•  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
Image : D’une épidémie à la pandémie: les leçons du sanatorium de Mont-Joli

Un texte de Jean-Philippe Guilbault En collaboration avec Isabelle Damphousse

Ils nous mettaient un tube dans le nez pour aller probablement chercher un prélèvement ou je ne sais pas trop... on ne nous disait pas grand-chose dans le temps! Mais c’était pénible: le tube qui descend dans la gorge, ça donne des haut-le-cœur!

Au bout du fil, la voix de Louise Beaulieu s’arrête un instant. La dame ne raconte pas un test de dépistage de la COVID-19, mais plutôt les examens routiniers qu’elle vivait au sanatorium de Mont-Joli vers la fin des années 1950.

Louise Beaulieu était alors atteinte de la tuberculose. Elle est l’une des nombreuses victimes d’une épidémie qui a durement frappé le Québec au début du XXe siècle.

Pour tenter de freiner la propagation de cette maladie qui s’attaquait principalement aux poumons, le gouvernement du Québec s’est lancé à l’époque dans une campagne de rénovation et de construction de sanatoriums, qui s’est déroulée principalement dans les régions éloignées des centres urbains.

L’un d’eux a été bâti à Mont-Joli en 1939 et surplombe encore aujourd’hui le fleuve Saint-Laurent.

Isolés à l’intérieur de ce sanatorium, les malades de la tuberculose pouvaient y passer des mois sans contact avec l’extérieur, un confinement qui trouve écho dans les mesures sanitaires imposées pour freiner la propagation de la COVID-19.

Le sanatorium de Mont-Joli, au sommet d'une petite montagne surplombant un champ.
Image : Le sanatorium de Mont-Joli, au sommet d'une petite montagne surplombant un champ.
Photo: Le sanatorium de Mont-Joli surplombe encore les environs.  Crédit: Radio-Canada / Jean-Philippe Guilbault

La science médicale et les cures de grand air

En roulant sur l’autoroute 20, quelques kilomètres avant sa fin à Mont-Joli, un bâtiment surplombe d’immenses champs faisant face au fleuve Saint-Laurent.

Le sanatorium Saint-Georges de Mont-Joli, construit en forme de H, est un vestige d’une autre époque tout autant marquée que la nôtre par la maladie.

Tout commence en 1918, à la fin de la Première Guerre mondiale. De retour du front, les autorités font face à un nouvel ennemi qui, cette fois, se trouve à l’intérieur de leur propre pays : la tuberculose.

Aussi appelée la peste blanche, la tuberculose a déjà provoqué des ravages dans les tranchées en Europe et elle se propage maintenant au Canada.

Les hygiénistes considèrent la tuberculose comme une maladie moins spectaculaire que le typhus ou le choléra peut-être, mais beaucoup plus sournoise, note Louise Côté en 1997 dans sa thèse de doctorat sur les représentations de la tuberculose au Québec dans la première moitié du XXe siècle. Plus dangereuse également, d'un point de vue social, puisqu'elle s'attaque en priorité aux jeunes et donc à l'avenir de la société.

Les scientifiques expliquent ce phénomène par la promiscuité dans laquelle vivent les ouvriers des villes, leurs conditions de travail épuisantes, leurs pratiques hygiéniques douteuses.

Pour enrayer ce fléau, le gouvernement du Québec n’a d’autre choix que de s’impliquer directement dans la lutte et autorise en 1922 un budget de 100 000 $ annuellement pendant cinq ans pour la lutte contre la tuberculose.

La crise financière des années 1930 retarde toutefois une partie de cet effort, mais dès que la situation économique se stabilise, les sanatoriums commencent à pousser au Québec.

Car le meilleur moyen de guérir la tuberculose, à cette époque, est d’isoler les malades de la communauté en les enfermant dans ces sanatoriums et en les soumettant à des traitements au grand air.

Ainsi, on couche les patients dans de grandes salles aux fenêtres ouvertes – les salles de cure – printemps, été, automne ou hiver, pour leur faire respirer le bon air frais.

Il est plus facile de contrôler un tuberculeux enfermé qu'un tuberculeux libre de circuler dans l'environnement social et de disséminer sa maladie, note d’ailleurs Louise Côté dans sa thèse.

Les sanatoriums sont également à l’époque des lieux d’éducation à la bonne hygiène de vie. Puisque la maladie frappe la plupart du temps des personnes issues des classes sociales plus défavorisées, on profite de leur isolement au sanatorium pour leur inculquer des notions de santé personnelle.

Pour ce faire, ils n'hésitent pas à jouer sur la culpabilité du malade et sur son sens des responsabilités. La collaboration de l'entourage est aussi exigée : un refus de coopérer est interprété comme un manquement grave au devoir social de tout bon citoyen.

Le 29 juillet 1939, Mont-Joli célèbre l’ouverture de son sanatorium, œuvre des architectes Lucien Mainguy et Lorenzo Auger de Québec.

Photographie en noir et blanc des airs du sanatorium de Mont-Joli.
Vue aérienne d'époque du sanatorium de Mont-JoliPhoto : Photographie de Jean Audet / Gracieuseté de Louise Audet

Construit entièrement à l’épreuve du feu, ce sanatorium est un des plus modernes du genre en Amérique. L’extérieur de la bâtisse est en brique de couleur chamois et l’intérieur des galeries de cure est fait entièrement de brique blanche, peut-on lire dans l’édition du jour de l’Événement-Journal de Québec.

À l’origine de ce projet : Georges-Henri de Champlain, un comptable ayant lui-même souffert de la tuberculose et ayant séjourné au sanatorium du lac Édouard.

[Le sanatorium] est l’épanouissement d’une inspiration qui, pour s’incarner, fit appel à la Science, à l’Art, à la Technique et au Capital, explique dans une entrevue de l’époque l’architecte Lucien Mainguy. Le Sanatorium Saint-Georges, œuvre d’une saine collaboration, a été érigé avec l’ambition de fournir aux victimes de la tuberculose un refuge où les secrets de la science médicale seraient le plus parfaitement combinés avec les secrets de l’art, appliqué à la réalisation d’une grande œuvre de bienfaisance humaine.

Photographie en noir et blanc du sanatorium de Mont-Joli.
Le sanatorium de Mont-Joli surplombant le fleuve Saint-LaurentPhoto : Photographie de Jean Audet / Gracieuseté de Louise Audet

Le sanatorium peut accueillir jusqu’à 275 patients et il y a tout l’espace nécessaire pour loger tout le personnel de l’institution, note-t-on dans le journal.

En effet, du grand hall d’entrée, on accède aux bureaux de l’administration, au bureau de poste, aux bureaux médicaux, à une pharmacie et à des laboratoires. Une grande salle à manger se trouve également au rez-de-chaussée, en plus d’une cuisine, de salons pour coiffeur et coiffeuse ainsi que quelques chambres de luxe pour certains malades.

Une chapelle de style gothique est aménagée au troisième étage. Une salle de quilles et une autre avec une table de billard sont aussi à la disposition des patients et du personnel.

On ne sortait pas, on avait tout ce dont on avait besoin là, raconte Carmen Gagné, de Trois-Pistoles, qui a été employée au sanatorium dans les années 1950. J’ai appris à jouer au pool là!

C’est l’hospitalisation de son propre frère à Mont-Joli qui a motivé Mme Gagné à aller y travailler le 1er octobre 1956, d’abord en passant environ trois mois à la cuisine puis en obtenant un poste auprès des enfants malades au deuxième étage sud.

Elle y est restée de février 1957 jusqu’en novembre 1958 où elle a dû quitter temporairement son emploi car elle était enceinte. Elle est retournée au sanatorium en 1967, mais c’était alors devenu l'hôpital de Mont-Joli.

On avait tout, répète Carmen Gagné. On n’avait pas de factures à payer.

Car avec un salaire de 15 $ pour 15 jours, c’était la perspective d’être logé et nourri qui attirait les travailleurs au sanatorium.

Ce n’était pas la même vie que je vivais ici à Trois-Pistoles. J’ai fait ça deux ans, mais quand je me suis retrouvée dans un logement avec mon mari, c’est autre chose que j’ai vécu.

Carmen Gagné portant un manteau et souriant sous la neige dans une rue de Trois-Pistoles.
Carmen Gagné a travaillé au sanatorium de Mont-Joli dans les années 1950.Photo : Radio-Canada / Simon Turcotte

Son mari, elle l’a d’ailleurs rencontré au sanatorium : un patient qui, après être guéri, est ensuite devenu un employé dès 1954.

Paul avait fait de la cure pendant trois ans. Il avait été opéré pour se faire retirer deux lobes de poumon, raconte Mme Gagné. C’est lui, quand il m’a vu rentrer à l’hôpital, qui m’a aperçue et qui a eu le coup de foudre.

Michèle Soucy garde aussi un excellent souvenir du sanatorium Saint-Georges. Son père, Gervais Soucy, y était médecin et a été l’un des instigateurs du camion radiologique qui servait au dépistage de la tuberculose en Gaspésie et sur la Côte-Nord.

C’était assez majestueux, raconte Mme Soucy qui habite maintenant à Montréal. De grands corridors et les [salles de] cures qui faisaient tout le long des étages. Les cures où les tuberculeux pouvaient aller prendre l’air.

Le sanatorium, selon Michèle Soucy, c’était une petite communauté. Il y avait un sentiment d’appartenance. Il y avait un esprit de camaraderie au sein des collègues de travail.

Michèle Soucy, portant un manteau au col en fourrure assise dans un parc de Montréal l'hiver.
Michèle Soucy a connu le sanatorium de Mont-Joli puisque son père y travaillait dans les années 1950.Photo : Radio-Canada / Russell Ducasse

Signe toutefois que l’établissement était d’une autre époque, le souvenir qui accompagne les grands corridors du sanatorium dans l’esprit de Mme Soucy est celui de l’odeur de la cigarette.

Je me souviens d’être entrée dans des chambres où c’était bleu de fumée et où les gens fumaient la pipe et le cigare, raconte-t-elle. Il y avait une odeur assez particulière. Quand on entrait à l’hôpital, c’était propre, tous les planchers brillaient. C’était vraiment de toute beauté, mais il y avait un mélange, une odeur de tabac avec des produits nettoyants. Ça sentait assez spécial.

Michèle Soucy garde également un bon souvenir du fameux camion radiologique : une roulotte dans laquelle son père traversait le Bas-Saint-Laurent, la Gaspésie , la Côte-Nord et les Îles-de-la-Madeleine pour y déceler les cas de tuberculose.

Toute petite, ça m’apparaissait comme une roulotte immense! Il y avait toute une série de plaques lumineuses pour lire les radiographies.

Ses parents s’y sont d’ailleurs rencontrés dans les années 1950.

Le sentiment que j’ai aujourd’hui en regardant ça, c’étaient des hommes – je pense au directeur, le Dr Herman Gauthier, mon père et à un autre radiologiste qui s’appelait Jean Audet – très créatifs et c’était leur manière de contribuer de façon très originale. Je crois que ça ne s’était jamais fait avant.

C’est d’ailleurs dans une roulotte du genre que Louise Beaulieu a subi les tests qui l’enverront au sanatorium de Mont-Joli dans les mêmes années.

Dans le temps, on ne nous disait pas grand-chose. On allait passer des examens à la roulotte. Je ne me souviens pas exactement [comment], probablement qu’ils passaient dans les écoles, mais tout le monde passait une radiographie, raconte-t-elle.

Entrée au sanatorium en février 1958, elle en est ressortie trois mois plus tard.

Un séjour transformateur, comme pour la plupart des tuberculeux qui passeront par le sanatorium Saint-Georges.

Jean Audet : patient, employé et photographe amateur

Plusieurs des photos d’archives dans ce reportage sont l'œuvre de Jean Audet, un ancien patient de sanatorium de Mont-Joli dans les années 1940 qui a ensuite travaillé dans le camion de radiologie.

Sa fille, Louise Audet, a numérisé une partie des négatifs retrouvés dans les archives de son père et nous les a envoyés pour illustrer ce reportage.

Chargement de l’image
Jean Audet est devenu un employé du sanatorium de Mont-Joli après y avoir été soigné dans les années 1940.Photo : Photographie de Jean Audet / Gracieuseté de Louise Audet
Chargement de l’image
Image : Jean Audet, alité dans une galerie de cure du sanatorium, regarde par la fenêtre avec une longue vue.
Photo: Jean Audet lors d'une séance dans une cure du sanatorium de Mont-Joli  Crédit: Photographie de Jean Audet / Gracieuseté de Louise Audet

La mort, les téléphones à 10 cents et Elvis Presley

Si le sanatorium de Mont-Joli accueille ses premiers patients le 15 juillet 1939, ce n’est que près de 20 ans plus tard qu’une autre patiente qui y a séjourné, Louise Beaulieu, y fait son entrée.

Celle qui a grandi à Sainte-Angèle-de-Mérici a neuf ans lorsqu’on lui apprend qu'elle a la tuberculose.

J’ai fêté mon 10e anniversaire au sanatorium de Mont-Joli, lance-t-elle au bout du fil.

Je savais que c’était pour un traitement et que je n’avais pas trop le choix, ajoute celle qui hésite à se qualifier de résiliente. Ils disent ça aujourd’hui, ce beau mot-là! Dans mon temps je ne sais pas si j’étais résiliente, mais c’était comme ça.

À l’intérieur du sanatorium, les patients étaient d’abord séparés par genre : les hommes occupaient un côté de l’étage et les femmes, l’autre.

Ensuite, un système de lettres était utilisé pour catégoriser les patients selon le degré d’infectiosité : A pour ceux encore contagieux, B et C lorsqu’ils pouvaient se déplacer dans les étages et D quand ils étaient à un mois avant leur départ.

Louise Beaulieu se souvient de la routine stricte qui guidait le quotidien des patients au sanatorium de Mont-Joli.

Des périodes de classe étaient prévues en avant-midi. Une sieste était planifiée en après-midi dans les locaux de cure avec les fenêtres ouvertes.

On était quand même en février et en mars, raconte Mme Beaulieu. C’était quand même frais, mais on était bien abriés et ça faisait partie du traitement.

Christine Rioux se souvient également de cette discipline imposée. Elle est entrée au sanatorium en novembre 1961 à l’âge de 23 ans.

Le soir, on avait un couvre-feu très tôt. À ce moment-là, une personne, qui ressemblait plus à un policier qu’à autre chose, passait par toutes les chambres et vérifiait si nos fenêtres étaient ouvertes et voyait à ce qu’on soit dans nos lits, raconte Mme Rioux qui a passé huit mois au sanatorium.

C’était très rigide à ce niveau-là et on n’avait vraiment pas le choix si on voulait demeurer et survivre. Ce n’était pas d’aimer ça, mais d’accepter.

Une citation de :Christine Rioux, ancienne patiente au sanatorium de Mont-Joli

Plus de dix ans plus tard, c’est Marguerite Ouellet qui entrait également au sanatorium Saint-Georges. Le 7 décembre 1973, elle commençait son séjour à l’âge de 29 ans et elle allait y rester jusqu’en 1974.

Elle passera d’ailleurs Noël à l’intérieur des murs du sanatorium, loin de sa famille.

J’étais inquiète pour mes parents parce que ma mère était malade, raconte Mme Ouellet. Ça coûtait 10 cents appeler avec un téléphone public, alors j’avais mon petit portefeuille de 10 cents et j’appelais tous les jours, à 10 h le matin, pour savoir si tout allait bien.

Chargement de l’image
Les patients pouvaient passer Noël à l'intérieur du sanatorium, loin de leur famille.Photo : Photographie de Jean Audet / Gracieuseté de Louise Audet

Entre Noël et le Jour de l’An, en 1973, on avait perdu l’électricité pendant quatre jours parce qu’il y avait eu une tempête de verglas. Je ne pouvais pas appeler chez moi, car le téléphone public ne fonctionnait plus et j’étais tellement inquiète. La génératrice chauffait un bord de l’étage de temps en temps et l’autre bord après.

C’est une infirmière qui a appelé pour elle ses parents afin de s’assurer de la bonne santé de sa mère. Autrement, elle garde un bon souvenir de ce Noël en isolement.

Il y en a qui me disent que j’étais courageuse. Non, je n’étais pas courageuse, je n’avais pas le choix!

Une citation de :Marguerite Ouellet, ancienne patiente au sanatorium de Mont-Joli
Chargement de l’image
Marguerite Ouellet est entrée au sanatorium de Mont-Joli en décembre 1973.Photo : Radio-Canada / Simon Turcotte

La mère de Marguerite Ouellet l’a toutefois rapidement rejointe entre les murs du sanatorium : quelques mois après sa propre entrée dans l’établissement, sa mère y est aussi envoyée pour une broncho-pneumonie.

Il y avait un lit de libre à côté du mien et ils l’ont amenée là avant de la déménager [deux chambres plus loin], se souvient Mme Ouellet.

Sa mère est morte le 16 avril 1974, à l’âge de 56 ans.

Le soir, je l’entendais se plaindre dans sa chambre, raconte Marguerite Ouellet qui ajoute que ce son a continué de la hanter même après la mort de sa mère. J’avais encore ce son-là dans les oreilles et je ne pouvais pas passer devant sa chambre sans avoir des frissons.

Un jour, en compagnie d’une autre chambreuse, Marguerite Ouellet décide d’aller rendre visite à une dame qui avait pris la place de sa mère après sa mort.

C’est le soir que j’ai réalisé que j’étais entrée dans la chambre où ma mère était décédée et… je n’entendais plus le son de ses plaintes le soir. À partir de ce moment-là, ç’a bien été.

Je me dis qu’on n’est pas seuls quand on subit une épreuve. Il y a une force qui vient d’ailleurs.

Une citation de :Marguerite Ouellet

De son côté, Louise Beaulieu pouvait compter sur des visites régulières de son père lorsqu’elle était hospitalisée.

Il m’avait acheté un petit tourne-disque [que j’ai mis] sur ma table de chevet et j’avais des 45 tours. Ça, c’était le bonheur, raconte Mme Beaulieu, évoquant son amour de l’époque pour Elvis Presley. Ça fait partie des bons souvenirs.

Dans ses souvenirs, elle se revoit avec ses trois ou quatre co-chambreuses faire de petits mouvements au son de la musique.

C’était comme un petit moment de rencontre autour du tourne-disque, explique-t-elle. J’ai toujours adoré la musique.

Aujourd’hui, elle se fait philosophe face à ce passage obligé au sanatorium et sur la notion de résilience.

C’est plus l’expérience d’une vie qui fait qu’on est résilient ou non, estime-t-elle maintenant. [Le sanatorium] c’était un passage. C’était comme un voyage en bateau : tu y vas et tu reviens.

Chargement de l’image
Image : Le Centre de santé McGill, à Montréal.
Photo: François de Champlain est médecin-urgentologue au Centre universitaire de santé McGill (CUSM) à Montréal.  Crédit: Radio-Canada / Sébastien Gauvin Blanchet

Gérer des contaminations, une histoire de famille

L’impact du sanatorium se fait encore sentir aujourd’hui, et ce, à des centaines de kilomètres de Mont-Joli.

Au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), le médecin-urgentologue François de Champlain est en première ligne depuis près d’un an face à la pandémie de COVID-19.

Lors de la première vague, au printemps dernier, Dr de Champlain s’est occupé de revoir les protocoles au centre hospitalier en plus de réorganiser les corridors de l’hôpital.

Ça a l'air simple quand on en parle, mais c’est fort complexe quand on essaie de réorganiser les soins. Je travaille à l’Hôpital général de Montréal et au CUSM, ce sont des hôpitaux où les gens ont travaillé pendant des années d’une certaine façon. Changer les protocoles de soins, c’est changer comment les gens travaillent, explique-t-il.

Celui qui étudie également à la maîtrise en leadership médical à l’Université McGill n’est nul autre que le petit-fils de George-Henri de Champlain, le fondateur du sanatorium de Mont-Joli.

Clairement, lorsque la pandémie a commencé, j’ai pensé à son histoire. J’ai pensé aux grandes épidémies auxquelles le Québec et le monde ont fait face, raconte le Dr de Champlain. J’ai beaucoup pensé évidemment à ce qu’il avait vécu comme tuberculeux, ce qu’on appelait à l’époque la peste blanche. Cette espèce de maladie stigmatisante, dont les gens avaient honte et qui devaient être isolés de leur famille.

Comptable et lui-même atteint de la tuberculose depuis un très jeune âge, George-Henri de Champlain a passé huit mois au sanatorium du lac Édouard, en Haute-Mauricie, en 1936. Il devient ensuite temporairement l’administrateur de ce sanatorium avant de devenir administrateur-financier, promoteur et premier président du sanatorium Saint-Georges de Mont-Joli.

François de Champlain n’a jamais connu son grand-père et c’est à travers les récits de son père et de sa grand-mère qu’il a été influencé par son histoire.

C’était clair que mon père avait une estime sans borne envers son propre père. Le fait que son père soit décédé jeune d’une maladie qui était à l’époque presque incurable, ça l’a vraiment poussé à aller faire des études en médecine, explique le Dr de Champlain.

Après son père, François de Champlain poursuit à son tour ses études en médecine et se retrouve aujourd’hui, à l’instar de son grand-père, à devoir composer avec une maladie qui se répand comme une traînée de poudre.

On s’entend que la tuberculose est une maladie qui était encore plus contagieuse que la COVID-19. Et ils travaillaient avec très peu de moyens de protection, explique François de Champlain. C’est sûr qu’au début de l’épidémie de tuberculose, c’était un traitement de support [qui était offert par les médecins]. On n’avait pas encore les antibiotiques. Donc les gens étaient ni plus ni moins isolés des autres de la société.

C’était plus des mesures de confinement, un mot qui est redevenu populaire!

Une citation de :Dr François de Champlain, médecin-urgentologue au CUSM

Ce confinement et cet isolement utilisés jadis ont d’ailleurs trouvé écho dans les mesures proposées dans les derniers mois pour freiner la propagation du coronavirus.

Lors de la première vague de la pandémie, c’est ce qu’on a vu : les familles ne pouvaient pas pénétrer dans les centres hospitaliers. Il y a beaucoup de gens, malheureusement, qui sont décédés seuls, isolés de leur famille, avance l’urgentologue. J’ai donc pensé à cette analogie-là avec les patients au sanatorium de Mont-Joli qui étaient coupés du monde, sans moyens technologiques comme on a aujourd’hui. J’ai vraiment eu une pensée pour ces gens-là. Il y a vraiment un parallèle à faire.

En plus de cet isolement forcé, c’est la stigmatisation autour des malades de la COVID-19 qui rappelle également la tuberculose au Dr de Champlain.

Un des stigmas que l’on voit, c’est qu’on pense que les gens qui ont attrapé la COVID-19 ont été négligents, ont pris des risques, n’ont pas suivi les règles, alors qu’il y en a qui, même lorsqu’on retrace leur historique, ne savent toujours pas comment ils l’ont attrapé. On parle quand même d’un virus qui est très contagieux, explique François de Champlain.

Cette stigmatisation était aussi présente au début du XXe siècle avec la tuberculose. D’ailleurs, plusieurs patients remis de la maladie conservent encore aujourd’hui la lettre attestant de leur guérison.

Chargement de l’image
D'anciens patients conservent toujours la lettre attestant leur guérison de la tuberculose.Photo : Gracieuseté de Louise Beaulieu

C’était comparable au diagnostic d’un cancer [aujourd’hui] je pense, explique Christine Rioux, dont le père n’avait pas voulu aller la reconduire au sanatorium tellement cela le peinait. C’était honteux pour ma famille. C’était une maladie qui était plus ou moins soignable. Dans les années précédentes, on devait séjourner peut-être dix ans ou plus dans un sanatorium avec seulement une cure de repos.

Au-delà de l’aspect médical, des leçons dans l’expérience du confinement peuvent également être tirées, plusieurs dizaines d’années plus tard, car certaines anciennes résidentes du sanatorium revivent aujourd’hui le même type d’isolement en raison de la pandémie de COVID-19 et se sentent mieux préparées en raison de l’expérience vécue au sanatorium de Mont-Joli.

Chargement de l’image
Image : Plan rapproché des fenêtres du sanatorium de Mont-Joli.
Photo: Le sanatorium de Mont-Joli sert aujourd'hui d'hôpital régional.  Crédit: Radio-Canada / Jean-Philippe Guilbault

L’isolement, moteur de changements

Ainsi, Christine Rioux affirme ne pas avoir été trop surprise lorsqu'en mars 2020, le Québec se met sur pause, pour reprendre les mots du premier ministre François Legault.

Je me disais que ce n’était pas grave, car j’avais déjà passé sept mois en confinement, s’exclame Christine Rioux. Imaginez, je pensais à l’époque que ce serait juste trois mois!

Ce temps d’arrêt en 2020 a replongé Mme Rioux dans son expérience à l’arrivée au sanatorium en 1961. Alors dans la fleur de l’âge et au tout début de sa carrière d’enseignante, Christine Rioux avait senti sa vie être chamboulée.

Je ne suis pas tombée par terre, mais c’était tout comme, raconte-t-elle. Tout s’est démoli autour de moi.

Chargement de l’image
Christine Rioux a été patiente au sanatorium de Mont-Joli dans les années 1960.Photo : Radio-Canada / Simon Turcotte

Chaque étape de la vie où on est obligé de faire des arrêts, ce sont des temps où on réfléchit, où on pense. Moi, j’ai repensé ma carrière. Je me disais que je ne pourrais plus enseigner.

En plus de sa carrière professionnelle, l’isolement au sanatorium lui a fait remettre en question son lien aux autres, sa perspective sur la vie.

Je vivais à une vitesse assez incroyable, lance-t-elle. J’ai aussi repensé ma façon de me vêtir!

Christine Rioux n’hésite pas à affirmer que son passage au sanatorium a été, pour elle, un épisode qui a changé le cours de sa vie.

Quand je suis sortie, j’étais décidée d’être une femme libre, explique-t-elle. Libre dans le sens que je prenais des décisions, peu importe la vision que les autres avaient. J’ai décidé que je voulais vivre ma vie de la manière dont je le voulais.

C’est bon des fois de s’arrêter, de faire le point. Mais l’essentiel, c’est de repartir après ça.

Une citation de :Christine Rioux, ancienne patiente au sanatorium de Mont-Joli

Elle n’est pas la seule d’ailleurs à avoir vécu une sorte d’épiphanie entre les murs d’un sanatorium.

Dans sa thèse de doctorat, Louise Côté fait état de réactions similaires à la lecture des écrits d’anciens résidents au fil des décennies.

Les récits sanatoriaux, écrits par d'ex-tuberculeux, rendent compte de cette nouvelle vision; ils présentent le sanatorium comme un lieu de passage entre l'ancien et le nouveau moi, bonifié par l'expérience de la maladie, avance-t-elle.

Cette expérience positive malgré l’adversité semble avoir été vécue par le père de Gilles Desjardins, Marcel, qui a survécu à la tuberculose dans les années 1940 après un séjour au sanatorium de Mont-Joli.

Ce qu’il m’a raconté a toujours été très positif, se souvient-il. Bizarrement, parce que c’était une maladie très grave dont il était sérieusement atteint. Mais il a gardé d’excellents souvenirs!

M. Desjardins venait d’un milieu très pauvre à Montréal et avait vécu les misères de la crise économique et de la guerre avant d’atterrir au sanatorium vers 1944, raconte son fils.

Chargement de l’image
Marcel Desjardins a été patient au sanatorium de Mont-Joli dans les années 1940.Photo : Gracieuseté de la famille de Marcel Desjardins

Pour lui, c’était le summum du luxe! C’est comme s’il avait passé plusieurs mois dans un grand hôtel, lance Gilles Desjardins, ajoutant que son père avait été particulièrement marqué par le choix de canard d’élevage ou de canard sauvage au menu.

C’est surtout le contact avec la littérature et la musique présente entre les murs du sanatorium qui a complètement transformé Marcel Desjardins lors de son séjour.

Il s’est fait une espèce de culture classique qu’il n’aurait jamais eue considérant qu’il avait quitté l’école très jeune, explique Gilles Desjardins.

Son père s’est finalement trouvé un bon emploi et a poursuivi une vie complètement différente de ce qui s’annonçait.

Ce temps d’arrêt, cette parenthèse un peu irréelle aux dires de Gilles Desjardins, se reproduisent-ils aujourd’hui avec la pandémie de COVID-19?

Après une longue carrière dans le milieu scolaire, Christine Rioux a une pensée pour les jeunes qui doivent vivre le confinement.

Eux autres, je les admire! C’est difficile pour eux, lance-t-elle.

Je crois que ces jeunes-là, grâce à la pandémie, auront une pensée différente face à la vie. Et ils mordront davantage dans tout ce qu’ils vont vivre de beau et de bon.

Crédit photo pour la promotion : Archives de la Côte-du-Sud

Partager la page