'Apollo 11 sur la Lune.
Gérard Duquette, contremaître chez Héroux (droite), avec sa famille et deux de ses ouvriers, le 20 juillet 1969. « Les ouvriers de Héroux ont tressailli de joie en voyant le module lunaire sur la Lune. »Photo : BanQ/Le Petit Journal/Roger Nadeau

Dans un échéancier serré de deux ans, ils allaient créer les pattes du module lunaire qui allaient précéder les premiers pieds humains sur la Lune.

Correctif

Dans une version précédente de cet article, nous écrivions que l’équipe de la compagnie Héroux avait conçu « ce qui allait devenir le premier objet de conception humaine à débarquer sur la Lune ». Or, plusieurs vaisseaux inhabités, américains ou soviétiques, se sont posés ou se sont écrasés sur le sol lunaire avant la mission Apollo 11. Nous sommes désolés de la confusion que cette erreur a pu causer.

Le module lunaire se dirigeant vers la Lune.
Le module lunaire se dirigeant vers la Lune.Photo : NASA

Un contrat hors du commun

L’aventure spatiale d’Héroux-Devtek commence à Long Island, un arrondissement de la ville de New York. Le vice-président marketing de l'époque, Lionel Whyte, se trouve dans les bureaux de l’avionneur Grumman (maintenant Northrop Grumman Corporation) lorsque ses partenaires d’affaires lui parlent de l’un de leurs projets.

Les gens de Grumman lui ont dit qu’ils avaient quelque chose de spécial à lui montrer. Ils ont sorti les dessins des fameuses pattes du module lunaire.

Gilles Labbé, PDG d’Héroux-Devtek
Un dessin technique de l'un des trains d'atterrissage.
Un dessin technique de l'un des trains d'atterrissage.Photo : NASA/Grumman

La compagnie américaine, qui avait obtenu quelques mois auparavant le contrat de la NASA pour la fabrication du module lunaire de la mission Apollo, cherchait un partenaire pour concevoir les trains d’atterrissage.

L’objectif était de concevoir et construire neuf des dix éléments du système d’atterrissage qui allait permettre au module lunaire de se poser à la surface de la Lune. Cette structure en forme de pattes d’araignées devra aussi permettre d’absorber l’énergie nécessaire au décollage qui ramènera les astronautes vers l’orbite lunaire, puis vers la Terre.

Le module lunaire à la surface de la Lune.
Le module lunaire à la surface de la Lune.Photo : NASA

Une quinzaine de compagnies américaines avaient envoyé des propositions, mais à la fin de l’année 1965, c’est Héroux qui obtient finalement le contrat.

On a préparé une proposition et elle a été acceptée! On a ensuite démarré le travail pour fabriquer ces pièces-là!

Gilles Labbé, PDG d’Héroux-Devtek

Une course contre la montre

Grumman envoie ensuite ses plans au chef machiniste Fernand Michon et à son équipe de Longueuil. Héroux doit maintenant concevoir et construire ses premières pattes pour la fin de 1967, en seulement deux ans.

Ce contrat de 340 000 $ était de loin le plus prestigieux obtenu par l’entreprise depuis sa création en 1942, et allait marquer son histoire. Mais sa réalisation représentait un réel défi technique et allait demander beaucoup d’inventivité.

Ce qu’il faut savoir, c’est qu’à l’époque, c’était des équipements manuels. Ce n’était pas des équipements automatisés, des ordinateurs, des gabarits.

Gilles Labbé

Des morceaux d’un alliage spécial d’aluminium, à partir desquels les pièces ont été créées, ont été livrés par la NASA directement aux ateliers d’Héroux à Longueuil.

« Il fallait que ça soit très léger. L’enjeu, c’était de fabriquer ça avec des tolérances très difficiles. On travaillait au millième de pouce », poursuit M. Labbé.

Un machiniste d'Héroux affairé à la conception de l'une des pattes du module lunaire.
Un machiniste d'Héroux affairé à la conception de l'une des pattes du module lunaire.Photo : BanQ/Fonds ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine

Les 25 employés de Longueuil devaient donc réaliser un travail de grande précision pour respecter les exigences techniques de la NASA.

Nous avions de vieilles machines qu’on modifiait pour en arriver à quelque chose.

Gaston Bernier

M. Bernier, aujourd’hui âgé de 84 ans, a travaillé chez Héroux pendant 47 ans. Il a tenu un rôle bien particulier, celui d’approuver la finition du premier morceau à sortir de l’usine.

J’ai inspecté le premier morceau qu’ils ont fait. L’intérieur du cylindre. Pour moi, c’était quand même un morceau comme un autre.

Gaston Bernier
Buzz Aldrin descendant du module lunaire.
Buzz Aldrin descendant du module lunaire.Photo : NASA

De nouvelles machines ont été acquises et d'autres ont été modifiées afin de créer les premières pièces du contrat, dont l'une a donné beaucoup de fil à retordre aux concepteurs.

Celle-ci devenait ovale durant sa fabrication, alors qu'elle devait rester parfaitement ronde. Les travailleurs ont dû ajuster leurs outils et la position de la machine pour finalement réussir à y parvenir.

Les gens étaient créatifs et novateurs, ils se sont arrangés avec les moyens du bord de l’époque.

Gilles Labbé
L'astronaute et pilote du module lunaire Buzz Aldrin procède à des expériences sismiques. Le module lunaire se trouve à l'arrière-plan.
L'astronaute et pilote du module lunaire Buzz Aldrin procède à des expériences sismiques. Le module lunaire se trouve à l'arrière-plan.Photo : NASA

M. Labbé explique que les trains d’atterrissage habituels fonctionnent grâce à un système hydraulique, mais celui qui a été envoyé sur la Lune était différent.

C’était un nid d’abeilles en aluminium qui était placé à l’intérieur de la patte qui servait d’amortisseur en ne se compressant qu’une fois.

Gilles Labbé

« Imaginez une pièce ronde de près de 6 pouces de diamètre par 48 pouces de long qui se trouvait à l’intérieur de la patte. C’est elle qui prenait le choc », explique M. Labbé

L'astronaute Buzz Aldrin marche sur la surface lunaire près de l'une des pattes du module.
L'astronaute Buzz Aldrin marche sur la surface lunaire près de l'une des pattes du module.Photo : NASA

Une mission secrète

Au début du projet, Héroux demeure très discrète sur la destination finale des trains d'atterrissage. Seuls quelques employés sont avisés de la nature du contrat. Si la rumeur s'est vite propagée au sein des employés des ateliers de Longueuil, ceux-ci sont demeurés discrets sur les objectifs lunaires du projet.

Personne n’en parlait. Même si on avait dit “on fait des morceaux pour la Lune”, les gens auraient dit “ils sont malades, ils travaillent pour rien!”

Gaston Bernier

Héroux a relevé le défi avec brio. En tout, de 1962 à 1967, l’entreprise a livré 17 ensembles de quatre pattes à Grumman qui ont été utilisés lors des alunissages des missions Apollo.

Des pièces qui n’ont jamais fait défaut. D’ailleurs, elles sont intactes et se trouvent toujours aujourd’hui à six endroits sur la Lune.

On a réussi! C’était un bon coup pour la compagnie. Après ça, il y a eu plusieurs contrats américains qui sont rentrés. Cela nous a ouvert le chemin.

Gaston Bernier

Une carte de visite exceptionnelle

Pour Gilles Labbé, cette participation à l’aventure lunaire s’est révélée être un atout important pour se faire connaître de l’industrie américaine de l’aviation, et l’a certainement aidé à obtenir son premier grand contrat, l’entretien des trains d’atterrissage des avions militaires américains.

L'un des modules lunaires est exposé au musée Smithsonian de l'air et de l'espace à Washington.
L'un des modules lunaires est exposé au musée Smithsonian de l'air et de l'espace à Washington.Photo : Musée Smithsonian/Eric Long

Pour nous, à toutes les fois qu’on fait des représentations à des clients, c’est un point saillant. On dit aux Américains, gentiment, qu’on a été les premiers sur la Lune!

Gilles Labbé

Héroux-Devtek est toujours active dans le domaine spatial. Elle a notamment fabriqué quelques éléments du bras canadien.

Le saviez-vous?

Deux ingénieurs canadiens ont aussi joué un rôle important dans la mission Apollo :

  • Jim Chamberlin, de Kamloops, en Colombie-Britannique, était ingénieur en chef du projet Mercury, le premier programme américain visant à envoyer un humain dans l’espace, et directeur de projet et concepteur en chef de la navette Gemini qui a précédé Apollo. Il a aidé la NASA à choisir le vaisseau spatial qui transporterait les astronautes de la mission Apollo 11.
  • Owen Maynard, de Sarnia, en Ontario, a dirigé la division de l’ingénierie des systèmes pour l’ensemble du programme Apollo. Il a tracé les premières esquisses du module de commande Apollo et est reconnu comme étant le principal responsable à la NASA de la conception du vaisseau lunaire. Il a également été chef de la Division des opérations de mission et était chargé de planifier la séquence des missions qui ont mené à Apollo 11.

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